REVUE
DES
ETUDES JUIVES
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VERSAILLES
CERF ET FILS, IMPRIMEURS
59. rue duplessis, 59
^^ REVUE
DES
ÉTUDES JUIVES
PUBLICATIOxN TRIMESTRIELLE
DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
TOME QUINZIÈME
PARIS
A LA LIBRAIRIE A. DURLACHEP
83 bi ", RUE LA FAYETTE / \~TZ^
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1. 15
LA CONTROVERSE DE 1263 A RARGELONE
ENTRE PAULUS CHRISTIAN! ET MOÏSE BEN NAHMAN
Il faut pourtant montrer une fois, et par un exemple, à quels
excès peut se livrer un homme égaré par l'esprit de secte et le
préjugé religieux. Le spectacle en est curieux, mais affligeant.
Le Père Denifle, de l'ordre des Frères Prêcheurs, vient de
publier une étude sur la controverse que Paulus (en espagnol
Pablo) Christiani, un juif renégat, obligea le rabbin Moïse b. Nah-
man à soutenir contre lui, en 1263, à la cour du roi d'Aragon, à
Barcelone *..
Je tiens le P. Denifle pour un savant homme et un galant
homme, il n'est pas responsable des énormités qu'il dit, il obéit,
sans le savoir peut-être, à d'anciennes traditions et à des habi-
tudes invétérées.
« Et lui avons remonstré qu'il mentait... » Ainsi parlait l'inqui-
sition, même celle qui n'élevait pas de bûchers, des pauvres Juifs
qu'elle tenait dans ses griffes. Ainsi parle encore le P. Denifle,
avec la même hauteur et les mêmes airs de dédain, sinon avec les
mômes moyens de persuasion. Il * remonstre » à Moïse Nahmani
et à M. Graetz qu'ils ont menti. Le mot y est en toutes lettres.
« Sur la controverse (de 1263) on a beaucoup menti, depuis Moïse
Nahmani jusqu'à Graetz (p. 226). — L'écrit de Nahmani est-il donc
une œuvre de mensonge? Certainement (p. 229). » Et encore
1 Le titre de cette publication du P. Denifle est : Quellen zur Disputation
Pablos Christiani mit Moscs Nachmani tu Barcelona 1265, Elle a paru dans le
Historisches Jahrbuch, de la Gorres-G csellschaft , année 1887. — In-8° de p. 225
à p. 244.
T. XV, n° 29. 1
2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
deux fois (p, 230] la même assertion revient. Le Juif (ce mot aussi
revient sans cesse et fait partie des aménités de langage que le
P. Denifle a trouvées dans les auteurs du moyeu âge), le Juif a
menti.
Et pourquoi Nahmani a-t-il menti ? — On ne le croirait jamais,
il faut revenir de l'autre monde pour dire une incongruité pareille.
Nahmani a menti, parce que, dans la relation qu'il a faite de la
controverse, il se vanterait d'avoir mis quelquefois son adversaire
dans l'embarras et d'être sorti triomphant de la dispute 1 . En
sommes-nous là, bon Dieu ! Le P. Denifle ne sait donc pas ce que
c'est qu'une controverse religieuse? N'est-il pas de règle que,
dans ces joutes, chacun des partis s'attribue sincèrement la vic-
toire et la gloire d'avoir réduit l'ennemi en poussière? Et cette
opinion, en somme, n'est-elle pas vraie, au moins pour le moyen
âge? Avec les raisonnements saugrenus de cette époque, il était
impossible qu'aucun des adversaires fût jamais à bout d'argu-
ments. Le P. Denifle prend tout à fait au sérieux cette dialec-
tique puérile ; Nahmani, à ses yeux, est un grand coupable pour
avoir omis de mentionner deux ou trois des réponses de Pablo, qui
sont des plus importantes, à ce qu'il paraît. Il nous permettra de
trouver la naïveté un peu forte 2 .
Et pourquoi M. Graetz a-t-il menti? Tout simplement parce
1 Sans doute le P. Denifle relève encore d'autres charges contre lui, nous y
reviendrons, mais dans son introduction, il insiste uniquement sur celle-ci.
» Si ou voulait argumenter de cette façon contre le procès-verbal des Pères, on y
trouverait des omissions bien autrement graves, mais qui est-ce qui va attacher de
l'importance au détail de ces discussions, qui sont, en grande partie, de purs bavar-
dages ? La méthode scientifique y fait entièrement défaut. La thèse de Pablo était,
du reste, bien singulière, et il était positivement permis à Nahmani de négliger
quelques-uns de ses arguments. A qui fera-t-on croire aujourd'hui que la Bible et
le Talmud, comme le soutenait Pablo, aient prédit l'avènement de Jésus ? Il n'y a
pas un savant digne de ce nom qui ne prenne en pitié de pareilles balivernes.
Nous avons, pour la curiosité de la chose, vérifié les quatre passages du Pugio Fidei
où, d'après le P. Denifle (p. 233, notes), il serait prouvé que le Talmud, contraire-
ment à l'assertion de Nahmani, parle des souffrances et de la mort, du Messie :
1° Partie 2, ch. 7, n° 4, il n*est pas question du Talmud (mais d'un Midrasch.) ni des
souffrances ni de la mort du Messie ; 2° Partie 2, ch. 11, n° 16. Il n'est pas question
du Talmud, mais d'un Midrasch, et Nahmani n'admet pas l'autorité du Midrascb. ;
3° Partie 3, distinct. 3, ch. 16, n o, 20. C'est le même passage que celui du n° 2,
même observation ; 4° Ibid., n° 28. Ici encore ce n'est pas le Talmud, mais le
Targum qui est cité. Il est, du reste, faux que Nahmani ait soutenu que les livres
des Juifs ne parlent pas des souffrances et de la mort du Messie, il a convenu (voir
sa relation, édit. Steinschneider, p. 9) qu'il y en a qui appliquent au Messie les
chap. 52-53 d'Isaïe, où ses souffrances et, si l'on veut, sa mort sont décrites, mais il
a ajouté que ces livres sont des aggadot, non des livres canoniques. Il a dit, en
outre, que ces aggadot ne parlent jamais de la mort du Messie fils de David, et cela
est probablement vrai. Le P. Denifle ne savait pas qu'il y a, pour le Midrasch,
deux Messies, le Messie fils de Joseph, qui meurt; le Messie fils de David, qui ne
meurt pas.
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 3
qu'il a copié la relation de Nahmani et cru à la défaite du cham-
pion chrétien. Quelle imposture 1 !
II
Examinons la question en détail, elle est assez intéressante,
et nous espérons que cette petite étude servira à élucider, en
plus d'un point resté obscur, l'histoire de cette célèbre contro-
verse.
Pablo n'en était pas à son coup d'essai. Il était probablement né
dans le midi de la France et dans cette province qui faisait alors
partie du royaume d'Aragon. Depuis longtemps il tourmentait les
communautés juives de cette région, qu'il voulait à toute force
convertir au christianisme 2 . Quand il vint plus tard en Aragon,
il continua ses menées. Il se mit à engager des controverses reli-
gieuses avec les Juifs du royaume, et, entre autres, avec ceux de
Girone, où Nahmani était rabbin. Nous avons vu qu'il était entré
dans cet ordre des Frères Prêcheurs auquel appartient le P. De-
nifle et qui inspirait aux Juifs une crainte parfaitement justifiée.
Les Juifs d'Aragon n'osaient probablement pas refuser d'écouter
leur ancien coreligionnaire, devenu membre d'un ordre redou-
table, mais ils s'efforçaient d'esquiver la discussion : ils ne
savaient pas, ils n'avaient pas appris, la controverse n'était pas
leur fort ni leur affaire, cela regardait leurs rabbins, entre autres
le célèbre rabbin de Girone, qu'on appelait le Maître, qui était
initié à toutes ces questions et pouvait en parler savamment 3 .
Comment livrer bataille à un adversaire qui se dérobe? Pablo
1 M. Graetz a aussi commis la faute impardonnable d'avoir fait son Histoire des
Juifs, où il fallait bien parler des Juifs d'Espagne, sans aller dépouiller les archives
de Barcelone. M. Amador de los Rios, qui a écrit trois volumes sur l'Histoire des
Juifs d'Espagne, et que le P. Denifle devrait connaître, a pu, au contraire, ne pas
aller consulter ces archives. — M. Graetz, sur l'autorité 'de Carpzov, se trompe sur
la date d'une bulle, tout en faisant remarquer qu'il doit y avoir erreur, M. Graetz
est un grand coupable, Carpzov ne l'est pas. — M. Graetz a commis un lapsus en
disant que l'ordre du jour de la controverse avait été fixé par Nahmani ; il est im-
possible qu'il se soit trompé volontairement, car Nahmani lui-même dit que l'ordre
du jour fut arrêté d'un commun accord entre Pablo et lui ; pour le P. Denifle,
M. Gr. a menli. La chose en valait la peine !
* Voir Rabbins français, Paris, 1877, p. 563 et suiv., où l'on trouvera l'histoire
des agissements et controverses de Pablo. Cf. Eebr. Bibliographie, XV 1875, p. 89;
XVI 1876, p. 42; XXI 1882, p. 88; Bévue, III, p. 216.
3 Tout cela et la suite, dans le Prologue du Procès-verbal latin de la controverse.
— Le titre de Maître qu'on donnait à Nahmani ne signifie pas médecin ; dans sa
Relation (p. 7), Nahmani le traduit en hébreu par Rab.
', REVUE DES ÉTUDES HIVES
obtint du roi d'Aragon que Nahmani, avec d'autres Juifs instruits,
lût appelé à Barcelone pour soutenir le combat. On aurait enfin à
qui parler, Pablo pourrait se faire valoir, et comme l'issue de la
lutto ne pouvait être douteuse pour lui, ni pour les Frères Prê-
cheurs et Mineurs qui lurent consultés par le roi, on se flattait
de profiter de la victoire remportée sur le fameux rabbin pour
convertir les autres Juifs de gré ou de force.
On a deux relations de la controverse: une espèce de procès-
verbal en latin, rédigé probablement par les Frères Prêcheurs,
et une relation hébraïque de Nahmani 1 . D'après le Procès-verbal,
la controverse eut lieu le 20 juillet 1263, mais personne ne saurait
douter, après avoir lu la relation de Nahmani, qu'elle a duré
quatre jours non-consécutifs. Le Procès-verbal lui-même prouve
qu'elle ne finit pas en un jour : il rapporte qu'à un certain
moment, Nahmani dit que les Juifs, le frère mineur P. de Janua
et plusieurs habitants chrétiens de la ville l'avaient engagé à ne
pas continuer la discussion (dans la crainte d'exciter les esprits,
comme il est dit dans la Relation hébraïque). Il est impossible que
cet incident se soit produit dans le cours de la première séance, il
y en a donc eu plus d'une. Le Procès-verbal n'est pas explicite
sur ce point, il se borne à dire, en tête, que la controverse eut
lieu le 20 juillet 1263, mais il ne porte pas de date à la fin, et il est
certain, nous le montrerons plus loin, qu'il a été rédigé plusieurs
jours au moins après le 20 juillet.
Nahmani oublie de donner la date du premier jour de la con-
troverse, mais la majeure partie de la discussion rapportée par le
Procès-verbal, et placée par ce document au 20 juillet, est placée
par Nahmani dans la première de ses quatre séances. Le premier
jour de la controverse fut donc le 20 juillet.
C'était un lundi. La prochaine séance fut ajournée au lundi sui-
vant. Le second jour de la controverse fut donc le lundi 27 juillet -.
1 L'e Procès-verbal est imprimé par le P. Denifle, après d'autres. La Relation de
Nahmani, publiée par Wagenseil dans ses Tela ignea, a été éditée, entre autres, par
M. Steinschneider sous le titre de V';i5a"lïl m^l Nachmanidis Disputatio, Stettin-
Berlin, 1860. Tout ce que nous en disons est pris dans cette dernière édition ;
celle de Wagenseil est très fautive, elle contient, entre autres, des interjections peu
bienveillantes à l'adresse de Pablo, qui l'avait, du reste, bien mérité. Elles ont été
ajoutées par les copistes et ne sont pas de Nahmani. Contrairement à ce que dit le
P. Denitle, qui ne connaît que l'édition de Wagenseil, Nahmani n'insulte pas une
seule l'ois Pablo, il feint même de croire que sa conversion est sincère et en profite
pour lui opposer un argument très spirituel (p. 6 de la relation hébr.). Il ne lui
témoigne pas beaucoup de considération, il est vrai, mais l'auditoire ne paraît pas en
avoir été bien choqué, c'était entre Juifs.
' Wagenseil a : samedi, au lieu de lundi, mais nous sommes convaincu qu'on
n'obligea pas Nahmani à venir disputer le samedi.
LA CONTROVERSE DE 12G3 A BARCELONE 5
La troisième séance eut lieu le jeudi suivant, 30 juillet, et la
quatrième et dernière séance le lendemain, vendredi 31 juillet 1 .
L'ordre du jour qui avait été arrêté au début de la controverse
était loin d'être épuisé. On était convenu qu'on discuterait quatre
points (trois , suivant Nahmani). D'après le Procès-verbal on
pourrait croire qu'on ne discuta que le premier point ; d'après
Nahmani, le dernier jour aurait été consacré à la discussion du
second point, qui, chez lui, comprend, à ce qu'il semble, les
points 2 et 3 du Procès-verbal. Nahmani et le Procès-verbal n'ex-
pliquent pas de la même façon cette brusque interruption des
séances, nous reviendrons sur ce sujet plus loin. Nahmani ajoute
qu'après la quatrième séance, il alla chez le roi, qui lui annonça
que samedi il viendrait à la synagogue de Barcelone. Gomme
Nahmani raconte qu'il resta exprès huit jours de plus à Barce-
lone, sans doute pour recevoir lui-même le roi à la synagogue,
on voit que cette visite eut lieu le samedi 8 août. Le lendemain,
Nahmani, d'après sa Relation, prit congé du roi, qui lui remit
300 maravédis pour ses frais de voyage.
III
Dans l'ensemble du récit et même dans les détails, le Procès-
verbal latin et la Relation hébraïque sont d'accord ; sur un très
petit nombre de points, ils diffèrent et se contredisent. C'est là
que le P. Denifle voit les mensonges de Nahmani : du moment que
le Juif n'est pas d'accord avec les Pères, il est évident qu'il a tort
et que les Pères ont raison. Il est permis de ne pas admettre cet
axiome. Je sais bien qu'il y a l'attestation du roi au bas du Pro-
cès-verbal, mais nous en reparlerons.
La vérité est que les présomptions sont toutes en faveur de
Nahmani et contre le Procès-verbal des Pères.
1. Les Pères poursuivent une œuvre de propagande, ils sont
puissants, autoritaires, fanatiques, ils veulent forcer la conscience
des Juifs; leur prestige, qui est grand, ne peut ni ne doit subir
aucune atteinte, il faut absolument qu'ils aient raison. Ce ne
sont pas de bonnes dispositions ni une situation faite pour être
impartial.
1 D'autres mss. (voir Rclat. hébr., p. 16, n. 9, et p. 17, n. 3) ont, pour la troisième
séance, mardi au lieu de jeudi, cela est possible ; pour la quatrième séance, mer-
credi, au lieu de vendredi ; si cette lecture était bonne, Nahmani serait resté dix
jours et non huit jours à Barcelone pour attendre la visite du roi à la synagogue.
(j REVUE DES ETUDES JUIVES
2. Les Pères sont conduits par le fameux Raymond de Pena-
forte, leur ancien général, qui joue un rôle important dans la
controverse et dont on connaît l'esprit violent 1 . Ils ont pour
Instrument un Juif converti dont il est permis de dire le plus
grand mal sans être injuste. Toute conversion sincère est respec-
table, mais Pablo, après sa conversion, s'est fait le persécuteur
des Juifs, et la publication du P. Denifle montre tout le mal qu'il
leur a fait, c'est un triste personnage. Nahmani est un homme
vénérable et sans tache.
3. Le roi, Raymond de Penaforte et les autres assistants chré-
tiens avaient, au début de la controverse, promis à Nahmani qu'il
pouvait parler en toute liberté et que ses réponses ne devien-
draient pas prétexte à poursuite judiciaire. Lorsque, plus tard,
Nahmani, sur la demande de l'évêque de Girone, fit sa Relation
de la controverse 2 , les Pères, oubliant leur parole, le poursui-
virent pour ce qu'il avait dit à la controverse et aussi, il faut
l'ajouter, parce qu'il en avait fait une relation écrite. Le roi,
malgré la crainte que lui inspiraient certainement les Pères, eut
le courage de montrer qu'il ne trouvait pas cette conduite très
loyale. Pourquoi le Procès-verbal le serait-il davantage 3 ?
4. La Relation officielle de cette procédure engagée en 1265
contre Nahmani dit bien que celui-ci, dans l'écrit qu'il avait fait
pour i'évêque de Girone, comme pendant la controverse de 1263,
avait offensé la religion chrétienne (on sait ce que cela veut dire),
mais, contrairement à ce que prétend ou laisse supposer le
1 M. Graetz a cru (Amador de Los Rios aussi) que Raymond de Penaforte était
encore à cette époque général de l'ordre des Frères Prêcheurs ; il ne l'était plus
depuis 1240 (P. Denifle, p. 239, notes), mais les documents latin et hébreu montrent
le rôle important joué par Raymond de P. dans toute l'histoire de cette contro-
verse. M. Gr. a donc eu tort, comme le remarque le P. D., de parler, à cette occa-
sion, du • fanatique général de l'ordre, R. de Penaforte, » mais c'est le mot général
qui seul est de trop, contrairement à ce que pourrait faire supposer la phrase du
P. D. sur ce sujet.
* Cette relation, étant destinée à être lue par l'évêque de Girone, était sûrement
écrite en latin ou en espagnol. On peut admettre qu'elle a été traduite de la relation
hébraïque, et que la relation hébraïque a été faite dans cette circonstance, pour servir
d'original à la relation latine ou espagnole. D'autres hypothèses sont possibles.
3 Nous raisonnons dans l'hypothèse que l'Astrugus de Porta, poursuivi en 1265
pour avoir écrit une relation d'une 'controverse qui avait eu lieu antérieurement à
Barcelone, est le même que notre Nahmani. Le P. D. admet également cette hypo-
thèse et il en tire même, pour sa thèse, des arguments qui tomberaient si cette iden-
tification n'était pas exacte. Nous croyons, au contraire, que toutes nos preuves
subsistent, quelques-unes avec de légères modifications, lors même que cette iden-
tification ne serait pas admise. Dans ce dernier cas, nous tournerions comme suit
l'argument auquel se rapporte cette note : Les Pères ont manqué de parole à
Astrugus de Porta, qui nous garantit que dans leurs actes et dans leur procès-verba
ils aient été plus délicats. envers Nahmani?
LA CONTROVERSE DE 1203 A BARCELONE 7
P. Denifle, elle ne dit pas qu'il y ait erreur ou inexactitude et
encore moins mensonge dans cet écrit. Devant les témoins de la
controverse, il était probablement impossible de produire cette
allégation. C'est seulement dans la plainte adressée plus tard au
Pape par les Pères que Nahmani était accusé de mensonge, car
une bulle du souverain pontife énonce cette accusation, mais le
Pape n'était pas en mesure de vérifier ce que lui écrivaient les
Pères, il ne pouvait que le répéter.
5. Les Pères pouvaient dire et écrire impunément ce qu'ils vou-
laient, Nahmani se serait évidemment exposé à de graves dan-
gers, s'il avait mis des inexactitudes ou des mensonges dans sa
Relation. Il ne l'aurait pas osé.
6. La Relation est précise et détaillée, le Procès-verbal est évi-
demment un peu confus, il ne fait pas de distinction entre les
différentes séances, il confond et mêle les questions soigneusement
numérotées dans le programme de la controverse, il omet une
grande partie de la discussion.
1. On pourrait croire que le Procès-verbal a été rédigé séance
tenante et qu'il présente, par conséquent, plus de garanties d'exac-
titude que la Relation, écrite plus tard, peut-être longtemps après
la controverse et probablement de mémoire. Mais il est facile de
montrer que la date du 20 juillet qui se trouve en tête du Procès-
verbal n'est pas la date de la rédaction de cette pièce. Il est ques-
tion, à la fin du Procès-verbal, d'une absence faite par le roi après
la clôture de la controverse, d'une prétendue fuite de Nahmani
après le départ du roi, de l'attestation du roi sur tous ces incidents
postérieurs à la controverse; comme la controverse, avec la visite
du roi à la synagogue avant son départ, a duré trois semaines,
le Procès-verbal aurait été écrit au moins trois semaines après
le 20 juillet, lors même qu'on n'aurait pas attendu, pour le
rédiger, le retour du roi. L'absence de date à la fin de la pièce
est assez singulière , un esprit soupçonneux pourrait suppo-
ser que cette omission est préméditée et destinée à faire illusion
sur la date réelle du document. On peut se demander s'il n'a
pas, en réalité, été rédigé deux ans plus tard, à l'époque où les
Pères ont fait à Nahmani le procès dont nous avons parte plus
haut, et pour servir de pièce à conviction dans ce procès. On ne
voit pas trop, autrement, pourquoi on aurait rédigé cet acte
si étranger à toutes les affaires publiques et à l'administration
de l'Etat.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
IV
Si maintenant on examine de près la Relation de Nahmani, on
est frappé de l'abondance et de la précision des renseignements
qu'elle fournit. Cette prétendue « œuvre de mensonge » contient
tout ce que contient le Procès-verbal et beaucoup davantage. Sur
tous les points qui sont communs aux deux textes, la conformité
des deux récits est étonnante, elle est une preuve de l'exactitude
scrupuleuse et minutieuse qu'y a mise Nahmani.
Le Procès- verbal raconte que l'on commença par arrêter le plan
de la conférence et fixer les points à discuter, Nahmani le dit éga-
lement. Ces points étaient au nombre de quatre, d'après le Procès-
verbal; de trois, d'après Nahmani, mais, comme nous l'avons dit
plus haut, Nahmani a sans doute confondu en un seul les points
2 et 3 du Procès-verbal. La définition des points à discuter est la
même, sauf des nuances dans la manière de concevoir les choses,
dans le Procès-verbal et chez Nahmani.
Le Procès-verbal énumère quatre ou cinq questions (les divisions
ne sont pas faciles à faire) qui furent discutées pour élucider le
premier point de l'ordre du jour. Elles se trouvent toutes, avec le
plus grand détail, chez Nahmani : la discussion sur la trinité qui
avait déjà eu lieu à Girone (la Relation n'oublie même pas ce
détail) entre Pablo et Nahmani; l'aveu de Nahmani que, d'après
un midrasch, le Messie était, en effet, né à Bethléem et était apparu
à Rome; la question faite à Nahmani sur l'endroit où séjournait le
Messie, puisque les Juifs prétendaient qu'il était peut-être né, mais
que sa mission n'avait pas commencé; la réponse de Nahmani (le
Messie est dans le Paradis avec Elie) ; le développement de la thèse
de Nahmani que le Messie peut être né, mais qu'il n'est pas venu;
l'inévitable apparition du fameux verset" de la Genèse (ch. 49, v.
10) : « Le sceptre ne tombera pas de la main de Juda jusqu'à ce que
vienne Silo » ; celle du non moins fameux chapitre 52-53 d'Isaïe,
qui était le cheval de bataille des controversistes chrétiens du
moyen âge ; la discussion sur l'époque où les Juifs auraient cessé
d'avoir des princes ou des chefs, et l'opinion de Nahmani qu'il
peut y avoir vacance du pouvoir (le mot vacat est dans les deux
récits), sans suppression définitive ; la prétention de Pablo de
prouver à Nahmani que le Talmud même est pour Jésus contre
les Juifs; la réponse faite par Nahmani que les midraschim et
aggadot n'ont pas d'autorité et que ce sont de simples conversa-
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 9
tions ou homélies (le mot sermones même est dans les deux récits)
sans portée ; la contestation sur le conseil qu'on avait donné à
Nahmani de se refuser à continuer la controverse ; tout cela se
trouve dans la Relation, avec la plus grande fidélité. Elle men-
tionne, comme le Procès-verbal ou d'autres pièces relatives à ce
débat, la présence du Roi, de Raymond de Penaforte, de Pierre
de Janua (Gènes), frère mineur, du frère Arnal de Segarra, des
habitants chrétiens de Barcelone. Le Procès-verbal ne dit rien de
la liberté de parole accordée à Nahmani et dont celui-ci parle
au commencement de sa Relation, mais la véracité de Nahmani
sur ce point est confirmée par une autre pièce officielle 1 . Nah-
mani n'oublie même pas que Pablo lui a reproché de porter le
titre de Rabbin ou de Maître, sous prétexte qu'il ne convenait plus
à un Juif de porter ce titre honorifique. A moins d'avoir un
sténographe ou un phonographe à sa disposition, il était impos-
sible de faire un rapport plus exact. Quand même ce récit, géné-
ralement si fidèle, contiendrait les deux ou trois inexactitudes
que le P. Denifle veut y trouver, c'est outrageusement défigurer
les choses que de l'appeler « œuvre de mensonge ».
Voyons maintenant les points où le Procès-verbal et la Relation
ne sont pas d'accord. Nous croyons qu'il est facile de montrer que
les vraisemblances sont en faveur de la Relation contre le Procès-
verbal, ou que les contradictions, que le P. Denifle est porté à
exagérer, sont plutôt apparentes que réelles.
1. Nahmani dit que l'ordre du jour fut fixé d'un commun accord
entre lui et Pablo; le Procès-verbal dit que Pablo proposa à Nah-
mani les points à discuter. Y a-t-il là une véritable contradiction?
Et quand il y en aurait, en voilà une affaire; il vaut vraiment bien
la peine de s'y arrêter.
2. D'après le Procès-verbal, le tort de Nahmani de porter le titre
de Maître viendrait de ce que, depuis la passion du Christ, aucun
Juif ne doit porter ce nom. On ne sait vraiment pas ce que cela
signifie. La réponse faite par Nahmani, d'après la Relation, prouve
que le tort de Nahmani consiste dans une contravention contre les
prescriptions juives, et il ne peut pas y avoir de prescription juive
de ce genre qui se rattache à l'avènement du Christ. Qu'on lise,
1 Le document n° 8 publié par le P. Denifle; voir à la fiu de ce travail.
1" RBVUfi DÈS ÉTUDES JUIVES
au contraire, Nahmani sur ce point, tout devient clair. Vous n'a-
vez plus d'autorité, dit Pablo, pour faire l'investiture rabbinique
(puisque le Bceptre est tombé des mains de Juda), donc tous ne
pouvez être ni Rabbin, ni Maître. Nahmani, dans sa réponse, dit
qu'en effet, depuis le y siècle, l'ancienne investiture a cessé, c'est
ce qui explique les huit cents ans (de 400 à 1200, en chiffres
ronds) que dure cette suppression de l'investiture, et qui, dans le
Procès- verbal, sont incompréhensibles *.
3. Le Procès-verbal prétend que Nahmani ne sut rien répondre
à Pablo sur les preuves que celui-ci lui donna de la trinitô divine.
Est-ce vraiment possible et probable ? Dans sa Relation, Nahmani
y répond bien, pourquoi n'aurait-il pas su y répondre dans le
cours de la discussion? Croit-on qu'on l'ait pris à l'improviste sur
un sujet pareil, et la question de la trinité est-elle si claire et si
évidente qu'il n'y ait pas moyen d'y faire des objections ?
4. Le Procès-verbal prétend que Nahmani « accorda que le
Christ ou Messie était né à Bethléem il y avait mille ans ». D'après
la Relation, Nahmani accorda que cela se trouvait, en effet, dans
une de ces aggadot qui n'avaient, pour lui, aucune autorité 2 .
Pour qui, nous le demandons, sont les probabilités, pour le Procès-
verbal ou pour la Relation ?
1 Les données chronologiques du Procès-verbal comme de la Relation sont, en
général, très curieuses, et mériteraient d'être étudiées de plus près que nous ne le
faisons ici. Nous venons d'expliquer tant bien que mal les 800 ans ; un peu plus
loin, le Procès-verbal l'ait dire à IN. que le Messie est venu depuis mille ans, ce qui
provient probablement des textes cités dans le Pîtgio Fidei, 2 e partie, ch. 6, n°* 1
a 4. — Dans un autre endroit du Procès-verbal, N. convient qu'il n'y a plus
de sceptre en Juda depuis 500 ans. On peut supposer qu'il croyait l'exilarchat de
Babylone éteint depuis 500 ans. — Voici également quelques singularités relevées
dans la Relation. On ne sera pas étonné que N. place l'année 1263 de l'ère chrétienne
en l'an 1195 après la destruction du temple (p. 15), au lieu de 1193, tout le monde
sait que la chronologie juive place la destruction du temple en l'an 68 et non 70 de
l'ère chrétienne. On sait aussi pourquoi N. dit (p. 8) que Jésus est né, d'après les
calculs des Juifs, 200 ans avant la destruction du temple, et, d'après les calculs des
chrétiens, 73 ans avant la destruction du temple. La légende juive fait de Jésus un
contemporain de Josua b. Perahia, docteur juif qui a vécu environ deux siècles
avant la destruction du temple (voir Se fer haccabbala, d'Abraham ibn Daud, édit.
Venise, 1545, f° 27 a ; Johasin, édit. bilipowski, p. 14-15; Ifilhémet hoba, édit.
Constantinople, 1710, 1° 57 a b ; Késchct u-Magen, édit. Livourne, i'° \\ a ; Niç-
çahon, de Lippmann Mûhausen, n° 332). Jehiel de Paris, dans sa controverse, sou-
tient la même thèse. — Dans un autre passage (p. 14), N. dit que, d'après les Juifs,
Jésus est né 30 semaines, c'est-à-dire 30 fois 7 ans ou 210 ans, avant la destruction
*du temple, et même, d'après les chrétiens, 20 semaines, c'est-à-dire 140 ans, avant
la destruction du temple. Un peu plus loin (p. 15), N. calcule que le Messie viendra
95 ans après la controverse, soit 1290 ans après la destruction du temple, c'est-à-
dire en 5118 de l'ère de la création, ou 1358 de l'ère chrétienne (voir Zunz, dans
W. Ztitschrift, de Geiger, IX, 1871, p. 107). De son côté, Pablo (p. 16 de la Rela-
tion) place Maïmonide, qui était à peine mort depuis 60 ans> à 400 ans en arrière.
2 Voir plus haut la note 2, p. 2.
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 11
5. Nahmani, d'après le Procès-verbal, est obligé de convenir que,
depuis cinq cents ans, le sceptre est tombé véritablement et défi-
nitivement des mains de Juda. Pourquoi cinq cents ans ? On ne le
sait pas, mais, dans la Relation, Nahmani n'en convient pas ainsi
du tout, il donne, sur ce sceptre de Juda, des explications et des
raisons qu'il a sûrement données aussi pendant la conférence.
Cette question aussi était prévue, et Nahmani y était sûrement
préparé l .
6. Le Procès-verbal prétend que Nahmani convint que les cha-
pitres 52-53 d'Isaïe parlent du Messie ; dans la Relation il n'en
convient pas le moins du monde, il donne de ces fameux chapitres
une explication des plus admissibles, c'est qu'ils s'appliquent au
peuple d'Israël. Sur ce point encore, il était préparé, il n'a pas
pu dire autre chose que ce qu'il dit dans la Relation. Le Procès-
verbal, il est vrai,- assure qu'on prouva à Nahmani que la thèse
chrétienne était confirmée par le Talmud -. D'après la Relation,
Nahmani a répondu que, s'il en était ainsi, il était bien étonnant
que les Talmudistes ne se fussent pas faits chrétiens. Voilà une
réponse bien facile, et Nahmani n'aurait pas pu la faire à Bar-
celone !
1. On ne voit pas bien clairement, dans le Procès- verbal, pour-
quoi tout à coup Nahmani veut arrêter la controverse. La Rela-
tion l'explique fort bien. Les Juifs avaient peur que la liberté des
réponses de Nahmani n'excitât les Frères ou même le public et ne
les portât à quelque acte de violence ; les notables chrétiens de
Barcelone pouvaient aussi craindre qu'il ne se produisît des dé-
sordres dans la ville ; enfin, le Père P. de Janua, qui était de
l'ordre des Mineurs, a pu très bien, comme l'a supposé M. Graetz,
essayer de contrecarrer sous main, et par jalousie, les desseins des
Frères Prêcheurs 3 . On fit entendre plus ou moins discrètement à
Nahmani qu'il serait sage de s'arrêter. Mais ces terribles Frères
Prêcheurs faisaient peur à tout le monde ; quand, en séance pu-
blique, Nahmani refusa de continuer, en s'appuyant sur l'autorité
des citoyens et de P. de Janua, le pauvre homme fut abandonné
1 Le P. Denifle prétend (p. 232, notes) que Nahmani, en rapportant cette argu-
mentation, omet les parties sur lesquelles il ne peut pas répondre. N. est beau-
coup plus explicite et plus abondant sur ce point que le Procès-verbal, nous ne
savons ce qu'il aurait omis.
2 II laut voir encore sur ce point ce que nous avons dit plus haut : Nahmani con-
vient que certains écrits juifs tans autorité ont appliqué le chapitre d'Isaïe au Messie,
c'est la seule concession qu'il lait.
3 Déjà, dans un précédent incident, le Père P. de Janua avait donné à Nahmani
des signes d 'approbation (Relation, p. 7), mais comme Nahmani se hâta de souligner
ce témoignage de sympathie, le Père prit peur et battit en retraite.
12 REVUE DES ETUDES JUIVES
de tout le monde, personne n'avait rien dit, on ne savait ce qu'il
voulait. Voilà comment il l'ut convaincu de mensonge ! Croit-on
vraiment que Nahmani fut assez maladroit ou assez imprudent pour
inventer cette intervention (h>* bourgeois et du Pore P. de Janua,
et était-ce la peine, peur un si mince sujet, de s'exposer de gaîté
de cœur à un démenti ? Le démenti qu'on lui donna ne fut proba-
blement pas si catégorique que le prétend le Procès-verbal, et Nah-
mani lui-même, dans sa Relation, dit qu'il y eut, sur ce sujet, une
longue discussion. Il avait évidemment commis une maladresse,
et les personnes qu'il compromettait involontairement l'en punis-
saient en le désavouant.
8. Le Procès-verbal dit encore une ou deux fois que Nahmani
ne put rien répondre. Nous l'avons dit plus haut, avec les méthodes
de discussion du moyen âge, on avait réponse à tout, il aurait
fallu être un triple idiot pour ne rien trouver à répondre à Pablo.
Si Nahmani nous disait que Pablo resta court, nous ne le croirions
pas. Que faut-il, dans de pareilles discussions, à défaut de science
et de bonnes raisons ? De la faconde et de l'aplomb, nous croyons
très volontiers que Pablo en avait à revendre. Mais Nahmani ne
se vante pas du tout d'avoir fermé la bouche à son adversaire; une
seule fois il dit que Pablo « se tut » ou « fut réduit au silence »,
mais c'est dans une question de fait, sur laquelle il n'y avait rien
à répondre *. Le P. Denifle dit cependant que Nahmani se vante
d'avoir constamment fait taire et trembler son adversaire, mais
l'assertion est toute gratuite 2 . C'est le Procès-verbal qui se donne
la joie puérile de réduire Nahmani au silence. Nous le deman-
dons à tout homme non prévenu : Pablo n'était assurément pas un
grand savant, ses travaux scientifiques n'ont pas lui d'un bien
grand éclat; au dire de la Relation, tout ce qu'il savait se réduisait
à une connaissance plus ou moins superficielle de l'aggada, avec
laquelle il s'était familiarisé pour soutenir ces controverses ; Nah-
mani, au contraire, est un homme d'une profonde science théo-
logique et d'une érudition étonnante ; qui donc voudra croire,
surtout si l'on se rappelle que la vérité scientifique était sûrement
du côté de Nahmani, que Pablo ait pu l'emporter sur lui? Nous
n'en voulons pas aux Pères d'avoir si complaisamment enregistré
ses prétendues défaites, mais combien l'attitude de Nahmani est
plus digne et sa Relation plus fidèle. Il convient franchement qu'il
n'a pas remporté de victoire, et c'est lui qui raconte qu'à son dé-
part, le roi lui dit : « Je n'ai jamais vu si bien défendre une plus
1 Relat. hébr., p. 19.
* Nous ne savons vraiment où le P. D. a pris cela.
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 13
mauvaise cause. » Ce seul aveu peint l'homme et montre sa loyauté
parfaite.
VI
Reste enfin un dernier point et le plus grave. Nahmani raconte
qu'après la quatrième séance, il alla trouver le roi, et que celui-ci
lui dit que les conférences allaient cesser. Le roi trouvait, sans
doute, que le jeu avait assez duré. C'est ce qui explique pourquoi
l'ordre du jour ne fut pas épuisé. Puis vint la visite du roi à la
synagogue, le congé que prit Nahmani du roi et le don qu'il en
reçut pour couvrir ses frais. D'après le Procès- verbal, tout cela
serait faux : Nahmani aurait fini par ne plus oser ni pouvoir sou-
tenir la discussion, et quoiqu'il eût promis de le faire devant un
petit cercle, il aurait profité d'une absence du roi pour s'enfuir !
Et cela est attesté, comme tout le reste du Procès-verbal, par l'ap-
position du sceau royal. Toute cette intéressante entrevue finale
de Nahmani avec le roi, le mot si aimable du roi, le don de
300 maravédis, tout cela serait pur mensonge.
Parlons d'abord de l'attestation royale placée au bas du Procès-
verbal. Nous savons bien, parla Relation, que le roi s'intéressait
vivement à ces discussions et qu'il n'hésitait même pas à y prendre
part, mais il ne pouvait évidemment s'en mêler qu'en amateur.
Il n'était pas théologien et ne pouvait prendre sur lui de témoi-
gner, en toute conscience, en faveur de la partie théologique du
Procès-verbal. Et du moment que cette attestation ne s'applique pas
au Procès-verbal tout entier, est-on sûr qu'elle s'applique plutôt
à ce passage du Procès-verbal où est racontée la prétendue fuite
de Nahmani ? ou n'est-on pas autorisé à dire que cette attestation
n'est pas très sérieuse, et que le roi n'y a pas regardé de bien près?
Si elle est authentique, il nous paraît clair que le roi a signé de
confiance. Il y avait eu une controverse, le roi l'atteste, le reste
devait lui être passablement indifférent, ni l'État ni le Trésor
n'y étaient intéressés, c'était l'affaire des Pères, ils pourraient
rédiger cela comme ils l'entendraient.
Il y a, du reste, justement en ce qui concerne cette prétendue
fuite de Nahmani, une inadvertance curieuse dans le Procès-
verbal. Il raconte que Nahmani s'est enfui en l'absence du roi,
et immédiatement après vient le témoignage royal attestant que
tout ce qui précède « a été dit et fait en ma présence. » Voilà,
1 1 ui.vi i DES i n DES JUIVES
assurément, an témoignage bien singulier ■ le roi était à la fois
absent et présent ! C'est probablement an miracle.
Eh quoi ! le Profiès-verbal dos Pères ne .serait pas exact? Nous
croyons avoir suffisamment démontré qu'ils se sont permis quel-
ques inexactitudes, et nous n'hésiterions pas à penser que, par
vanité et gloriole, ils ont, dans leur récit, triomphé de Nahmani
un peu plus que de raison. Nous n'irons pas, pour cela, comme le
P. Denifle, employer le mot de mensonge, qui est un bien gros
mot pour di's enfantillages de ce genre. Qu'est-ce que cela peut
bien faire que les Pères, entre eux, se félicitent et se glorifient de
leur victoire, et qui cela peut-il gêner? Ces petites supercheries,
en partie sincères, sont tout à fait inoffensives.
Mais les Pères, sur ce point de la fuite de Nahmani, ne peuvent-
ils pas avoir raison? Pour qu'ils eussent raison, il faudrait que
Nahmani eût véritablement été dans l'impuissance de soutenir la
discussion, c'est une supposition absurde. Et puis, que signifie
cette fuite? Nous savons bien que Nahmani n'a pas quitté son
domicile et son pays, on savait où le trouver, il ne pouvait pas se
soustraire aux ordres du roi. Ce départ clandestin de Barcelone
aurait donc été aussi inutile que ridicule. Il est impossible d'y
croire.
Il y a plus : il n'est pas du tout démontré que le Procès-verbal
soit, sur ce point, en contradiction avec la Relation. Pour expli-
quer notre pensée, il faut que nous reproduisions ici textuellement
le passage du Procès-verbal (vers la fin de cette pièce) :
« Item cum promisisset [dictus Magister Moyses] coram domino
rege et multis aliis quod coram paucis responderet de fide sua et
lege, cum dictus clominus esset extra civitatem, latanter aufugit
et recessit. »
Il faut d'abord remarquer ce mot promisisset. Qu'avait-on be-
soin de la promesse de Nahmani ? Le roi était le maître, on ne
voit pas qu'il ait fait promettre à Nahmani de venir à Barcelone,
de soutenir la controverse, il avait ordonné, et Nahmani n'avait
eu qu'à obéir.
La promesse aurait été faite devant le roi et d'autres, mais la
discussion future qu'elle laissait espérer devait avoir lieu devant
un petit nombre de personnes, probablement hors de la présence
du roi. Les séances auxquelles le roi avait assisté avaient toujours
été entourées d'un certain apparat, celles qu'on annonce ici de-
vaient se faire en petit comité.
Sur quoi devait rouler la discussion future évitée finalement par
Nahmani ? Que l'on veuille bien se rappeler que le programme de
la controverse ne fut pas épuisé dans les quatre séances racontées
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 15
par Nahmani. La. Relation roule sur les deux premières questions
du programme, qui sont, on le sait, les trois premières questions
du Procès-verbal, et l'on peut admettre que le Procès-verbal aussi
traite, plus ou moins clairement, de ces deux (trois) questions. La
dernière question seule n'avait pas encore été touchée. Le Procès-
verbal la définit comme suit : Prouver que les lois religieuses et cé-
rémonielles des Juifs ont été abolies par la venue du Messie ;
Nahmani la définit ainsi : Savoir si ce sont les Juifs ou les chré-
tiens qui pratiquent la bonne religon. C'est évidemment la même
chose, sous une autre forme. Les questions précédentes roulaient
sur le Messie, la dernière était consacrée à l'examen comparatif
des religions juive et chrétienne ; comme les Pères, dès le début,
avaient mis la religion chrétienne hors de cause, cela ne pouvait
être qu'une espèce de justification de la religion juive qu'on de-
mandait à Nahmani. C'est évidemment le responderet de fide sua
et lege de notre texte.
Tout s'explique maintenant. Le roi avait trouvé, après quatre
séances, qu'il y en avait assez, il se proposait aussi probablement
de faire une excursion hors de Barcelone, mais les Pères n'étaient
pas rassasiés, cette quatrième question du programme leur tenait
à cœur. Après que le roi eut prononcé la clôture des conférences,
et encore en sa présence, ils insistèrent probablement auprès de
Nahmani pour qu'il consentît à venir volontairement discuter
avec eux, en séance privée, cette dernière question, et Nahmani
aura vaguement laissé entendre qu'il pourrait bien se prêter à
cette fantaisie. Mais après qu'il eut pris congé du roi, et que le
roi était probablement parti de Barcelone, il n'aura pas jugé à
propos de prolonger le divertissement, et il sera retourné à Gi-
rone sans présenter ses respects aux Pères. Qui sait ce qui se-
rait arrivé s'il avait continué la discussion en l'absence du roi et
quelle tournure les choses auraient prise pour lui ou même pour
les Juifs de Barcelone ? Il eut mille fois raison de partir, mais
pour les Pères, qui auraient voulu le retenir, ce départ devint
une fuite.
VII
Nous espérons avoir démontré que les accusations portées contre
Nahmani n'ont pas le moindre fondement et même qu'il est par-
faitement évident, quoique sans autre importance, que c'est le
Procès-verbal, et non Nahmani, qui prend des airs avantageux et
16 REVUE DES ETUDES JUIVES
des poses triomphantes. Remercions cependant le P. Denifle de
nous avoir donné, sur cette célèbre controverse, ou plutôt sur ses
suites, d'après un ms. de Barcelone, quelques pièces inédites. Les
documents qu'il publie ou analyse sont au nombre de onze. En
voici rénumération :
1. Le Procès-verbal dont nous avons tant de fois parlé. Déjà sou-
vent publié, entre autres dans E. G. Girbal, Los Judios en Gerona,
Gironc, 4 870.
2. Mandement du roi Jayme I er , daté de Barcelone, 26 août 4263,
par lequel le roi ordonne aux fonctionnaires de bien accueillir les
Frères prêcheurs qui viendraient pour convertir les Juifs et les
Sarrasins ; d'engager ceux-ci et au besoin de les forcer, y compris
les enfants, les vieillards et les femmes, à se réunir pour écouter les
Pères en silence ; de protéger la liberté et les biens de ceux qui vou-
draient se convertir et de punir ceux qui les appelleraient renegad
ou tomadis 1 (tourné, converti). — Inédit.
3. Mandement de Jayme I er , daté de Barcelone, 28 août 4 263. Ordre
aux fonctionnaires de faire saisir tous les livres appelés Soffrim,
composés par Moïse, fils de Maymon, égyptien du Caire, et conte-
nant des blasphèmes contre Jésus-Christ, et de les faire brûler
publiquement. Les Juifs qui ne livreraient pas ces ouvrages seront
traités en blasphémateurs. — Inédit. Il faut remarquer que dans la
controverse, Paulus s'était appuyé sur Maïmonide et l'avait appelé
en témoignage contre Nahmani.
4. Mandement de Jayme I er , daté de Barcelone, 29 août 1263, par
lequel le roi fait savoir aux Juifs qu'il délègue auprès d'eux Paulus
Christiani pour leur prêcher la parole de Dieu. — Déjà plusieurs fois
publié.
5. Mandement de Jayme I er , daté du même jour, 29 août, par lequel
le roi ordonne aux Juifs d'effacer de leurs livres, dans un délai de
trois mois, tous les blasphèmes contre la religion chrétienne qui leur
seraient signalés par Paulus Christiani, d'accord avec Raymond de
Penaforte et A. Segarra ou qu'ils y découvriraient eux-mêmes, et
leur fait défense de les remettre après radiation, sous peine de mille
maravédis et de la destruction desdits livres. Les dix ou vingt
maiores et discrétions de chaque aljama (alhamia, dans le texte) sont
chargés de l'exécution de cette mesure. — Inédit.
6. Mandement de Jayme I er , daté de Barcelone, 30 août 4 263, adressé
aux fonctionnaires publics, et leur ordonnant de ne pas forcer les
Juifs ni permettre qu'ils fussent forcés de venir entendre les Frères
prêcheurs au dehors du quartier juif, mais si les Frères vont prêcher
dans le call (rue, quartier) juif et dans les synagogues, les Juifs
iront les entendre, s'ils veulent. Toute disposition contraire est abo-
1 Le P. D. lit cornadis.
LA CONTROVERSE DE 1263 A BARCELONE 17
lie. — Inédit. Ce mandement est une atténuation à celui du 29 août
(n° 4, plus haut). Il est difficile de comprendre comment le roi se
contredit ainsi à un jour de distance.
7. Mandement de Jayme I er , daté d'Exea, 27 mars 1264. lia été
convenu (plus haut, pièce 5) que les Juifs rayeraient de leurs livres
les blasphèmes contre la religion chrétienne, dans un délai de trois
mois après que ces passages leur auraient été signalés, et sous peine
de mille maravédis d'amende, mais les Juifs ne sont pas obligés de
prendre l'initiative de la radiation, Paulus ou un autre leur signalera
les passages à rayer, et un tribunal composé de l'évêque de Barce-
lone, de Raymond de Penaforte, de A. de Segarra, du frère Raymond
Martini (le fameux auteur du Pugio Fidei) et de P. de Genioa (proba-
blement notre P. de Janua), est institué pour entendre à ce sujet et
juger les contestations entre les Juifs et les censeurs. Les Juifs
ont un mois pour en appeler à ce tribunal, et les trois mois de
délai accordés pour la radiation courront à partir du prononcé du
jugement de ce tribunal. — Inédit. Ici encore il est question des
« vingt ou trente » maiores ou discretiores de la communauté des
Juifs.
8. Lettre-patente de Jayme I er , datée de Barcelone, 12 avril 1265, où
est raconté le procès fait à Bonastruc de Porta, maître juif de Gi-
rone, à cause de la Relation de la controverse de Barcelone qu'il a
écrite sur la demande de l'évêque de Girone. — Déjà antérieurement
imprimé, entre autres dans Girbal. Tout le monde est d'accord que
ce Bonastruc de Porta, maître, est notre Moïse Nahmani, et que la
controverse dont il a fait la relation est celle de 1263. Une main pos-
térieure a ajouté, dans le ms., que Bonastruc aurait été puni d'une
amende de 500 maravédis, le document n'en fait pas mention.
9. Bulle du pape Clément IV, probablement de 1266 ou 1267, adres-
sée au roi d'Aragon Jayme I er . Le pape, après avoir parlé des Sarra-
sins, prie le roi de ne plus confier de fonctions publiques aux Juifs,
de réfréner leurs blasphèmes contre la religion chrétienne, et princi-
palement de punir ce Juif (Astrugus de Porta) d'avoir écrit sur la con-
troverse qu'eut avec lui Paulus Christiani, en présence du roi, un
libelle plein de mensonge et de fictions et distribué, pour la diffusion
des erreurs qu'il contient, en différentes régions. Cependant le cou-
pable ne doit pas être mis en danger de mort ni de mutilation de son
corps. — Déjà éditée. Le roi n'ayant pas voulu punir Astrugus aussi
sévèrement que les Frères l'avaient demandé, les Frères s'étaient
plaints au pape.
10. Bulle de Clément IV, datée de Viterbo, 15 juillet 1267, adressée
à l'archevêque de Terragone. Il le prie d'engager le roi Jayme à faire
examiner, avec le concours des Frères prêcheurs et mineurs, les
exemplaires du Talmud et tous les livres des Juifs, et confisquer
ceux qui contiennent des blasphèmes contre la religion chrétienne.
La lettre sera apportée à l'évêque de Terragone par Paulus Chris-
tiani. — Déjà plusieurs fois publiée.
T. XV, n° 29. 2
18 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
II. Bulle (h 1 Clément IV, datée de Viterbo, 16 juillet I2(i7, et
adressée au roi d'Aragon. Môme teneur. — Déjà plusieurs fois
publiée.
Nous serons suffisamment récompensé de notre travail si nous
avons convaincu 1<> P.Denifle qu'il est allé trop loin de toute façon.
Nous espérons qu'il nous rapportera de Barcelone beaucoup de
documents sur les Juifs et qu'il les interprétera dorénavant avec
plus de bienveillance.
Isidore Loeb.
LES JUIFS
DES ANCIENS COMTÉS DE ROUSSILLON ET DE CEBMGNE
ETABLISSEMENT DES JUIFS DANS LES DEUX COMTES; — ORDONNANCES
SUR L'USURE.
Etablis à Narbonne dès la fin du v° siècle, les juifs ne tardèrent
pas à se répandre dans les environs de cette métropole et dans les
autres villes de la province narbonnaise. La faveur dont ils y
jouissaient allait même jusqu'à scandaliser les évoques catholiques
du royaume des Wisigoths. Il paraît qu'en l'an 672, ils se crurent
assez importants pour se mêler aux querelles qui divisaient les
diverses provinces de ce royaume, car ils prirent parti pour le
duc Paul, révolté contre le roi Wamba. La victoire resta à ce der-
nier, qui chassa les juifs de la Septimanie '. Ils ne tardèrent pas
cependant à y revenir; mais il semble que la leçon leur avait servi
et qu'ils restèrent tranquilles. Us furent, en tout cas, expressément
exceptés des mesures rigoureuses prescrites pour le reste de l'Es-
pagne par le concile de Tolède de l'an 694 2 .
1 Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. II, p. 716; Mariana, His-
toire générale d'Espagne, liv. VI, ch. xm.
* Illis tantumdem hebraùs ad prœsens reservatis qui Gallia? provincial vidclicet
intra clausuras noscuntur habitatores existere (Concil. max. Hisp. Collect., p. 753).
— Il faut lire ultra au lieu de intra et traduire « au-delà des Clausures » (par rap-
port aux évoques du concile de Tolède). Il s'agit, en effet, ici, des juifs qui résidaient
dans les provinces gauloises, c'est-à-dire dans la Septimanie, au-delà des Clausures,
appelées aussi les Cluses. Le passage des Cluses est plus connu aujourd'hui sous le
nom de col du Perthus. Il y a dans cette gorge deux hameaux dits la Clusa d? Amont
et la Clusa d'Avall; ils forment une commune que les documents administratifs ap-
pellent improprement VEcluse.
20 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
La cité de Narbonne et plusieurs autres villes de la Septimanie
en conservèrent de nombreuses colonies qui, d'après les fables
ridicules accréditées autrefois, auraient favorisé l'invasion des
Sarrasins et travaillé à la ruine des Goths l . Mais on n'en trouve
aucune trace en Koussillon avant le xn° siècle, soit que les
comtes n'eussent pas voulu les souffrir dans leurs États, soit que
Perpignan, Elne et les autres villes du pays fussent encore trop
peu importantes pour les attirer. Le voyage de Benjamin de Tu-
dèle nomme ceux de Gerona et de Narbonne, mais il ne fait au-
cune mention de ceux du Roussillon, pays que ce rabbin avait dû
traverser en 1173.
Cependant un acte de 1011, cité par Marca 2 , parle d'un quartier
de Iudegas, situé dans le territoire de Glayra, aujourd'hui com-
mune du canton de Rivesaltes. Un autre document, daté de 1089,
nous révèle l'existence d'une villa ludaicas z , au territoire de
Saint-IIippolyte, dans le même canton, et un troisième, daté de
1139, donne le nom d'un individu qui s'appelle Bernardus Mas-
soti de Iudaicis*. En 1153, ce nom se transforma en Iudeges et
luzeges 5 et, plus tard, en Juhegues, qui est la forme actuelle.
Ces mots, qui désignent évidemment le même lieu G , dérivent du
latin jadeus, et judaicus, d'où le catalan a tiré juheu « juif »,
« issu de la Judée », et judaich, qui marque la qualité de « ce qui
est juif ». Doit-on voir dans la villa de judaicis ou de juzeges
une colonie de juifs établis chez nous bien avant le xi e siècle?
Nous serions assez tenté de le croire, quoique les documents de
cette époque soient absolument muets sur la présence des juifs
parmi les populations du Roussillon. Je trouve, d'ailleurs, dans le
territoire de Salses un quartier que divers actes de l'an 1269 ap-
pellent ad claperium judeorum, judei et de juseu\ Ici, l'origine
étymologique est encore plus certaine que pour Juhegues, et on ne
1 La vie de saint Théodard (dans les Mémoires de Catel) dit que les juifs de la
Septimanie pressèrent les Sarrasins, vainqueurs de l'Espagne, de s'emparer de la
Gaule, et qu'ils se concertèrent, dans ce Lut, avec les chefs arabes.
2 In Sancto Laurentio et in ludegas {Marca hispanica, n° 164).
3 In adiacenciam Sce Marie de Villa ludaicas (Archives des Pyrénées-Orientales,
B. 45, original sur parchemin).
4 Ibidem.
5 « Vente en franc-alleu au chapitre d'Espira de TAgli, par Raymond et Guil-
laume de Juzeges, de leur honneur (propriétés) au territoire de Roussillon » {Recueil
de Fossa).
6 Juhegues n'est plus aujourd'hui qu'une simple chapelle du territoire de Tor-
reilles. J'ose à peine signaler, tant elle est fantaisiste, l'étymologie de juxta aquas
{près des eaux de la rivière de l'Agli), qui est donnée par Just (Ermitages du diocèse
de JPerpignan, p. 42).
7 Claperium signifie « tas de pierres >. — Saige [Les Juifs du Languedoc, p. 69)
cite une villa judaica dans la banlieue de Narbonne.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 21
peut douter que ce nom ne s'appliquât à quelque ancien domaine,
peut-être même à quelque cimetière de juifs anciennement ou
encore existant à Salses.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons certainement un juif en Rous-
sillon pendant l'année 1185. C'est un nommé Vilalis de Cabalo,
fixé à Perpignan, auquel Raymond d'Orle fait un legs par testa-
ment 1 . Ce nom de Cabalo, que nous retrouverons plus tard, dé-
signe incontestablement la petite ville de Cavaillon, chef-lieu de
canton du département de Vaucluse. Mais, chose assez singulière,
nous ne trouvons plus une seule mention de juifs en Roussillon
jusqu'en 1217. Il ne paraît point possible que Vidal de Cavaillon
ait été le seul habitant juif des comtés à cette époque ; il y était
très probablement en compagnie de plusieurs de ses coreligion-
naires dont le nom ne nous est point parvenu. Les juifs avaient,
en tout cas, le droit de résider chez nous « comme sujets et sous
la sauvegarde du souverain », ainsi qu'on peut le voir dans la
charte de paix et trêve, jurée au mois d'octobre 1217 par Nunyo
Sanche et les principaux seigneurs du Roussillon et de la Cer-
dagne. Il y est dit : « Seront aussi sous cette paix les Juifs et les
Sarrasins, savoir ceux qui habitent sous notre foi et sauvegarde,
dans notre terre, avec tous leurs biens et possessions 2 ». Une
autre charte de Nunyo Sanche, du 15 des calendes de décembre
1227, relative aux droits de fournage de Perpignan, indique clai-
rement qu'il y avait alors des juifs établis dans cette ville. « Nous
mandons, y est-il dit, à tous les hommes et femmes habitants de la
ville de Perpignan et dans son territoire, qu'ils soient chrétiens,
juifs ou sarrasins, que nul ne se permette de faire cuire son pain
ailleurs qu'au four de la chevalerie du Temple 3 . »
Les Sarrasins dont il est question dans ces deux documents
n'ont jamais pu résider en Roussillon que comme esclaves, à
moins qu'il n'y eût, dès cette époque, ce qu'on appela plus tard à
Majorque des Sarrahins franchs, « Sarrasins libres moyennant
une certaine redevance de séjour », ce qui ne paraît point proba-
ble 4 . On sait, en effet que, aux époques dont nous parlons ci-
1 Ego Raymundus de Orulo. . . et. . . manumissores mea débita persolvant, scili-
cet Maurotono. l. ni. Sol. Mal. et Vitali Judeo. xx. vu. Sol. de Cabalo (sic) et Ber-
nardo de Porta, etc. (Arch. des Pyr.-Or., Cartulaire dit Temple, f° 4(5 v°) — Ole
est un écart de la commune de Toulouges, à 4 kilom. à l'ouest de Perpignan. Les
Templiers y eurent une préceptoire dès la première année de leur établissement en
Roussillon.
* Item suh hac pare sini omnes Jttdcri et Sarra^eni qui videlicet sub fide et custodia
in terra nostra habitantes et omnes res et possessiones eorum (d'Achéry, Spicilecjium,
t. III, p. 587).
3 Arch. des Pyr.-Or., Cartulaire du Temple, 1° 7.
1 Bévue des Etudes juives. IV, p, 54.
-l REVUE DKS ETUDES JUIVES
dessus, leS Sarrasins occupaient les îles Baléares, et qu'ils n'a-
vaient que (les rapports hostiles avec le Roussillon et la Câtalogtte,
leurs plus proches voisins. Pendant l'année 122T, les Mallorquins
avaient même capturé des navires barcelonais, et le roi sarrasin
n'avait repondu que par des insultes aux plaintes du roi Jacques I er
d'Aragon ! .
Parmi les juifs qui habitaient Perpignan dans les premières an-
nées du xiii siècle nous pouvons citer un nommé Eliaix, auquel
Béranger. seigneur de Peyrestortes, reconnaît devoir une certaine
somme le 12 des calendes de janvier 1224 2 , et Aaron, auquel
Nunyo Sanche fait un legs dans son testament du 15 des calendes
de janvier 1241 8 . Dans une donation d'une pièce de terre, sise à
Mailloles, laite aux Templiers le 2 des ides de juin 1236, je vois
intervenir le juif Samiel Vidal en qualité de créancier 4 . Il cède à
la « Milice » tous les droits d'engagement et d'hypothèque qu'il
avait sur cette propriété.
Ce Samiel Vidal était fils de Vidal de Cabalo, déjà établi à Per-
pignan en 1185. Outre les prêts usuraires auxquels il se livrait,
comme les autres juifs, Samiel Vidal achetait aussi des immeubles.
C'est ainsi que Guillaume de Montesquieu, seigneur de Saint-
Estève, lui avait vendu, dans le territoire de sa seigneurie, la moi-
tié d'une colomina dite camp de la Sala. Le « champ de la Salle »
passa, plus tard, à Mosse Samiel, fils de Samiel Vidal, et à son
petit-fils Sautell, qui le possédait encore en 1266 5 . En 1265, un
autre juif achetait à un cordonnier chrétien une vigne située au
territoire de Vernet G et confrontant avec la propriété d'Astruc
Mair. Des acquisitions de ce genre, faites par des juifs dans di-
vers lieux du Roussillon, furent encore fréquentes pendant le
xm e siècle, mais elles furent extrêmement rares par la suite. Les
juifs n'acquirent plus que par le prêt d'argent (pratiqué éga-
lement par les chrétiens 7 ) des propriétés situées hors de Per-
pignan.
1 Alart, Privilèges et titres des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne,
p. 127.
2 Arch. des Pyr.-Or., Fonds d'Oms.
3 Ibidem, B. 9. Ce testament avait été reçu par Pierre Calvet, notaire de Per-
pignan.
4 7 Samielis Vitalis Judsei qui hec omnia laudo jure créditons et solvo et deffinio
domui Milicie quicquid juris habeo racione pignoris vel obligacionis vel alio modo
(Carttilaire du Temple, f° 564).
5 Arch. des Pyr.-Or., B. 63.
6 Banlieue de Perpignan.
7 Un acte de vente d'une propriété, appartenant à des mineurs, l'ait en 1298, porte
que le tuteur est obligé de se défaire de cette partie de la succession de ses pupilles,
pour les arracher à la ruine usurairc de leurs créanciers, tant juifs que chrétiens.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 23
Les rois d'Aragon avaient cherché, de bonne heure, à réprimer
l'usure pratiquée par les juifs. Le 5 des calendes de mars 1240
(25 février 1241), le roi Jacques I er rendit un édit à ce sujet. Cet
édit ne fut peut-être pas applicable tout de suite aux comtés,
puisqu'il n'y existait pas de communauté ou aljama constituée,
mais nous savons qu'il fut inscrit plus tard parmi les privilèges de
la ville de Perpignan. Il y est dit que « l'appétit des chrétiens
s'étant tout à fait calmé en ce qui concerne les extorsions usu-
raires, l'insatiable avidité des juifs s'est mise à sévir dans de telles
proportions qu'ils ne craignent plus d'exiger, non seulement des
intérêts immodérés et au-dessus du taux réglé par les consti-
tutions, pour les sommes qu'ils prêtent, mais encore des intérêts
des intérêts. » En conséquence, il est défendu aux juifs de joindre
les intérêts au capital pour en exiger de nouveaux intérêts, et de
prendre au-dessus de quatre deniers par mois, pour une livre
d'argent prêtée *. Déjà, par son ordonnance du 11 des calendes de
janvier (19 décembre) 1228, Jacques I er avait défendu de prendre,
pour l'intérêt de l'argent prêté, plus de quatre deniers par livre
d'argent par mois ou plus du sixième de la valeur prêtée par
an, que le prêt eût lieu sur nantissement ou non. Afin d'empêcher
que le prêteur, usant du besoin de l'emprunteur, ne prît des voies
détournées pour éluder la loi, l'ordonnance interdisait aux tribu-
naux de s'en rapporter au serment d'un juif en matière de récla-
mation de dettes, et l'emprunteur, au moment de passer l'acte,
devait jurer « qu'il avait reçu telle somme, qu'il payerait tant
d'intérêt et qu'il n'avait rien donné ni promis de plus 2 ». Cette
ordonnance fut renouvelée, en 1280, par le premier roi de Ma-
jorque, qui défendit, de plus, aux juifs de prendre usure d'usure
et de faire implication d'usure au renouvellement des papiers et
contrats, ou de toute autre manière 3 .
Les ordonnances concernant les juifs faites par les rois d'Ara-
gon étaient certainement applicables à ceux de Perpignan ; mais
elles ne concernaient guère que leurs opérations financières ou
usuraires. Nous n'y voyons rien qui nous renseigne sur les autres
conditions de leur existence. Cependant une charte de Jacques I er
datée du 11 des calendes de janvier 1228 défend aux juifs l'exer-
Tam judœis <jravaminibus usuris çuam cristianis (Henry, Histoire du Roussillon, II,
p. 206). — Le 7 des ides de septembre de la même année, la tutrice de l'héritier de
Jean Mallol, d'Ille, vend une maison debitis urgentibm judeorum quibus sub usuris
f/ravibus dictus pupillus fuerat obligatus (Archives du syndicat d'Ille).
1 Livre vert mineur des archives de l'hôtel de ville de Perpignan, f'° 27-29.
* Henry, Histoire du Roussillon, 1, p. 205.
3 Ibidem, p. 206.
24 REVUE DES ETDDKS^JUIVES
cice de toute (onction publique < i l lour interdit d'avoir des chré-
tiens à leur service i\;w\s la maison, qnod Judœi officia publica
hoh prœsumant aliquatenus exercere, in domibus suis non te-
neant christianos * . Une assemblée ecclésiastique du 7 des ides
de février de la même année ajouta de nouvelles pénalités aux
anciennes en défendant la traduction de la Bible en romans
(catalan) et en réduisant à vingt pour cent les intérêts permis aux
juifs».
Il est donc certain que le petit nombre de Juifs établis à Per-
pignan étaient séparés des chrétiens, sans qu'il soit possible de
dire s'ils vivaient dispersés sur divers points ou bien groupés
dans quelque rue qu'on ne saurait désigner.
C'est tout ce que nous trouvons d'indications sur les Juifs de
Perpignan et du Roussillon avant l'établissement du Call, qui eut
lieu sous le successeur de Nunyo-Sanche.
II
CRÉATION DU COll DE PERPIGNAN.
Nunyo-Sanche, qui avait administré pendant vingt-neuf ans
les « Seigneuries » de Roussillon, Vallespir, Gonflent et Gerdagne,
mourut vers le commencement de l'année 1242. Avec son titre de
« Seigneur », le fils de Sanche avait usé de tous les pouvoirs et
droits d'un véritable souverain ; tous ses actes furent confirmés
par les rois ses successeurs comme émanés d'une autorité légitime
et souveraine : c'est là un des faits les plus curieux de l'histoire
de nos deux comtés, qui, au fond, étaient toujours des dépen-
dances du royaume d'Aragon ou, plutôt, du comté de Barcelone.
La suzeraineté du roi d'Aragon sur le Roussillon et la Gerdagne
ne cessa jamais d'être énoncée dans des actes publics reconnus et
consentis par Nunyo-Sanche et celui-ci d'ailleurs ne cessa jamais
de se proclamer le fidèle vassal ou le « chevalier » de Jacques I er .
Par là s'expliquent l'application aux juifs des comtés de certaines
ordonnances du roi d'Aragon.
Après la mort de Nunyo-Sanche, son neveu, Jacques I er , roi
d'Aragon, prit la souveraineté des deux comtés. C'est de ce mo-
ment que date l'agrandissement de Perpignan et l'établissement
1 Marca hispan., n° 507.
2 Ibidem, n° 511.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 2o
du call ou « quartier juif ». Alors aussi s'organisa Yaljama ou
« communauté juive », qui comprit dans sa collecte ou « contri-
bution » tous les juifs existant dans les deux comtés de Rous-
sillon et de Cerdagne *.
Ainsi que nous l'avons fait pressentir, jusqu'alors les juifs
avaient été peu nombreux dans Perpignan, où ils se logeaient,
très probablement, sans distinction de quartier. Mais, depuis
quelque temps, leur nombre avait singulièrement augmenté. Il en
était venu de l'Ampurdâ et de Girone, de Narbonne, Béziers,
Montpellier et autres villes du Languedoc. Le roi Jacques I er se
décida à les réunir tous dans un quartier à part.
La ville de Perpignan ne s'étendait pas alors, du côté de l'Est,
au-delà de l'église Saint-Jean et du correch ou « ravin » qui
passe aujourd'hui sous les rues du Ruisseau et du Bastion Saint-
Dominique. Le correch séparait la ville d'un puig ou « coteau »,
sur lequel on bâtissait des maisons à ce moment même 2 . Au bas
du puig, et sur les bords du ravin, se trouvait la maison des Lé-
preux, déjà fort ancienne, qui avait donné son nom au coteau (le
Podium Leprosorum ou « coteau des Lépreux »).
Le roi Alphonse avait commencé là poblacio du coteau ou puig
des Lépreux vers 1175, et tout semble indiquer que le roi Jac-
ques I er y trouva une nouvelle petite ville en 1243, puisqu'il en
écarta les Lépreux, dont il donna la maison à l'ordre de Saint-Do-
minique. La même année, Pons de Sparra, prieur provincial des
Frères prêcheurs, jetait en ce même endroit les fondements de
l'église du nouveau couvent. D'ailleurs, l'ancienne ville débordait
sa muraille de toutes parts. Sous le roi Pierre I er on avait beau-
coup construit en dehors de la porte d'Elne, au sud des rues
actuelles de la Fusterie et de Saint- Sauveur. L'accroissement
s'était continué sous Nunyo-Sanche en dehors de la porte de
Malloles 3 , et bientôt le roi Jacques, d'accord avec les Templiers,
établit une nouvelle poblacio entre cette porte et le petit monas-
1 Call est dérivé de callis, qui signifiait « route, chaussée ». Le mot callis était
pris aussi dans le sens de vicus « rue » et « quartier ».
Le mot aljama ou al-djamâ'a est un mot d'origine arabe, dont le sens primitif est
« réunion d'hommes ». Mais, dans les villes qui contenaient des juifs, ceux-ci étaient
appelés par les Arabes djanuVa al-yehoud * la réunion des juifs », ou simplement al-
djamâ'a. Les Espagnols appliquèrent souvent le nom à'aljama au quartier des juifs ;
mais, dans nos deux comtés, il désigne presque toujours la « Communauté juive »,
tandis que le mot callum, kallum ou call, désigne toujours le « quartier », le
ghetto.
2 In Podio qui tune ante Perpinianum hyediflicabatur [Prociiracio real de Mal-
lorques, f° 89). — On travaillait aussi alors à l'église Saint-Jacques, qui est située
dans la partie la plus élevée du Puig. Il en est fait mention en 124£.
3 Au voisinage de ce qu'on appelle aujourd'hui le Pont d'en Vestit.
M RBVtJB DBS BTUDES JU1VKS
bèrede Saini-Martin '. Il décida aussi qtie dô nouveaux quartiers
seraient établis sur tous les lianes du Puig des Lépreux 2 . Le
haut et la pente du oôtean se couvrirent de maisons de tisserands,
de pareurs ot autres ouvriers, pendant que les Lépreux allaient
lë fixer sur les hauteurs dites depuis « de Saint-Lazare », à l'est
de l'église Saint-Jacques. Tout l'espace compris du côté de l'ouest
entre la « place du Puig » et la nouvelle maison de Saint-Domi-
nique fut destiné à l'établissement du Call des juifs, qui demeura
ainsi compris entre le point le plus élevé du Puig, le rempart, les
Dominicains et la côte qui prit bientôt le nom de a Montée des
Prêcheurs », Pttjâda de Préhicadors, aujourd'hui « rue de
l'Anguille » (?).
Les juifs se trouvaient ainsi entre deux églises et des quartiers
chrétiens à peine ébauchés, comme le Call lui-même. Malgré les
faveurs accordées par le roi aux juifs qui viendraient peupler le
Puig dans les limites déterminées, il est bien évident que ceux
qui existaient alors à Perpignan restèrent encore quelque temps
dispersés sur divers points de la ville. C'est ce qui résulte de la
charte même de fondation du Call, datée du 13 des calendes de mai
1243. Le roi y concède et confirme à tous les juifs pobladors du
Puig « toutes les habitations, patus ou maisons qui leur avaient
été ou leur seraient assignées sur ledit puig pour les tenir et
posséder en toute propriété et en libre et franc alleu, avec faculté
de les vendre ou aliéner entre eux, sans payer aucun droit de
foriscapi (mutation), droit que le roi se réservait dans le cas
seulement où ils les engageraient à des chrétiens 3 », Nous allons
voir dans un instant que ces dernières dispositions de la charte
du roi Jacques furent annulées par sa femme Yolande 4 . Lors de
1 Cette poblacio est devenue le quartier Saint-Mathieu.
2 Le Podium Leprosorum prendra bientôt le nom de Podium Sancti Jacobi, « Puig
de Saint-Jacques >, qu'il a conservé jusqu'à nos jours. Il est cité sous ce nom dans un
document de 1286.
3 Noverint universi quod nos Jacobus, Dei gracia rex Aragonum, Maioricarum et
Valencie, cornes Barchinone et Urgelli et dominus Montispessulani, per nos et nos-
tros laudamus, concedimus et confirmamus vobis universis Judeis populatoribus Podii
Perpiniani presentibus et futuris in perpetuum omnia stalica sive patui et domos
que assignate sunt vel fuerint vobis assignati in dicto Podio ad habendum, possi-
dendum, expletandum per alodium proprium, franchum et liberum, ad dandum, ven-
dendum, inpignorandum et ad omnes vestras et vestrorum voluntates cuicumque
volueritis faciendas, exceptis militibus et sanctis. Hoc salvo quod si de ipsis domibus
venderitis vel alienaveritis Judeis non detis nobis nec nostris foriscapium nec lau-
dimiura, sed si eas venderitis christianis teneamini nobis dare foriscapium et laudi-
mium (Arch. des Pyr.-Or., B. 10).
4 Ou Violante, fille d'André II, roi de Hongrie. De sa première femme Léonor, fille
d'Alphonse IX, de Castille, répudiée en 1229, Jacques I or avait eu un fils, nommé
Alphonse, qui mourut eu 1260; il eut de Violante quatre fils et cinq filles. L'une de
ces dernières, Isabelle, épousa le roi de France, Philippe le Hardi, en 1262. Des
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 27
son mariage avec elle en 1235, le roi lui avait donne* le Rous-
sillon et la Cerdagne en garantie de sa dot. Yolande n'avait
jamais joui de la souveraineté effective des deux comtés, mais
elle y levait divers revenus, entre autres ceux de l'Aljama des
juifs de Perpignan, et elle avait naturellement dans cette ville un
bailli ou procureur pour l'administration de ses domaines. Les
droits de la reine étaient souverains à cet égard. Elle en fit usage
dans une charte datée de Collioure le 16 des calendes d'avril
1250 (17 mars 1251) ! . La reine accorde aux habitants du Puig
de Perpignan que « tous les juifs de cette ville seront obligés de
se transférer audit Puig pour y avoir leur domicile, dans le quar-
tier à eux assigné (par le roi), transfert qui devra être exécuté
avant la prochaine fête de Noël, sous peine de cinquante mara-
botins alphonsins pour chaque contravention ». Jusqu'à l'entière
exécution de cette ordonnance, « le bailli de la reine et autres
(commissaires) élus par les habitants du Puig » étaient autorisés
à poursuivre dans leur personne et leurs biens les juifs récalci-
trants, pour les contraindre à établir leur domicile au Puig dans
le délai prescrit.
A cette époque, tous les habitants de Perpignan, qu'ils appar-
tinssent à la ville primitive ou aux nouvelles poblacios établies
en dehors des anciens murs, jouissaient des mêmes droits, cou-
tumes et privilèges. « Mais il est certain, dit Alart, que la poblacio
du Puig avait dû jouir de certaines faveurs dès l'origine. C'était
alors une population purement industrielle, presque entièrement
composée de tisserands et de pareurs de drap. Elle avait donc
des intérêts particuliers, jusqu'à un certain point distincts de ceux
du reste de la population de Perpignan, intérêts que le roi tenait
beaucoup à conserver et à développer. La résidence des juifs au
milieu des bourgeois de l'ancienne ville ne pouvait que porter
préjudice aux industriels du Puig, qui devaient tenir beaucoup à
ce que ces manieurs d'argent fussent toujours à leur portée 2 . » On
comprend d'ailleurs que les juifs, confinés au Puig, n'étaient pas
tous en mesure d'acheter ou de construire une maison ; c'étaient
quatre fils, Ferdinand mourut sans avoir régné ; l'autre, Sanche, devint archevêque
de Tolède ; nous aurons à nous occuper, plus loin, des deux autres : Pierre, qui fut
roi d'Aragon, et Jacques, qui fut roi de Majorque.
1 Ce document est aujourd'hui perdu. Fossa, qui l'avait copié dans les archives de
la confrérie des pareurs ou tisserands en drap de Saint-Jacques, l'a reproduit dans
son Mémoire pour l'ordre des avocats, p. GG. Alart Ta réédité dans ses Privilèges et
titres, j). 200, avec des commentaires que nous reproduisons en partie.
» Ouvr. ri(< r , p. 199. — On trouve, d'ailleurs, une autre preuve de la protection
accordée par les souverains aux intérêts industriels du Puig dans une ordonnance du
roi Jacques I or , datée du 23 mai 1262,
28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
là, par conséquent, des locataires tout trouvés *. Les ordres de la
reine Yolande furent désormais exécutés avec la dernière rigueur,
car on ne trouve plus ensuite aucun juif résidant en dehors du
Call, qui est définitivement établi, bien délimité et clôturé 2 .
III
LES JUIFS DES DEUX COMTES PENDANT LE REGNE DE JACQUES I e
D'ARAGON.
Jacques d'Aragon est. une des grandes figures du xm c siècle. Il
éleva son royaume au premier rang parmi les États de l'Espagne.
Il protégea les sciences et les lettres, et il encouragea l'industrie
et le commerce. Avec de semblables dispositions, Jacques ne pou-
vait guère se montrer l'ennemi des juifs, industriels et commer-
çants par excellence. Malgré la rigueur de certaines dispositions
qui les atteignirent, les juifs de cette époque obtinrent la protec-
tion efficace du souverain. Nous ne voyons pas, en tout cas, dans
les documents qui nous restent du xm e siècle, ces persécutions
1 En 1265, Bonet Astruch prend à ferme la maison de Béranger Piquer, sise au
Puig et attenant à celle du juif Léon Vidal; le bail est pour une durée de cinq ans,
et le prix est de 31 sols G deniers par an. En 1278, Pons Rasedor reconnaît avoir
reçu d'Astruc, fils de Vidal d'Elne, le loyer dune maison sise dans le Call du Puig
et attenant à celle du juif Bonisac Fagim fils. Ailleurs, Girma, jurisconsulte, afferme
à Issac Mosse de Villamanya une maison qu'il possède au Puig.
2 En 1282, il est question de maisons achetées par les juifs extra clansuram calli
(Arch. des Pyr.-Or., B. 17). — Les maisons des juifs n'avaient point d'issue sur
les rues des chrétiens. Toutefois, le roi accorda quelquefois l'autorisation d'ouvrir des
portes sur ces rues, notamment en 1356. Mais, dans la suite, ces autorisations furent
toujours refusées, et, le 30 avril 1451, ordre fut donné de fermer à pierre et à chaux
toutes les portes qui s'ouvraient sur les rues des chrétiens (B. 405). Il est question
ici de la rue dite Carrer dels Juheus de fora lo cayll, qui correspond à la rue de PAn-
guille, et du Carrer non situé aussi extra callum, dont il nous est impossible de fixer
la situation, mais qui devait se trouver à l'est du Call, c'est-à-dire vers la place du
Puig Saint-Jacques.
L'entrée du Call était à la place Saint-Dominique (aujourd'hui de la Révolution).
Là était une porte qui, à partir de 1451, dut être fermée à clef, tacto simholo latronis
(B. 405).
Par diverses ordonnances, on voit qu'il était défendu aux chrétiens de fréquenter
le Call. Il est à croire que les juifs ne tenaient pas beaucoup à leur visite. Ils enten-
daient se soustraire à leur curiosité. C'est ainsi qu'en 1374, les secrétaires de l'Aljama
se plaignaient au gouverneur de ce que P. Parayre, propriétaire d'un alberch (mai-
son) situé en face du maseyll (boucherie) du call, l'élevait a dos solers (à deux
étages), d'où il pourrait voir ce qui se passerait dans le Call. Le gouverneur promit
d'arrêter les travaux exécutés par Parayre, à condition que TAljama payerait une in-
demnité. Celle-ci était si élevée qne les secrétaires renoncèrent à toute opposition,
Procuracio real, reg. (X, f° 55).
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 29
et ces vexations de toutes sortes dont on abreuva les juifs de
France. Nous trouvons plutôt la tolérance, la modération, la bien-
veillance même envers eux dans un grand nombre d'actes de la
chancellerie du roi Jacques.
Le 5 février 1266, il accorda à perpétuité aux habitants de Per-
pignan un privilège portant qu'à l'avenir, tout juif ou juive qui
recevrait en gage un objet volé appartenant à un chrétien, ou
bien engagé sans consentement du propriétaire, serait tenu de
déclarer, en cas de réclamation, la personne qui aurait mis ledit
objet en gage. S'il ne pouvait pas désigner ladite personne, l'objet
engagé serait purement et simplement restitué au propriétaire.
S'il la désignait et si l'objet n'appartenait pas à celui qui l'aurait
engagé, on devait le restituer au propriétaire, qui serait tenu de
rembourser audit juif ou juive la somme donnée, mais sans inté-
rêt aucun, « pourvu toutefois que ledit objet eût été mis en gage
secrètement et à l'insu du propriétaire * ».
En 1284, Jacques de Majorque renouvela l'ordonnance du roi
d'Aragon, son père. Le livre des Ordinations de l'hôtel de ville
de Perpignan 2 porte, en effet, YOrdonament co tôt juseu qui
prest sobre peyora 3 sia tengut d'amostrar de qui l'a alwda, e
que no la nech A , e si o fasia que'n sia punit aixi co si la avia
panada 5 .
Le roi d'Aragon était venu deux fois à Perpignan pendant le
courant de l'année 1269. Lors de son second voyage, et par une
lettre datée de Perpignan, du 10 octobre, il avait informé ses vi-
guiers et autres officiers que, « en récompense des nombreux et
gracieux services que ses fidèles juifs de Perpignan lui ont rendus
et ne cessent de lui rendre », il leur a accordé un privilège qui les
affranchit de tout péage de « leudes » pour leurs personnes et leurs
montures dans tous les lieux de vigueries royales 6 . Le roi pres-
crit, en conséquence, de restituer aux juifs toutes les sommes
perçues ou les saisies faites contre eux à l'occasion desdites leudes,
depuis la promulgation dudit privilège 7 .
1 Livre vert, mineur, f° 23.— Ce privilège est daté de Murcia.
* Ordinacions, I, f° 8, \°.
3 Comme penyora « gage » .
* • Qu'il ne le nie pas ».
b t Comme s'il l'avait volée ».
,; Nous ne connaissons pas le texte de ce document.
7 ...Etsiqua pignora ah ipsis vel aliquo ipsorum ceperunt aliqui, clerici vel
layci, in aliquo loco dictarum vicariarum racione predicta a tempore citra quo nos
dictum privilegium sive dictam franquitatem concessimus eisdem, ipsa pignora cis
reddi et restitui l'aciatis incontinenti, non obstante aliquo mandato a nobis in contra-
rium facto ; nec permittatis etiam dictos Judeos vel aliquem ipsorum de cetero in
aliquo loco dictaRim vicariarum racione predicta pignorari vel impediri ab aliquo
lii.M I DES ETUDES JUIVES
Par une autre charte du 30 janvier 1270 il oonlirma à « tous les
juifs habitant à Perpignan, en Confient et en Cerdagne et à tous
les autres dépendant de leur collecte » la franchise des leudes à
eux accordée par le roi son père 1 .
Il est probable que cette franchise ne s'appliquait qu'aux juifs
de la collecte de Perpignan, sortant du Roussillon ou de la Or-
dague pour passer en Catalogne, ou bien aux pays de Foix ou de
Languedoc, et qu'ils payaient les leudes comme les autres habi-
tants lorsqu'ils ne faisaient que circuler dans les deux comtés.
En effet, on voit les juifs inscrits à la taxe des leudes de Perpi-
gnan, Collioure, Puigcerda et Querol dans les différents tarifs ré-
digés sous le règne de Jacques de Majorque et maintenus par ses
successeurs 2 . Ce qui est certain, c'est qu'ils étaient exemptés de
lezdes pour leurs montures à Salses, Collioure, Arles, le Volo
(Boulou), Puigcerda, Bellver et Querol 3 . %
Par une charte datée du 3 des nones d'août 1273, Jacques remit
aux habitants de Perpignan, y compris les juifs, toute peine en-
courue au sujet du cours de la monnaie de Malgone, et in pre-
dictis omnibus intelligimas Judeos Perpiniani sicut chris-
tianos*.
En 1275, le roi se trouvait de nouveau à Perpignan. Le 24 juin
de cette année, il déclara francs et libres, dans le présent et dans
l'avenir, tous les terrains acquis par les juifs de rAljama de cette
ville, pour y construire des maisons; de plus, ils n'auraient rien à
payer au domaine pour droit de censive, de lods ou autres, lesquels,
le roi se réserverait cependant dans le cas où ces propriétés pas-
seraient aux mains des chrétiens.
Un grand nombre de documents de cette époque se rapportent
à des prêts d'argent faits par des juifs à des chrétiens ; parmi ces
vel aliquibus clericis vel laycis, immo dictam franquitatem observari inviolabiliter
faciatis eisdem, ut est dictum (Arch. des Pyr.-Or., Procuracio real, registre II,
f» 25).
1 Privilegi dels Juheus cum son franchs de leuda [Procuracio real rcg. III, f° 19).
2 Tôt Juheu e Juhia, e, si es preyns (enceinte), paga [lo prenyat
I, s., 1. dr. (Leuda de Collioure de 1249).
Item de cascun Jueu o Jueua si nos es stadant de Pugcerda que vena ni venga
de Pugcerda a Perpenya o Queragut. . . .1 . s.
Item si Jueu ou Jueua v«s de Cathalunya e va vers Perpenya o vers Queragut
e passa per Pugcerda exament, 1, vi, dr. (Leuda de Puigcerda de 1288).
Item tôt Jubeu que sia strany o sen vulla passar'deça o délia, 1 . s.
Item tôt Juhia, 1. s.
E si es prenys, 1. s. vi dr. (Leuda de Querol). B. 138, f° 71-73.
3 Privilège du 6 des ides d'octobre 1269, confirmé par le roi Pierre III, le
13 mars 1385, et par le roi Jean, le 11 mai 1390 (Arch. des Pyr.-Or., B. 177,
f° 25, r°).
4 Livre vert mineur, f° 24. m
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 31
derniers figurent des moines, chanoines, abbés et autres person-
nages ecclésiastiques. Ces gens-là n'avaient aucune répugnance à
solliciter l'or des juifs, qu'ils affectaient pourtant de mépriser.
Je vois qu'en 1274, l'abbé du monastère de Saint-Martin de
Canigou empruntait à Cresques Astruch, juif de Perpignan, une
somme de 3,000 sols barcelonais, destinés à solder « le service »
que le monastère avait fait en dernier lieu « au seigneur roi et
au seigneur infant Jacques, son fils » et au payement de la « dé-
cime » que « le seigneur pape exigeait des moines et des revenus
du couvent 1 ».
Le Manuel du notaire Querubi, de Perpignan, pour l'année
1273, contient une foule d'actes qui se rapportent à des juifs. J'y
vois que le 2 des ides de juin de cette année, Astruch Vidal et
Abram Vidal, fils de Vidal Astruch, firent des concessions de ter-
rain à des habitants de Perpignan, ce qui prouve encore que les
juifs étaient propriétaires de biens-fonds. Parmi les testaments,
je remarque celui de Vidal, juif de Montpellier, à ce moment à
Perpignan (5 des ides d'août). Vidal laisse plusieurs livres à ses
filles, entre autres, les Lois de Moïse, et demande qu'on rende à
sa femme sa dot tout entière, « ainsi qu'il est convenu dans leur
contrat de mariage rédigé en hébreu 2 ».
1 Arch. des Pyr.-Or., fonds de Canigou.
Ile 12 des calendes de juin 1261, le précepteur de l'hôpital des pauvres de Tatzo
d'Amont reconnaît devoir 60 sous de Barcelone couronnés à Jucef d'Elne {Notule
de Pierre Calvet).
Deux mois après, les religieux du monastère de Vallbonne reconnaissent devoir
600 sous de Barcelone au même Jucef [Ibidem).
En 1272, le chevalier Pons d'Ille vend à Davinus Coen de Lunel une créance de
125 sous barcelonais couronnés que lui devait l'abbé de Saint-Martin de Canigou
(Arch. des Pyr.-Or., fonds de Canigou).
La même année, l'abbé du monastère de Vallbone et ses moines reconnaissent
devoir à « Mosse Filio » et à • Hérodi », à Vives Vitalis, et à Astruch de Belcayre la
somme de 1 oOO sous de Barcelone ex causa mitui [Manuel de P. Amoros).
Cette même année encore, Raymond Jucef de Castello et Bondie de Lunel payent,
au nom de l'infant Jacques, une somme due pour l'achat du village de Torreilles
(Arch. des Pyr.-Or., B 51).
Le 10 des calendes de novembre 1276, frère A., abbé de Vallbone, reconnaît devoir
à Mosse fils et à ses tuteurs, Astruc de Pulcro cadro (Beaucaire), et Vives Vitalis,
1500 sols ex causa mutui ad 4 . annum, et donne pour caution sept habitants de Vi-
larnau d'Amont (Arjh. des Pyr.-Or., Protocollum anni 1276, notaires n° 6506).
Le 5 des ides de novembre, Astruchus Vitalis vendait et cédait à Bonjues et à
Jucef, fils et héritiers de feu Jucef d*E!ne, et à Salomon Sullam de Porta et Bon-
juses Asday, leurs curateurs, tous les droits qu'il avait contre l'abbaye de' Saint-
Michel de Cuxa pour une dette de 4500 sous de Barcelone (Manuel d'Arnald
Miro).
La même année, l'abbé de Saint-Genis-des-Fontaines se dit prêt à payer aux
juifs Jucef de Crassa et Samuel Bonafos 51 livres et 5 sols barcelonais qu'il leur
devait. (Ib idem).
* Le 14 des calendes de février 1265, A. Fabre, cordonnier de Perpignan, vend à
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Ailleurs, je trouve, en 12*76 (4 des ides de février), le testament
d'un juif très connu, Asser de Lunel, habitant de Perpignan. Il
nomme ses ïils, Samiel et Mosse et sa femme, Bonafilia, sa fille,
Bonaaunis, veuve de Vitalis Mosse de Scola, son autre fille Bona-
domina, femme de Mosse Dauini de Capitestagno, sa sœur Bona-
filia, femme de Sullam de Béziers. Il laisse sa maison du Call du
Puig à sa femme, et lègue 625 sols à distribuer « in festo quod
.Tudei vocant.de Cabanes »; plus douze sols 6 deniers à l'œuvre du
pont de la Tet, « operi Pontis Tetis Perpiniani ». Parmi les té-
moins, je vois sept chrétiens et un juif appelé Vitalis Bonifilius
de Soal l .
Puisque je cite des documents de 12*76, je noterai ici que les
secrétaires de FAljama, pour cette année, furent : Astruchus
Abrae, Salamonus Asiruci de Viïlafranclia, Mayr Abrae et
Asser Coen de Lunello 2 .
A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire à la fin du
règne de Jacques I er (1276), le nombre des juifs avait singulière-
ment augmenté à Perpignan, et l'Aljama de cette ville avait pris
une importance considérable. La « collecte » s'étendait déjà sur
un certain nombre de petites villes des deux comtés, Gollioure,
Géret, Millas, Ille, Villefranche-de-Conflent, Puigcerda, où nous
voyons des juifs établis vers le milieu du xm e siècle 3 .
Le roi Jacques d'Aragon mourut à Valence, le 26 juillet 1276.
Dès le mois d'août de Tan 1272, il avait partagé ses États entre ses
deux fils. Pierre, qui était l'aîné, eut l'Aragon, Valence et la Cata-
logne ; Jacques eut pour sa part les îles Baléares, la seigneurie de
Montpellier et les deux comtés de Roussillon et de Cerdagne, avec
le titre de roi de Majorque. Les deux frères devaient être in-
Jucef d'Elne une vigne sise au territoire de Vernet (banlieue de Perpignan) et tou-
chant à une autre vigne qui appartient à Astruc Mair [Manuel de Pierre Calvet ("?),
notaires, n° 6504). — Le 4 des calendes du même mois, Salomon de Montpellier avait
approuvé la vente que son fils Astruc avait faite à un habitant de Collioure d'une
vigne située au territoire de cette petite ville, au lieu dit Vallc de Pintes [Ibidem). —
En 1335, Natan Samiel, juif de Perpignan, possédait à Pontella des vignes et des
champs. Le souvenir de cette possession semble s'être longtemps conservé à Pon-
tella, car un acte de 1443 signale encore près d'Ayguaviva une terre appelée Camp
del Juhetc.
1 Notaires, n° 6506.
8 Ibidem.
3 En 1261, je vois à Perpignan un Jucef de Ulna, et cependant il ressort d'un
document de 1349 que les juifs ne s'établirent à Elne, cité épiscopale, qu'à cette
dernière date : Tractatum est quod dominus rex concédât graciose icclesie elnensi décent
casas Judeorum qui tamen contribuant cum aljama Judeorum Perpiniani prout in
similibus fit in Cathalonia, etc. Ces conventions conclues par les officiers du roi
Pierre dAragon et ceux de l'évêque d'Elne furent approuvées par le roi à Saragosse
le 9 des calendes d'août 1349 (Arch. des Pyr.-Or., B. 346, f° 128).
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 33
dépendants l'un de l'autre, mais ils furent constamment en lutte.
Nous verrons, plus tard, quelle fut la condition des juifs des
deux comtés pendant la durée de cette nouvelle monarchie ; mais
il nous faut dire tout de suite quelques mots de l'organisation de
la juiverie de Perpignan qui, ainsi que nous l'avons déjà marqué,
comprenait dans sa collecte, recollita ou colita, les autres juiveries
duRoussillon et de la Gerdagne.
IV
ORGANISATION POLITIQUE, FINANCIERE ET JUDICIAIRE DE L ALJAMA
DE PERPIGNAN.
Écartés des affaires publiques, les juifs vivaient libres dans le
Call. Leur communauté ou Aljama formait comme un petit état
dans l'état, avec ses assemblées, ses statuts et ses magistrats
particuliers. Reconnue et protégée par les rois d'Aragon ou de
Majorque, elle jouissait, sous leur surveillance, d'une certaine
liberté politique et d'une complète autonomie religieuse. Elle choi-
sissait elle-même ses magistrats, faisait ses règlements, dressait
ses impôts et se livrait sans obstacle à toutes les pratiques de son
culte. Toutefois, ses élections, sa législation particulière, ses con-
tributions devaient être approuvées et confirmées par le roi ou
par son représentant dans les deux comtés de Roussillon et de
Cerdagne.
La population de cette petite république était gouvernée par
une assemblée nommée «. Conseil de l'Aljama » et composée d'un
certain nombre de « conseillers », de quatre « secrétaires » ou
néenianim et d'un « clavaire ». Le clavaire était chargé de la
voirie et de la petite police. Il avait à surveiller le macell ou bou-
cherie et les boutiquiers du Call ; mais il remplissait, à l'Aljama de
Perpignan, les fonctions de trésorier. Il en était d'ailleurs ainsi à
l'hôtel de ville 1 . Les fonctions de secrétaires étaient bien plus
élevées. Les secrétaires étaient les exécuteurs des décisions du
conseil de l'Aljama. Ils avaient dans leurs attributions le pouvoir
1 Le 3 novembre 1486, et sur la demande des Juifs, il est ordonné par le gouver-
neur royal qu'il sera fait trois clefs différentes pour la caisse de l'Aljama ; l'une sera
tenue par le clavaire, les :iutres par deux reyidors, et l'ouverture sera toujours faite
en présence de deux notables de l'Aljama (B. 412). — Il ressort d'un document du
1 er mai 1376 qu'il y avait au moins deux clavaires à cette époque (13. 133, f° 96).
T. XV, n° 20. 3
34 REVUE DES ETUDES JUIVES
de dresser les talls ou taxes, pouvoir qui, à la vérité, leur fut
retiré dans la suite. Nous voyons, en efïet, par un document de
lin, que le gouverneur de Koussillon, sur la demande de VAl-
jama, nomme douze conseillers ou « protecteurs » avec pouvoir
de dresser les talls ou taxes d'impositions pour payer les charges
de la communauté, ainsi que de rédiger les ordonnances néces-
saires, quas secretarii alias facere consueverant *.
Les secrétaires furent toujours au nombre de quatre à l'Aljama
de Perpignan, mais le nombre des conseillers varia. Par lettres
données à Saragosse le 27 janvier 1382, l'Infant Jean donnait au
donzell Pierre d'Ortafa le pouvoir d'augmenter ou de diminuer
le nombre des conseillers de l'Aljama des juifs de Perpignan.
Quelques jours après, le 5 février de la même année, le môme
prince donnait au même donzell des commissions pour le règle-
ment du nombre des conseillers. Enfin, par lettres données à Barce-
lone le 9 avril 1387, il confirmait à Pierre d'Ortafa la commission
de composer ou modifier le conseil de l'Aljama des juifs de Per-
pignan en portant le nombre des conseillers à trente 2 .
Le conseil était élu pour un an, et il se recrutait lui-même.
Les membres sortants nommaient les membres entrants. Il était
défendu à ces derniers d'exercer leurs fonctions avant d'avoir
prêté serment au procureur royal, qui les agréait ou les refusait.
Le 17 avril 1455, Belshoms de Blanes et Dayes Mânafem, secré-
taires sortants, constitués par devant Félix Andreu, juge du
domaine royal, nommèrent comme secrétaires de l'Aljama pour
l'année suivante Mosse Manafem et Issach Xatau. Ils agissaient,
disaient-ils [ut dixerunt), avec l'assentiment de tout le conseil de
ladite Aljama. Le juge approuva l'élection de Mosse Manafem et
d'Issach Xatau et leur donna pouvoir d'élire pour conseillers
« ceux qui leur sembleront aptes, selon leur conscience ». Les
deux secrétaires prêtèrent serment ainsi que N'Astruch Sciri, cla-
vaire, Jusse de Géret, conseiller en chef, Cresques et Jusse Salam,
conseillers nouvellement élus 3 . Ainsi donc, le pouvoir des secré-
taires d'élire les conseillers est formel, aussi bien que celui des
conseillers d'élire les secrétaires.
Une lettre du roi Jacques de Majorque du mois d'avril 1335
nous apprend que les secrétaires avaient pris l'habitude de rester
en fonctions « tant qu'il leur plaisait ». Le roi réforme cet abus et
ordonne que les secrétaires soient élus tous les ans. Il ne paraît
point qu'on ait contrevenu à ces ordres dans la suite. Parla même
» B. 336.
* B. 217, t'° 17.
8 B. 406.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 35
lettre, le roi prescrit aux secrétaires de rendre leurs comptes
après chaque gestion 1 .
Le 21 février 1357 se présentèrent devant le gouverneur des
deux comtés Astruch JBonisach, Asmies Cabrit, Vitalis Abram et
Vitalis de la Cavaleria, secrétaires de l'Aljama, disant que eux et
les conseillers (consiliariï) avaient, secundum ordinacionem
dicte aljame, élu comme secrétaires, pour l'année suivante, As-
truch de Besalduno (Besala), Astruc Nasan, Maymo Momet et
Samiel Garacosa, et que les deux derniers refusaient l'emploi de
secrétaires (lasecretaria), parce qu'ils l'avaient déjà rempli et que
leurs comptes n'étaient pas encore approuvés. Le gouverneur tient
alors conseil avec les secrétaires mêmes, un grand nombre de
juifs (cum mullis judeis), au nombre desquels nous voyons :
Bonafos Vidall, Bonafos Daui, Astruch Bendit, Vidall Benevist,
Bonjach de Montpellier, Mosse Vides, « maître » Jacob Bonjuhes,
Struch Bonmacip, Astruch Maymo, Astruch Daui de Cochliure
(Collioure), « maitre » Abram Vas 2 , Salamon Abram, « maître »
Baron Diyot. De lavis de tout le conseil présent le gouverneur
décide la vérification des comptes de la gestion de Maymo Momet
et de Samiel Caracosa, afin qu'ils puissent remplir leurs fonctions
de secrétaires 3 .
Quelquefois ces élections amenaient des difficultés d'un autre
genre. Le 26 avril 1456, les secrétaires déclarent au procureur
royal qu'ils ont élu et nomment, « ainsi qu'ils l'avaient déjà fait
avec leur conseil », Gresques de Suau et Struch Siri comme
secrétaires pour l'année suivante et demandent que ces derniers
soient contraints et forcés d'accepter ces fonctions. Mais le juge
du domaine royal, « attendu que l'élection faite par lesdits secré-
taires est nulle et irrégulière, ainsi que le prétendent quelques
membres de l'Aljama, parce qu'une autre élection avait été déjà
faite entre eux, selon l'ancienne coutume », procède à une autre
élection par mode de rodolhis ou bulletins. Le scrutin désigne
Bellshoms de Blanes et Jucef Salamo 4 .
1 ...Fuit a nobis suplicando petit am quoi cum secretarii dicte aljame (Perpiniani)
prcpter eorum potentiam et aliter, hiis rétro temporibus steterint et remanserint in
suo officio quantum eis placebat et ex hoc aljame cidem tam ex cessacionc reddicionis
com/,otorum de administratis et receptis de bonis illius quam alias, dampna non mo-
dica sint sequta, ordonnons, etc. {B. 94, t'° 82). — Quelques jours après, le jeudi
28 mai 1335, En Samiel Petit, En Bonafos Vidal, En Bonavida Mosse. En Daui de
Cabestayn prêteront serment en qualité de secrétaires sobre la Ici/ de Mohisen et en
poder del honorât En Ramon Tholosa, procurador Real [Ibidem).
* Peut-être faudrait-il lire : Ras.
» B. 4uo, f° 6.
« B. 406.
REVUE DES ETUDES JUIVES
Les conseillera se réunissaient dans un local spécial qui était
comme l'hôtel-de-ville du Call. La domus côncilii est citée en 1357.
En 1377, il est question d'une maison sise au Call confrontant celle
de Cresques Davi et domus vocale del Conceyl. Le conseil est
l'assemblée souveraine de la communauté juive. 11 réunit dans ses
mains le pouvoir de rédiger et de voter les statuts et de les faire
exécuter. C'est lui qui autorise la levée des impôts, qui dispose
des finances de l'Aljama, en règle et en surveille l'emploi ; il
afferme le maçell (boucherie), choisit ou nomme à l'élection les
magistrats ou fonctionnaires, talladors (taxateurs), experts, con-
trôleurs, collecteurs l . Il reçoit les plaintes portées contre la com-
munauté et juge les différends qui s'élèvent entre elle et les parti-
culiers. C'est à lui que l'autorité s'adresse pour donner des ordres
à la population israélite. Le conseil dirige, en un mot, toutes les
affaires de la communauté.
Le conseil est tenu de se réunir toutes les fois qu'il est con-
voqué par les secrétaires 2 ; il tient ses séances dans la scola ou
synagogue. Les lois faites par le conseil, puis approuvées par le
procureur royal,. sont obligatoires pour tous les Juifs de la « Col-
lecte » des deux comtés. Quiconque vient à les enfreindre est
maudit, excommunié et banni de l'Aljama, après avoir été con-
damné à payer une amende. En somme, les lois votées par le
conseil n'étaient que des statuts concernant l'administration et la
religion ou des règlements de police. Il était interdit aux conseil-
lers de prononcer d'autres peines que l'amende et'l'excommuni-
cation. Ils ne pouvaient condamner et jeter quelqu'un en prison
qu'avec l'autorisation et en vertu d'un ordre du gouverneur ou
du procureur royal 3 . La juridiction pénale ne lui appartenait pas,
sauf dans les cas de peu d'importance. Néanmoins, à l'intérieur
du Call son action avait une grande puissance.
Tous les juifs de l'Aljama contribuaient aux impôts pro facid-
1 B.passim (dans les divers registres de la Procuracio real).
2 Certaines assemblées générales où l'on établissait des impositions, où l'on véri-
fiait les comptes, etc., étaient autorisées par le commissaire et conservateur royal des
juifs, dont il est question plus loin.
3 Le 3 septembre 1381, Boi'filus Struch, juif de Perpignan, se plaint d'avoir reçu
des coups et blessures de Jaco Daui, juif de Perpignan comme lui. Ils prennent pour
arbitres les * discrets » Bonanasch Cresques Alphaquim, Mosse Mager, Benditus
Salamonis, Samiël Salom et Vives Mosse, lesquels condamnent Jaco Daui à payer
35 florins pour la nafra (blessure) et l'exilent pendant trois ans du Roussillon. La
sentence est rendue avec Y autorisation du gouverneur des comtés (Notule de Guil-
laume Fabre, notaires, n° 150). — Pendant longtemps, on enferma dans la syna-
gogue les juifs condamnés à la prison. Plus tard, le roi Martin d'Aragon ordonna
d'établir dans la juiverie de Perpignan un local spécial qui devait servir de prison
pour les juifs de l'Aljama de cette ville et de ceux de sa collecte ou contribution
(B. 217).
LES JUIFS DE R0USS1LL0N ET DE CERDAGXE 37
tatibus, c'est-à-dire proportionnellement à leur avoir. Il y en
avait de plusieurs sortes. C était d'abord la taille, espèce d'impôt
foncier, frappant à la fois les meubles et les terres et dont la
levée était facultative, pourvu qu'elle eût été préalablement auto-
risée par le roi ou son procureur général des comtés. Il y avait
aussi des tailles extraordinaires destinées à l'entretien de la
synagogue et des bains ; à payer les dettes de l'Aljama, le cens que
l'évoque d'Elne percevait sur le fossar ou cimetière israélite, le
tribut aitnuel dû au roi, etc.
Jacques le Conquérant avait fixé la quotité de ce tribut ou
impôt royal; Jacques II régla la capitation que payeraient les juifs
de l'Aljama de Perpignan et des autres villes et terres cismarines.
Cette pragmatique, donnée à Perpignan le 7 des calendes de sep-
tembre 1339, fixa à vingt sous de tern par tête, sans différence
d'âge ni de sexe, la taxe à payer sur toutes rentes, cens, biens
mobiliers quelconques de l'Aljama, y compris les vases et joyaux
d'or et d'argent, les parures et vêtements individuels, les orne-
ments de la synagogue et tous autres objets servant à l'usage ordi-
naire de la vie, et non commerciaux. Cette capitation (cabes-
sagium) devait se payer tous les ans à la fête de Pâques. Le roi
pouvait la remplacer par un impôt de douze deniers pour livre de
l'argent possédé par les juifs, déduction faite des sommes qui
seraient reconnues ne pas appartenir à ceux des terres du roi et
qui se trouveraient entre leurs mains à raison d'affaires commer-
ciales avec des juifs étrangers, déduction faite pareillement des
dettes, ainsi que des sommes engagées pour des affaires de né-
goce 1 . Le roi restait maître de choisir entre les deux modes de
payement que nous venons d'exposer -. On remarquera l'exemp-
tion du capital engagé dans le commerce. Les services que ren-
dait le négoce des juifs étaient énormes ; ils contribuèrent beau-
coup à leur ménager un traitement plus doux. D'ailleurs, le roi
accordait des exemptions du cabessatge à qui il lui plaisait 3 .
1 B. SfS (registre V de la Procuracio real) f° 73. — Le roi ordonne aux juifs de
s'abstenir de toute usure et de pratiquer seulement le commerce licite. La pragma-
tique renouvelle aux juifs l'autorisation de résider en Roussillon, Confient et Cer-
dagne.
2 Jacques, par une nouvelle pragmatique du 10 des calendes de septembre de la
même année, accordait aux juifs de Perpignan, de gracia speciali, que, a partir de la
prochaine fête de Pâques ad duos an nos non tenenntur dare nobis nisi vi. den. pro
libra de pecuma çuant hnhemus et x sol. pro cabessagio, non, ob.stante quodam instru-
menta in quo continetur qnod nnnis singtêlis tenenntur nobis dare pro Cabcssagio xx,
sol. et xn dcn. pro libra B. 95, f° 124, v°).
3 En 1339, 1340, etc., exemptions du cobessatge en faveur d'Issach Bonet, Natan
Samiel et ses gendres, Daui Bonjorn del Barri (de Barrio), Mosse Alphaquim, mé-
decin (phisic), Mosse de Savcrdun, juifs de l'Aijama de Perpignan, Vidal Cohen
HliVUK DES ETUDES JUIVES
L'impôt ou tribut dont nous venons de parler notait pas le
seul argent que le roi tirât des juifs. Le 28 avril 1358 Pierre
assigne aux infantes Constance et Jeanne une route de 1,000 sols
super peytls, subsidiis et tributis et aliis quibusvis exaccioni-
hxs eooigendis ab aljama jadeorum ville Perpiniani; mais il
reconnut, quelques jours après, qu'il avait l'ait inutilement cette
assignation, puisqu'il avait déjà assigné les questes de l'Aljama
à son tailleur. Force lui fut de reporter la rente sur d'autres
revenus *.
En 1413 l'Aljama de Perpignan s'imposa une taille dont le pro-
duit devait être consacré à solder le montant d'une somme due
par la communauté à la suite d'un compromis fait à un bourgeois
de Perpignan appelé Jean de Rivesaltes, qui était conseiller du
roi, puis à payer un certain nombre de créanciers, tant juifs que
chrétiens 2 , et enfin à solder au trésorier du roi l'une de ces peytas,
questas et trahntos dont il a été question ci-dessus 3 .
Il ressort de ce document qu'il y avait environ à Perpignan cent
quatre-vingts familles juives en 1413.
Le rôle de cette taille parle d'un impôt dit « des prêts » ou del
prestech. IsadLC Salomon Bendit était chargé d'en faire le recouvre-
ment cette année-là. On retrouve cet impôt en d'autres endroits
avec les ajadas rauparurn, mercinm, mutuorum et pignorum
ac carnium jiideorum et judearwn Ville Perpiniani et Comi-
tataum Rossilionis et Cerritanie, autant d'aides levées par des
collecteurs spéciaux (en 1396) *. On voit par plusieurs documents
médecin (phisicia) d'Ille et Astruc Comte de Puigcerda (B. 95, f° 125, v° et passim).
Natan Samiel était exempté en raison des services quïl avait rendus au roi et à sa
« trésorerie » de çuada summa pecunie.
Quelquefois, le roi faisait payer sur le cabessatge le salaire de ses serviteurs.
C'est ainsi que, le 12 août 1340, il donne ordre aux secrétaires de l'Aljama de payer
les appointements dus à son barbier Messiot (B. 95, f° 123, v°j. Le 2 mai 1341, il
leur ordonnait de payer au juif Jacob Fferrassol 17 liv. 8 sol., que la cour lui de-
vait racione trium alarogiorum (B. 95, f° 122).
1 Cartulaire d'Alart, H. 207.
a En 1266, les chanoines de Saint-Jean décidaient que l'argent provenant des
rentes qu'ils possédaient sur les juifs serait affecté à la construction du chœur de
leur église (Coma, Noticies de la iglesia collegiada de Sant-Joan, ms. de la biblio-
thèque publique de Perpignan).
3 M. Loeb a fait l'histoire de cette taille dans la Revue (XIV, p. 55 et suiv.).
d'après le manuscrit hébreu qui la contient (ms. de la bibliothèque publique de Per-
pignan, n° 21).
4 Je trouve plusieurs rôles de l'aide des marchandises et effets d'habillement (merces
et raupas). L'un de ces rôles, qui est dans B. 332, est rédigé en hébreu. Le même
registre contient un règlement fait par les secrétaires de l'Aljama pour la mise en
vente de l'impôt sur le vin des juifs [vin Juhic) de Perpignan et de sa collecte, qui
comprend le Roussillon, le Vellespir, le Confient, la Cerdagne et le Barida (entre
Bellver et la Seu d'Urgell). Citons encore le tall Uccrorum ou dels guasanyages (taille
ou aide des bénéfices).
LES JUfFS DE KOUSSILLON ET DE CERDAGNE 39
que les fermiers avaient le droit de poursuivre les contribuables,
même les veuves et les femmes en l'absence de leurs maris, pour
le paiement des tailles, et les faire mettre en prison, de prendre
leurs biens en gage et de les vendre à leur profit jusqu'à
concurrence de la somme due. Une excommunication générale
était prononcée à la synagogue contre tous ceux qui cherche-
raient, par un moyen ou un autre, à échapper à la nécessité de
payer la taille l .
La déclaration des sommes et l'estimation des biens sur les-
quels on établissait les tailles ou contributions devaient être faites
par chaque juif et juive avec serment sur la loi et suivant le
rite de leur culte. Chaque juif faisait son manifeste, c'est-à-dire
qu'il déclarait l'état réel de sa fortune. On trouve cet usage pra-
tiqué à l'Aljama de Perpignan dès l'année 1261. Le jour des nones
d'août, Bonjuses, fils de Mosse Gatalani, déclare par acte public
à Léon d'Elne et à Davi de Béziers, secrétaires de l'Aljama, qu'il
a fait un état exact et vrai de ses biens dans le mémorial ou
manifeste qu'il leur a remis. Il ajoute qu'il consent, dans le cas
où l'on trouverait de lui., en Roussillon, Gonflent et Gerdagne,
d'autres créances que celles qu'il a indiquées, à ce qu'elles soient
adjugées au seigneur roi, ilta sint domini régis et Ma possi.t
ipse vel sut pelere et habere et recuperare tanquam sua pro-
pria 2 .
L'excommunication ou herem que chaque Juif devait entendre
en faisant son manifeste n'était pas une vaine formalité. Celui qui
était convaincu de mensonge pouvait être excommunié, exposé
dans la synagogue, le lundi et le jeudi. Le coupable était assis sur
une chaise spéciale, appelée d'un nom qui a disparu dans le
document qui me fournit le fait que je vais citer. En 1385,
Mosse Macip et Samuel Struch Macip avaient pris à ferme
V « aide des prêts ». Ils s*aperçurent qu'Isaach de Blanes les
avait trompés en faisant son manifeste, et le firent comparaître
devant notaire. Là, ils demandèrent pour le menteur la punition
de la chaise. « Vos, En notari, disent-ils, livatz carta que nos
amonestam Nischa 3 de Blanes qui assi es que [ ] per
virtut del sagrament e herem e vet per ell scotat sobre l'adjuda
dels prestechs [ell se] aja a seure dilus e digous e l'altre dilus
prop segens a la cadira apelada [ ] n, e aço per com es
1 Isidore Loch, Histoire de la taille de -1H5, loc. cit.
s Manuel de Pierre Calvet, notaire de Perpignan. — On voit quelquefois des juifs
de Perpignan laisser leurs biens au souverain, dans le cas où leurs héritiers vien-
draient à mourir sans enfant .
3 Pour N'Ischa, En Iseha, ou mieux En Issach.
40 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
casegut en ban e a fraudada L'adjuda a nos pertanyent sobre la
quantitat per eïl prestada sobre penyores, laquai no a a nos
denunciada, en [tal m] anera protestam de totes pênes de lesquals
a nos sia legut de protestar contre ell ». »
Les Constitutions de Catalogne nous ont conservé le texte
catalan d'un serment que les Juifs étaient tenus de prêter aux
chrétiens dans certaines circonstances. Il est emprunté au vingt-
huitième chapitre du Deutéronomc. Il est remarquable par
les excessives précautions au moyen desquelles le législateur
a cherché à lier la conscience de celui qui devait le prêter.
Il semble impossible d'accumuler plus d'imprécations contre le
parjure, qu'on poursuit dans sa personne, dans ses biens, dans,
sa santé, dans son avenir, dans sa famille, dans sa race, dans
toute sa postérité. Tous les fléaux, tous les désastres, toutes
les calamités physiques et morales sont appelées sur sa tête,
sur son honneur, comme père et comme époux. En prêtant ce
serment, celui de qui on l'exige se dévoue à toutes les ma-
ladies les plus redoutables et les plus cruelles s'il ne remplit
pas ses engagements ou s'il ne dit pas la vérité ; en un mot,
la formule de ce serment est combinée sur la cupidité, l'ava-
rice et la mauvaise foi qu'on regardait comme inhérentes à
là qualité de Juif, et on cherche à faire tourner contre celui
qui serait tenté de se parjurer tout ce qu'il y a de plus sacré
dans l'ancienne loi. L'extrême longueur de ce serment, qui
devait être individuel, ne pouvait que faire perdre un temps
considérable quand plusieurs individus étaient appelés à le
prêter 2 .
Quelque redoutable que fût ce serment, il paraît que, exigé par
des chrétiens, il perdait, aux yeux des juifs, tout le caractère de
gravité dont il était formulé, et ils ne se faisaient guère scrupule
de le violer ou de le prêter en vain, du moins en matière d'inté-
rêt pécuniaire, puisque, par un édit rendu aux Gorts de Barcelone
en 1228, Jacques I er statua que dans toute cause de dette il ne
1 Manuel de Bernard Fabre. C'est ce même notaire qui reçut le rôle de la taille
de 1413, si savamment interprétée par M. Loeb. — Dans un autre document de
1385, l'excommunication écoutée par les juifs au moment où ils faisaient leur ma-
nifeste est ainsi qualifiée : vet vocatum ebrayee herem et Nitduy {Ibidem). — Les juifs
habitant la campagne devaient se présenter en personne à la synagogue de Perpi-
gnan pour y entendre le herem. Le dernier jour de février 1385, Samiel Macip,
f emptor et collector ajude prestitorum Judeorum Perpiniani [ ] Judeorum
commorancium extra villam Perpiniani qui sunt de collecta aljame, » l'ait savoir à
Samiel de Ripoll, juif habitant d'Arles en Valiespir, qu'il ait à se présenter en
personne à la synagogue de Perpignan pour y entendre le herem {Manuel de Ber-
nard Fabre).
2 Constitutions y altres drets de Cathalunya, volumen tercer, titol V, 3.
LES JUIFS DE R0USS1LL0N ET DE CERDAGNE 41
serait prêté aucune foi aux serments des juifs ; que ceux qui
se donneraient pour créanciers ne pourraient être admis à faire
valoir leurs créances que sur un titre bien légitime ou sur la
déposition de témoins dont l'affirmation ne pût inspirer aucune
défiance.
Après les conseillers et les secrétaires venait le clavaire, dont
nous avons déjà parlé. Sa place était élective comme la leur. Il y
avait d'autres fonctionnaires qui tenaient de plus ou moins près à
la religion et au culte. De ce nombre étaient les « maîtres de la
Confrérie du cimetière», qui avaient la mission de nettoyer les
cadavres et de présider aux funérailles. Ils faisaient enterrer le
mort à la place choisie par les parents, et réclamaient aux héri-
tiers les frais de l'enterrement.
Dès leur établissement à Perpignan, les juifs eurent sans doute
un cimetière particulier, car, dans un acte du 16 des calendes de
mai 1279, il est déjà question du « nouveau cimetière des juifs de
Perpignan, » et in ciminterio novo jitdeorum Perpiniani 1 .
Toutefois, le peu d'indications fournies par ce document ne nous
permettent pas de fixer avec sûreté l'emplacement du nouveau
cimetière pas plus que celui de l'ancien. En 1310, on créa un
nouveau cimetière. Gela ressort des criées faites à Perpignan au
mois de février de cette année par mandement du bailli de cette
ville, ad instanciam suprapositorwn cimUeriinovi et nunc de
novo constrneti judeorum -. Nous connaissons l'emplacement du
cimetière de 1310. Il était situé sur la rive droite de Ja Tet, non
loin de la maison de Saint-Lazare, ainsi qu'on peut le voir par
divers actes dont nous citerons les principaux seulement. Le
3 avril 1403, les « préposés des jardins et des délimitations, »
Sobreposats oriorum et termînorum, furent requis par Mosse
de Bealduno (de Bésalu) et Salamo Freuol, juifs de Perpignan et
« maîtres de la Confrérie du cimetière de l'Aljama, » d'avoir à
délimiter le champ appelé fossar dels juheus (cimetière des
juifs) et la vigne de G. Castanyer, jardinier. Il est dit que la li-
mite passe fins en I. moniment de pera (probablement une croix
en pierre), et que le champ ou fossar et la vigne en question sont
dans le terme de la paroisse de Saint-Jean, « devant la maison
de Saint-Lazare 3 . » Or, nous avons déjà vu que les Lépreux,
en quittant le Puig, étaient venus s'établir sur une colline située
à l'est de l'église Saint-Jacques. Le cimetière des juifs était
1 A'rch. des Pyr.-Or., Cartulaire du Temple, f° 290 r°.
* Ordonamcnt dcl cementeri dels Jnseus dans le livre des Ordinations, I, f° 40, aux
archives de l'hôtel de ville de Perpignan.
• Notule de Georges Barrera, année 1403, 17-187.
19 REVUE DES ÉTUDE9 JUIVES
donc on face de la porte de Canet actuelle 1 . Un autre document
de L403 ne laisse aucun doute à ce sujet. Cet acte, qui avait été
reçu par Le notaire Bernard Pabre, avait été fait et signé in
ctmiteriô Judeorum Perpiniani ipropc et ante Portale voca-
tion de Caneto ville Perpiniani-. Quatre-vingt-dix ans plus
tard, nous trouvons le cimetière juif sur un autre point du ter-
ritoire do Perpignan, à côté du Pont de la Pierre, et non loin
de la Maison de Saint-Lazare, qui, à son tour, avait été changée
de place 3 .
Tout ce que nous venons de dire indique que la population
Israélite de Perpignan s'était singulièrement augmentée au
xiv° siècle. La taille de 1413 que nous avons citée ne comprend
pas moins de deux cent trente-cinq juifs ou juives.
Puisque nous venons de parler du cimetière des juifs, ajoutons
qu'on n'a jamais découvert d'inscription hébraïque dans notre ré-
gion, quoiqu'il y ait eu des fossars aille, Thuir, Géret, Puigcerdâ
et autres lieux des deux comtés. Pour le fossar de Perpignan, on
s'explique fort bien qu'on n'en ait point retrouvé une seule pierre
inscrite, car, en 1420, la communauté juive s'étant trouvée en
retard pour le payement de diverses contributions, et notamment
pour la pension qu'elle faisait au gardien des lions du Château
royal, le Domaine fit une saisie sur les débiteurs, et, pour ne pas
les ruiner complètement, c'est-à-dire pour ne pas saisir l'argent
ouïes biens qu'ils pouvaient avoir, — ce qui aurait porté un pré-
judice évident aux revenus du fisc, — on trouva fort à propos de
faire main basse sur des biens que les gouvernants ne s'étaient
pas encore avisés d'imposer. On saisit donc les pierres sépulcrales
du. fossar, qu'elles fussent ou non chargées d'inscriptions, et la
vente en fut faite aux enchères publiques en faveur de maçons et
d'entrepreneurs. Le détail de cette vente existe encore 4 . Nous
n'avons pas besoin de dire que si cette collection archéologique
existait encore, l'état pourrait la vendre à des prix bien plus
élevés. Toutes ces pierres furent donc employées comme maté-
riaux de construction à Perpignan ou aux environs. Il doit
1 Entre cette porte et le cimetière était le moli dels Juheus.
2 Manuel de Bernard Fabre, notaires, n° 5091.
3 Un certain Tarba réclame, en 1493, un champ situé al Pont de la Pedra dit lo
fossar dels J tiens.
4 B. 217. — Plusieurs de ces pierres provenaient de la carrière de Baixas, qui est
encore exploitée actuellement. Le 31 décembre 1410, Benvenist Struch de Besalun,
fils et héritier de feu Struch de Besalun, juif de Perpignan, traite avec trois carriers
de Baixas, qui s'engagent à lui fournir unum lapidem monument i ebrayee vocatum
Mosseua (ailleurs Maçeua) semblable à la pierre qui a été placée sur la tombe de
Bonsenyor Maine ti [Manuel de Bernard Fabre, notaires, n° 5094).
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE GERDAGNE 43
encore en exister quelques débris que le hasard des démolitions
pourra mettre au jour.
Ce fait vient, ce me semble, à l'appui de l'opinion de M. Loeb,
qui ne croit pas à Yimmense fortune que possédaient les juifs du
moyen âge 1 . Ceux de Perpignan paraissent, en effet, n'avoir joui,
pendant les xnr 3 et xiv° siècles, que d'une fortune raisonnable,
quelquefois même médiocre. Au milieu du x\°- siècle, ils étaient
pauvres, ou à peu près. La taille de 1413 donne une fortune
moyenne de 37 livres par tête. « Ce n'est pas une grosse fortune »,
dit avec raison M. Loeb. D'ailleurs, nous voyons les juifs de
Perpignan emprunter souvent de l'argent aux chrétiens. C'était,
dira-t-on, une pratique intéressée, car, plus ils devaient aux
chrétiens, moins ceux-ci cherchaient à les faire expulser. Cela
peut être vrai 2 , mais ce qui ne l'est pas moins, ce sont les em-
barras financiers qu'il est facile de constater à diverses reprises
à l'Aljama de Perpignan. Pour n'en citer qu'un exemple, le
20 novembre 1400, Mosse Duran et Salamo de Bellcayre, « pro-
tecteurs et syndics de l'Aljama de Perpignan et de sa collecte, »
contractent, en son nom, un emprunt destiné à payer ses dettes,
qui « l'écrasent 3 ». D'un autre côté, on voit souvent la corona
(réunion) des créanciers du Call mettre en mouvement ses « pro-
tecteurs » et faire poursuivre les juifs débiteurs, vendre leurs
biens ou les faire mettre en prison 4 . En 1396, l'un des créanciers,
Jean Garrius, exige de l'argent des juifs. Ils répondent qu'ils ne
peuvent pas en donner et allèguent lurs grans e importables
carrechs e desanansament e desteniment de lur juheria. Gar-
rius fait appeler les dix ou douze plus riches de la communauté,
parmi lesquels Samiel Asday et Mosse Alphaquim, et les fait
enfermer dans un silo obscur et ténébreux, en una sitja scura e
molt teyxebrosa, dans le Call même 5 .
Primitivement, la connaissance des affaires concernant les juifs
fut attribuée aux gouverneurs des deux Comtés. Un assesseur
1 Revue des Etudes juives, XIV, p. Go.
1 On voit très souvent des juifs chercher à s'enfuir de Perpignan. Les rois se
voient obligés de prendre des mesures rigoureuses pour les retenir sur le sol du
Roussillon ; ils nomment quelquefois dès sergents supplémentaire*, chargés d'arrêter
les juifs sur la simple réquisition des secrétaires de l'Aljama, attento quod quotidic
inulti judei et judec fiujiunt a villa Perpiniani (B. 209). Un jour, Jean I er d'Aragon
prescrit au gouverneur des deux comtés de faire séquestrer et inventorier les biens
de tous les juifs de l'Aljama de Perpignan qui seraient soupçonnés de vouloir quit-
ter cette ville pour aller s'établir en France (B. 1 54) .
3 Les dettes avec les arrérages s'élèvent à la somme de 28,408 livres, G sous, 6 de
niers (13. 185. i" 112 a 125.
* B. 405, B. 225, etc.
"' B. t69.
u REVUE DES ÉTUDES JUIVES
remplissait les fonctions « do Commissaire royal des juifs » \
et c'est lui qui servait d'intermédiaire entre l'autorité supérieure
et les gouvernants de l'Aljama, dont il annulait quelquefois les
décisions-.' Plus tard, le roi Alphonse d'Aragon attribua exclusi-
vement au procureur royal la juridiction civile et criminelle des
juifs de l'Aljama de Perpignan et de sa « Collecte » 8 . Le procu-
reur royal eut quelquefois à défendre ses prérogatives en cette
matière, notamment le 20 mars 1451. Une rixe assez sérieuse
s'était élevée entre Lelion Jaffuda, Mosse Assau, Cresques de
Suau et Issach Grassan, d'une part, et En Bellshom de Blanes
de l'autre ; ils étaient tous juifs de Perpignan. Le procureur
fiscal du gouverneur leur intenta un. procès ; mais le procureur
royal, qui avait fait arrêter les délinquants et les « tenait en
sa cour », protesta, en affirmant son droit de les juger *.
Plusieurs ordonnances des baillis de Perpignan contiennent des
règlements relatifs aux juifs ; nous avons même des sentences
rendues par ces fonctionnaires, jugeant des Israélites 5 . Mais
le 23 février 1452, il fut fait expresse défense au bailli Pierre
David « de se mêler en quoi que ce soit » de la juridiction des
juifs , qui fut réservée au procureur royal. Pour assigner les
juifs on procédait de la même façon que pour les chrétiens;
mais il semble ressortir de certains documents que les assigna-
tions faites un samedi étaient renvoyées « parce que les juifs
font leur prière ce jour-là » 7 .
Dans les affaires d'intérêt ou de famille, l'arbitrage jouait un
grand rôle à l'Aljama. Les arbitres sont très souvent les secré-
taires et, souvent aussi, ce sont des juifs qui n'ont aucune part
dans l'administration de la juiverie. On voit des juifs répudier
leurs femmes conformément à une sentence arbitrale prononcée
par deux arbitres israélites s ; d'autres signent des paix et trêves
sur l'avis motivé d'arbitres choisis.
On sait combien les juifs ont toujours été attachés à leur reli-
gion et à leur culte, qui comprenait surtout la prière et l'ensei-
gnement. Partout où ils se trouvaient en nombre, leur premier
1 Encore en 1387. le roi Jean conférait à Jean Vallseca l'office d'assesseur du
gouverneur et officium commissarii Judeorum aljame Pcrpiniani, en remplacement
de Guillaume Jorda.
* B. 330.
3 B. 331.
4 B. 405.
s B. 332.
g B. 405. .
7 Fa la lut- oracio (B. 226).
8 B. 335.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE IS
soin était de rechercher un local pour y installer la synagogue.
C'est là qu'ils célébraient le sabbat et les fêtes de l'année ; c'est
là qu'ils s'édifiaient dans le courant de la semaine. En 1303, les
procureurs royaux inféodèrent à R. Savina et à Perrot de Barges
une partie de terrain où était située la scola ou synagogue, in qua
consuevit esse scola sive sinagoga judeorum Perpiniani l . Une
nouvelle synagogue venait d'être construite dans le Gall même.
Nous ne saurions fixer avec certitude l'emplacement qu'occu-
pait la synagogue dans le Call, mais nous croyons que le couvent
des Minimes (aujourd'hui la Manutention) fut fondé sur ses ruines
en 1575. Ce couvent était aussi appelé de la Victoire. La rue du
Call ou des juifs prit alors ce dernier nom. C'est actuellement la
rue Saint-François-de-Paule.
Il existait une imposition dite des Setis ou sièges de la syna-
gogue. Les secrétaires faisaient un jour sommation à En Salamo
Freuol, juif de Perpignan, d'avoir à payer sa contribution de
40 sols par an imposée, pour chaque seti ou cell, sur chacun des
juifs de l'Aljama -.
« Les maîtres de la confrérie du cimetière » n'étaient peut-être
pas des ministres du culte, mais ils devaient être plus ou moins
sous la dépendance du prêtre officiant, appelé capellanvs judeas
ou capella juheu (curé juif) dans les documents chrétiens 3 .
Il existait des fonctionnaires chargés de 1' « aumône de l'allu-
minaire », procuratores helemosùte Inminarie Aliame judéo-
non Perpiniani, qui s'occupaient de l'entretien de la lampe éter-
nelle (ner tamid) et des lampes ordinaires allumées à divers mo-
ments de la semaine, surtout le jour du sabbat, pour illuminer la
synagogue 4 .
On sait que la culture intellectuelle n'a jamais été négligée
parmi les juifs, et la religion leur faisait un devoir de connaître
la Thora. Des fonctionnaires spéciaux, véritables instituteurs à
la fois civils et religieux, étaient chargés de lire la loi à la jeu-
nesse de l'Aljama. Les secrétaires nommaient les lecteurs de la
loi et leur imposaient l'obligation de remplir leur devoir. S'ils
1 B. 21, 1° 23, v.
2 B. 332; B. 334. — L'article B. 335 contient un rôle des dégrèvements effec-
tués par les quatre secrétaires sur la vente de la contribution ordinaire des sièges
ou places de la synagogue. Suivent deux pages de noms et de nombres en
hébreu.
3 En 1321 . Ego Maijv Boneti, capellanus Judcus habitator Perpiniani (Notule de
Raymond Imbert).
4 En 132 r J Bo&afos Daui et Vidal Vives de Béziers remplissaient ces fonctions
(Notule de Guillaume MaiFred, notaires, d° 4995). — Il y avait au Call de Perpignan
une maison de l'aumône des juifs, dont il est parlé en plusieurs endroits. Elle avait
des administrateurs spéciaux, nommés par le conseil et les secrétaires.
REVUE DES ETUDES JUIVES
refusaient, l< 4 représentant de l'autorité supérieure intervenait.
C'est ainsi que I» 1 procureur royal, à la date du 28 avril 1458,
enjoignait, sons peine d'une, amende de 25 livres, à Jusse de Lé-
rach d'avoir à faire la lecture aux enfants du Call pendant le
temps à lui assigné par les secrétaires, qui devront lui payer deux
florins pour son salaire.
LES JUIFS DES DEUX COMTÉS PENDANT LA DOMINATION MAJOR-
QUINE. — RÈGLEMENTS DIVERS SUR LA POLICE DE l'ALJAMA. —
ordonnance du bailli de perpignan sur le port de la roue
imposé aux juifs (1276-1344).
La création du royaume de Majorque à côté du royaume d'Ara-
gon fut une source intarissable de dissensions et de malheurs. Les
deux fils de Jacques le Conquérant se firent une guerre achar-
née ; leurs successeurs continuèrent ce duel odieux, haineux, qui
amena la ruine du royaume de Majorque (1344) '. Les princes
majorquins résidèrent habituellement au château de Perpignan,
circonstance très avantageuse pour la ville et les deux comtés, et
il fallut tous les maux qu'entraîne la guerre impitoyable pour
arrêter l'essor agricole, industriel et commercial commencé sous
le règne de Jacques le Conquérant. Toutefois, il serait facile de
montrer que la monarchie majorquine favorisa efficacement l'a-
griculture, l'industrie et le commerce, auxquels les Juifs des deux
comtés ne furent certainement pas étrangers. Plusieurs d'entre
eux achètent et expédient des laines, des cotons ; d'autres sont
marchands de livres ; quelques-uns sont teinturiers ; je vois des
relieurs, des tailleurs. Ces ouvriers juifs étaienfsoumis à l'exa-
men des préposés des corporations de métiers 2 . D'ailleurs les
princes majorquins se montrèrent favorables au développement
de la liberté, et leurs règlements et ordonnances relatifs aux
Juifs, tracassiers et vexatoires à nos yeux, ne sont, pour la plu-
1 Jacques I er de Majorque mourut en 1311. Son fils Sanche, qui lui succéda, mou-
rut en 1324, et laissa le trône à son neveu, Jacques II, qui fut le troisième et dernier
roi de Majorque.
* B. 226. Dans le livre premier des Ordinations (f° 55, v°), il est question de
juifs colporteurs ou marchands ambulants, portantes raubàm ad collum et argentum
et stament et lanam et libros causa vendendi per villam Perpiniani.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE M
•
part, que des règlements de police exigés par les circonstances et
les mœurs de l'époque.
Les chrétiens du Roussillon aimaient beaucoup les jeux de ha-
sard. Les juifs s'y livraient avec non moins de passion.
Dès Tan 1279, nous trouvons une ordonnance des consuls de
Perpignan qui défend de prêter de l'argent au jeu, sous peine au
prêteur de perdre sa créance, quel que soit l'emprunteur, juif ou
chrétien l . En 1284, Jacques I er de Majorque prohiba toute espèce
de jeux de dés, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur de Perpignan.
Celui qui n'aurait pas de quoi payer l'amende (dix sols) recevrait
un coup de fouet ou de verge (assot) pour chaque sol dont il se-
rait insolvable -. Parmi les jeux prohibés se trouve le tindaureyl
et le cabrabocli; mais nous ignorons quelle en était la règle ou
manière de les jouer. Celui qui est appelé amicdalorum amie-
data pro amicdalis était un jeu purement de hasard.
De par une ordonnance du 12 des calendes de novembre 1295,
les juifs ne pouvaient pas jouer aux dés pendant leurs fêtes [en
testes lurs\, ni les jours de noces, ni en nulle autre circonstance,
s'ils n'en avaient reçu la permission du bailli royal, qui savait la
leur faire payer ; dans aucun cas ils ne devaient jouer avec des
chrétiens 3 . Le seul jeu de dés permis aux juifs vers le milieu du
xm e siècle était celui qu'on appelait en catalan taules malleta
ou taules ferrando ; mais nous ignorons aussi en quoi il con-
sistait.
Le jeu amenait quelquefois des contrats assez singuliers. Un
juif de Perpignan appelé Gracien Cap s'engageait un jour envers
Martin Trillar à ne pas jouer de deux ans au jeu dit amicdalo-
rum amicdala pro amicdalis. Ces sortes d'engagements étaient
passés devant un notaire ou un employé de la « scrivanie », et,
lorsque les parties voulaient les casser, elles revenaient devant
ces magistrats. Le 10 des calendes d'avril 1276, Astruc Abram
dégageait un de ses coreligionnaires et ses biens de toute ques-
tion qu'il pourrait soulever contre lui. Il le dégageait aussi de la
somme qu'il lui avait promise chaque fois qu'il jouerait ou ferait
jouer à un jeu auquel il pourrait perdre quelque chose du sien.
« Tu pourras donc jouer sans crainte, lui dit-il; je brise l'acte
que nous avions fait en la scrivanie de Perpignan, et je reconnais
avoir reçu pour cette définition la somme de mille sols barce-
lonais *. »
1 Livre premier des Ordinactons de la cour du bailli de Perpignan, f° 9, v°.
1 Ibidem, 1° 9, v°.
• Ibidem, f° 7, v°.
* B. 300.
REVUE DES ETUDES JUIVES
L'ordonnance royale du 12 des calendes de novembre que nous
citions plus haut contient, sous forme d'appendice, une ordon-
nance d'En Vidal Grimaù, baille ou bailli de Perpignan, où il est
recommandé aux juifs de ne point se permettre de sortir « sans
cape », que cVaqui anant negu juseu no gaus ariar mcyns
de capa ' .
Cette défense de « marcher sans la cape » prouve que cet ha-
billement, qui affectait la forme d'un long et vaste manteau, fut
d'abord le signe particulier auquel on reconnaissait les juifs. En
effet, la roue ne leur fut prescrite qu'en 1314, et encore le port de
ce signe distinctif ne fut imposé qu'à ceux qui ne portaient pas la
cape. La roue était cousue sur la robe de dessus, au milieu de la
poitrine et de la manière la plus apparente. Elle était de toile ou
de soie et d'une couleur bien tranchée avec celle de la robe 2 . Elle
était très petite, si l'on s'en rapporte à la figure qui la représente
dans le livre premier des Ordinations.
Quelques juifs furent dispensés de porter la roue. J'en citerai
un exemple. La veille des ides de septembre 1323, le roi Sanche
de Majorque, successeur de son père Jacques I er , autorisa Bonjorn
del Barri de faire partie de l'Aljama de Perpignan, de voyager et
trafiquer librement dans tous ses États et de ne porter sur ses
habits ni la roue ni aucun autre signe qui pût le faire reconnaître
comme juif, « attendu, dit le roi à Bonjorn del Barri, qu'un pa-
reil signe, si vous le portiez, pourrait vous occasionner divers
dangers et périls réels et personnels lorsque vous devriez aller çà
et là pour votre négoce, à cause de la haine presque commune
qu'on a pour les juifs, » propter quasi commune odium ju-
deorum 3 .
Ce qui n'était qu'une exception devint plus tard une règle pour
1 Ordinations, i, f° 7. v°, cité par Alart, Documents sur la langue catalane des an-
ciens comtés de Roussillon et de Cerdagne, p. 106.
2 vi. Kls aprilis anno dfii M. CCC. XIIII.
Ordinatum fuit per dominum Bernardum Dauini militem bajulum Perpiniani de
mandato illustrissimi domini nostri régis Maioricarum quod omnes judaei dicionis dicti
dniquod {sic) non portabunt capas habeant portare rotam fili vel cirici in rauba su-
prema in medio pectore unum palmum cane Montepusellani (sic) subtus oram poslis
pectoris ; que rota non sit talis coloris talis erit dicta rauba. Et si de cetero inveniatur
aliquis judaeus per sagiones curie qui non portet predictam rotam sub forma et condi-
cione predictis quod dictus judœus amitat raubam supremam quam tune portabunt,
de qua roba (sic) sagiones habeant terciam partem et curia dni régis duas partes.
Que rota sit hujus magnitudinis ^j
(Ordinations, i, f° 54, v°).
3 B., 94, f<> 45, v°. — C'est Grégoire IX qui, en 1234, avait exigé de tous les rois
de la Péninsule l'accomplissement du canon du concile général de Latran de 1215 re-
latif au signe distinctif et au costume des Juifs.
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE 49
les juifs en voyage. Nous verrons, en effet, que, dans l'intérêt de
leur sûreté, Alphonse V d'Aragon affranchit les juifs de l'obliga-
tion de porter la roue ou tout autre signe qui pourrait les faire
reconnaître.
En 1279, Jacques de Majorque défend à tout juif ou juive de
prendre une chrétienne pour nourrice, pour femme de chambre
(prediceca) ou pour servante ; il défend aussi à toute femme chré-
tienne de s'engager à eux en cette qualité, sous peine de deux
cents sous d'amende contre l'un et l'autre ; et s'ils ne peuvent pas
payer cette somme" ils seront fustigés par toute la ville (fusti-
gentar per Villam Perpiniani tam judeus et jadea quam chris-
tiana). La même peine sera encourue par toute femme chrétienne
qui entrerait dans une maison juive, soit pour ses propres affaires,
soit pour y faire quelque service (pro negociis suis vel servicio
eis (aux juifs) faciendo intus domus 1 ).
Une addition à cette ordonnance, qui est du 5 des ides de juin
12T9, interdit aux chrétiens de porter de l'eau à un juif ou à une
juive, de faire sa lessive, de porter son pain au four. Une chré-
tienne ne peut aller rendre visite à une juive nouvellement ma-
riée, ni à une accouchée [ni gaies anar cortejar novia jusïa ni
pariera) ; elle se gardera de faire aucun service dans une maison
juive. Un « établissement » de la même année (1296) défend à tout
juif baptisé de conserver aucune relation avec ses anciens core-
ligionnaires, de les fréquenter et même de leur parler. Quelques
jours après, le batlle ou bailli de Perpignan, En Vidal Grimau,
défend à tout chrétien d'aller vendre des comestibles (negunes
causes menjadores) dans le Call.
Aucune denrée ne pouvait être exposée en vente par les juifs
de l'Aljama ; ils devaient se pourvoir de tout au marché. Un rè-
glement du bailli royal, en date du 8 des calendes de septembre
1299, défendit aux marchands de fruits de permettre aux juifs de
rien toucher dans les paniers. Le roi décida qu'il ne serait point
fait de criée à ce sujet; le bailli devait se borner à transmettre
son « mandement » aux secrétaires de l'Aljama, qui le communi-
queraient aux juifs dans la synagogue 2 .
1 Livre vert mineur, f° 54, v°, et Ordinacions, i, f° 6, v°.
* Après Ayso (ie manament du bailli), venc en audencia del Senyor rey e fe mana-
vnent que no foi cridat mes que hom fes manament als secretaris que o degessen dir
generalmcnt als juhcus en laSinarjoga [Ordinacions, i, f° 8,r°).
T. XV, N° 29.
30 REVtiÉ DES ÉTUDES JUIVES
VI
LES JUIFS DES DEUX COMTÉS SOUS LES RÈGNES DE PIERRE IV ET
DE JEAN I er D'ARAGON. — LETTRES DE gUÎdtge. — RÈGLEMENTS
CONCERNANT LES APPROVISIONNEMENTS DES JUIFS SUR LES MAR-
CHÉS PUBLICS. — ENVAHISSEMENT DU CALL PAR LES CHRÉTIENS
(1344-1396).
Pierre IV, dit le Cérémonieux, avait succédé à son père Al-
phonse sur le trône d'Aragon. Il chercha vite querelle au roi de
Majorque, qu'il s'était promis de dépouiller de ses États. Pierre
envahit donc le Roussillon, en 1343, s'empara de Gollioure et
d'Elne, occupa Perpignan et s'installa au château des rois de Ma-
jorque. Le 22 juillet 1344, il fit publier dans l'église Saint-Jean
l'acte de réunion des comtés de Roussillon et de Cerdagne à la
couronne d'Aragon. Le royaume de Majorque avait vécu.
Sous le règne de Pierre IV, les juifs des deux comtés paraissent
avoir laissé le petit trafic pour se livrer au grand négoce. Aussi
nous les voyons très souvent en voyage, allant en Catalogne ou
en France. Mais il ne faudrait pas croire pour cela qu'ils eussent
toute liberté de sortir des comtés. S'ils n'étaient pas précisément
considérés comme une marchandise par les rois de Majorque et
d'Aragon , ces princes avaient grand soin de les empêcher de
sortir de leur royaume, car ils avaient continuellement une hy-
pothèque sur leur bourse, dont ils ne voulaient pas voir diminuer
le capital. On trouve, en effet, les juifs inscrits dans les rôles des
objets dont la sortie est prohibée 1 . Pour passer la frontière, ils
avaient besoin d'une permission émanée de l'autorité royale ou de
celle des officiers royaux. C'est ainsi qu'en 1372, Pierre IV ayant
frappé une forte contribution sur l'Aljama de Barcelone, ce prince
donna à l'un d'eux, Jussef Zarch, la commission de se rendre en
France pour solliciter de ses coreligionnaires des secours, afin de
solder la somme, et le bailli royal de Barcelone lui donna une lettre
en forme de passeport pour que le gouverneur du Roussillon lui
permît la sortie du royaume d'Aragon 2 . Le même roi donna à des
1 II existe des criées, faites au nom de Pierre IV, qui interdisent l'exportation de
l'or, de l'argent et d'autres métaux, ouvrés ou non, des chevaux, armes, vivres et
munitions de guerre, des Juifs ou Juives, de la laine, des cochons, etc. (Registre XVI
de la Procuracio real, B. 136).
a Par lettre du 1 er mai 1376, datée de Montso, Pierre IV défendit au gouverneur
LES JUIFS DE R0USS1LL0N ET DE CERDAGNE 51
juifs de Perpignan l'autorisation de passer en France pour y
suivre des affaires de négoce 1 . Le souverain donnait aussi des
lettres de guiatge ou sauf-conduits aux juifs étrangers qui de-
mandaient à venir dans les comtés. On en trouve la preuve dans
une lettre que le gouverneur de Roussillon et de Gerdagne adres-
sait à Issach, juif de Carcassonne, le 12 octobre 1377 2 .
Les juifs se levaient matin. Leur premier soin était d'aller au
marché, où ils achetaient, comme de juste, ce qui était à leur
convenance. Or, il se rencontrait que, presque toujours, la viande
la plus jolie, les volailles les plus grasses et les fruits les plus
frais étaient à leur convenance. Us se gardaient donc bien de les
laisser pour ces paresseux de chrétiens, qui dormaient jusqu'à
une heure avancée du jour. Les chrétiens se fâchèrent et ob-
tinrent de l'un des rois de Majorque un statut interdisant aux
juifs de paraître sur le marché avant que « la troisième heure fût
sonnée » 3 . En 1358 on dut s'apercevoir que les juifs violaient le
statut royal, puisque Pierre IV, par lettres données à Girone le
28 avril 1358, défendit qu'aucun juif osât acheter volailles, gibier,
fromage ou comestibles quelconques sur la place du marché {in
des Comtés et à ses lieutenants de donner de ces sortes de permissions aux juifs de
l'AIjama de Perpignan, laissant ce droit au procureur royal (Registre X de la Procti-
racto real, 13, 133, f» 94, v°).
1 Mais le roi exigeait des cautions d'une telle nature que le juif ne pouvait pas
faire moins que de revenir chez lui. Le 28 août 1365,1e roi écrit à Arnaldd'Orchau, gou-
verneur des Comtés, qu'il autorise Struch Daui Choen, Mahir Samiel et Vidal Samiel,
juifs de Perpignan, de sortir du Roussillon et de passer en France « où ils espèrent
exercer le négoce avec plus de profit que dans ses terres », a condition, toutefois,
qu'ils laisseront à Perpignan, ou autre lieu du domaine royal, leurs femmes et leurs
enfants, et donneront des garanties suffisantes pour le paiement des contributions aux-
quelles ils seront astreints comme membres de l'AIjama de cette ville, pendant leur ab-
sence (B, 121, i" 49, v°). Même autorisation donnée le 3 février 1366 à Jusse Tnouia
(Tobie) et à Daui Jacob Choen (Ibidem, ï° 82, v°). — Ce dernier devait être un des
grands commerçants du Call de Perpignan. Je vois que le 24 novembre 1369 le pro-
cureur royal lui donne encore des lettres de guiatge pour aller « commercer » en
France, avec iassenti oient et la volonté de Cresques Nassi et Jusse Thouia, secré-
taires de l'AIjama, nec non de presentando se coram nobis, ajoute le procureur royal,
infra duos ilin jmtquam rcdi».rit a dicto régna et fuerit in villa Perpiniani [Ibidem).
• NosenRamon de Perellos. cavalier, governador de Rossello et de Cerdanya, per-
lai com tu Issach, juheu habitant de Carchassona, vols venir à Perpenya per comptar
ab alscuns juheus als quais es tengut. guiain e asseguram tu dit Issach axi que per
quais sevol deutes o altres causes civile o per peytes d'aiyama o d'altres no pugues
esser près ne aturat en persona ans puxes entrar salvament e estar e tomar tota ve-
guada quet voiras dins dos meses de la dada de la présent avant comptadors per
losquals e no mes avant volem que dur aquest guiatge... » — Cette lettre fut confirmée
le 14 octobre suivant par Adday Tauros Mosse, mogister Vitalis Samiel et Cresques
Daui Jacob, secrétaires de rAljama de Perpignan (Notule de Guillaume Fabre, no-
taire de Perpignan).
3 Nous ignorons le texte et la date de ce statut qui est rappelé dans celui que nous
donnons ci-dessous.
52 REVUE DES ETUDES IUIVES
platea Gallinarum), « avant que la troisième partie du jour fût
unie, » donec transierit tercia pars diei x .
Il est à croire que les Juifs protestèrent contre cette ordon-
nance et que le roi Pierre IV la retira. On ne peut s'expliquer
différemment le contenu d'une autre ordonnance, datée de Ger-
vera le 14 décembre de Tannée suivante (1359). Il y est dit que
le roi retire aux juifs la permission qu'il leur avait donnée
d'acheter sur les marchés de Perpignan. Il rappelle cette fois
l'ordonnance dont il a été question ci-dessus et il ordonne de la
faire exécuter dans toute sa rigueur ».
A la laveur des troubles causés par la dernière guerre entre les
deux rois de Majorque et d'Aragon, quelques juifs de Perpignan
avaient quitté le Call et s'étaient répandus dans l'intérieur de la
ville. Jean Gilles, consul, et Guillaume Redon, bourgeois, tous
deux syndics de Y « université » de Perpignan, s'en plaignirent
vivement au roi. Pierre écrivit aussitôt au sieur d'Orchau, por-
tant-veus ou lieutenant de son gouverneur en Roussillon : « Plu-
sieurs juifs, dit-il, ont abandonné le Puig des Tisserands 3 qui
leur avait été assigné anciennement et ont acheté des maisons
dans une rue qui conduit au Puig, rue qui est habitée par des
chrétiens ». Gela n'est point tolérable, car lorsque le Saint-Sacre-
ment passe dans cette rue, les juifs le blasphèment « tacitement ».
En conséquence, Arnald d'Orchau voudra bien chasser immédia-
tement les juifs de toute rue habitée par des chrétiens, avec
défense absolue d'habiter les maisons qu'ils y ont achetées. La
lettre est datée de Barcelone, le 26 octobre 1366. Le roi voulait
qu'on s'en tînt à ses ordres jusqu'à son arrivée à Perpignan 4 .
1 Livre vert mineur, fol. 219,' r".
2 Petrus dei gracia rex... nobili et dilecto gerenti vices gubernatoris in comitatibus
Rossilionis et Cerritanie ceterisque officialibus nostris ville Perpiniani presentibus et
futuris et locatenentibus eorumdem salutem et graciam. Cum ut per sindicos univer-
sitatis ville Perpiniani ad nos noviter missos pro curia quam nunc Cathalanis Cervarie
celebramus fuit nobis expositum reverenter nos concesserimus judeis eiusdem ville
quod possint emere quacumque ora diey qualibet victualia proutfaciunt christiani hoc
que factum esse dicatur contra ordinacionem facta per olim Reges Maioricarum quœ
cavetur quod nullus judeus aut judea sub pena v. sol. audeat emere aut emi facere
in die mercati nec die dominica vel festiva nisi post pulsacionem tercie gallinas, pul-
los, anceres, anates aut aliam voletariam, ova vel caseos et eciam contra longum
usum in dicta villa de predictis observatum . Etiam post impetrationem privilegii me-
morati et propterea nobis fuerit supplicatum ut super hiis dignaremur de opportuno
rernedio providere, ideo supplicatione predicta bénigne admissa vobis et cuilibet ves-
trum dicimus etmandamus quatenus ordinacionem et usum predictos totaliter observe-
tis dicta non obstante concessione cui per usum contrarium extitit derogatum [Livre
vert mineur, fol. 225, v°).
3 Podium Textorum, anciennement Podium Leprosorum. Le roi Sanche avait donné
ordre à tous les tisserands de venir habiter le Puig (B. 61).
* .. . Redemptoris cujus corpus sanctifîcatum, quod dum fertur per illum vicum
LES JUIFS DE ROUSSILLON ET DE CERDAGNE ^3
Jacques II, roi d'Aragon, avait ordonné que tout écrit ou con-
trat passé, à titre usuraire ou non, par les juifs de son royaume,
ne serait plus valable après un laps de six ans, si, dans cet in-
tervalle, le créancier n'avait fait quelque instance judiciaire, à
moins toutefois que le contrat ne fût en faveur d'un mineur ou
d'un absent *. Par lettre donnée à Perpignan le 6 décembre 1366,
Pierre IV manda à ses officiers d'appliquer ce statut aux juifs du
Roussillon. Le 2"7 avril 1367, cette lettre fut présentée à Jaspert
de Tregura,juge royal, par Maymo Momet, Bonjach de Montpel-
lier, Samiel Caracosa et Jusse Touia, secrétaires de l'Aljama. Le
15 mars 1368 seulement le juge royal rendit une sentence qui
rendait exécutoire l'ordonnance du 6 décembre 1366 2 .
Pierre IV prit un jour le parti des juifs contre le corps muni-
cipal de Perpignan. Celui-ci avait voulu frapper la viande d'un
impôt. Pour rendre cet impôt moins onéreux aux habitants, en le*
faisant porter sur un plus grand nombre de contribuables, il avait
décidé que, au lieu de frapper d'impôt la viande débitée dans les
boucheries, on imposerait chaque tête d'animal qui entrerait en
ville pour la consommation. De cette manière, la taxe atteignait
les clercs, alors très nombreux dans Perpignan, aussi bien que
les séculiers.
Le clergé protesta : on violait les libertés de l'église et on atta-
quait ses immunités. L'évêque d'Elne s'en plaignit vivement aux
consuls. Il n'en put rien obtenir. Il lança alors une sentence d'ex-
communication et fit entamer devant les juges ecclésiastiques un
procès contre ces magistats. Le roi prit parti pour les consuls ; il
ordonna à l'évêque de renoncer aux procédures, et, sur le refus
de ce prélat, il fit saisir et occuper ses temporalités.
Cette même taxe avait frappé les juifs, qui réclamèrent comme
avaient fait les clercs. Par une de ces contradictions administra-
tives qui lui étaient familières, Pierre IV écrivit aux consuls de
Perpignan, le 22 janvier, qu'ils avaient, sans permission et contre
sa volonté frappé d'une contribution les juifs de leur ville ; qu'il
se souvient très bien cependant qu'en aucune session de corts et
en aucune autre circonstance, il n'avait voulu accorder ni à eux
ni à d'autres que ses juifs — judœl nostri — fussent compris
dans les impositions des chrétiens sur le vin et la viande ; que les
causa visitandi infirmos vcl alias tacite blasfematur.. . Quinimo eosdem ab omni
vico predicto incontinenti expellatis et eis inhibeatis ut nullatenus in dictis hospiciis
stare audeant nec ea iutrare quousque nos fuerimus in dicta villa personal'ter cons-
tituti, quoniam nos eo tune re subjecta occulis et auditis utriusque partis racionibus
super hoc providebimus de remedio condecenti [Livre vert mineur, 1° 242, r°.).
1 Henry, Histoire de Roussillon, II, p. 206.
* B. 118 [Notule d'André Romeu), f° 6.
BEVUE DES KTUDES JUIVES
.juifs Re devaient ôtre tributaires que de lui seul, tandis que par
cette voie, les consuls [es pendaient tributaires de la ville. Il
défend, en conséquence, «le leur faire payer cette taxe, et charge
\e gouverneur du Roussillon, le bailli et leurs lieutenants de lui
dénoncer toute nouvelle contravention de ce genre et de la faire
amender au double *,
o Cette taxe, ajoute Henry, auquel nous empruntons tous les
renseignements qui précèdent, n'était pourtant que celle qu'avait
autorisée ce prince pour l'amortissement des dettes de la ville.
Les raisons qu'il faisait valoir en faveur des juifs pouvaient s'ap-
pliquer également aux clercs, qui n'appartenaient pas plus que les
juifs à la juridiction municipale, et que les consuls ne pouvaient
pas plus rendre tributaires de la ville. »
Deux ans après, ces mêmes juifs, auxquels le roi donnait sa
protection, furent assaillis dans le Gall par les chrétiens. Le fait
ne nous est connu tout d'abord que par une note du Livre vert
mineur-, qui est aux archives communales de Perpignan. La voici :
IIII Kal. Augusti. hac die lune anno M.CCC.LXX . fuit rumor
contra judeos Perpiniani. Et c'est tout. Le Call fut très proba-
blement saccagé. Le procureur royal avait nommé des commis-
saires pour faire une enquête , mais ils ne dressèrent aucune
écriture pour constater les pertes subies par VAljama. Les secré-
taires s'en plaignirent vivement dans une requête présentée par
« maître » Bonet Belshoms et Samuel Asday, deux d'entre eux .
Ils déclarèrent qu'ils n'avaient « aucune juridiction » et aucune
autorité pour prendre acte des pertes que la communauté avait
éprouvées en lo feyt del avalot (émeute) dels Juseus ; qu'ils igno-
raient ce que juif ou juive pouvait avoir perdu dans ledit avalot 3 .
Nous n'avons point d'autres renseignements sur cet événement ;
nous ne connaissons pas non plus les causes qui l'avaient amené.
Une nouvelle invasion du Gall eut lieu en 1392, sous le règne
du roi Jean I er , qui avait succédé à Pierre IV sur le trône d'Ara-
gon. Celle-ci fut, en quelque sorte, le dernier acte d'une sanglante
1 Henry, Histoire du Roussillon, II, p. 208.
2 po 4 r o #
3 Los secretaris dels juseus de la vila de Perpenya comparens per alscuns manar-
mens ad als feyts per alcuns affermansa sots delegats del feyt del avalot dels jusens
del dit loch de Perpenya... disen que cert es quels dits secretaris no han deguna
jurediccio ni nul temps no husaren de juridiccio ni es acostumat que ad els sia cornes
cosa que toch jurediccio, y dir que els f'assen en formassio es usar de jurediccio, e so
que els no sabrien fer, car axo pertany a senyors davocats e escrivans crestians. . .
Ite n disen que certs notaris e serts prohomens foren elegits per lo lochtenent de go-
vernador e per los senyors consols que presessen lo dit {pour qu'ils prissent le
dire) de tots aquels qui pretendihen aver perdut en lo dit avalot ni que lou avienper-
dut per que agen ho daquels, car los secretaris nultemps non feren escriptura. . . E
dits secretaris no saben tôt so que juseu o juseua aja perdut en lo dit avalot (B. 329).
LES JUIFS DE R0USS1LL0N ET DE CERDAGXE 55
tragédie dont le premier s'était joué dans le royaume de Gastille
vers le milieu de Tannée 1391. La multitude avait pillé, saccagé
les maisons et les boutiques de la juiverie de Séville et mis à mort
les juifs qui avaient opposé quelque résistance. Cette nouvelle
parvint à Majorque au mois de juillet. On raconta aussi que des
chrétiens du royaume de Valence, faeiendo avalot contra judeos
Valencie, avaient bien massacré quatre-vingts juifs, à la suite de
quoi ils avaient envahi le Call de cette ville et emporté les biens
des juifs l . Ces faits étaient vrais. L'infant Martin fit faire d'ail-
leurs des poursuites rigoureuses à ce sujet. Malheureusement,
elles n'arrêtèrent pas le courant d'intolérance qui, venant des
Etats du roi de Gastille, soufflait sur toutes les villes où il y avait
dps juifs. Le 2 août, le Call de Majorque fut pris et pillé. Trois
chrétiens perdirent la vie dans la lutte. Elle fut payée par la mort
de trois cents juifs *. Le 4, ce fut le tour du Call de Barcelone 3 .
Le 13, soixante-dix-huit juifs étaient égorgés à Lérida 4 . A Tar-
ragone, à Girone, il y eut aussi tuerie de juifs. Quelques jours
après, les chrétiens de Perpignan envahissaient le Call du Puig 5 .
Si je prends au pied de la lettre un document de 1394, le Call
fut « détruit ». Il est dit, en effet, dans ce document que le tau-
latge del masell (boucherie) n'y rapporte plus que cinq livres au
roi, per (à cause de) la destructio del dit call G . Nous savons,
en tout cas, que les juifs se virent obligés d'abandonner leurs
maisons et de se réfugier au château royal 7 . Je n'ai point, pour
le moment, d'autres renseignements sur ce triste événement.
Pierre Vidal.
1 Villanueva, Viage literario a las Iglesias de Espana, t. XIX, p. 221.
* Ibidem.
3 Ibidem.
* Ibidem, t. XVI, p. 194.
s Ibidem, t. XVIII, p. 21. C'est le journal de Mascaro où il est dit : « La guerre
sacrée contre les juifs eut lieu (1391).. . Elle commença à Valence, puis elle se fit à
Barcelone. On les poursuivit pendant cinq jours dans le Call en brûlant et massacrant
tout ce qu'on put trouver. Le viguier général du roi G. de San Clément fît transférer
au château neuf tous les juifs qu'il put sauver; mais ils y furent assiégés à coups de
flèches par le peuple, et plus encore par la faim et la soif. Le mardi 7 août ils s'enga-
gèrent à recevoir le baptême, ce qu'ils Qrent pour la plupart, car d'autres, et surtout
les femmes, préférèrent se laisser tuer ». Mascaro termine ainsi sa relation : t Ista
autem destruccio judeorum incepit primitus in regno Castelle, in diversis civitatibus
ante predictam destructionem. Post modum fuit continuata in civitate Valentina, Bar-
chinona, Illerda, Terrachona, Gerunde ac Perpeniano . . . »
6 Un document daté du lfi décembre 1392 parle d'une maison juive située en
dehors du Call, laquelle est dirupta a die quajudei desenterunt Callum p>r opter metum
insulti [Manuel de Bernard Fabrej.
7 Le 6 février 1392, les secrétaires et autres juifs de l'Aljtma tiennent conseil in
aida cattri régit vulgariter nominata la Sala Romana. Le lendemain je vois encore
des juifs délibérer in patuo dicii castri. {Ibidem.)
UNE MONNAIE HYBRIDE DES INSURRECTIONS JUIVES
J'ai fait reproduire, ci-dessus (flg. 1), d'après une empreinte
électrotypique due à l'obligeance de M. Montague, vice-président
de la Société numismatique de Londres, une pièce d'argent qui a
figuré récemment à Y Anglo-jewish Exhibition, où j'ai eu occasion
de l'examiner *". Elle fait partie de la riche collection du Révérend
Churchill Babingtou. M. Maddenl'a mentionnée, en passant, dans
la dernière édition de son Corpus des monnaies juives 2 , mais il
n'a pas cru devoir en donner de gravure et il a exprimé des
doutes sur son authenticité. Je me propose de montrer que non
seulement ces doutes ne sont pas justifiés, mais encore que notre
pièce, convenablement interprétée, peut servir à éclaircir dans
une certaine mesure ce que M. Renan appelle « les énormes dif-
ficultés de la numismatique juive 3 .»
Donnons, tout d'abord, une description complète de la pièce
dans son 'état actuel :
M. 4. Poids : 2 gr. 785.
Droit : Triple grappe de raisins, vue de face ; le pédoncule porte
une feuille. Légende circulaire, écrite de droite à gauche, en an-
ciens caractères hébreux :
....ttVI (trou) abn .n....
1 Le Catalogue enregistre cette pièce sous le n° 2570 ; en réalité, elle était ex-
posée sous le n° 2573.
* F. Madden, Coins of the Jews [Numismata orientalia, 1881), p. 236 ad fin.
3 Renan, L'Eglise chrétienne, p. 549.
UNE MONNAIE HYBRIDE DES INSURRECTIONS JUIVES 57
Le tout dans un cercle perlé.
Revers : Lyre à trois cordes, vue de face. Légende disposée
comme sur le droit :
barrtmn (trou) 13
Cercle perlé (le trou a probablement été pratiqué pour enfiler la
médaille sur un collier).
En ce qui concerne l'authenticité de la médaille, je pourrais me
contenter d'opposer à l'opinion de M. Madden celle déjuges aussi
expérimentés que MM. Babington et Montague ; mais les autorités
valent peu de chose auprès des raisons : voyons donc les raisons
qu'on peut alléguer de part et d'autre.
Rien dans l'aspect extérieur de notre pièce ne trahit la main
d'un faussaire. La gravure est excellente. La fabrique, les dimen-
sions sont celles des pièces d'argent bien connues qui portent les
noms d'Eléazar et de Simon. Les types, parfaitement orthodoxes,
se retrouvent également sur ces pièces. Le poids — en tenant
compte de la matière enlevée par le trou — représente celui d'un
denier romain de la fin du i cr siècle de l'ère chrétienne 1 , et l'on
sait que ce poids est celui des pièces susdites, qui sont d'ailleurs
toutes, ou presque toutes, des deniers romains surfrappés. Enfin,
les légendes sont écrites dans le caractère vulgairement appelé
samaritain, qui figure exclusivement sur toutes les monnaies
juives depuis les premiers Hasmonéens jusqu'à Barcochébas. Bref,
n'était le texte de ces légendes, personne ne songerait à contester
l'authenticité de la médaille : c'est donc ce texte qu'il faut exa-
miner.
La restitution même de nos légendes n'offre guère de difficulté
si on les rapproche de celles des monnaies analogues que je viens
de rappeler. La légende du droit doit se compléter ainsi :
ban)^ nlbfitlab n(n)N (mo
Shenat ahat ligullat Israël
« An 1 er de la délivrance d'Israël »
et celle du revers :
barwi (m)nh(b B a] "o
Shenat bet leherut Israël 2
« An 2 de la liberté d'Israël. »
1 Poids moyen du denier romain depuis Néron : 3 gr. 411. L'alliage de cuivre est
de 5 à 10 0/0 sous Néron, de 15 0/0 sous Trajan.
* Les deux dernières lettres du mot rmnb sont souvent omises à dessein dans
les médailles qui portent la date de l'an 2 ; voir Madden, op. cit., p. 241 et suiv.,
n- 26, 27, 28, etc.
kkyu: im:s i:rui>KS jui vks
Ces lectures sont conformes à celles du Catalogue d<> VAn-
(jlo-jorisli E.chihiiu),) ; c.'iics de. M. Madden diffèrent pour la
deuxième légende, qu'il lit ainsi : Sh[enat) aleph (== ahat) lehe-
rut Israël; mais cette ' lecture est inadmissible par la raison
que, dans aucune monnaie de la classe qui nous occupe, le numé-
ral ahat n'est représenté par une simple lettre ; d'autre part,
comme on peut s'en assurer facilement, il n'y a pas place pour
plus d'un caractère entre le shin qui représente shenat et le
commencement du mot leher(ul). La leçon de MM. Babington et
Montague est donc la bonne.
Une monnaie qui porte sur une de ses faces « An 1 de la déli-
vrance » et sur l'autre « An 2 » est assurément chose singulière.
Il ne viendra à l'idée de personne qu'on ait pu, de propos délibéré,
lancer dans la circulation de pareilles pièces ; d'autre part, un
faussaire qui inventerait un monstre de ce genre saurait bien mal
son métier. Aussi notre médaille n'est-elle ni un faux, ni le spé-
cimen d'une émission réelle ; elle est tout simplement une pièce
hybride, résultant de l'association erronée des revers de deux
coins différents, qui se sont trouvés réunis, par hasard, sous la
main d'un ouvrier distrait.
Les monnaies hybrides — en anglais maies — ne sont pas un
fait rare dans la numismatique, particulièrement dans la numis-
matique romaine, dite consulaire. Mais sans sortir du domaine de
la numismatique juive, en voici un exemple remarquable, admis
par M. Madden lui-même, et qui aurait dû le mettre sur la voie de
l'exacte interprétation de notre médaille. C'est la pièce suivante
(flg.2)»:
yR. 4 fîTtort ^Cwnba Eleazar haMohen. Vase et palme.
rJ Cp)3>33(iû) Simon dans une couronne de feuilles.
Cette médaille résulte, comme on l'a reconnu depuis longtemps,
1 Cette figure, comme les suivantes, est empruntée à l'ouvrage cité de Madden,
p. 201. L'original de la pièce est à Berlin et son authenticité est certifiée par
MM. von Sallet, Friedlœnder et de Vogué. On remarquera que la pièce est trouée
comme celle de M. Babington : elle provient du collier d'une femme d'Alep. Je ne
sais si la pièce de M. Babington a la môme provenance.
UNE MONNAIE HYBRIDE DES INSURRECTIONS JUIVES oO
de la combinaison des dt^oits de deux coins différents, qui sont
représentés par plusieurs exemplaires dans des collections. Voici
ces coins que j'appellerai A et B, et que je place en regard l'un de
l'autre pour faciliter le raisonnement.
A " (fig. 3)
Eleazar hakkohen. Vase et palme.
f{ Shenat ahat ligullat
Israël. Grappe.
B 2 (fig. 4)
Simon dans uue couronne.
b{ Shenat bet leherut
Israël. Lyre.
JK 4.
Comparons maintenant les pièces A et B d'une part avec Yhy-
bride de Berlin (fig. 2), d'autre part avec l'hybride Babington
(fig. 1). On voit immédiatement que :
De même que 2 résulte de la combinaison des droits de A et B,
ainsi 1 résulte de la combinaison des revers de A et B.
Comment ces deux erreurs, peut-être simultanées, se sont-elles
produites? Il suffit de supposer que l'ouvrier chargé de la fabri-
cation avait sous la main les coins A (droit), A (revers), B (droit),
B (revers). Au lieu de les accoupler dans l'ordre indiqué — ou
d'écarter les coins A, probablement démonétisés — , il les brouilla
et combina le 1 er avec le 3 e , le 2 e avec le 4°. De là sont résultés
nos deux hybrides, qui s'expliquent, et se complètent mutuelle-
ment.
Je crois avoir établi l'authenticité de notre pièce ; reste à en
faire voir l'intérêt scientifique.
S'il est un fait avéré en numismatique, c'est que l'existence de
monnaies hybrides prouve la contemporanéité des coins qui ont
si'ivi à les fabriquer : c'est même grâce à cet indice qu'on a pu
fixer la date de certains monétaires romains inconnus de l'his-
toire, mais dont le nom se trouve associé sur des monnaies à celui
d'un collègue plus célèbre. Les hybrides Eléazar-Simon prouvent
donc que ces deux personnages étaient contemporains, et l'on ne
saurait s'arrêter au système de M. Madden qui rapporte les pièces
* Madden, p. 198, n° 1.
s Madden, p*. 243, n° 34.
00 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'Eléazar à la première révolte, celles de Simon à la seconde, et,
chose plus extraordinaire, les hybrides à la première : c'est
comme si l'on faisait naître un fils avant son père ' 1 Ajoutons que
les pièces d'argent de Simon ne font pas double emploi avec celles
d'Eléazar. En effet, les deniers du premier chef ou n'ont pas de
date, ou sont datés de l'an 2 : il n'en existe pas de l'an 1 2 ; au
contraire, les deniers d'Eléazar portent tous cette dernière date.
Il s'est donc opéré une transmission de pouvoir à la fin de la pre-
mière année de l'insurrection.
Maintenant, si Eléazar et Simon sont contemporains, faut-il les
placer pendant la première révolte (sous Néron) ou pendant la
seconde (sous Adrien) ? Je n'hésite pas à répondre, avec Saulcy et
M. de Sallet : pendant la seconde. En effet, nous possédons des
deniers de Simon, absolument identiques à ceux qui ont été dé-
crits plus haut, mais refrappés sur des deniers romains qui por-
tent les noms d'empereurs postérieurs à la première révolte (Ves-
pasien, Trajan, etc.). Séparer ces deux groupes de pièces est une
inspiration malheureuse de quelques numismatistes allemands qui
ne soutient pas l'examen 3 . Il ne reste donc plus qu'à conclure
que tous les deniers de Simon, surfrappés ou non (beaucoup de
deniers « non surfrappés » ne sont, d'ailleurs, que des deniers où
la surfrappe n'est pas apparente), et les pièces d'Eléazar appar-
tiennent à la deuxième révolte, celle de Barcochébas.
Maintenant, quel était cet Eléazar? quel était ce Simon? ici
commence le terrain des hypothèses où je ne veux pas m'engager.
Simon est très probablement le nom .propre de Barcochébas lui-
même ; Eléazar pourrait être son oncle, l'agadiste Eléazar de Mo-
déïn, que Barcochébas tua # d'un coup de pied, comme suspect de
trahison 4 : c^st possible, mais non certain,, et je veux m'en tenir
» Voir Madden, op. cit., p. 197, 198, 201 et 233.
2 11 existe, il est vrai, des pièces de cuivre au nom de Simon Nasi Israël, datées de
l'an 1 ; mais quand même on admettrait, comme j'incline à le faire, l'identité des
deux Simon, le raisonnement du texte n'en serait pas infirmé : Simon a pu, pen-
dant la première année, exercer une autorité inférieure et frapper à ce titre des
pièces de bronze, mais non d'argent.
3 C'est ce que reconnaît d'ailleurs M. Grsetz dans la Monatsschrift fur Geschichte
und Wissenschaft des Judenthums, avril 1887 ; mais le système propre de M. Graetz
repose, je regrette de devoir le dire, sur un tissu d'erreurs. Le portique qui figure
sur les t sicles au loulab » est bien un temple et non un tabernacle (!) ; quant à
nier l'authenticité de toutes les pièces surfrappées de cette classe (p. 161), de la
plupart des deniers de Simon et des bronzes de la 4 e année (p. 172), ce sont des
assertions qui prouvent à la fois l'inexpérience numismatique du savant auteur et les
entraînements de l'esprit de système.
4 On peut conjecturer que les insurgés l'avaient d'abord placé à leur tête (comme
grand-prêtre sans doute) parce qu'en sa qualité de natif de Modéin, il aurait rattaché
sa généalogie aux Hasmônéens, originaires, comme on sait, de cette bourgade.
Cf. Schurer, Lehrbuch der neutestamentlichen Zeit geschichte, l re éd., p. 357.
UNE MONNAIE HYBRIDE DES INSURRECTIONS JUIVES 61
aux faits scientifiquement démontrés. Toutefois, je dois énoncer
dès à présent ce qui me paraît être une conséquence inévitable
de la date, désormais fixée, des deniers d'Eléazar et de Simon. Si
ces pièces et d'autres qui s'y rattachent étroitement par les types,
les légendes et la fabrique (bronzes d'Eléazar et de Simon, sicles
au type du temple et de l'étoile) se placent sous la seconde ré-
volte, on est conduit à l'alternative ou de refuser tout monnayage
d'argent à la première révolte — la plus importante des deux
— ou de lui assigner, avec Ewald, les sicles et demi-sicles aux
types de la coupe et du lis (communément attribués à Simon
Macchabée). C'est à cette seconde opinion que je n'hésite pas à
me rallier, en me réservant de la démontrer plus longuement un
jour.
Théodore Reinach.
LA MORT DE TITUS
Titus, après avoir profané le temple, insulte le Dieu des Juifs
et le provoque au combat. Dieu lui répond que, pour le vaincre,
il se servira de la plus petite de ses créatures. A peine, en effet, le
conquérant est-il revenu à Rome, qu'une mouche lui entre dans
le nez, gagne le cerveau, qu'elle dévore, et Titus meurt, vaincu
par ce chétif instrument de la justice de Dieu. Telle est l'étrange
façon dont les docteurs du Talmud racontent la fin de l'empereur
romain qui avait détruit le temple. Cette légende a-t-elie quelque
point d'appui dans l'histoire, ou n'est-elle qu'un pur jeu de l'ima-
gination? On a voulu y voir un souvenir du passe-temps de Do-
mitien, qui s'amusait à enfiler des mouches ', une réminiscence
littéraire du mythe de Tytius dévoré par un vautour 2 , une inter-
prétation anecdotique du nom de Vespasien, Vespa, en grec, si-
gnifiant guêpe. Autant d'hypothèses qui ne sont point faites pour
emporter la conviction.
A mon avis, tant qu'on cherchera à ces contes pieux un fonde-
ment historique ou une origine littéraire, on suivra une fausse
voie. De bonne heure, en effet, les empereurs romains qui sont
intervenus dans les affaires de la Judée sont devenus des per-
sonnages fabuleux, traités à la façon des héros de l'antiquité,
et destinés à servir de sujets d'édification. Au regard des créa-
teurs de ces fictions naïves, un Titus était sur le même plan
qu'un Alexandre : un type fameux dont le trait caractéristique
servait à instruire les fidèles. Comme Alexandre était le mo-
dèle du conquérant cupide, ainsi Titus fut celui de l'ennemi de
1 J. Derenbourg, Essai sur l'histoire et la géographie de la Palestine^ page 363,
note 1.
2 J. Halévy, Revue des Études juives, t. VIII, p. 39.
LA MORT DE TITUS 63
Dieu, du destructeur du temple. Le rabbin qui, au n° ou au m
siècle, composa cette fable pieuse connaissait -il les circons-
tances de la mort de Titus, la maladie qui l'emporta? Ce n'est
pas sûr, ni même probable. Il lui suffit d'avoir ouï dire qu'il
fut enlevé dans toute la force de l'âge, pour qu'il vît dans son
trépas l'œuvre du Dieu vengeur 1 . Partant de cette donnée, il écha-
fauda toute une fable entièrement due à sa fantaisie. S'il a fait
intervenir la mouche dans cette fiction, c'est parce que cet insecte
représente la plus petite créature et afin de prouver que Dieu,
pour se venger, peut se servir de l'être le plus chétif. Qui ne voit
qu'il a tout simplement refait, sur un mode religieux, la fable
du lion et du moucheron ? Non que je prétende que, connaissant
cette fable, il l'ait transposée et fondue avec l'histoire de Titus, ce
qui, d'ailleurs, ne serait pas si invraisemblable, puisque plusieurs
labiés grecques étaient déjà en ce temps répandues chez les Juifs;
je veux dire qu'il l'a composée de toute pièce, à propos de la
mort mystérieuse de l'empereur romain. Il y a un certain nombre
de types de fictions qui se rencontrent dans les régions les plus di-
verses qui n'ont probablement jamais eu de communications entre
elles, ce qui prouve seulement que l'imagination a ses cadres.
L'essentiel est ici de constater si l'auteur a bien marqué son
intention et mis en relief la moralité qu'il voulait tirer de son
récit. Les deux textes qui nous ont conservé cette légende ne
laissent aucun doute à cet égard.
Nous les publions ici en entier, n'ayant point de goût pour les
résumés, qui laissent toujours la porte ouverte à l'arbitraire et
permettent de modifier ces contes suivant l'idée préconçue avec
laquelle on les étudie 2 . Nous soulignons les passages rédigés en
1 Chez les Chréliens aussi, l'histoire était habillée de la sorte. Ne racontait-on
pas que la mort de Néron était due à l'opération chirurgicale que pratiquèrent sur lui
les médecins, trompés par la vue de son ventre enllé par ses vices contre nature?
Cette étrange légende, qui rappelle de loin la nôtre, est rapportée par Jean de
Nikiou, dignitaire de l'église jacobite d'Egypte (2 e moitié du vn e siècle). Notices et
extraits, t. XXIV, p. 410.
1 Ainsi, à lire M. Halévy, on croirait que l'histoire ne comporte que deux épi-
sodes : « Titus folâtre avec une courtisane dans le Saint des Saints et voit son cer-
veau becqueté par une hirondelle » (?). Il est digne de remarque que tous les
résumés hébreux que ies Midraschim ont faits de cette légende passent sous silence
l'action honteuse de l'empereur. Le premier trait se réduit au défi de Titus, Pirhé
vLIX, ou au percement du rideau sacré, Vayikra Rabba, XX ; Pesikta
de a. Kahna, p. 172 a ; Tanhuma, éd. Buber, III, p. 61. Même omission chez les
auteurs arabes. Ce sont précisément ces résumés qui expliquent comment l'auteur
des Abot de R. Nathan, ch. i, a pu fondre notre histoire avec celle de Miriam fille
de Bilga, Tossefta de Soucca, IV; Soucca, [>6b, et j. 5o d. — Cette rédaction, di-
sons-le en passant, est bien défectueuse. Elle débute ainsi : « Que le pied orgueil-
leux ne vienne pas sur moi (Ps. xxxvi, 12). Ce verset s'applique à l'impie Titus, —
que ses membres soient brisés (vm73X3> 1pTHÏ33J25 est une traduction fautive de
64 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
araméen et qui révèlent par là leur caractère d'interpolation, et
mettons entre parenthèses les gloses rabbiniques qui interrompent
le récit. On n'aura qu'à détacher ces gloses et ces additions pour
reconstituer la version originale. Il semble bien que ce récit soit
une bereita, car il est rédigé en hébreu. Comme tel, il peut être
placé au n° siècle ; en tous cas, il ne peut dépasser le m , puisque
les gloses qui y sont mêlées sont d'auteurs du iv e siècle et qu'une
bereita même se réfère à cette légende.
Bereschit rabba, x.
Titus l'impie entra dans le Saint des Saints, l'épée nue à la main,
et en transperça le voile du sanctuaire 1 . Il prit-deux prostituées et
eut commerce avec elles sur l'autel 2 . Son épée en sortit pleine de
sang (les uns disent que ce sang provenait des aspersions des sa-
crifices, les autres, du sang du bouc du Kippour 3 ). Il se répandit
en blasphèmes, prit tous les vases du temple, et en fit une sorte de
paquet 4 . Puis il fit entendre ses blasphèmes (disant : Celui qui com-
bat un roi en campagne et le vainc ne ressemble pas à celui qui lutte
avec lui dans son propre palais et le défait). Il s'embarqua dans un
navire, mais, dès qu'il y fut, la tempête se mit à souffler. « On dirait,
s'écria-t-il, que tout son pouvoir est dans l'eau, c'est par l'eau qu'il
s'est vengé de la génération d'Enos, de celle du déluge, de Pharaon
et de son armée. Pour moi, tout le temps que j'étais dans sa maison
et dans son domaine, il n'a pu me tenir tête ; maintenant, il m'at-
taque, s'imaginant qu'il me tuera dans l'eau ! — Impie, répondit le
Saint, béni soit-il, par ta vie, c'est de la plus chétive des créatures
que je me servirai pour te punir. » Aussitôt Dieu fît un signe au
prince de la mer, et la tempête cessa. Lorsque Titus arriva à Rome,
tous les grands de la ville sortirent à sa rencontre en le couvrant de
fcOWU p^M^Î) — qui montrait du doigt et frappait l'autel... » L'auteur n'a pas vu
qu'il faut ici parler de pied, comme dans la Tossefta, sinon la citation du verset est
sans objet. En outre, on ne comprend pas quel genre d'insolence figure le geste de
Titus. Faut-il supposer que les mots YTHia ÏTT173 sont destinés à remplacer
ÎTTOÏ1 ?
1 Le texte dit : les deux voiles, mais c'est évidemment une faute, qu'explique la
répétition du nombre « deux » qui vient ensuite. D'ailleurs, dans Vayiqra rabba,
XXII, et Qohélet rabba, V, qui ont copié Bereschit rabba, le mot deux n'y est pas.
2 Vayiqra rabba ajoute ici qu'il déroula le livre de la loi sous eux. C'est la fusion
des deux versions.
3 II y a ici une transposition ; sûrement, cette dernière phrase se rapporte au pre-
mier acte de Titus. L'addition suivante, d'ailleurs, le prouve également, car elle fait
allusion à une discussion talmudique qui roule sur le voile du sanctuaire. Voyez jer.
Yoma, 42 d ; Yoma, 56 a.
4 Littéralement : un panier, ce qui ne s'explique pas. Vayiqra rabba et Qohélet
rabba ont encore ici une version plus complète : « Il réunit tous les vases du temple
dans un panier. • Mais le texte du Talmud est meilleur.
LA MORT DE TITUS 63
louanges. Dès qu'il fut dans Rome même, il se rendit aux bains.
Quand il en sortit, on lui présenta une coupe de vin ; alors vint une
mouche, qui lui entra dans le nez. Cette bète lui dévora le cerveau,
et s'engraissa à ce point qu'elle devint aussi grosse qu'un oiseau de
deux livres. Il cria : <-. Fendez-moi le crâne, qu'on sache comment le
Dieu des Juifs s'est vengé de moi. » On appela des médecins, qui lui
ouvrirent le crâne et en sortirent la mouche, grosse comme un oi-
seau de deux livres. (Rabbi Elazar bar Yosé dit : J'ai vu à Rome
mettre d'un côté deux livres et de l'autre l'oiseau, et les deux plateaux se
faisaient équilibre). On prit cette mouche et on la plaça dans un vase.
A mesure qu'elle s affaiblissait. Titus s' a faiblissait ; lorsqu'elle s'en-
vola, Vârne de Titus s envola aussi,
Talmud de Babylone, Gittin, 56 b.
« Où est leur Dieu, le rocher auquel ils se confiaient ? » Ce verset
a été dit par Titus l'impie, qui se répandit en blasphèmes contre
Dieu. Que fit-il? Il prit une prostituée par la main, entra avec elle
dans le Saint des Saints, déroula un livre de la Loi et eut dessus
commerce avec elle. Puis, il prit une épée et en perça le voile. Alors
se produisit un miracle : il en jaillit du sang. Il crut avoir tué Dieu
lui-même. . . Ensuite, il prit le voile, en fit une sorte de panier ; il
y mit tous les vases du temple et les embarqua dans un vaisseau
pour aller en tirer gloire. Alors la tempête manqua l'engloutir. « On
dirait, s'écria-t-il, que leur Dieu n'a de pouvoir que dans l'eau; Pha-
raon, il l'a englouti dans l'eau, Sisera également. Moi aussi, il veut
me submerger. S'il est fort, qu'il vienne sur le continent et qu'il lutte
avec moi ». Une voix se fit alors entendre : « Impie, fils d'impie,
neveu de l'impie Esaù ', j'ai dans ce monde une petite bête qui m'ap-
partient: c'est la mouche. Monte sur le continent, et elle combattra
avec toi. Il débarqua, la mouche entra dans son nez et lui dévora le
cerveau pendant sept ans. Un jour qu'il passait à la porte d'un for-
geron, il entendit le bruit d'un marteau, et la mouche se tut : « Il y a
donc un remède, s'écria-t-il. » Aussi, tous les jours, il faisait frapper
devant lui par un forgeron. Aux païens il donnait quatre zouz; aux
Israélites, il disait de se contenter de voir leur ennemi en cet état. Au
bout de trente jours, la mouche s'y était habitué',.
(Il est rapporté dans une bereita : Rabbi Pinhas ben Arouba dit' :
1 Le Tan'numa (éd. Buber, IV, p. 99) lui fait dire : impie fils d'impie, neveu de
l'impie Nemrod, ce qui semblerait luire croire que l'auteur de ce recueil connaissait
la légende arabe dont nous parlons plus loin.
* C'est plutôt ce docteur que Rabbi Elazar bar Yosé qui a rapporté ce renseigne-
ment, car autrement ou ne comprendrai pas comment ce nom, si rare dans le Tal-
mud, se serait substitué à celui d'Eiazar, qui revient si fréquemment. Le contraire
s'explique très bien, Elazar étant connu pour être allé à Rome et avoir raconté un l'ait
qui justement se rapporte au voile enlevé par Titus : « J'ai vu, dit-il, à Rome le voile
et il était couvert de gouttes de sang > ; j. Yoma, 42 d ; Meila, Mb ; Yoma, 57 a.
T. XV, N° 29. 5
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
J'étais parmi les grands do Rome et, lorsqu'il mourut, on lui ouvrit
Le cerveau el on y trouva comme un passereau du poids de deux
BÔla. Dans une autre bereita il est enseigné que la mouche était aussi
grosse qu'un oiseau d'un ao du poids de deux livres. Abaï dit : Nous
savons qu'elle avait une douche d'airain et des ongles de fer. Aîi moment
de mourir, il recommanda qu'on le brûlât et qu'on dispersât ses cendres
dans un délai de sept jours, pour que le Dieu des Juifs ne pût le trouver
et le citer en justice l .)
La moralité de cette légende s'en détache si nettement et a été
si bien mise en lumière par l'auteur, que, malgré les altérations
que le récit a reçues en passant dans les autres littératures, elle
apparaît toujours avec la même force. Les Arabes l'ont si bien
vue, qu'ils ont exagéré encore la faiblesse de l'insecte qui vient à
bout du puissant monarque. Ils ont, en effet, admis le conte tal-
mudique dans le cycle de leurs légendes bibliques ; mais, comme
Titus ne leur disait rien, ils l'ont remplacé par Nemrod, dont le
nom, d'après eux comme d'après le Talmud, signifie « le révolté ».
Nemrod dit : Je ne cesserai pas de faire la guerre ( contre Dieu.
Dieu lui envoya un ange, qui lui dit : « N'agis pas ainsi.. ., tu as
voulu monter au ciel pour faire la guerre à Dieu, tu as jeté dans les
flammes un de ses prophètes. . ., Dieu ne t'a infligé aucun châtiment
pour tous ces crimes, n'agis donc pas comme tu te le proposes, et
crois à Abraham. Si tu n'obéis pas, Dieu te prendra et te fera périr
par la plus faible de ses créatures ». Nemrod répondit : « Tu es
certainement parent de ce magicien, et moi je ne reconnais sur la
terre aucun autre roi que moi; pour le ciel, je ne sais pas ce qui s'y
passe. Or, s'il y a dans le ciel un roi plus puissant que moi, toi,
Abraham et ses lieutenants, dites-lui qu'il amène son armée, et moi
j'amènerai la mienne, afin que, s'il est le plus fort, il montre sa
supériorité et, si c'est moi, que tu le voies de tes yeux. . . » Nemrod
réunit autour de lui cent mille hommes armés. Alors il dit à
Tange : « Engage le Dieu du ciel à amener son armée, car j'ai
réuni la mienne ». L'ange lui répondit : « Dieu n'a pas besoin d'em-
ployer une armée contre toi, mais il ordonnera à la plus faible de ses
créatures de te détruire, toi et ton armée ». Dieu alors donna ses
ordres au moucheron et une armée de moucherons tomba sur la
tête et le visage de ces infidèles. Toutes les blessures qu'ils fai-
saient paraissaient incurables. Les moucherons étaient si nom-
breux qu'ils empêchaient les soldats de Nemrod de se voir, et les
chevaux sautaient en l'air en renversant leurs cavaliers. L'armée de
Nemrod fut entièrement dispersée, et Nemrod s'enfuit seul chez lui .
1 Pareille idée se retrouve dans une anecdote d'Etienne de Bourbon, p. 368. Un
usurier ordonne qu'à sa mort son corps soit donné en pâture aux serpents, pour que
son âme ne soit pas dévorée dans l'avenir.
LA MOUT DE TITUS (17
Lorsqu'il eut atteint sa maison, il pensa avoir échappé au sort qui
le menaçait. Alors Dieu inspira à un moucheron des plus faibles,
borgne et boiteux, de descendre dans les airs et de se poser sur les
genoux de Nemrod. Celui-ci voulut le frapper, mais le moucheron,
s'envola, lui entra dans le nez et monta jusqu'à son cerveau, qu'il
commença à dévorer. Or, toutes les fois qu'on frappait sur la tète de
Nemrod, le moucheron s'arrêtait et ce prince trouvait du repos. Il
fallait lui donner continuellement des coups sur la tète, et il y avait
toujours une personne chargée de ce soin. Il ordonna ensuite de
faire un marteau de forgeron, et les princes, les chefs de l'armée et
ses secrétaires les plus intimes prenaient ce marteau et lui frap-
paient tour à tour sur la tète. Plus les coups étaient forts, plus
Nemrod était content. Il avait régné 4,000 ans lorsqu'il commença
à éprouver ce tourment, et il vécut quatre cents ans avec ce mou-
cheron [Chroniques de Tabari, trad. Zotenberg, t. I, p. 4 48-150).
Notre thèse peut donc tenir en une ligne : la légende de Titus
et le moucheron n'est qu'une variante pieuse de la fable du Lion
et du moucheron, composée, sinon adaptée, pour justifier les
voies divines.
il
On a vu dans le récit de Tabari que Nemrod est puni pour
avoir défié le Dieu d'Abraham. C'estqu'avant l'histoire de la mou-
che, l'auteur persan raconte, en résumé, ce qui suit : « Nemrod,
confus de voir Abraham mettre à mal ses idoles et échapper par
la protection de Dieu au feu du bûcher,' prend la résolution d'aller
frapper ce Dieu. Il fait construire une tour, puis se fait fabriquer
aisse carrée avec quatre piques aux quatre angles et quatre
morceaux de chair au bout des piques ; ensuite, il fait atteler
quatre vautours aux pieds de la caisse et monte, armé en guerre
pour anéantir Dieu. Les vautours, voulant saisir la viande, enlè-
vent la caisse et la soutiennent dans les airs. A la troisième nuit,
la terre disparait de vue : ils sont près du ciel 1 . Nemrod lance
une lièche, qui disparait un moment et retombe rouge de sang.
Alors Nemrod s'écrie : « J'ai tué le Dieu du ciel ». Dans une
1 Ce n'est pas seulement duns la littérature musulmane qu'un personnage bi-
blique prend la place d'Alexandre dans son ascension au ciel : chez Lee Un
M mon es-t évincé par Salomon, qui est aussi un roi orgueilleux. Voir Rambaud,
épique % p. 3
REVUE DKS ETUDES JU1VKS
ver-ion d'Azizi rapportée par 11m Ayas 1 , la caisse tombe dans la
mer et est rejetée à terre par les vagues. C'est alors que Nemrod
provoque Dieu à un combat sur le continent.
M. ,J. Darmesteter, qui a consacré à cette histoire un article
dans le Journal asiatique 11 , a été très frappé de retrouver l'é-
pisode de la floche de Nemrod dans une chronique chinoise an-
térieure à l'ère vulgaire. L'empereur Wou-y, y est-il dit, croyant
avoir à se plaindre des dieux, jura de se venger d'eux. « 11 pre-
nait son arc et décochait continuellement des flèches contre le
ciel, et, pour faire croire que sa vengeance était entière, il faisait
suspendre en l'air des vessies pleines de sang, qu'il avait soin de
dérober à la vue du peuple, afin qu'on ne s'aperçût point d'où ce
sang découlait. Il publiait ensuite que c'étaient là les marques
de sa vengeance. »
Pour M. Darmesteter, cette anecdote chinoise est l'origine de
la légende musulmane. Il ne reste plus donc qu'à trouver les
intermédiaires entre le chroniqueur chinois et Tabari. Rien de
plus facile. Nemrod est identifié par les Musulmans avec Kai-
Kaous, lequel, d'après la légende, tenta aussi d'atteindre le ciel.
Firdousi raconte même "que, d'après une tradition, il aurait volé
vers le ciel pour le combattre « avec l'arc et les flèches ». Or, la
légende de Kai-Kaous est antérieure de beaucoup à l'Islam, puis-
qu'il y est fait allusion dans l'Avesta. « L'histoire de la propa-
gation est des plus simples. Un Persan de l'époque sassanide
entend raconter l'histoire d'un roi impie qui fait saigner le ciel
en lançant des flèches contre lui : l'histoire a du succès et va se
rattacher tout naturellement flans l'imagination populaire à l'his-
toire du roi qui a voulu monter au ciel, Kai-Kaous. Mais Kai-
Kaous est Nemrod, puisque Nemrod, lui aussi, a voulu s'élever au
ciel, voilà l'histoire qui entre dans le cercle musulman. »
L'histoire de cette légende est plus simple encore, à notre avis.
Il n'est pas besoin de supposer un intermédiaire persan, qui
n'existe pas ; pas besoin de vouloir que l'épisode de l'ascension de
Kai-Kaous ait nécessairement comporté celui du tir des flèches.
Gomme la majorité, sinon la totalité, des légendes arabes qui se
rapportent aux héros bibliques, celle de Nemrod est tout entière
le décalque d'une version juive. Il suffit, en effet, de placer en
face l'un de l'autre le texte de l'histoire de Titus et celui de Tabari
pour voir que la légende de Nemrod est simplement la transposi-
tion de celle de Titus. Le scénario est le même d'un bout à l'autre
1 Voir Mélusine, t. III, col. 199 et suiv.
* J. Darmesteter, Journal asiatique, 1885, t. V, p. 222.
LA .MORT DE TITUS 69
et les traits caractéristiques ont été conservés. Nemrod s'écrie :
« J'ai tué le Dieu d'Abraham », ou « le Dieu du ciel », comme Titus
avait dit : « J'ai tué le Dieu des Juifs. »
On pourrait objecter, il est vrai, que l'auteur musulman a subs-
titué à la scène du temple l'histoire de Nemrod tirant contre le
ciel, parce qu'elle lui était connue d'ailleurs. Mais, pour cela, il
faudrait que l'existence en fût sûrement constatée antérieurement
à l'Islam, ce qui n'est pas; il faudrait, en outre, que la tradition
juive ne fournit aucun trait ayant pu servir à la transformation
de l'épisode du temple. Or, précisément c'est elle qui fait de Nem-
rod le constructeur de la tour, qui lui fait commander de bâtir
cette tour « pour monter au ciel, parce que Dieu n'a de force que
dans Veau, d'y établir une idole portant un glaive pour faire la
guerre devant elle » (Bereschit Rabba, 38; Targoum du pseudo-
Jonathan, Genèse, xi, 4; Pirké de R. Eliézer, 24). Du moment où
Nemrod prenait la place de Titus, il était naturel que le temple
disparût, et, comme Nemrod était transporté près du ciel, que le
voile du sanctuaire, derrière lequel Dieu habite, devînt le ciel,
qui est aussi le voile derrière lequel réside la divinité. Que,
d'autre part, l'épée fût changée en flèche, c'était nécessaire, car
l'épée ne peut atteindre que ce qui est à portée, tandis que la
flèche vole jusqu'à perte de vue.
Quant au fond de l'histoire de ces gouttes de sang, on peut
dire qu'il repose sur une idée quasi universelle : c'est la même
croyance qui a produit au moyen âge ces malheureuses légendes
des hosties sanglantes.
Israël Lévi.
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN T1BBON
MARSEILLE, 1255
Nous avons publié l'année dernière, d'après un manuscrit ac-
tuellement à la bibliothèque Bodléienne à Oxford,' une petite étude
intitulée : Un procès dans la famille des Ibn Tibbon (Marseille,
12SS-56), 2 e édition, Paris, 1886, in-8° de 19 p.
Une analyse partielle du manuscrit, avec la reproduction de
fragments des pièces de ce procès, avait été publiée antérieure-
ment par M. Ad. Neubauer dans cette Revue, t. XII, p. 82 et suiv.
Enfin, M. H. Graetz a bien voulu consacrer à notre relation du
procès un article intéressant publié dans sa Monatsschrift, n° de
février 1887, p. 49 et suiv.
Nous n'étions pas en mesure, l'année dernière, de publier les
actes du procès. Notre travail avait été fait uniquement d'après des
notes prises autrefois par nous sur le manuscrit vendu depuis à la
bibliothèque Bodléienne et que le propriétaire avait bien voulu
mettre à notre disposition pour un ou deux jours, et nous n'étions,
pas autorisé à publier ces notes avant que le ms. fût dans une bi-
bliothèque publique. Depuis. cette époque, nous avons pu acquérir,
pour la bibliothèque de V Alliance Israélite universelle, un ma-
nuscrit qui paraît contenir absolument les mêmes consultations
que celui d'Oxford ' et qui contient également les pièces de notre
procès. Ce ms. est matériellement moins beau que celui d'Oxford,
il est sur papier et d'une écriture hispano-française plus cursive
que celle du ms. d'Oxford, mais le texte, sans être parfait, en est
bon et par endroits au moins meilleur que celui du ms. d'Ox-
ford 2 . Les fragments publiés par M. Neubauer s'y retrouvent tex-
1 Nous rappelons que ce ms. porte pour titre : Û"HfiN Û^STl N"atÛlM53 n"TIB
b"2ST.
2 Voici, d'après notre ms., quelques corrections au texte publié par M. Neubauer
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN TIBBON 71
tuellement, même avec les fautes ou les petites lacunes d'un ou
de deux mots (représentées par de petits blancs dans notre ms.).
L'intérêt que le public a montré pour cet épisode de l'histoire
de la célèbre famille des Ibn Tibbon nous encourage à publier ici,
d'après notre ms., les pièces complètes du procès. Nous les repro-
duisons dans une traduction française aussi fidèle que possible,
ce procédé a, entre autres avantages, celui de nous permettre
d'expliquer facilement, par de petites incidentes (nous les mettons
toujours entre parenthèses) les parties obscures ou ambiguës du
texte.
Résumons d'abord les faits aussi brièvement que possible.
Moïse Tibbon, le traducteur bien connu, avait un fils nommé
Samuel, qui n'a laissé aucun travail scientifique, et qui joue un
triste rôle dans notre procès. Moïse demeurait avec son fils à
Marseille ; il avait, à Naples, une sœur nommée Bella, mariée à
un homme instruit, le hakam R. Josef Cohen, qui était mort vers
1235 l , laissant trois filles (n p 36) et un fils. En 1245 ou 1246, à ce
qu'il semble (n os 4 et 9 a), Moïse se rendit à Naples, et il y fut
question, entre lui et sa sœur Bella, de mariage entre son fils
Samuel et une des filles de Bella, sûrement la dernière, appelée
Bienvenue -. Au dire de Samuel, celle-ci avait, à cette époque,
six ans (n os 4 et 9 a) ; elle prétendait, au contraire, qu'elle n'avait
eu alors que trois ans (n° 21). Plus tard, vers 1252, trois ans et
plus avant l'ouverture du procès (n° 12), Bella vint s'établir à
Marseille avec sa fille Bienvenue, et en tisri 5015 (sept.-oct.
1254), Bienvenue épousa, à Marseille, Isaac bar Isaac bar Sim-
son, probablement d'Aix (n° 32 a). Le mariage fut fait par procu-
ration, Isaac n'y assistait pas, et à l'époque où s'ouvre notre
procès, il semble qu Isaac et Bienvenue ne vivaient pas encore
ensemble (n° 6) ; môme après ce mariage, Bienvenue est encore
appelée jeune fille (in*a) et non femme (n os 5 et 34).
Alors surgit inopinément une difficulté singulière. Samuel, qui
•»c, XII : I'. 82, dernière ligne, ûtt)b non ù'^1 ; P. 83, 1. 1, Vtf«| non ^21 ;
. mSTtt non raSTO ; P. s '', L ■>, iboiDH non bOlBÎT; L 9, N^Vn non
• 21, by ZN "O non b"' "O ; l. 'l'I. ÏTOblD n m Iffcb©; les deux noms
reste, portés alternativement par la même personne ; avant-dernière ligne,
rr:?z -•;;:" ; P 85, I. 10, tîtip non ^nn.
pins Loin notre liste nominative Les numéros qui vont suivre se rapportent
aux i : traduction du texte que nous donnons plus loin.
- Nou Biongude, que nous avons pris pour Bionjudc, et
considéré comme égale a Bonnajuive (le nom de Bmji.il est fréquent). Le ms. écrit
ordinairement N*n>:i"»3, mais il a deux fois fcn*l2:"l2" , 3. Cela l'ait supposer qu'il faut
lire Benvengv.de et Bevengude. c'est-à-dire Bienvenue.
72 REVUE DES ÉTUDES JUIVKS
s'était marié de son côté, avant l'arrivée de Bella à Marseille,
prétendit tout à coup que Bienvenue était sa femme légitime et
que son mariage avec Isaac devait être annulé. Voici comment il
expliquait les choses.
Lorsque son père avait été à Naples, il l'avait réellement fiancé
à Bienvenue, et après le retour de son père à Marseille, son père
et lui avaient envoyé à Bienvenue Ips cadeaux (sablonot) qui sont
le signe d'un mariage véritable (n" s ( .), 10, 11). Des sablonot à titre
de mariage avaient aussi été envoyés par lui plus tard à Bien-
venue, vers 1249, six ans avant l'époque du procès (n° 15 a). Il
prétendait que ce mariage était un mariage valable et légal. Ce-
pendant, pour prévenir toute contestation, après que Bella fut
venue à Marseille, il épousa une seconde fois Bienvenue, à ce
qu'il prétendait, devant deux témoins et en remplissant les for-
malités prescrites par la tora. C'est ce second mariage qu'il ap-
pelle toujours, dans les actes du procès, le mariage suivant la
tora. On avait dressé un acte attestant ce mariage, et signé par les
témoins qui y avaient assisté, mais il l'avait perdu (n° 15&). En-
lin, par surcroît de précautions, il avait épousé Bienvenue une
troisième fois, en tammuz 5014 (1254), et il produisait des témoins
qui prétendaient avoir assisté à ce mariage. Il avouait, du reste,
qu'il n'avait pas approché Bienvenue ntB2fc ÏW9 «bi (n° 13 c).
A ces allégations, Bienvenue répondait qu'elles étaient de pure
invention et qu'il n'y avait, dans tout cela, pas un mot de vrai.
Les pourparlers entre Bella et le père de Samuel, à Naples,
étaient de simples projets, auxquels il ne fut pas donné suite,
puisque Samuel s'était marié de son côté, ce qui n'aurait pas eu
lieu s'il avait été marié à Bienvenue (n°21) 1 . Il n'y avait au-
cune preuve ni du premier ni du second mariage dont parlait
Samuel, il jouait par trop de malheur, ses témoins étaient morts,
ou en pays d'outremer, ou ne voulaient pas venir, ou il ne se
rappelait pas leurs noms ; l'acte qu'il prétendait avoir eu était
perdu ou lui avait été volé. Le troisième mariage n'était pas plus
véritable, les témoins étaient de faux témoins, leur témoignage
avait été acheté, ils s'étaient formellement rétractés, et, de plus,
l'un d'eux était un mauvais sujet dont le témoignage n'avait au-
cune valeur légale. De plus, ajoutait Bienvenue, il était bien
étonnant que personne n'eût jamais entendu parler de ces ma-
riages de Samuel avec elle, les mariages ne restant pas secrets.
Enfin, Samuel et son père Moïse avaient assisté à son mariage
1 On ne voit pas comment Samuel concilie ses prétentions et sa conduite avec le
hérem de R. Gersom, qui défend la polygamie.
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN TIBBON 73
avec Isaac fait à la synagogue de Marseille et au repas qui le sui-
vit, Moïse avait même écrit le contrat (ûW3n) et fait lui-même les
pourparlers pour ce mariage, preuve évidente que Samuel n'a-
vait jamais épousé Bienvenue.
Mais pourquoi alors ce procès et que voulait Samuel? Bienve-
nue avait eu un frère qui devait probablement hériter de toute la
fortune de leurs parents, et cette fortune était considérable. Ce
frère était mort récemment, peu de temps, sans doute, après le
mariage de Bienvenue avec Isaac, et Bienvenue devenait, par
suite, une riche héritière. Samuel voulait s'approprier la fortune
de Bienvenue ou au moins en tirer parti ; voilà pourquoi il avait
inventé ces trois mariages successifs avec la même personne et
intenté ce procès.
Il était soutenu dans ses démarches par une sorte de parti ou
d'association, qui semble avoir pris l'affaire en commandite, pour
on partager les bénéfices avec Samuel, ou qui peut avoir agi sim-
plement par haine contre Bella et contre le beau-père de Bien-
venue, Issac bar Simson. Bella avait aussi son parti, que Samuel
accuse de terroriser les témoins qui pouvaient parler en sa fa-
veur. L'affaire avait éveillé beaucoup de convoitises, un grand
nombre de personnes s'en occupaient et s'y mêlaient, par intérêt,
par haine ou par amitié. On voit clairement, dans les actes du
procès, les personnages qui prennent position pour l'un ou l'autre
parti. Abba Mari b. Josef et Isaac b. Salomon, témoins du ma-
riage de Bienvenue avec Isaac, interviennent pour réhabiliter
un des témoins de Bella, qu'on voulait invalider; Isaac b. Salo-
mon, en outre, essaie d'invalider un des témoins de Samuel ; Mar-
dochée b. Menahem assiste à la fois à l'envoi des sablonot à Bien-
venue et au second mariage de Samuel; Samuel b. Abraham, qui
fait, par procuration, le mariage d'Isaac avec Bienvenue, invalide
aussi un témoin de Samuel. Le sire Gigonet (n 24), devant lequel
ce témoin se rétracte, n'est assurément pas indifférent à l'issue
du procès : il aura été gagné à la cause de Bienvenue. Le rôle
principal, dans la direction des intérêts de Samuel, appartient à
trois personnes : David b. Jacob, Juda b. Abraham et Simson
b. Abraham ibn Slarn, qui sont les ennemis déclarés de Bella et
d'Isaac, et si on peut trouver une excuse à la conduite de Samuel,
c'est celle d'avoir suivi docilement les conseils et les inspirations
de ces trois personnages. Ils n'avaient même pas hésité à dresser,
en qualité déjuges, un acte de réception de témoignage contre
Bienvenue et en l'absence de celle-ci, tout en sachant qu'en leur
qualité d'ennemis de Bienvenue, ils ne pouvaient, en cette affaire,
remplir les fonctions de juges. Après eux, il faut remarquer les
7, REVUE DES ETUDES JUIVES
témoins Mardochée 1). Jekutiel (témoin de Samuel) et Mardoché*
1). Méir 'témoin de Bienvenue), dont les dépositions ont une si
grande importance dans le procès et dont les agissements ne sont
pas de la plus grande délicatesse.
C'est au plus tard vers le milieu de l'année 5015 (printemps
1255) que Samuel a dû commencer à réunir ou à créer les preuves
de ses allégations. Bientôt après, le triumvirat dont nous avons
parlé plus haut se constitua en tribunal pour recevoir le témoi-
gnage de Mardochée b. Jekutiel et d'une autre personne, attes-
tant tous deux qu'ils avaient assisté comme témoins au troisième
mariage de Samuel (n° 16). Déjà le vendredi 24 juin 1255 (len-
demain du 17 tammuz 5015), Mardochée b. Jekutiel se rétracta
(n° 24) devant le sire Gigonet. Les menées allèrent leur train, et
enfin un tribunal de trois personnes fut nommé pour élucider et
peut-être décider la question. C'est ce tribunal qui est-appelé, dans
les pièces, le tribunal élu {tribunal des élus, tr'VDa).
Les pièces de notre manuscrit, à partir du n° 9 jusqu'à la fin,
sont les pièces dressées devant ce tribunal. Contrairement à ce
que nous avons dit dans notre précédente étude, il est manifeste
que ce tribunal a siégé, non pas à Montpellier, comme nous l'a-
vions supposé, mais à Marseille *, et que, par suite, Hillel de Vé-
rone, qui est un des trois juges élus, a été à Marseille en 1255.
Nous n'avons ni la décision finale de ce tribunal ni tous les actes
qu'il fit dresser. Dans la séance du jeudi 23 tébet (23 décembre
1255), il renvoie à « mardi prochain », qui serait le 28 tébet, mais
le procès-verbal de cette dernière séance n'est plus là et il n'est
sans doute pas le seul qui manque. L'omission de ces pièces s'ex-
plique, à notre avis, de la façon suivante. Vers la fin de tébet,
l'état de la question était assez avancé pour qu'il fût possible
au tribunal de Marseille de consulter, sur les points de droit, les
autorités rabbiniques de l'époque. Parmi les rabbins consultés —
et il y en eut un certain nombre (n° 7) — se trouve R. Samuel b.
Josef b. Salomon, c'est sa réponse qui est placée en tête de nos
pièces ; les pièces que nous avons et qui suivent sont probable-
ment une copie de celles qu'on lui envoya, vers la fin de tébet,
pour qu'il pût faire sa consultation. 11 ne demeurait pas à Mar-
seille.
L'examen plus approfondi de nos pièces nous a aussi montré
1 On en trouvera la preuve dans les n os 1, 2, 11 a et 15 a (Isaac vient ici, évidem-
ment à Marseille), 12 (B. vient ici à Marseille) ; 13 5 (Samuel a épousé B. ici, c'est-
à-dire à Marseille); 15 3 (le mariage que j'ai l'ait ici à Marseille). Voir aussi 33c?,
et 33 b, note.
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN TIBBON T\
que le beau-père de Bienvenue, Isaac b. Simson, demeurait à Aix
(voir Isaac b. Simson dans notre liste nominative des personnes
qui suit).
Quoique nous ne connaissions pas l'issue du procès, il nous pa-
rait extrêmement probable qu'elle ne fut pas favorable à Samuel,
la consultation de R. Samuel b. Josef donne raison, sur tous les
points, à Bienvenue, et traite Samuel de misérable.
Il est toujours assez difficile de dire avec précision quelles
étaient, au juste, les conclusions de Samuel. Dans notre précé-
dente étude, nous avons supposé qu'il voulait faire condamner
Bienvenue à lui demander une lettre de divorce pour qu'elle pût
rester avec Isaac, et il n'aurait accordé cette lettre de divorce que
contre espèces sonnantes. Sans le hérem de R. Gersom (nous ne
savons pas au juste quel compte on en tenait à cette époque à
Marseille 1 , il aurait même pu soutenir que le mariage de Bien-
venue avec Isaac étant nul, d'après ses allégations, Bienvenue
était sa femme à lui Samuel. C'était le meilleur moyen de s'em-
parer de la fortune de Bienvenue, qu'on l'accusait de convoiter.
Nous ne voulons pas entrer ici dans une discussion talmudique
sur ce sujet, ni prétendre que ces conclusions de Samuel eussent
été parfaitement conformes au droit canonique juif, mais la ma-
tière est sujette à controverse, et il est certain que les deux thèses
dont nous venons de parler pouvaient parfaitement se plaider et
se soutenir. Les personnes qui voudront s'en convaincre peuvent
consulter : pour la première thèse (que Bienvenue doit prendre
gêt de Samuel ), Gittin 89 &, ^te KlOian \WStr\ ©"ima ; Tur ében
r, n° 17, fin, ft©T»a in ï*i©an de dn i3i»b nrfmfc ; pour la se-
conde thèse (que Bienvenue peut et doit retourner auprès de Sa-
muel), Jebamot 81b, 88 b, 91a, abc neroa ••• !tb*a ^btttë ttTOft
inynb ïtb mn \nïït . . . wn rtonsNi ... ib *mnb rntxra [Va] muna
rt03« c:n": : fbid. 92a, îb mmb mm» ttb*a «a a"mi ï-rcnpnï;
ibid. 33 b (cas qui a de l'analogie avec le nôtre), tnc iiZHpiB û^o
'in is^bnm ...triBa; Tur ében ézer, n° 17, l'opinion de R. Jeru-
ham dans le comment, de Josef Caro (vers le commencement) ;
ibid , fin, i-D'nx wn iib*a «ai *iab îTOTpna «b» "wb hkibs t*b un
■pttfirib "nTnb nnmm ^îDtt» ba. On peut voir, en outre, les consul-
tations de R. Salomon b. Adret, I r0 partie, n°" 10, 568, 1164, 1189
et 1253. La consultation annexée à nos pièces, et qui insiste sur
l'inutilité de donner gel à Bienvenue pour qu'elle puisse rester
avec Isaac, parait montrer que Samuel voulait surtout se faire
acheter un gêt. Ce fut aussi probablement l'objet des transac-
tions qu'on essaya avec lui au début du procès (n 01 17d, 18, 24 a).
La thèse soutenue par Bienvenue était bien simple : puisque
76 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
toutes les allégations de Samuel étaient de pure fantaisie, on
n'avait qu'à ne pas en tenir compte. La consultation qui se trouve
dans nos pièces répond aux objections qui nous ont été faites, au
sujet de cette thèse, par M. Graetz.
Le n° 9 b de nos pièces montre aussi suffisamment que nous
n'avons pas eu tort de regretter que Moïse, le père de. Samuel,
n'ait pas été appelé en témoignage, et que, malgré sa parenté avec
les parties, on pouvait le consulter, sauf à voir ensuite quelle va-
leur légale on donnerait à son témoignage. Puisque le tribunal
prévoit que Samuel ne pourra peut-être pas amener son père, on
peut en conclure que nous avons bien fait de supposer, dans notre
précédent travail, que Moïse Tibbon était à cette époque à Mont-
pellier. Il avait peut-être quitté Marseille pour échapper au scan-
dale de ce procès.
Dans tous les cas, on nous rendra cette justice que notre opi-
nion sur Samuel est exactement celle du rabbin dont nous avons
la consultation, et paraît être aussi celle des juges, qui traitent
Samuel avec beaucoup de mépris. Si M. Graetz a cru que c'était
par galanterie française que nous prenions partie contre Samuel
en faveur de Bienvenue, la publication des documents montre que
nous ne méritions pas ce compliment.
Il sera utile que nous donnions ici la liste nominative des per-
sonnes nommées dans les pièces, elle en facilitera grandement
l'étude (les chiffres indiquent les numéros de notre traduction).
Abba Mari b. Jacob. Voit venir à Naples, lui et Méir Flaverdet, les
cadeaux de Moïse Tibbon, 15 #; voir Méir Flaverdet.
Abba Mari b. Josef. Témoin du mariage par procuration d'Isaac,
32 bc ; intervient pour la réhabilitation de Mardochée b. Méir,
28 l. Voir Isaac b. Salomon.
Abba b. Pesado. Invoqué comme témoin sur l'âge de B. ', 35.
Abraham, fils du précédent. Est à Naples en 1239; témoigne sur l'âge
deB., 36.
Abraham b. Gerson. Un des trois qui légalisent l'acte de réception
de témoignage, 16 e; les deux autres sont Josef b. Abr. et
Isaac b. Juda.
Abraham b. Isaac. Veut invalider Mardochée b. Jekutiel, témoin de
Samuel, 24 a à.
Abraham b. Laveyre TP'nb b. Jonatan, avocat deB., 17#, 24 #. La
lecture Laveyre est purement hypothétique.
R. Anatoli, parent de Samuel. Demeure à Naples ; a vu apporter les
cadeaux, 15rt, 33 a, 35.
1 B. signifiera Bienvenue.
LE PROCES DE SAMUEL IBN TIHBON 77
Bella, mère de Bienvenue, tante de Samuel, sœur de Moïse Tibbon,
épouse de Jacob Cohen, belle-mère d'Isaac Cohen.
Bienvenue, fille de Bella, le principal personnage du procès, avec
Samuel ; son frère, 21.
Dame Bottine, 28 £.
David b. Abraham. Samuel veut lui faire porter faux témoignage, 22
(voir Isaac b. Josef); a été à Naples en 501 1, 34.
David b. Isaac. Témoin de la commission donnée à Marseille pour les
cadeaux à porter à Bienvenue, Il b, 15a. Il y a des hommes
qui étudient chez lui.
David b. Jacob, fils du nadib Salomon. Un des trois qui font la ré-
ception du témoignage du troisième mariage de Samuel à Mar-
seille (avec Juda b. Abr. et Simson b. Abr. ibn Slam), 15 a*,
\6de, 23 b ; ces trois personnes sont les ennemis déclarés de
Bienvenue et les amis et conseillers de Samuel, Me\ veut
corrompre un témoin, 24 a.
David b. Juda. Invalide Mardochée b. Méir, témoin de Bienvenue,
27 b. Voir Salomon b. Netanel.
David b. Juda. Invalide Mardochée b. Jekutiel, témoin de Samuel,
37. Voir Samuel b. Abraham. Il est possible que ce personnage
soit le même que le précédent et que Je suivant.
David b. Juda b. Isaac, de Marseille. Prisonnier à Meyruel, 27 et 28.
David Legros, 27 b.
Don Esment de Villa. Fait prisonnier David b. Juda b. Isaac, 27 et 28.
Un français (juif du Nord) à Marseille, 15a.
Le sire Gigonet. Prend des informations officieuses sur le procès,
24 a.
Hillel fils du hacid R. Samuel de Vérone. Un des trois juges du
procès (avec Jacob b. Isaac et Moïse b. Menahem le pa-
rusch), 9 a.
Isaac Cohen. Gendre de Bella; demeure à Naples, 11 a, 15 a.
Isaac b. Isaac b. Simson. Mari de Bienvenue; demeure probable-
ment à Aix; 4, 17 a*, 20, 21, 32.
Isaac b. Jekutiel. Possède une maison dans cette partie de la ville
de Marseille qui appartient à l'évèque, 27 b.
Isaac b. Josef. Prétend que Samuel lui a fait faire faux témoignage,
39 (voir David b. Abrah.).
Isaac b. Juda. Voir Abraham b. Gerson.
Isaac b. Salomon (Salmie). Invalide Mardochée b. Jekutiel, témoin
de Samuel, 25 a b, 29 c ; est (de passage ?) à Aix, 25 a b ; est té-
moin, avec Abba Mari b. Josef, du mariage par procuration
d'Isaac avec Bienvenue, 32 bc\ intervient, avec le même Abba
Mari, pour réhabiliter Mardochée b. Méir, témoin de Bien-
venue, 28 b.
Isaac b. Simson. Père d'Isaac, beau-père de Bienvenue; demeure
sans doute à Aix. i'\ a b, 28 b.
Jacob Cohen. Père de Bienvenue, 15^, 25 a, 28 a, 32 a, 33 a, 34, 39.
78 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Jacob b. [saac. Un des trois juges du procès. Voir Ilillel; voir le nom
suivant.
Jacob tils du nudib R. Isaac. On lui donne un acte à conserver, 30.
KsL peut- être le môme que le précédent.
Jacob b. Josef et Jacob b. Samuel. Voient apporter à Naples les dons
de Samuel, 11 b, 15 a.
Jacob b. Samuel. Voir le nom précédent.
Jonatfcau fils du hakam Avigdor. Bclla loue un logement chez lui à
Marseille, 16 c.
Josef b. Abraham. Voir Abraham b. Gerson.
Josef b. Samuel. Est avec Mardochée b. Jekutiel témoin du troisième
mariage de Samuel, 13 £, 16 b d, Vôcd, ttab.
Juda b. Abraham. Voir David b. Jacoh.
Lavéyre. Voir Abraham Laveyre.
Mardochée b. Jekutiel. Voir Josef b. Samuel ; son invalidation comme
témoin forme une des parties importantes du procès ; il se
rétracte devant Gigonet et à Aix ; 1 3 b, 1 4, 1 5 d, 1 6 c, 22 a, 23 a b,
U a b, 25 a c, 26 a b.
Mardochée b. Menahem. Voir David b. Isaac, 11 b; témoin du second
mariage de Samuel, 13 b
Méir a^nn aba (Flaverdet?). Voir Abba Mari b. Jacob.
Méir b. Menahem. Est d'Aix ; signe, avec Netanel b. Samuel, un acte
de témoignage pour l'invalidation de Mardochée b. Méir, té-
moin de Bienvenue, 27 b, 28 a, 29 a.
Moïse fils de Menahem le parusch. Voir Hillel.
Moïse Tibbon, père de Samuel.
Netanel b. Samuel (et encore : fils du hakam R. Samuel). Est d'Aix.
Voir Méir b. Menahem.
Samuel b. Abraham. Fait, par procuration, le mariage d'Isaac avec
Bienvenue, 32. Est à Aix (y demeure?), 25 ab; invalide Mar-
dochée b. Jekutiel, témoin de Samuel, 24 b, 37.
Samuel b. Josef fils du rab R. Salomon (et encore : Salamie). Auteur
de la consultation qui est en tète de nos pièces ; ne demeure
pas à Marseille, 1.
Samuel b. Moïse Tibbon. Auteur de notre procès ; prétendu mari de
Bienvenue.
Salomon (Salamie) b. Isaac. Invalide, avec Semtob b. Isaac, Mardo-
chée b. Méir, témoin de Bienvenue, 31.
Salomon (Salamie) b. Netanel. Invalide Mardochée b. Méir, témoin
de Bienvenue, 27 bc.
Simson b. Abraham, médecin, 30, 39.
Simson b. Abraham ibn Slam. Voir David b. Jacob. 11 n'est pas du
tout impossible qu'il soit le même que le précédent.
Semaria b. Elie. Voit venir à Naples les cadeaux de Samuel pour
Bienvenue, 15 #. Voir Anatoli.
Semtob b. Isaac. Voir Salomon b. Isaac.
Le vicomte de Marseille "pubiû, 27 a.
LE PROCES DE SAMUEL IBN T1BBON 79
Nous donnons aussi, avant la traduction des documents, la liste
les mots hébreux techniques qui s'y rencontrent le plus souvent,
en les accompagnant des mots français ou en caractères français
dont nous nous sommes constamment servi pour les traduire ou
les transcrire :
»bn»N vraisemblance, probabilité. — !HD*ni* épouse ; •porrw épou-
sailles, mariage. — 1"H ma bêt-din, tribunal (c'est toujours un tri-
bunal juif). — îlVftt majeure; mVia majorité. — np^tini règle
biblique, tirée de la Bible; "paTT règle rabbinique, d'institution
rabbinique. — ÎT"Ppffi ÏW^Vl examiner et scruter (les témoins). —
MDbn règle. — zrn haluim (rabbin). — ùnn hérem (excommunication).
— *"■:: avocat ; mSJE allégations, plaidoyer. — T^D valable (témoin
valable). — 3"H2 nadib (homme notable). — rtfarû défenderesse. —
mîibao sablonol (cadeau de mariage ayant une signification légale).
— bïOB [témoin) impropre à témoigner, incapable de témoigner, in-
valide, récusé; 503 invalider, récuser. — ©*7p épouser, se marier;
•p'w"i-p kldduschin, mariage. — ?13t3p mineure ; maap minorité. —
•p:? Unyan acquisition, formalité légale pour conclure un contrat).
D3p huais ^amende). — an rab (rabbin). — ©ibem royaux (monnaie).
mian ÎW3Ï0 serment grave. — "p® fiancer; 'pD'HIB fiançailles;
c'est une traduction par à-peu-près. — tjïï acte. — ÏTTîn tora
(Bible).
Voici maintenant la traduction de nos pièces. Tous les numé-
rotages, titres, sous-titres, résumés en tête des pièces, indication
des séances en tête des pièces, ont été ajoutés par nous pour la
facilité des recherches. Les folios de notre manuscrit sont in-
diqués en chiffres entre crochets. Pour les phrases et mots hé-
braïques intercalés dans notre traduction, il faut noter que nous
ayons mis entre parenthèses les mots hébreux traduits en français
et destinés uniquement à illustrer la traduction française ; les
mots ou passages hébreux qui ne sont pas entre parenthèses ne
sont pas traduits en français.
Isidore Loeb.
CONSULTATION DE R. SAMUEL BAR JOSEF.
1. — [19 b\. Voici l'écrit (3TO) du grand hakam R. Samuel bar Josef
fils du rab R. Salomon V"atT.
80 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Nous soussigné, sommé f^ppTS) de nous prononcer au sujet de la
femme B. ' dont L'affaire a été débattue (l^por ini: - ' *ft»K) ;
I. — CAR R. Samuel est venu et a dit qu'il l'avait épousée quand
elle était encore mineure, avec l'assentiment de B., de la mère et des
parents de B. (rTOYIp), et ces Jiiddtischin avaient grandi avec elle et
elle n'avait pas protesté (TON" 1 » Ètbl Ninn lVw)« ITEM il dit qu'il
l'avait épousée une seconde fois devant témoins, qu'un acte de ce ma-
riage avait été dressé et signé, mais qu'il avait perdu cet acte Oai»),
et il ne produit point de témoins ni pour le premier mariage ni pour
le second, mais il allègue que beaucoup de personnes ont vu cet
acte qu'il avait eu en mains et qu'il avait perdu. ITEM il allègue qu'il
avait épousé B. une troisième fois devant témoins, lui disant, cette
troisième fois : « Tu es déjà mon épouse pnoviN) depuis longtemps,
sois encore mon épouse par ceci (lui remettant un objet de valeur, né-
cessaire pour que le mariage soit valable), et, pour attester ce dernier
mariage.il produit un acte de réception [20 a] de témoignage (ntatZ)
rm* nbnp) devant un tribunal, comme il est écrit dans les (procès-
verbaux des) allégations inwaa l^nDI» 1E3) qui nous ont été sou-
mis et qui sont signés du tribunal qui fut élu par les parties (mai»
Ûïlb) à Marseille.
2. — ET NOUS soussigné, nous avons examiné toutes les alléga-
tions et tous les témoins produits sur ce mariage et les témoins
venus pour invalider un des témoins du mariage, nous avons re-
connu et pesé toutes les allégations de R. S. et vu que toutes ces allé-
gations sont de pure fantaisie et qu'un esprit de péché s'est emparé
de lui, qu'il a jeté les yeux sur les biens de B. et qu'il a voulu s'em-
parer de sa fortune 2 , et sur ce cas et des cas pareils nos rabbins ont
dit : « D'où savons-nous que si l'on sait qu'il y a fraude dans un
procès, on ne le décide pas (sans plus ample examen) en en laissant
la responsabilité aux témoins 3 ? C'est qu'il est écrit : Tu t'éloigneras
d'une chose mensongère. » Nos rabbins ont encore dit que dans un
procès d'argent où il y a fraude, il faut examiner et scruter (les
témoins), comme le gaon* l'a dit dans ses halakhot. Nos rabbins ont
dit dans le traité de Jebamot : « Dans les questions conjugales, on ne
doit pas examiner et scruter les témoins (pour s'assurer qu'ils ne
mentent pas, mais on doit se borner à juger d'après leur témoi-
gnage, sans plus ample examen): R. Akiba dit : On doit les examiner
et scruter»; rrnrû a^an )W nr '-oi w^n 'ma ■ubsnfcp onïi 'niïan
ûnrj Nrrwa fcrw mai»» wna bpi»ttb. D'où il résulte qu'aussi
1 B. signifiera toujours Bienvenue; S. signifiera Samuel; S. b. M., Samuel fils
de Moïse.
8 Voici le texte de ce passage : '-) bl» nWOÎl b3 h? IMianfn Ij^ÏI
tw )rvo na wa disna mwi tnbnn bar? ■pmaa'tai» iptxin b&n»i»
.îT^ai r« osin nmb rroaaa
3 Texte : a^ nai^a ^bn *ibip arm.
4 C'est Isaac Aliassi.
LE PROCES DE SAMUEL 1BN TIBBON 81
bien que dans des procès d'argent il faut examiner et scruter les
témoins, quand il y a fraude, il faut, dans des questions conjugales
analogues, examiner et scruter les témoins, comme dans le cas ac-
tuel, où il y a fraude. Il est vrai que, suivant la règle, une femme
ne peut se marier s'il y a simple rumeur (qu'elle est déjà mariée),
mais quand il est prouvé qu'il y a sûrement fraude, il faut examiner
et scruter, et il n'y a pas de différence entre la défense (de se ma-
rier) et les questions d'intérêt '. Du reste, même dans le cas de ru-
meur publique (Étbp), si on peut attribuer cette rumeur à des enne-
mis (de la personne qu'elle concerne), elle est sans valeur. Si on
prétend que, même quand il y a fraude, des témoins n'ont pas
moins de valeur qu'un simple bruit, et on sait qu'un bruit est pris
en considération, on répondra que, dans le cas dont s'agit, les té-
moins ne sont venus qu'après le mariage, et il est de règle qu'une
rumeur qui se produit après le mariage ('pN'ittîi) n'est plus prise en
considération, et les témoins qui ont attesté le mariage (de Samuel)
n'ont pas plus d'autorité qu'une rumeur.
3. — ETANT donc établi qu'il faut examiner et scruter, lorsqu'il
y a fraude, on peut dire que, dans le cas dont s'agit, le témoignage
reçu devant le tribunal au sujet du dernier mariage (de Samuel) est
sans valeur et ne peut pas servir à défendre à B. de se marier à un
autre, car les témoins ont dit qu'ils ne savaient ni le jour ni le mois
(où le prétendu mariage eut lieuï, et il est de règle, dans l'examen
des témoins, que si l'un d'eux dit : « Je ne sais pas », leur témoi-
gnage est nul. DE plus, ces témoins (qui prétendaient avoir assisté
à ce troisième mariage) sont revenus sur le témoignage fait par eux
devant le tribunal, et ont juré qu'ils n'avaient pas du tout vu ce
mariage; or, un témoignage qui n'a pas été scruté est nul, les té-
moins qui l'ont fait peuvent le retirer,emps,
sois-le encore par ceci ». Gela n'est point un mariage, car on ne peut
pas faire mariage sur mariage {ywnp b$ "poein pttTTp V N )> ce
dernier mariage ne compte donc pas. DE plus, Samuel a rattaché ce
dernier mariage au précédent, et puisque le précédent n'a aucune
réalité, celui-ci ne signifie rien, puisqu'il s'appuie sur le précédent ;
c'est un point sur lequel ces grands savants se sont étendus dans ce
qu'ils ont écrit, et leur opinion paraîtra probable à toute personne
disposée à reconnaître la vérité. JE n'ai pas tiré d'argument de ce
que B. dit que S. lui aurait donné lettre de divorce et qu'elle se
serait mariée ensuite (avec Isaac), car il semble que son conseil lui a
suggéré cela et lui a enseigné ce mensonge ('nptûi ïmïaaK «nasal
LE PROCÈS DE SAMUEL 1BN T1BB0N 87
msbfc), et aussi bien que le mariage allégué par le plaignant est
mensonge, aussi bien l'allégation de B. qu'il y aurait eu divorce est
mensonge, et j'ai trouvé dans Torat cohanim du Lévitique, section
N4ço, un cas semblable, d'où il résulte que, quand il y a apparence
(i^rr-n), on n'accueille pas une allégation de ce genre. On y dit :
R« Aléir dit : « Si tout de suite un homme dit qu'il a agi exprès
pHTfc), on le croit ; mais s'il ne le dit qu'après de longues discus-
sions, on ne l'écoute pas. De même, dit R. Méir, si on dit à un homme
qu'il est nazir et qu'il répond (tout de suite, non, mais) j'avais l'in-
tention de faire le vœu de nazir, on le croit; si, au contraire, il
tergiverse toute la journée, etc., et dit seulement à la fin qu'il avait
(uniquement) l'intention de faire le vœu, (mais qu'en réalité il ne l'a
pas fait), on ne le croit pas. A le bien examiner, l'allégation pro-
duite maintenant par B., qu'elle a reçu divorce, ressemble à cette
atVaire de nazir. J'ai trouvé dans le *HÛ3 "ifittû Oim '0 du rab Barce-
lone à la fin des règles du divorce {)^ï msbrt), une consultation
du gaon R. Isaac Al-Fassi, dont voici le texte 1 :
nb*a «a a"n*o fiNTDai ïtb*na na>iasra ton nba-w*:) ï-rr "paya
jTOrrp yz-z "as bap N*b !na*ta >mi ranima Kb n»ai nanan
wai Y- "^WM ab *:ni 'pab ira ï-pî-ï *iaba to-nan "pap >*bN
ï— nan l'aniona naa î-n^oi ton rtiîrn ï-in^r; rnnm snwaaio û^a*
n— :n naatt manw ttptrTiri iifflfi aiba fmaia "pa ^aai cas "i
aa ^ nna Nb rnnfiwî n»a Taba tman pap aba irra r-rn «b
n-;r: v^an as t-ibcana pi:\s vnDTprû ab t-njcnwi ba*i w
i-ib 'pKi ïrb*a knnn» rtniN ^firsitti na^a» w*£ ■rçrnD'na mftao
mnau nabnïaH ba> ■pfTOtttt "pin ro*ba a*bi niTa Rbi nains «b
mari vnanb s-tttbrœa ln-> *paa msro *» ba *p nsaiat rtna tawc
Et je sais que tous les hommes de valeur et maîtres en questions
de vertu et de péché (ar^n "nttl !rb^ ^ba>a) diront que nos paroles
sont fleur de farine pure et il (l'auteur de cet écrit) a bien décidé et a
bien mérité avec les autres hommes éminents de l'époque. Samuel
BAR JOSEF BAR SaLMIE (13 bUTOUJ TPTÏl "^TO 'W Û3> hD^TI "p flÔ^
ûtoîj ?rab« -.a hot).
8. — J'ai aussi trouvé quelque chose de rab Haï Gaon, dans le
livre du rab Barceloni, au sujet du mariage contracté [lia] par un
homme dans une salle de festin (mwrnDttti ri^M), où il s'était marié
avec une jeune fille, et les témoins du mariage étaient impropres au
témoignage par suite de parenté (avec un des mariés) et par simple
règle rabbinique, et la jeune fille contestait le témoignage (disait
qu'elle n'était pas mariée), et il (R. Haï) répondit que celui qui con-
tracte mariage avec témoin impropre par règle rabbinique, quand
même un des témoins est bon (*W}5), du moment que la mariée
contredit les témoins, le mariage est nul, comme je l'ai écrit plus
haut, mais si la femme convient qu'il y a eu mariage, ce mariage
1 Cette consultation paraît inédite.
88 REVUE DES ETUDES JUIVES
compte ft^ttmpa ■pWlfi), quand l'impropriété des témoins vient
seulement d'une règle rabbinique.
maa n*ataa «ipb aria» ïfîi a^ate ï"naa ht laa-naa ainb nb^i
Ipm naan fuBiipa ftvt'Mi k-na*û iani ia aman m^PM^
ttainaa baa moa NbwN rwp^ abo îa^apt tmm «aaii rcntt &nb
fcattb ipn r-n -nos i^nib bai "pOT-PK tna-iai tsns hM^m
ttjnpîa Np "pa-n kiwk «Hp^n ba la-n^na "pWTipa jtobth v&w)
î-itd ipnb tab ifin tan» R|mi .s-pa-»» ^wiip "pn-i irwjpMn
iai*ai laroan iod 15 ^bibi . a"* to aina» taa^aE pbnorwi
mboi ï— rn^— n^a* fmn fcarmn im !-imn ibya THii ^b-m
oam y-iD swtid -im ittîi ^sb pto ipnb ii&n ï-pïi , i-npa
.y-iwNn taïrb»
PROGËS-VERBAUX DU TRIBUNAL DE MARSEILLE
Premières allégations de Samuel.
9 à 14 : Récit sommaire de ses trois mariages successifs, les cadeaux envoyés à
Bienvenue, l'acte perdu, l'arrivée de Bella à Marseille, etc.
9. — a) ALLÈGUE R. Samuel fils de R. Moïse : Quand la fille de
R. Moïse Cohen était âgée d'environ 6 ans ou plus, elle fut fiancée
(rmaiia) à lui R. S. par sa mère (Bella) et ses tuteurs, il y a 10 ans
environ, par acte, et témoins, et Mnyan, et kenas, et serment grave
prêté par moi (Samuel) et par les tuteurs, avec toutes les sortes de
confirmation (plTH). Et son père, le hakam R. Moïse était là (à Naples)
et reçut les engagements (CPNDn) et les serments au nom de son fils
ledit R. S,, et R. Moïse prit des engagements semblables (!"rtl)3>
ûin»a tPNan). A la suite de ces fiançailles ("pailU)), ledit R. Moïse
envoya à B. beaucoup de présents (ma») au nom de sondit fils, à
titre de sablonot, conformément à l'usage. Bon et certifié : Jacob
FILS DE R. ISAAC )"T(129 V "U>, HlLLEL FILS DU HAGID R. SAMUEL DE
Vérone b"ii:T; Moïse fils de R. Menahem ïl"3> WPiôïi*.
b) NOUS tribunal de trois avons, d'un commun accord, ordonné
à R. S. de produire l'acte de ses fiançailles, qu'il dit avoir été faites
par son père pour lui. Nous avons ordonné aussi qu'il amène son
père devant nous pour nous dire si ledit R. Samuel était consentant
1 Sur ce nom de ©"PIS, voir Benjamin de Tudèle, édit. Asher, I (hébr.), p. 3,
qui nomme un R. Ascher laplDÏ-J, de Lunel, et explique ce que c'est qu'un 125T1D :
un homme détaché des choses de ce monde, qui étudie la Loi jour et nuit, jeûne et
ne mange pas de viande.
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN TIBBON 89
{WlTO) à ces fiançailles et à ces saMonot qu'il (R. Moïse) avait en-
voyées à B au nom de son fils, et s'il ne peut pas amener son père,
quïl produise des témoins sur le fait de ce consentement aux fian-
çailles faites par son père et aux saMonot envoyées, et qu'il indique
immédiatement les noms de ses témoins, s'il en a ; et s'il n'en a pas,
qu'il le déclare (immédiatement) devant nous. Tout bon et certifié :
Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
c) [Ikà] ITEM dit R. S., en toute certitude (aman), que ladite B.
son épouse (ViOYTKJ connaissait les fiançailles par lesquelles sa mère
et ses tuteurs la fiancèrent avec serment et kenas et kinyan ; elle
savait aussi et avait vu qu'on lui avait apporté, en présence de
témoins, des cadeaux d'étoffe fim) et autres choses à titre de sablo-
not, de la part de R. S., et de R. Moïse au nom de son fils R. S., et
qu'elle fut consentante. Tout bon et certifié. Cette allégation fait
partie de la première (précédente) et les deux n'en font qu'un. Tout
bon et certifié : Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
d) ET nous tribunal lui avons dit de produire les témoins devant
lesquels fut donnée la commission (mrpboj d'apporter ces saMonot
qu'il lui avait envoyées à son nom (Ï1J31B3 ; peut-être pour Toan, en
son nom, au nom de Samuel). Il répondit, avec serment, qu'il ne se
rappelait pas s'il avait eu des témoins de cette commission. Nous lui
avons demandé ensuite s'il avait des témoins devant lesquels B.
avait reçu l'étoffe et les autres objets envoyés à titre de saMonot ; il
répondit, avec serment, qu'il ne se rappelait pas. Tout bon et cer-
tifié : Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
10. — a) ITEM dit R. S. que B. son épouse (inoriN) avait reçu
devant témoins de l'argent et des saMonot et autres objets qui lui
furent apportés, à titre de cadeaux de mariage fplDYip ûtfîb), de
Marseille à Naples, au nom dudit R. S., et qu'elle avait porté plu-
sieurs années le vêtement qui lui fut fait de cette étoffe; et qu'il y
avait d'autres témoins pour certifier que ces cadeaux lui furent
envoyés de Marseille, à titre de kidduschin, par ledit R. S. l'époux
(OVW) et par R. Moïse au nom de son fils, et les chiffons (m«ba) de
ces étoffes (ou vêtements) existaient encore. Tout bon et certifié :
Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
b) ITEM dit R. S. que B.,son épouse (inOTlK), avait reçu devant
témoins de l'argent et des saMonot d'étoffe et autres objets. Nous lui
avons demandé s'il avait des témoins sur ce fait, et il a répondu que
cet argument est comme le second argument et qu'il ne se rappelait
pas s'il avait des témoins. Tout bon et certifié : Jacob etc., Hillel
etc., Moïse etc.
11. — a^ ITEM dit R. Samuel « : J'ai moi-même envoyé à R. Isaac,
gendre de dame Bella, ma tante, des cadeaux et saMonot pour ma
dite épouse pnOTlK) B., et je lui ai donné commission d'être mon
représentant à Naples par lettre de commission faite ici, par des
1 Premier passage reproduit par If. Neubauer p. 82.
00 REVUE DES ETUDES JUIVES
témoins valables, avec charge de remettre à madife épouse ('OTIN)
lesdités sablonot à titre de kidduschin, devant témoins valables.
Quand .Tacob vint ici, il médit qu'il avait remis à madite épouse
('0T1K] lî. lesdites sablonot devant témoins valables et connus et ayant
sfgné (l'acte de remise), et ceci me fut certifié avec vérité par d'autres
personnes. Tout bofl et certifié : Jacob etc., MoïSB etc., Hillel ete.
b) ET nous tribunal lui avons demandé quels étaient les témoins
de la lettre de commission dont il parlait et disait qu'elle avait été
faite ici par témoins valables ; à quoi il répondit que ce furent R. Da-
vid bar Isaac et [25 a] R. Mardochée bar Menahem qu'il avait nom-
més (ou auxquels il avait fait allusion) dans ses allégations fFSOfl
"PrnaJùaj. Et les témoins devant lesquels ladite B. avait reçu les
sablonot étaient (suivant Samuel) R. Jacob bar Samuel et R. Jacob
bar Josef. Tout bon et certifié: Jacob etc., Hillel etc., Moïse, etc.
12. — ITEM dit R. Samuel : Parce que B. mon épouse ('OTTO) et
ma tante sa mère ne sont pas venues ici (à Marseille) dans le délai
convenu avec monseigneur mon père, monseigneur mon père m'a
forcé de prendre une autre femme en dehors de mon intention (yin
■WT73), mais je ne pouvais pas transgresser son ordre obligatoire.
C'est pourquoi lorsque, il y a trois ans et plus, elle vint ici, elle vint
dans ma maison, qui est la maison de monseigneur mon pèreR. Moïse,
en vertu (na^aa) des fiançailles primitives et des sablonot précédentes,
et je l'approchai (îim& "•nanp) et elle demeura dans ma maison, c'est-
à-dire la maison de monseigneur mon père, environ trois mois, et
souvent nous étions ensemble (d^'irT^maï moi et elle dans les étages
et les appartements (û'mrm rrpb^n), sans cesse, de jour et de nuit,
tantôt devant témoins, tantôt sans témoins. Lorsqu'elle eut quitté
ma maison, j'ai plusieurs fois mangé dans sa maison et couché dans
sa maison, sans cesse, j'y étais comme un familier et habitué ("rr^'m
!lb2fi* b^Ti 1t*W). Mon cœur était fier d'elle (m 03), à cause des
fiançailles et des sablonot que nous lui avions envoyées moi et mon-
seigneur mon père à titre de kidduschin. Il est vrai qu'elle était encore
mineure quand elle reçut les sablonot, m'ais'elle grandit (a acquis sa
majorité) après qu'elle est venue ici et qu'elle avait demeuré dans ma
maison, et quand elle a grandi, ses kidduschin ont grandi avec elle,
elle est donc mariée en vertu de ce mariage, qui est un mariage véri-
table. Tout bon et certifié. Moïse etc., Hillel etc., Jacob etc.
13. — a) ITEM dit R. Samuel : Afin d'écarter toute espèce de
doute, et quoique j'eusse pu m'en rapporter à ce premier mariage,
puisqu'elle avait atteint l'âge de la majorité et avait les signes connus
(de puberté) Tlpltfn b? w, et n'avait pas protesté (fait ïiaott), avant
sa majorité, contre son mariage avec moi, et qu'étant devenue ma-
jeure, son mariage avait grandi avec elle; néanmoins j'ai voulu (par
surcroît de précaution) l'épouser par mariage de la tora et je l'épousai
ici devant des témoins valables et dignes de foi. En ce mariage par
lequel je l'épousai j'ai aussi voulu accumuler les précautions et le
confirmer, tout en sachant bien que des kidduschin faits une fois
LE PROCÈS DE SAMUEL IBN TIBBON 91
suffisaient, mais pour qu'il ne pût y avoir ni discussion ni contesta-
tion sur aucun de ces mariages, ni au sujet des témoins, ni au sujet
de la minorité (de B.), ni à aucun autre sujet, je l'ai épousée encore
une fois devant d'autres témoins. De plus, quand je jouais avec elle,
je lui donnais de beaux fruits et autres présents (mSTfttt), en des
époques différentes, b\"m Tnm Yran W*fi un Ipnfcb Btbttl t jfTSÙ
PlbatM. Souvent nous étions ensemble dans les étages et les appar-
tements, devant témoins et quelque fois sans témoins ; et aussi je
mangeais, couchais et me tenais [couchais, la nuit ; me tenais, le jour)
dans sa maison continuellement, les jours et les nuits. Une partie
des témoins du mariage 1 ont signé [25 b] de leur main, pour attester
leur présence, un acte de témoignage authentique, mais cet acte m'a
été volé ou s'est perdu, je ne sais lequel des deux. Une autre partie
des témoins du mariage ont porté témoignage devant eux (le Mt-din)
en présence de témoins, et une partie 2 ne s'est occupée ni de signer
ni de porter témoignage devant le tribunal, mais ils se sont récusés
eu disant: « Nous n'avons rien vu, et si nous avons vu et entendu,
nous ne t'en donnerons pas témoignage actuellement, et si (pour
avoir notre témoignage) tu nous imposes une contrainte quelconque,
par la cour ou par serment ou hérem, sache, en vérité, que nous nie-
rons tout et que nous dirons qu'il n'y a rien de vrai dans ton alléga-
tion, car nous craignons pour nos tètes et nos personnes, depuis que
nous avons vu de nos yeux ce que tes adversaires ont fait à toi et à
tes témoins et à ceux qui te soutiennent et à ton père, et nous savons
ce qu'ils répandent d'or pour vous perdre (dsna mo?:b) et pour vous
atteindre dans vos personnes et vos biens ; qui pourrait résistera ces
coups de force? Nous sommes convaincus que nous ne pécherons pas
en refusant notre témoignage, à cause de ce danger que nous signa-
lons, Car la Bible dit : II vivra par là, et non : II en mourra. » Les
témoins du mariage ne sont pas les seuls qui parlent ainsi, mais
beaucoup de témoins dont le témoignage serait formel sur d'autres
points se récusent et retiennent leur témoignage et s'abstiennent de
parler actuellement, parce que c'est dangereux, si nous ne leur jurons
pas, par serment grave, que nous cacherons et tairons leurs noms et
ne les ferons connaître à âme qui vive ni par acte ni par parole con-
cernant cette matière, à cause de ces rebelles et terroristes (D^bNn
t^oaiWTl] grands et puissants. Bref, l'acte de témoignage des témoins
du mariage signé par ces témoins, je ne sais comment il s'est perdu,
mais beaucoup de gens l'ont vu en vérité. Tout bon et certifié : Jacob
etc., Hillkl etc., Moïse etc.
b) ET nous, tribunal soussigné, nous avons examiné cette alléga-
1 Ce passage, qui paraît obscur, devient très clair si, par les mots « une partie des
témoins du mariage », on entend : une partie de tous les témoins que j'ai sur tous
ces trois mariages, savoir, les témoins du second mariage. Quelques lignes plus loin,
les mêmes mots désignent les témoins du troisième mariage.
* Une partie, c'est-à-dire les témoins qui avaient vu le prétendu acte du second
mariage, ou quelques-uns de ceux qui avaient vu partir ou arriver les sablonot, etc.
U REVUE DES ETUDES JUIVES
tion dudit R. S. disant qu'il a voulu épouser B. suivant la tara 1 , et
qu'il l'a épousée ici (no) devant des témoins valables et dignes de foi,
et nous lui avons demandé quels étaient ces témoins, et il nous a
répondu : l'un est R. Mardochée bar Menahem, je ne me rappelle pas
qui rtait l'autre, un acte signé par eux a été fait \ il m'a été volé ou je
l'ai perdu. SUR ce qu'il a dit qu'il l'a épousée une autre fois devant
témoins valables, nous avons demandé quels étaient ces témoins, et
il nous a répondu que c'était R. Mardochée bar Samuel [lire : bar
Jekutiel] et R. Josef bar Samuel. Un acte de réception de leur témoi-
gnage a (en effet) été dressé devant un tribunal, il est entre nos mains,
et c'est là ce qu'il veut dire quand il allègue que quelques-uns des
témoins du mariage en ont porté verbalement témoignage devant le
tribunal. Les mots « un acte a été dressé de leur signature, il m'a
été volé ou je l'ai perdu », qui sont en surcharge entre les lignes, et
tout le reste écrit ici, sont bons et certifiés : Jacob etc., Moïse etc.,
Hillel etc.
c) ET nous tribunal soussigné avons interrogé ledit R. S. sur
ce qu'il allègue qu'il se rencontrait avec B. dans les étages et les
appartements, devant témoins et sans témoins, et lui avons de-
mandé si, dans ces rencontres, il avait accompli jusqu'au bout l'acte
du mariage, et il a répondu devant nous que non Nbi ïrb? Nn abu:
ûbi^b ïrûPn i"D Tiïïy, [26 a] et c'est pourquoi nous l'avons dis-
pensé d'amener les témoins de ces rencontres. Le mot Nb entre les
lignes, le mot ùb")3>b sur la marge, et tout le reste qui est écrit dans
cet acte, est bon et certifié : Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
II.
Seconde série des allégations de Samuel.
I. 14-1 5 a. Cadeaux envoyés à B. il y a six ans. — 15 b. Le seconl mariage à Mar-
seille. — 15 c. Plaintes contre le tribunal. — 15 d. Arrêt du tribunal (qu'il four-
nisse des preuves). La séance est antérieure de quelques jours au 43 kislcv.
II. Séance du 15 kislev (dimanche 14 nov. 1255). — 16. Acte de réception du témoi-
gnage de Mardochée b. Jekutiel (M. b. J.) et d'un autre témoin sur le troisième
mariage.
14. — VOICI les allégations de R. S. b. M. Tibbon, dans leur
ordre, la première en premier lieu, la dernière en dernier lieu, et
le mariage qu'il a fait avec B. devant R. Mardochée bar Jekutiel et
R.. Josef bar Samuel est le dernier de ses mariages, c'est ce qu'il a
dit lui-même de vive voix et ce dont convient aussi l'avocat qui
parle pour lui. Nous avons signé pour certifier la vérité. Tout bon
certifié : Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
15. — a) IL est écrit, dans mes allégations (c'est-à-dire dans les
1 C'est son second mariage.
* C'est le seul sens probable des mots nW !"lti)3>i dPE^nrWl.
LE PROCES DE SAMUEL IBN T1BBON 93
procès-verbaux antérieurs), que j'avais chargé R. Isaac Cohen, gendre
de dame Bella, à Naples, d'être mon représentant pour donner en
mon nom, à titre de kiddnschin, les sablonot que je lui avais envoyées
(à Isaac) pour les donner en mon nom. Les témoins de cette com-
mission sont R. David bar Isaac et R. Mardochée bar Menahem, qui
étudiait dans sa maison (celle de David) et un français qui y logeait
avec eux, et il y a de cela plus de six ans. Après un certain temps,
R. Isaac Cohen vint ici et nous raconta qu'il avait exécuté ma com-
mission et avait donné les sablonot à B. et qu'elle les avait reçues à
titre de kiddîischin véritables, en mon nom, de la main de R. Isaac
Cohen, en présence de mon parent le hakam R. Anatoli, et devant le
hakam R. Schemaria bar Elie, et devant R. Jacob bar Josef et R.
Jacob bar Samuel, qui se trouvaient là pour cela et pour autre
chose de ce genre. Peut-être trouvera-t-on leur acte de témoignage
écrit et signé de leur propre main, ou peut-être trouvera-t-on des
témoins qui auront vu cet acte signé de leur main. Les sablonot
aussi que monseigneur mon père a envoyées à B. en mon nom et
par ma volonté, et avec mon plein consentement du commence-
ment à la fin, il en a donné commission devant témoins, quoi-
que ce ne fût pas nécessaire, et l'homme à ce commis les a remis
là-bas, à Naples, aux mains de la jeune fille mon épouse (tidtin) B.,
en présence de R. Abba Mari fils de R. Jacob et de R. Méir «bs
a^Via et de beaucoup de gens de la ville de Naples dont je ne con-
nais pas le nom.
b) IL est écrit ! dans mes allégations que quelques-uns des té-
moins du mariage l'ont attesté en un acte signé de leur main : ce
sont là les témoins du mariage que j'ai fait ici, à Marseille, d'après
la tora \ mais je ne me rappelle pas les noms de ces témoins et je
ne suis pas très bien sûr de l'époque exacte (de ce mariage?), et cet
acte, je le dis en toute sincérité, je l'ai perdu, je ne sais pas com-
ment ni dans quelles mains il se trouve, mais sachez, en vérité,
qu'il y a, dans la ville et hors la ville, beaucoup de personnes qui ont
vu cet acte signé de la main de ces témoins, qui étaient valables et
dignes de foi, [26 b] je ne puis les forcer, ni par contrainte ni par per-
suasion, à venir devant le tribunal pour porter témoignage de ce
qu'ils ont vu écrit et signé par ces témoins, et si vous (tribunal)
pouvez, par hérem, les forcer à parler, faites-le. Tout bon et cer-
tifié.
c) ET sur ce que vous êtes convenus vous deux 3 (û^na) de me
faire clore (ûinnb) en un jour toutes mes allégations en matière de
mariage (en une matière si difficile et qui demanderait plus de
temps), je dis que vous n'en avez pas le droit, pas plus que de pro-
1 Second passage reproduit par M. Neub., p. 82-83.
* Le second mariage.
3 II y a trois juges, Samuel a probablement à se plaindre surtout de deux
d'entre eux.
REVUE 1>I.S KTUDES JUIVES
noacer les amendes dont vous me frappez (dans le cas où il ne se
soumettrait pas à celte décision), mais, par respect pour vous, je vais
cependant dire tout ce que je puis dire aujourd'hui (en ce seul jour)
sur ce que je me rappelle concernant le mariage et les cadeau:;. Je vous
rapporterai aussi le récit des témoins concernent les sab. onot et le ma-
riage. Je dirai ce que je me rappelle, donnant le certain pour certa-n,
le douteux pour douteux, le oui pour oui, le non pour non, et mon oui
sera vrai et mon non sera vrai. D'après moi, vous êtes forcés de me
dire 1 [*b "jrrt) pourquoi vous m'avez condamné à clore mon plaidoyer.
car c'est une question où, même au bout de nombreuses années, je
pourrai en appeler du jugement en cette matière, avec des arguments
ou des preuves nouvelles, si j'en trouve, même si le jugement éiait
rendu par le tribunal de Moïse 2 , et même si (maintenant) je vojs
disais nulle fois que je n'ai ni témoins ni preuve. Pourquoi donc me
conjurez- vous en pure perte (d'amener des témoins), surtout en ceite
question où tout le monde sait et voit (agir mes adversaires) les ter-
roristes, et pourquoi chaque décision que vous prenez à mon sujet
est-elle accompagnée, sur chaque point, d'une clause d'amende ?
Tout bon et certifié : Jacob etc., Hillel etc., Moïse etc.
d) ET nous tribunal avons, d'un commun accord, ordonné à
R. S. b. M. Tibbon de nous apporter l'acte du tribunal qu'il a sur la
réception (devant ce tribunal) du témoignage du mariage en lequel
il dit avoir épousé B., fille de R. Jacob Cohen, devant R. Mardoehée
bar Jekuliel et R. Josef bar Samuel, et le tribunal (devant lequel
cet acte fut dressé) était composé de R. Simson bar Abraham et
de R. David bar Jacob fils du Nadib R. Salomon 3 ; et lui avons or-
donné d'apporter cet acte d'ici jusqu'à dimanche prochain qui est le
13 kislev.
16. — a) Au jour dit, il vint devant nous (le tribunal) et apporta
ledit acte, en voici la teneur :
/>) « NOUS tribunal soussigné 4 avons été sommés par R. Samuel
bar Moïse Tibbon de recevoir le témoignage suivant de la part des
témoins suivants qu'il a amenés devant nous, en tout ce qu'ils té-
moigneront et diront mot pour mot ; Et avons reçu leur rapport,
chacun parlant en l'absence des autres, selon le droit et la règle, en
tout Ce qu'ils ont dit, sans addition ni retranchement (de notre part).
Et nous les connaissons pour témoins valables, auxquels nous ne
connaissons aucune incapacité testimoniale. Voici donc le témoi-
gnage qu'ils ont fait devant nous.
c) » R. MARDOCHÉE b. Jekutiel a dit, en témoignage authentique,
qu'étant une fois entré dans la maison de dame Bella, fille du hakam
R. Samuel Tibbon, il y avait trouvé R. Samuel fils de son frère (frère
1 II manque probablement un mot.
2 Inutile d'avertir qu'il s'agit ici du Moïse de la Bible.
3 II manque le nom de Juda bar Abrabam, comme il est facile de s'en convaincre
par la suite.
* Troisième passage reproduit par M. Neub., p. 84.
LE PROCÈS DE SAMUEL IBM T1BB0N 9o
de Bella) R. Moïse Tibbon, qui y était seul avec B., fille de dame
Bella, et lui parlait des fiançailles antérieures et des dons et présents
r-:-;.":i m3tt) que lui et sou pore lui avaient envoyés (à B.) à titre
de sablonot, quand elle était encore à Naples, [27 a] par l'intermé-
diaire de plusieurs personnes, et il l'appelait son « épouse ». Et tout
eu lui disant ces choses en ma présence et en celle de R. Josef bar
Samuel, qui était là avec moi, il sortit de sa poche une fleur en ori-
peau l et la donna à ladite B., devant nous, à titre de kiddnschln. et
lui dit : « Tu es depuis longtemps mon épouse pnoilN), sois encore
mon épouse ('OV1K) par cet objet. » Et il lui dit aussi en provençal :
Sois par ceci mon « épouse ». Après que ce témoin eut parlé, nous
l'interrogeâmes : Dans quelle maison était-ce? Réponse : Dans la
a que dame Bella avait louée de R. Jonathan fils de hakam
K. A\igdor. — Quels jour, mois, année ? Réponse : il ne savait ni se
rappelait la date mensuelle, mais il savait que c'était en tammuz de
l'an 5044.
APRES que ce témoin fut sorti, on lit entrer R. Josef bar
Samuel, et il témoigna devant nous pariant de lui-même (TDE, sans
que les juges intervinssent pour l'interroger), conformément à tout
ce qu'avait dit le témoin précédent, sans addition ni retranchement,
sur les faits, le lieu et l'époque, seulement il ne se rappelait pas le
jour. Et après avoir reçu ce témoignage de leur bouche, selon la
règle, nous avons écrit et signé selon tout ce que nous avons en-
tendu de leur bouche, lettre par lettre, mot pour mot, et nous avons
donné (l'acte) audit R, Samuel bar Moïse Tibbon pour lui servir de
preuve. SiliSON bar kBB.AB.AU ibm U)"53DE DNbo , Juda bar Abraham
V'7, David bar Jacob fils du nadib R. Salomon n"33, »
. r voici la légalisation (ûvp) de cet acte (elle est en araméen) :
ous juges soussignés siégeant tous trois ensemble, avons vu
cel acte dressé par les juges R. Simson bar Abraham ibn Slam
-■: = ': et R. Juda bar Abraham V't et R. David bar Jacob fils du
nadiu R. Salomon n"Dj ; et sont venus devant nous R. Simson bar
Abraham et R. Juaa bar Abraham lesdits juges, et ont chacun porté
témoignage de leur signature qu'elle est authentique ; et est venu un
passant de la rue et a témoigné que la signature du juge David
bar Jacob était authentique, et lesdits juges Simson bar Abraham et
Juda bur Abraham ont chacun également certifié l'authenticité de la
signature du juge David bar Jacob. En conséquence, nous avons
certifié et légalisé l'acte comme il convient, et il est certifié et léga-
•ïossf bar Abraham '•"rO, Isaac bar Juda n' s n, Araham bar
Gersom. »
1 C'csl-d-dire en cuivre doré.
96 REVUE DES ETUDES JUIVES
III
Allégations de Bienvenue.
17. — ab. Incompétence des juges; c. Témoignage en l'absence d'une des parties;
d. Juges ennemis de B. ; tfg. Défauts de l'orme ; h. Témoins à invalider. — 18,
19, 20. Témoins corrompus.
17. — a) VOICI les réponses de B. la défenderesse, faites par
R. Abraham bar Laveyre, son avocat (ïsna) :
à) D'ABORD, je dis devant vous, juges, qu'il n'y a pas lieu de
tenir compte et de se préoccuper et de faire état de cet acte de ré-
ception de témoignage produit devant vous par R. S. b. M. Tibbon,
et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, il n'a pas été fait par
des juges experts et instruits et connaissant les règles et procédés de
témoignage et l'art d'examiner la bonne foi des témoins et de les
embarrasser, comme l'a écrit le grand rab R. Isaac le grand, fils
d'Abba Mari, dans son livre * [27 l\ (suit un passage d'ordre pure-
ment théorique sur l'audition des témoins, 9 lignes). Ces juges qui
ont reçu ce témoignage n'ont jamais sérieusement appris le Talmud
(ûb"i:>ft Nn^M Tift} jab), cela se voit à leurs paroles, à leurs actions
et à leur rédaction, et ils sont connus pour n'être ni experts ni
instruits pour la réception des témoignages et pour examiner les
témoins et les embarrasser, et pour multiplier les questions qu'on
leur adresse et pour les scruter, les faire passer d'un point à l'autre
dans l'interrogatoire, afin de les réduire au silence ou de les amener
à se rectifier, si leur témoignage contient quelque inexactitude,
comme il est nécessaire d'examiner et d'embarrasser les témoins et
de recevoir le témoignage selon la loi et le droit, et ces juges ne
savent pas quelle est l'étendue/ et la gravité de la faute de celui qui
laisse porter faux témoignage T^T lïmàiaa Nin ft'nsx
c) DE plus, ils ont fait erreur en recevant ce témoignage en secret,
sans en informer B. et sans lui communiquer le témoignage, comme
c'est obligatoire, car il est de règle qu'on ne reçoit témoignage que
devant la partie adverse, à moins qu'elle ne fasse défaut après avoir
été convoquée ; de sorte que, lors même que ces juges seraient
experts et que les témoins seraient valables, un acte dressé dans ces
conditions ne fait pas foi, comme l'a écrit le rab susdit (suit un pas-
sage d'ordre théorique, 4 lignes). Sachez et voyez à quel point ces
juges se sont trompés en recevant ce témoignage, ils l'ont reçu en
l'absence de la partie adverse, et le mal commis par eux est d'autant
plus grand qu'ils savaient, à l'époque où ils ont reçu ce témoignage,
qu'il y avait contestation sur ce témoignage, car B. et tous ses amis
1 C'est le Séfer ha-ittur.
LE PROCES DE SAMUEL IBN TIBBON 97
le contestaient, et eux (les juges) ne les ont pas informés (pour as-
sister à la séance).
d) ITEM, une autre erreur de ces juges est qu'ils n'étaient pas com-
pétents pour former un tribunal en rien de ce qui concerne B. et R.
Isaac bar Isaac, car ils sont tous (ces juges) les ennemis de H. et du
susdit R. Isaac, son mari, ce sont eux qui ont créé et fait naître tout
ce procès et cette querelle et cette inimitié qui s'est élevée entre R.
S. et B. et sa mère dame Bella, et tout le monde sait que tout ce que
R. S. b. M. a fait [28 a] a été fait sur leur avis, leur ordre et leur con-
seil, ils y ont aidé à toute heure et de toute leur force, à la cour et
hors la cour, et se sont engagés à fond pour lui (rmpn ">m3>n "iDjD2"i
■mara), et cependant ils se sont constitués en tribunal sur ce sujet,
tout en sachant qu'ils ne le pouvaient pas, car nous avons dans la
ville de grands hakamim, plus instruits qu'eux, mais la haine est
mauvaise conseillère. La preuve est que chaque fois qu'on parlait
d'une transaction sur ce sujet à R. S. b. M., il répondait : Allez chez
R. Juda bar Abraham et chez R. David bar Jacob et parlez-en avec
eux, car l'afî'aire dépend d'eux, non de moi, et tout ce qu'ils voudront
et me diront de faire, je suis prêt à le faire et à le tenir. CE qui le
prouve encore, c'est que les dits R. Juda bar Abraham et R. David
bar Jacob, qui ont reçu ce témoignage, ont dit publiquement, dans
les rues et sur les places, quand on parlait de transaction avec R.
Moïse et R. S. son fils : « Ne vous adressez pas à eux, mais à nous,
l'affaire ne dépend pas d'eux, mais de nous. » R. Simson aussi, le
troisième juge, a dit en public que tout ce qu'il avait fait (comme
instigateur), il l'avait fait par haine contre R. Isaac bar Simson et
contre le fils de celui-ci, lesquels il haïssait d'une haine violente.
Voilà de grandes et fortes preuves que ces juges sont les ennemis de
B. et de son mari, et il est de règle qu'un ennemi est incapable d'être
juge ; par conséquent, s'ils étaient experts, ils ne se seraient pas
constitués juges en rien de ce qui regarde B. et R. Isaac son père
[lisez: son beau-père ou son mari], car un homme expert sait qu'un
ennemi ne peut être juge, comme dit la règle : « Ne peut juger qui-
conque a de la bienveillance ou de la haine (pour la partie inté-
ressée). »
é) ITEM, autre ehreur : le témoignage du second témoin n'a pas
u comme il faut, car il est dit, dans l'acte qu'ils ont fait, que ce
second témoin a dit tout ce qu'avait dit le premier, mais son témoi-
gnage n'a pas été exposé explicitement, et la règle dit : « Si le témoin
dit: je témoigne comme l'autre, son témoignage est nul par mesure
.lique, » et les mesures rabbioiques doivent être observées plus
ment i[ue celles de la tora. DE plus, le second témoin n'a pas
déclaré qu'au moment où, suivant lui, les kidduschin furent faits
(par Samuel), l'autre témoin n'était pas présent avec lui (ne faut-il
pas plutôt : était présent ?
f) JE dis, en outre, qu'ils ont fait erreur, car, s'i 1 est vrai que
les rabbins n'ont pas ordonné de marquer l'époque des kidduschin
T. XV, n° 2'J. 7
«8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
flWlpa *ï7ûT napn fc*b), cependant, après que ces témoins ont indiqué
le mois el l'année, mais n'ont pu indiquer convenablement la date,
puisqu'il? n'ont pas su indiquer le jour et la semaine, cet acte est
nulet infirmé par son contenu, et par conséquent ce témoignage est
nul, car R. Eliézer convient qu'un acte qui s'infirme par son con-
tenu est nul.
g) JE dis, en outre, que ces témoins devaient absolument indiquer
le jour et la semaine où ils assistèrent au mariage, car B. s'apprête à
les démentir et à les invalider, en vertu de l'opinion du susdit [rab] :
il faut que les témoins de l'acte se souviennent de la date, quand il y
a d'autres témoins qui les invalident "wr; ûsnD ^stt 'H'O'l tfb *wi,
et puisque nos témoins ne se rappellent pas le jour, leur témoignage
échappe à la vérification et est nul et sans valeur.
h) ITEM, ces juges ont commis une autre erreur : ils ont reçu le
témoignage de gens qui ne sont pas propres à témoigner, pour di-
verses raisons connues de tout le monde, car ils sont réputés im-
propres au témoignage pour tous les motifs possibles d'invalidation,
car ils sont voleurs, joueurs [28 b] et ils n'ont pas d'autre profession
que celle-là (le vol et le jeu ?), et l'un d'eux est soupçonné d'adultère,
et ils ne sont pas [instruits] ni dans la Bible ni dans la Mischna, ni
dans les usages du monde [fnN *]li), et bien des fois ils ont trans-
gressé les décisions de la communauté, et le dit rab a écrit: Il en ré-
sulte que quiconque transgresse les décisions de la communauté est
impropre au témoignage, car, c'est 'ntt'n n3n:att5 ; c'est aussi l'opi-
nion de R. Jacob et de R. Meschullam b"T (suit une petite discussion
théorique, 6 lignes).
(La fin au prochain numéro.)
HISTOIRE D'UN PRET FORCÉ
DEMANDÉ A LA COMMUNAUTÉ DES JUIFS DE FRANCFORT
EN 1622-1623
Les maux que les Juifs eurent à souffrir pendant la guerre de
Trente Ans lurent Lien moindres que ce qu'on aurait pu craindre
de l'exaspération des partis belligérants, de la sauvagerie et de la
brutalité des mœurs amenées par ces luttes interminables. Toute-
fois quelques communautés isolées ressentirent toutes les hor-
reurs du fléau et quelques-unes disparurent même entièrement *.
Néanmoins, le savant juif Haiin Nurlingen, qui écrivait vers 1630,
prétend que ses coreligionnaires ont été moins éprouvés que les
chrétiens-. Les Juifs des villes libres surtout se trouvèrent re-
lativement en sûreté pendant cette période agitée. Peu de temps
avant l'explosion de la guerre, les villes libres de Worms 3 et
de Francfort avaient expulsé leurs habitants juifs. Ces expulsions
de Juifs étaient fréquentes alors et jusque-là elles s'étaient ac-
complies impunément. Mais, cette fois, il se produisit quelque
chose d'inattendu : non seulement l'empereur Mathias II imposa
à ces cités le rappel des expulsés, mais il punit sévèrement les
coupables et obligea les habitants à restituer aux Juifs ce qui leur
avait été pris ou à les dédommager. Cette leçon infligée par l'em-
pereur aux villes libres ne fut' pas perdue pour l'avenir : elle
empêcha ces cités d'abuser rtv* mesures arbitraires à l'égard des
Juifs. Lorsqu à la mort de Mathias II, Ferdinand II monta sur le
trône impérial, les Juifs purent craindre d'avoir à traverser des
temps difficiles, sous un prince auquel on prêtait cette parole
significative qu'il aimerait mieux régner sur un désert que sur
1 Cf. Zunz, Die tynagogale Poésie da Mittclaltcrs, p. 342-343.
>ir Grraetz, Oeseh. de* .Jwlcn, X, p. 39, et surtout la note 2.
3 Voir Wolf, Qetchichtt <i et, dans Oeschichtc der Juden von
cfbrt-a.-M. à<i Kriegk, lu chapitre intitulé « l'émeute de Feitmilch ».
100 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
un Etat peuplé d'hérétiques. Heureusement, ils se trompèrent dans
leurs appréhensions. Malgré son intolérance envers ses sujets
protestants, il fut à l'égard des Juifs d'une remarquable man-
suétude. Nous avons une série d'édits par lesquels il défendit
chaleureusement les droits menacés des Juifs, recommandant à
ses généraux et à ses soldats d'épargner leur vie et leurs biens,
de ne pas les accabler de contributions de guerre, de billets
de logement pour les troupes, etc.; et de les protéger en toute
circonstance autant que possible 1 . Le récit qui va suivre est
une preuve de l'énergique intervention de ce prince en faveur
des Juifs 2 .
La bataille du « Weissen Berge » avait mis fin rapidement à la
puissance du « roi d'hiver » Frédéric V de Bohême ; fuyant devant
la vengeance de l'empereur, il avait fini par trouver un asile en
Hollande. Cependant l'empereur cherchait à user de sa victoire
sans ménagement et à dépouiller l'Electeur proscrit de toutes ses
possessions. Bientôt Farinée de la Ligue, commandée par Tilly,
jointe aux troupes espagnoles, envahit le Palatinat inférieur et con-
quit successivement toutes les places fortes. Elle fut arrêtée dans
ses succès par Ernest de Mansfeld, que Frédéric V avait nommé son
généralissime. Au printemps de 1622, celui-ci arriva sur le théâtre
de la guerre, à la tête de 20,000 hommes, et réveilla le courage de
Frédéric V. Ce prince quitta La Haye et se rendit au camp de
Mansfeld. La campagne s'ouvrit par le succès que remporta Mans-
feld près de Mingolsheim et de Wiesloch. Si le généralissime par-
venait à faire sa jonction avec le duc Christian de Bruns*wick, qui
arrivait du Nord, Tilly allait se trouver en grand danger. Mans-
feld s'avança donc à la rencontre de son allié, à marches forcées.
Le 2 juin, lui et le comte du Palatinat atteignirent Darmstadt,
qu'ils traitèrent en ville conquise. Le trésor de guerre de Mans-
feld se trouvant complètement épuisé, il demanda au landgrave
Louis de Hesse, un emprunt de 60,000 florins 3 . Celui-ci, pour
échapper à cette prétention., prit la fuite, et Mansfeld se vit obligé
de chercher un autre moyen de se procurer de l'argent. Dans la
ville de Francfort, située non loin de Darmstadt, demeuraient
beaucoup de Juifs riches ; quoi de plus commode que de chercher
à leur extorquer les sommes d'argent nécessaires ? Mansfeld
comptait les effrayer par ses menaces et les plier ainsi à ses exi-
1 Voir l'article de Wolf, Die Juden unter Ferdinand II, dans Jahrbuch fur die
Geschichte der Juden, I, et surtout les appendices III, VI, XIII.
2 Les matériaux de ce travail nous ont été fournis par environ 41 documents des
Archives municipales de Francfort-sur-Mein.
3 Voir Gindely, Geschichte des 30 jâhrigen Kriegs, II, 364.
HISTOIRE D'UN PRET FORCÉ DEMANDÉ AUX JUIFS DE FRANCFORT 101
gences. Dès le 3 juin, il chargea de cette mission le lieutenant-
colonel Lippe, qu'il envoya à Francfort en lui donnant des lettres
de créance pour le Conseil. Mais, au lieu de s'adresser à celui-ci et
de lui communiquer ses ordres, Lippe se rendit, aussitôt après
son arrivée à Francfort, auprès des présidents (Baumeister) de la
communauté des Juifs, qui s'étaient réunis dans la salle de la
communauté. Là, en sa qualité d'envoyé du « roi de Bohême », il
lit la déclaration suivante: Les Juifs savaient bien qu'ils étaient
obligés de payer, tous les ans, un impôt de protection aux princes
électeurs du Palatinat, et qu'ils avaient, de ce chef, un arriéré de
quelques années à payer; le roi ayant précisément besoin de fortes
sommes pour recouvrer ses États héréditaires, il exigeait d'eux
le paiement immédiat des sommes échues et, en outre, une con-
tribution supplémentaire de 60,000 thalers ; en retour, il leur as-
surait sa protection pour l'avenir.
Cette réclamation, fondée sur des motifs si étranges, provoqua
chez les Juifs la surprise la plus vive. Il leur semblait dérisoire
que le prince dépossédé, qui ne pouvait se protéger lui-même,
leur offrit sa protection. Ils répondirent au lieutenant-colonel
qu'ils n'avaient jamais été les protégés du Palatinat et qu'ils n'a-
vaient jamais entendu parler des droits à payer, à cet effet, au
prince-électeur. Ni leurs quittances, ni leurs registres n'indi-
quaient rien à ce sujet. Au surplus, il leur était défendu sévère-
ment, par l'autorité supérieure, «. de procéder, à son insu, en ma-
tière si grave ». Lippe déclara qu'il attendrait leur consentement
jusqu'au soir. Entre temps, ils pourraient communiquer sa de-
mande aux deux bourgmestres ; ce qui fut fait. Les bourgmestres
prièrent les Juifs de soumettre au Conseil, qui se réunirait, le
lendemain (samedi), un procès-verbal de l'entretien qu'ils avaient
eu avec le lieutenant-colonel; au surplus, ils devaient, dans une
entrevue ultérieure, faire observer à celui-ci que l'électeur du
Palatinat n'avait aucun droit sur les Juifs de Francfort. Le lieute-
nant-colonel finit par reconnaître ce point : il s'excusa en disant
que, ses instructions ayant été écrites à la hâte, il y avait eu une
erreur de commise. Cependant il persista dans ses réclamations.
Il dit qu'il attendrait jusqu'au samedi soir la résolution définitive
des Juifs pour la communiquer à Sa Majesté royale, qui, certes.
trouverait d'autres voies et moyens pour faire valoir ses droits sur
les Juifs.
Entre temps, Lippe avait remis ses lettres de créance au Con-
seil. Mais, à son grand étonnement, celui-ci n'y trouva pas la
moindre justification des prétendues obligations des Juifs envers
l'électeur du Palatinat. Au contraire, Mansfeld disait simplement
102 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
qu'il avait besoin d'argent pour payer ses mercenaires, il n'atten-
dait pas que la ville lui en donnât et il ne l'exigeait pas. Il vou-
lait seulement entrer en relation avec les Juifs de la ville pour
leur faire un emprunt de 100,000 thalers, qu'il entendait restituer
prochainement. L'envoyé du roi faisait encore observer aux con-
seillers délégués que son maître emmènerait ses troupes hors du
territoire de Francfort, dès qu'il pourrait satisfaire à leurs exi-
gences, et que, dans le cas contraire, il serait obligé de camper
devant la ville, qui aurait ainsi à supporter tout le fardeau de la
guerre. Les conseillers délégués déclarèrent que, vu la gravité de
l'affaire, le Conseil assemblé pourrait seul en décider. Cependant
ils engagèrent Lippe à entrer en pourparlers avec les Juifs eux-
mêmes.
Le lieutenant-colonel se rendit, en effet, dès le dimanche soir,
auprès des chefs de la communauté juive — il n'était donc pas re-
parti le samedi soir — et exigea, en prétendant y être autorisé par
le Conseil, un prêt de 100,000 thalers, accompagnant sa demande
de violentes menaces. En vain les Juifs firent-ils observer qu'ils
ne pouvaient se procurer une somme aussi forte, en vain offri-
rent-ils 10,000 à 15,000 florins, Lippe déclara qu'il ne rabatterait
pas un liard de la somme demandée. Il ne restait donc aux Juifs
d'autre ressource que de s'adresser au Conseil en implorant son
assistance. Il était, d'ailleurs, de l'intérêt du Conseil que ses con-
tribuables ne fussent pas trop pressurés. Cette fois encore, comme
en d'autres circonstances beaucoup plus importantes, le Conseil
montra qu'il manquait du courage nécessaire pour prendre une
attitude décidée ; il chercha, de nouveau, un compromis pour
mettre les deux partis d'accord. Dans sa séance du lundi, il dé-
cida de ne pas exercer de pression sur les Juifs, mais il leur fit
comprendre qu'ils eussent à s'entendre pour le mieux avec l'en-
voyé royal, afin d'éviter des dommages plus considérables. Les
Juifs entrèrent alors en pourparlers avec le comte de Mansfeld
lui-même et trouvèrent chez lui beaucoup de bon vouloir. En effet,
il avait appris que Tilly s'avançait à sa rencontre, et. comme il ne
voulait pas se mesurer avec ce dernier avant sa jonction avec
Christian de Brunswick, il était forcé de quitter, sous peu, Darm-
stadt et de se mettre rapidement d'accord avec les Juifs au sujet
de l'emprunt. Ceux-ci finirent par consentir un emprunt de
10,000 thalers, mais ils reculèrent de jour en jour le versement de
cette somme, désireux d'attendre pour savoir de quel côté tour-
nerait la chance de la guerre. Christian s'approchait déjà, venant
du nord; le 12 mars, il avait établi son quartier-général à Nidda
(grand-duché de Hesse) ; de là, il envoya le colonel Dodo de Knip-
HISTOIRE D'UN PRET FORCÉ DEMANDÉ AUX JUIFS DE FRANCFORT 103
hausen à Francfort et fit dire au Conseil qu'il songeait à marcher
sur Francfort et à traverser le Mein; il ne tenait pas à traverser
la ville, mais, en échange, il priait qu'on mît des bateaux à sa dis-
position, pour que ses troupes pussent traverser le fleuve, et,
« comme en temps de guerre, on a toujours le droit de rançonner
les Juifs, » il demandait qu'on les imposât d'une somme de 30,000
thaïe rs.
Le fait qu'à quelques jours d'intervalle on avait adressé de
deux côtés différents des demandes si considérables aux Juifs de
la ville rendit le Conseil hésitant. Que signifiait cela encore? Il
fallait bien combattre cette prétention sur les Juifs, qui en fai-
sait une sorte d'épongé que chacun pourrait presser à son gré. Le
Conseil renvoya le colonel en lui faisant savoir que le duc était
dnns l'erreur ; que les Juifs n'étaient pas à la merci de tout arbi-
traire, mais « qu'ils étaient placés sous la protection et sauve-
garde du Sénat ». Les négociations des Juifs avec Mansfeld étaient
parvenues aux oreilles de Tilly, mais toutes défigurées : « Mans-
feld, lui avait-on dit, avait imposé au clergé catholique une con-
tribution de 200,000 florins, et aux Juifs une contribution de
100,000 florins, et, ces derniers, effrayés, seraient disposés à lui
donner 10,000 thalers. » Tilly écrit donc à la date du 13 juillet,
d'Eberstadt (près de la « Bergstrasse »), une lettre menaçante au
Conseil, disant que la conduite de la ville, en cette affaire, le sur-
prenait au plus haut point, que le devoir de toute autorité était
de défendre les sujets et de les protéger contre de semblables pré-
tentions (Insolenlien), surtout lorsqu'il y avait de ce chef grand-
dommage pour les intérêts de l'empereur, leur très gracieux
maître. Il exigeait donc formellement que la ville ne fournît pas
d'avances à ses ennemis et refusât énergiquement les conditions
imposées au clergé catholique et aux Juifs. Si le comte recevait
un seul liard de la ville, les Conseillers en seraient responsables.
Son commissaire de la guerre, Alexandre Massoni, devait met-
tre l'embargo sur les 10,000 thalers remis, entre temps, par les
Juifs.
Ainsi le chef de la troisième armée qui se trouvait dans le voi-
sinage de Francfort, venait d'entrer également dans le débat. Dans
sa réponse, le Conseil protesta de sa soumission inébranlable aux
intérêts de l'empereur, mais ajouta que les ennemis de la ville
avaient répandu des bruits malveillants au sujet des négociations
entamées avec Mansfeld. Celui-ci n'avait pas eu, vis-à-vis des
Juifs ni vis-à-vis du clergé, des exigences semblables à celles que
Tilly décrit dans sa lettre. Contre la volonté formelle du Conseil
— ceci n'est pas très exact — , le général ennemi avait su décider
104 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
les Juifs à lui prêter une somme de 10,000 florins, mais comme il
ne leur offrait pas de garanties suffisantes et comme il avait agi
en se passant du Conseil, il n'avait encore rien touché. La ville
saurait se défendre de la même manière contre toutes les préten-
tions de la part du duc Christian de Brunswick qui, sur ces en-
trefaites, était arrivé jusqu a Oberursel.
Le duc, en effet, qui opérait de concert avec Mansfeld, avait ap-
puyé la demande de celui ci, mais en la présentant sous une forme
moins brutale : C'est, disait-il, un antique et « excellent » usage,
en temps de guerre, que, lorsqu'une Armada passe près d'une ca-
pitale, d'une seigneurie, d'un duché ou d'une principauté, les
Juifs qui y demeurent soient obligés de verser au commandant
du quartier général une contribution fixée à l'amiable; c'est pour-
quoi il envoyait dans la ville son intendant Albrecht de Westenha-
gen, pour qu'il s'entendît avec les Juifs de Francfort et des envi-
rons afin de fixer le chiffre des sommes qu'ils auraient à lui
payer. » Mais lorsque Christian apprit que les Juifs remettaient
de jour en jour le paiement des 10,000 florins promis au comte,
il feignit de prendre parti pour les intérêts de celui-ci, et exigea
l'exécution immédiate de leur promesse, sinon il serait contraint,
à son grand regret, de prendre contre eux les mesures que conseil-
leraient les circonstances.
Ni le Conseil, ni les Juifs ne se laissèrent intimider par ces me-
naces vagues. Une rencontre était inévitable entre Tilly, qui se
trouvait déjà sur la rive droite du Mein, et Christian, qui n'avait
pu faire sa jonction avec Mansfeld. On voulut attendre l'issue de
la lutte pour prendre une décision. Le 20 juin 1622, les troupes de
Christian subirent une défaite près Hochst sur le Mein, et Chris-
tian ne put amener à Mansfeld qu'un faible contingent.
Les Juifs de Francfort purent croire que c'en était fait pour
toujours des prétentions de Mansfeld et de Christian. Comment
auraient-ils supposé que c'était précisément à ce moment qu'ils
allaient être inquiétés de tous les côtés à cause de l'emprunt con-
senti à Mansfeld ? Mais les chefs de l'armée avaient besoin d'ar-
gent et ils étaient résolus à en prendre partout où ils pourraient.
Au surplus, il s'agissait de Juifs, avec lesquels tout est permis. D'a-
bord arriva notre connaissance, le lieutenant-colonel Lippe, qui
se présenta à Francfort, le 10 octobre 1622. Il exposa au Con-
seil les embarras qui lui étaient survenus par la faute des Juifs :
Ernest de Mansfeld lui avait, en effet, fait cession des 10,000 flo-
rins promis par les Juifs, et avec cet acte de cession il avait pu
faire des emprunts en différents endroits, Worms entre autres.
Lorsqu'il produisit cet acte devant les Juifs, ils ne jugèrent pas à
HISTOIRE D'UN PRET FORCE DEMANDE AUX JUIFS DE FRANCFORT 10,'i
propos d'y répondre et, naturellement, le Conseil, de son côté, ne
prit pas sa demande en considération.
Une autre réclamation, faite aux Juifs par l'archiduc Léopold
d'Autriche, qui couvrait alors l'Alsace contre les attaques de
Mansfeld, ne fut pas aussi facile à écarter. A sa requête, le 17 jan-
vier 16*23, le colonel Annibal de Schauenbourg, commandant de
Worms, déclara au Conseil que, l'empereur ayant mis le séques-
tre sur la somme promise à Mansfeld, son frère, l'archiduc Léo-
pold avait décidé qu'elle servirait à payer les troupes campées
autour de Worms. Le Conseil était invité à remettre immédiate-
ment l'argent à son fondé de pouvoir.
Le Conseil répondit aussitôt au colonel que l'archiduc avait évi-
demment été mal renseigné sur le véritable état des choses. Il
était vrai que les négociations entamées avec le comte avaient
fait croire que celui-ci était effectivement entré en possession de
l'argent, c'est ainsi que le Conseil s'expliquait la réclamation que
Tilly lui avait adressée, mais Tilly s'était désisté après avoir reçu
les explications du Conseil.
Cependant l'archiduc ne se laissa pas convaincre si facilement,
ou, pour mieux dire, ne voulut pas se laisser convaincre, pour ne
pas laisser échapper cette grosse somme. Le Conseil avait beau
affirmer que les Juifs étaient entièrement innocents en l'affaire,
il prêchait à des sourds : le colonel de Schauenbourg reçut Tordre
de persister jusqu'à ce qu'il eût triomphé de la résistance du Con-
seil. Pour peser plus fortement sur ce dernier, l'archiduc s'adressa
à son frère, l'empereur Ferdinand, et le décida à écrire au Con-
seil une lettre, qui arriva à Francfort le 1 er avril. Il y était dit que
« Mansfeld le proscrit, le destructeur du royaume, avait extorqué
aux Juifs, sous menace de rançonnage, une somme de 10,000 tha-
lers, que le Conseil détenait actuellement; cette somme revenait à
l'empereur seul, comme ayant été offensé dans sa personne de
chef suprême: le Conseil était donc prié de verser ladite somme,
sans réplique et sans délai, à son frère Léopold, qui en donnerait
reçu et quittance. »
- Pour la troisième fois, le Conseil dut faire un rapport détaillé
sur l'histoire des 10,000 florins ou 10,000 thalers. Dans sa ré-
ponse à l'empereur il dit, non sans quelque inexactitude, qu'il
avait vertement relevé l'absurdité des prétentions de l'envoyé de
Mansfeld et engagé les Juifs à éviter d'entrer en pourparlers avec
lui ; si, néanmoins, ces derniers l'avaient fait, on ne pouvait les
en blâmer ni les en punir, la crainte que Mansfeld, en cas de re-
fus, n'usât de représailles sur leurs coreligionnaires habitant aux.
106 REVUE DES ETUDES JUIVES
alentours do la ville, les avait engagés à l'amuser par de vaines
promesses .jusqu'à ce que la victoire des armes impériales à
Hôchst les eût délivrés de toute alarme. Par contre, pour témoi-
gnagede leur zèle pour la cause de Ferdinand, ils avaient donné
à'Tilly, son général, 25 chevaux avec leur harnachement, et
d'autres équipements pour son artillerie ; cette générosité était
d'autant plus méritoire pour les Juifs, que la longue durée de la
guerre avait ruiné tout à fait le commerce, et provoqué une dimi-
nution sensible de leur fortune. Beaucoup d'entre eux avaient
désormais de la peine à gagner leur vie. C'était amener leur ruine
certaine que de leur demander 10,000 florins, dans la situation
où ils se trouvaient. »
Sur ces entrefaites, le major du régiment de Schauenbourg,
Ertl d'Eriau, exaspéré par un nouveau refus des Juifs de Franc-
fort, avait eu recours à la force. Il avait fait emprisonner, par les
soins du prévôt du régiment, un Juif de Francfort, demeurant au
« chant des oiseaux» (zum Vogelgesang), qui s'était trouvé juste-
ment à Worms, et un Juif de Worms nommé Beider Kannen,
dont le père habitait Francfort, Grâce à de hautes intercessions
et moyennant caution, il consentit à ne pas les mettre aux fers et
même, au bout de quelques jours, il les remit en liberté. Cepen-
dant Erlau informa les chefs de la communauté juive de Franc-
fort que, « si à la fin de la fête de leur Pâque, il n'avait pas reçu
les 10.000 florins, avec tous les frais, il ferait saisir les cautions et
les mettre en prison. Mais il espérait que cette fois on tiendrait
meilleur compte de son « avis sincère » et qu'on respecterait
mieux la signature et le sceau de l'empereur ».
Sans s'arrêter à la protestation du Conseil contre cet acte de
violence commis à l'égard de ses Juifs, le major mit même le sé-
questre sur les sommes que les gens de Worms — aussi bien les
Juifs que les chrétiens — devaient aux Juifs de Francfort. Ceux-
ci ne pouvaient plus avoir d'espoir qu'en l'empereur, qui n'avait
pas encore répondu à la lettre du Conseil. Ils lui adressèrent une
supplique, qui fut appuyée par le Conseil. Ce dernier se plaignit
surtout du procédé d Erlau, qui était contraire non seulement aux
droits de la ville, mais encore aux privilèges concédés aux Juifs
par les prédécesseurs de l'empereur et confirmés par l'empereur
lui-même. Le Conseil faisait encore ressortir un autre point : les
troupes du colonel avaient occupé toutes les routes, de sorte que
les Juifs n'osaient s'aventurer hors de Francfort. Par suite, tout
commerce leur était impossible et ils ne pouvaient plus remplir
leurs obligations envers leurs créanciers, parmi lesquels on comp-
tait beaucoup de chrétiens, qui se trouvaient ainsi lésés. C'est
HISTOIRE D'UN PRET FORCE DEMANDE AUX JUIFS DE FRANCFORT 107
pourquoi le Conseil priait l'empereur de révoquer toutes les me-
sures de coercition prises contre eux.
Peu de temps après l'envoi de cette supplique, Schauenbourg
écrivit de nouveau à Francfort, disant qu'il ne se retirerait de
\Yorms et de Spire avec ses troupes que quand il aurait reçu sa-
tisfaction des Juifs par le versement de la solde pour son régi-
ment. « Si on continuait à traîner les choses en longueur, il en
résulterait quelque inconvénient pour eux ; il se verrait obligé de
prendre des mesures qu'il aurait voulu leur épargner. » Du reste,
Tilly, dont ils vantaient tant la conduite à leur égard, exprimait
son opinion sur toute cette affaire dans une lettre qui accompa-
gnait celle de Schauenbourg et qui prouvait que les Juifs avaient
jugé la conduite de Tilly avec trop d'optimisme. Dans cette lettre,
il avait l'air d'ignorer qu'il avait pris les Juifs sous sa protection
contre Mansfeld ; il semblait aussi avoir oublié qu'en février 1623,
il avait renoncé à se faire verser les 10,000 florins en litige, et
s'était contenté d'une contribution pour l'équipement de son artil-
lerie. Cette contribution n'aurait été, d'après lui, qu'un témoi-
gnage des Juifs pour la victoire qu'il avait remportée à Ilochst,
elle ne les dispensait nullement du payement des 10.000 florins.
Il ne la réclamait pas pour lui-même, mais il en avait fait don au
colonel de Schauenbourg, il conseillait à celui-ci, pour briser la
résistance des Juifs, de mettre sous séquestre toutes leurs mar-
chandises qui allaient de Francfort à Leipzig, et, à cet effet, d'en-
trer en relation avec Schweickhard , archevêque de Mayence.
Comme pour empêcher les Juifs de respirer, il arriva par là-des-
sus une nouvelle lettre de menaces du comte Ernest de Mansfeld.
Il y reprochait aux Anciens de la communauté juive d'avoir, au
mépris de sa dignité, amusé son lieutenant-colonel par toutes
sortes de faux- fuyants et de l'avoir retenu à Francfort. Si on ne
lui payait pas tout de suite les 10,000 florins, il ferait, aux dépens
de toute la juiverie de Francfort, un exemple qui ferait regretter
•■lle-ci de n'avoir pas plutôt payé le décuple. »
L'impatience avec laquelle les Juifs attendaient la décision de
l'empereur allait en grandissant. Enfin, le 4 septembre, le rescrit
si longuement et si ardemment désiré arriva à Francfort. Son
contenu causa aux Juits une grande satisfaction : Ferdinand ap-
prouvait l'intervention du Conseil en faveur des Juifs et déclarait
que l'archiduc Léopold avait reçu Tordre de ne plus importuner
les Juifs par des réclamations d'argent, de lever le séquestre mis
sur leurs biens et de leur épargner les exécutions judiciaires. Si,
dans la suite de la guerre, un général d'armée ou un autre chef
produisait des prétentions injustes à l'égard des Juifs, il espérait
108 REVUE DES ETUOES JUIVES
que le Conseil interviendrait énergiquement en faveur de ses pro-
tégés ».
L'affaire paraissait terminée pour toujours, et les Juifs eurent
de longues années de répit. Mais, huit ans plus tard, le 6 mars
L631, Alexandre Massoni vint apporter, de la part du colonel Ro-
dolphe d'Ossa, à Glèves, une lettre adressée au Conseil dont le
contenu dut exciter un étonnement très légitime. L'empereur
Ferdinand, disait le colonel, lui avait donné plein pouvoir pour
s'emparer des biens de tous ceux qui auraient porté les armes
contre lui, et aussi des biens de ceux qui avaient donné assistance
à ses ennemis, comme les Juifs de Francfort. Ceux-ci ne pou-
vaient se disculper en invoquant la crainte que leur avaient inspi-
rée les menaces de Mansfeld, ils n'avaient rien à redouter puisqu'ils
étaient les protégés de la ville de Francfort. Ils étaient donc invités
à remettre à Alexandre Massoni 10,000 florins et, de plus, à payer
une amende pour leur crime de haute trahison.
Ce qui était curieux, c'est que c'était précisément Massoni qui
devait percevoir l'argent des Juifs. L'ancien fondé de pouvoirs de
Tilly aurait dû savoir quelle avait été l'issue du débat et le peu
de fondement de la nouvelle réclamation. Il était probable qu'il
avait engagé Rodolphe d'Ossa, qui ignorait complètement l'affaire,
à l'envoyer à Francfort, dans l'espoir d'extorquer de l'argent aux
Juifs, mais son attente fut déçue. Les Juifs se plaignirent au Con-
seil de cette nouvelle réclamation et, faisant valoir ce qu'il y avait
d'étrange dans' cette demande, le prièrent de débouter Massoni en
se référant au rescrit impérial. C'est ce que fit le Conseil. Aussitôt
Massoni réduisit ses prétentions et demanda que les Juifs lui payas-
sent au moins les frais du séjour de plusieurs jours qu'il avait
fait à cause d'eux, dans la ville lors de la mission u"ont Tilly l'avait
chargé huit ans auparavant. Cependant, il ne put même obtenir
cela des Juifs, ils se référèrent au rescrit impérial qui les déga-
geait de toute obligation au sujet de cette affaire. Du reste, lors de
son séjour, ils lui avaient fait spontanément cadeau de 12 cou-
ronnes qu'il avait reçus avec remercîments.
Alexandre Massoni dut ainsi quitter Francfort les mains vides.
Ce fut la dernière tentative faite de ce chef contre les Juifs de
Francfort; la volonté formelle que l'empereur avait exprimée les
protégea contre toute nouvelle réclamation.
J. Kracauer.
1 L'original de l'ordre envoyé par Ferdinand à son frère (daté de Vienne, 19 juil-
let) et dans lequel il donne explicitement les motifs pour lesquels il entend que toute
poursuite contre les Juifs soit suspendue, fut adressé à la communauté juive : les
Archives de Francfort n'en possèdent que la copie.
NOTES ET MÉLANGES
LE SARCOPHAGE DE TABNIT 1
Les fouilles effectuées dans les environs de Saïda, l'ancienne
Sidon, sous la direction de M. Handi-Bey, conservateur du musée
Tschinili-Kieusk, à Constantinople, ont fait découvrir un certain
nombre de sarcophages, dont l'un doit avoir renfermé les dé-
pouilles de Tabnit, roi de Sidon et père de cet Eschmounazar dont
le sarcophage est conservé au Louvre. Nous laissons la description
du cercueil ainsi que tous les détails archéologiques aux journaux
spéciaux qui s'occupent de cette matière. Notons seulement un
point qui intéresse davantage les études juives.
Comme on le verra dans l'inscription gravée sur le cercueil, le
roi Tabnit prend un soin extrême des accidents qui pourraient
survenir à son corps. Le même souci se révèle dans l'inscrip-
tion de son fils Eschmounazar; il se retrouve dans, les épi -
taphes araméennes des tombeaux de l'idumée découvertes par
M. Daughty et dans un grand nombre d'inscriptions himyarites.
Rien de pareil ne se voit chez les Juifs. Le Pentateuque ne con-
tient aucune prescription relative à la conservation des morts. La
dépouille mortelle est considérée comme un objet impur, et il est
même défendu au prêtre et au naziréen , le cas de proche pa-
renté excepté, de s'occuper de l'ensevelissement. Les monuments
[owat) élevés sur les sépulcres y sont placés bien moins en l'hon-
neur des morts que pour préserver de toute souillure les per-
sonnes qui pourraient s'en approcher. De tout cela on pourrait
tirer un argument bien plus puissant en faveur de la croyance à
l'immortalité de lame chez les Juifs, que des textes que l'on a
péniblement interprétés en ce sens, puisque l'indifférence qu'on
témoigne au cadavre prouve du moins qu'on cherchait ailleurs la
1 Cette notice, excepté les quelques lignes qui précèdent le texte de l'inscription,
a été lue le 8 juillet à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
lld REVUE DES ETUDES JUIVES
personnalité de l'individu. — Il est temps maintenant de donner
le texte de la nouvelle inscription :
p dns ^btt mrnw \ro n^nn y» 1
n bN bN t "j-in mN psn en d^a bs pn ■*» t 3
•jb™ \n t]DD "jb™ "wa ïTinn bNT ^nb* ppd 4
rien b« ba t "pan sdo *p« pbn to» ù:» bai ynn 5
ne uni nïi -im:-! mnw p^^p s jn-in bai ^pb^ n 6
m nnn ûtd snt *|b *;£]•> b&* ïwin nm \nb^ nnDP n 1
En voici la traduction :
1. Moi, Tabnit, prêtre d'Aschtôrét, roi de Sidon, fils de
2. Eschmounazar, prêtre d'Aschtôrét, roi de Sidon, je suis
couché dans le cercueil
3. que voici. J'adjure tout homme, quand tu rencontreras ce
cercueil, n'
4. ouvre pas ma chambre et ne me trouble pas, car il n'y a pas
chez nous d'argent, il n'y a pas chez nous
5. d'or, ni quoi que ce soit de la dépouille, si ce n'est moi qui
suis couché dans ce cercueil. N'ouvre pas
6. ma chambre et ne me trouble pas, car ce serait une abomi-
nation devant Aschtôrét que cet acte. Et si tu
7. ouvrais ma chambre et me troublais, que tu n'aies pas de
postérité pendant la vie sous le
8. soleil ni de couche avec les Refaim.
Cette inscription présente un double intérêt : elle n'est pas seu-
lement importante par elle-même, elle est aussi fort instructive
pour l'inscription d'Eschmounazar IL
Au-dessus de l'épigraphe de Tabnit se lit une inscription hiéro-
glyphique se rapportant à un personnage égyptien haut placé ;
il n'y a donc aucun doute sur la provenance de ce sarcophage.
M. Mariette avait déjà supposé que, sur le cercueil d'Eschmou-
nazar II, on avait d'abord gratté les hiéroglyphes avant d'y
graver les caractères phéniciens , parce que ceux-ci se trou-
vaient sur une surface inférieure de quelques millimètres à la
surface générale de la pierre. L'inscription de Tabnit, qui n'a
que huit lignes, au lieu de vingt-deux qu'a celle d'Eschmouna-
zar II, a pu être placée au-dessous des hiéroglyphes. On peut même
supposer que la courte inscription placée sur le côté du cercueil
d'Eschmounazar II, et dont le contenu répond presque exactement
à la nouvelle inscription, était une première tentative pour con-
NOTES ET MELANGES 111
server les hiéroglyphes ; seulement la more d'Eschmounazar II,
jalouse de raconter longuement les « grandes choses » qu'elle
avait accomplies, a obligé le graveur à chercher un emplacement
plus étendu et à taire disparaître l'ancienne inscription égyptienne.
Notre inscription nous montre aussi que le père d'Eschmou-
nazar II, ïabnit, et son grand-père, Eschmounazar I er , n'étaient
pas seulement rois de Sidon, mais aussi prêtres d'Aschtôrét.
après la mort de Tabnit, ce dernier titre passa à sa veuve, qui,
à la ligne 15 de l'inscription d'Eschmounazar II, est appelée
Kohéaét Aschlôrét (mniB* nsrû . Eschmounazar II était beau-
coup trop jeune, à la mort de son père, pour remplir les fonctions
du sacerdoce, puisque, « en mourant avant son temps », comme
dit l'inscription, après quatorze ans de règne, il pouvait encore
se désigner comme « orphelin, fils de veuve ».
M. Maspero pense que ces actes de profanation eurent lieu sous
la dernière domination des Perses en Egypte : les tombeaux
furent violés, les cadaves jetés dehors, les objets précieux déposés
dans les cercueils furent volés et les cercueils eux-mêmes apportés
et vendus en Phénicie. Ce fait permet de mieux comprendre
pourquoi Tabnit et son fils Eschmounazar II déclarent qu'on ne
doit chercher dans leur sarcophage aucun objet précieux, car la
vue d'un cercueil égyptien devait toujours faire naître la pensée
qu'une quantité d'objets précieux y était enfermée avec le mort ;
c'est pourquoi nous avons lu, ligne 5, mischôd (tciz) et traduit
en conséquence.
Nous avons traduit ûa» par « quoi que ce soit », parce que nous
ne pensons pas qu'il s'agit ici du pluriel de f»3H mine, nous pré-
férons voir dans ce mot un composé de Jn et p (ïi»), littéralement
« de quoi » (cf. ïTQTft»). Peut-être même yi»w, argent, n'est-il que
la métathèse de )n et ïfa, il aurait ainsi une origine analogue au
mot arabe b«7a = b Ktt, qui signifie ce qui est à, c'est-à-dire bien,
argent, et au mot araméen *ôt: = in n», qui a le même sens
que le mot bs*: .
Dans cette même ligne 5 se présente deux fois un mot que nous
n'avons pas encore rencontré, c'est ïVttt, il répond à )n dt8 de
l'inscription d'Eschmounazar II : n« peut être difficilement égal
à û«, mais jb = rh répond certainement à p = laa, ce qui rend
impossible la lecture ûansa adoptée dans le Corpus. Il nous ré-
pugne d'identifier *t« avec w, bien que, dans ce cas, les mots
tps nsb nr *pN eussent la signification : « nous n'avons plus d'ar-
gent, » et fissent ainsi allusion à l'état antérieur, où le cercueil
en contenait. Nous préférons considérer p™ comme l'équivalent
112 REVUE DES KTUDES JUIVKS
de l'hébreu nabiSN « chez nous », bien que la dentale dalét permute
rarement avec la sifflante tsadé l .
Un autre passage intéressant se trouve à la ligne 3 : bs n« *n
tn«. M. Renan lit : Mi attah hol adarn, et traduit : « Qui que
tu sois parmi tous les hommes. » Mais les mots ïin« ■>» ont-ils le
sens de quisquis sis? Le passage de II Sam., xvm, 12 (15a v.ud
dnbtDMCi wa) prouve peu de chose, puisque les anciennes ver-
sions portent ^b à la place de ■*» ; de plus, il faudrait bsn ou ba»-.
Puis, la seconde personne du pronom personnel ne s est pas en-
core rencontrée dans les textes phéniciens, et on peut bien se
demander si ce n'était pas anta (na»), comme en arabe et en ara-
méen. Nous remarquons, d'autre part, que cette phrase répond
aux mots d*jn ba riN ... *7»p, ligne 4 de l'inscription d'Eschmouna-
zar II. En établissant une sorte d'équation, i» serait égal à ■nmp ;
or, dans les dialectes araméens, nw a le sens de jurer, et, en
retranchant de cette racine les lettres faibles * et s, il ne reste
plus que le mim : miyya pourrait donc signifier également « mon
serment». D'ailleurs, en arabe également, le mot serment est
rendu quelquefois par mou ou mi.
J. Derenbourg.
ORMUZ ET AHRIMAN
Un texte pehlevi que vient de publier M. Barthélémy 2 ren-
ferme un passage qui mérite d'être relevé pour les études talmu-
diques : « Comme nous croyons en deux principes. . ., le costi 3
montre cette dualité dans notre corps. La partie ormazdéenne est
la lumière. . ., de la même manière est tout ce qui est dans la
moitié supérieure du corps, comme l'ouïe, l'odorat, le siège de
l'intellect, de l'âme. . ., et cela est le siège de Dieu et des Am-
schaspands. . . Et la moitié inférieure est comme le siège de la
puanteur et de l'impureté, réceptacle d'urine, de fumier et de
puanteur. . ., c'est le siège d'Ahriman et des démons » (p. 37).
Ces lignes constituent le commentaire le plus net de ce bout de
dialogue, entre un mage et un rabbin, rapporté par le Talmud
1 Peut-être faut-il voir dans IN l'équivalent de l'adverbe de temps TN = 'tN, et
lui donner le sens de t certes » ou de « maintenant ».
2 Gujastak Abâlish, relation d'une conférence tbéologique présidée par le calife
Mnmoun, Paris, Vieweg, 1887.
3 Le costi est une ceinture que doivent porter les Parsi.
NOTES ET MÉLANGES 113
(Sanhédrin, 38 b) : «Un mage dit à Amémar : La partie supérieure
de ton corps depuis le*milieu est à Hormiz, la partie inférieure
à Ahriman. — Dans ce cas, répliqua Amémar, comment Ahri-
man permet-il à Hormiz de faire passer ses eaux dans son ter-
ritoire ? »
Rabbénu Hananel était assez près de la vérité, quand il expli-
quait ces mots ainsi : « Hormiz a créé la bouche, qui fait entrer
dans le corps les bons aliments et les boissons pures, et Ahriman
les organes du fumier et de l'urine, etc. » Par contre, Raschi a
tort de supposer que le mage veut dire qu'il sait par sorcellerie
que la partie supérieure d'Amémar appartient à Ormuz.
Israël Lévi.
LE SENS DU MOT KIpO
Dans l'étude publiée ici {Revue, t. XIII) sur le Règlement des
Juifs de Castille, se trouve la phrase suivante (p. 197) : « L'ensei-
gnement de l'école se réduit à l'étude du Pentateuque (piD3 ou
anpfc). » Qu'il me soit permis de faire à ce sujet une observation.
Déjà dans la Massora, le mot vnpn (aussi fcmp) désigne toute
la Bible à l'exception du Pentateuque, qui est appelé ©«in (voir
Frensdorf, Massora Magna, s. v. win et jsm-n-iN). Ces dénomi-
nations devinrent usuelles en Espagne. Bahya ibn Pakuda dit
que les commençants dans l'étude de la tora sont ceux qui savent
lire matériellement OTin et *np73 , sans en comprendre le sens
[Hobot hallebabot, m, 4, p. 481 de Fédit. Sluzcki) ; il emploie
aussi les mêmes expressions dans l'original arabe (i&., p. xxiv).
Ibn Ezra appelle le targum des Prophètes anptttt ûmn, opposé à
Frnnïl û"i:nn ; la grammaire hébraïque est pour lui fiiab ntt^n
N-ipEi rmn (voir mon Abrah. ibn Esra als Grammatiher, p. 11,
n. 54). Dans son commentaire sur Exode, xxm, 20, il parle éga-
lement de Bnpnin STVWrt, et dans son Divan (éd. Egers, p. 69,
n° 169, 1. 6) il dit : i-oaaa ïWDnm N-ip?3 "pan rmn pan. Ibn
Parhon, dans la conclusion de son Mahbéret, dit aussi rmm
anpttai. Joseph Kimhi, dans sa grammaire, ch. n, dit : û^ibn br)
Énp»m rmnae. Comparez aussi la remarque de Zunz, Gottesd.
Vortràge, p. 11, n. b : « Zohar de *jb *]b, col. 239, dit qu'Onkelos
a traduit le Pentateuque et Jonathan b. Uziel le anp» (toute la
Sainte-Écriture?). «Mais le contexte répond à la question restée
T. XV, N° 29. 8
III RE VUE DES ETUDES JUIVES
douteuso pour Zunz, il montre clairement que ce mot anptt dé-
signe uniquement les livres prophétiques, à l'exclusion des Ilagio-
graphefe, que Jonathan b. Uziel n'a pas traduits. Il semble bien,
en effet, que Nip7j, dans son acception la plus large, désignait les
Prophètes et les Hagiographes , mais dans son .acception plus
étroite, les Prophètes seuls. Dans l'introduction d'Ibn Ezra à son
commentaire du Pentateuque (voir Rosin, Reime u. Gedichte des
Abr. ibn Ezra, p. 18, 1. 94) on lit :
.ûmrûm anpttai !-mra
Ici tora est le Pentateuque, micra les Prophètes, lietubim na-
turellement les Hagiographes. Il est possible néanmoins que le
mot ketubim eût été superflu (micra désignant à la fois les Pro-
phètes et les Hagiographes) et qu'il est ici pour la rime. Voici,
du reste, un passage intéressant de Profiat Duran qui prouve
que le mot micra, dans le sens de Prophètes, était employé cou-
ramment par les Juifs d'Espagne et non pas seulement par les
écrivains. Ce passage se trouve dans l'introduction de sa gram-
maire (Maasse Efod, p. 20) : mh -idoï-ï K*ipa mon naîb© ïuanan
iittf ûi2:s "naai "îS&oi anptt EnïïsnH baut (la Bible entière) Empan
?rt* Nipi i»3 îiis'npm rtwnpm wiia bips îtitpiû "nan la pD3>nu5
•Mini ttt) kiïti (Is., lviii, 1) jima «np (Jos., ni, 2) iia'nptt na
useras™ *th iiÈttaSîl "nso ht ûtts "ifcnp" 1 nns l^ïlïi 13 Tin* 1 ! bbss
fc© nanpn (Jér., 11, 2) nanpi ^jibn ttfconpa tibniû ntt tien mna
(/&., vu, 2). Ce sens attribué au mot micra se trouve enfin dans
Sifré sur Deutéronome, g 317, où une explication sur Deut., xxxn,
13, est donnée dans les termes suivants : yiN vixn hy im^T
î-raiii» it 3>boiï ©ni "ifrp'W aopiï 1ï "nia mm3n bs^i ÏTfin it
mttbn it mat iz^ttbn» fltfB\. Quant au mot pios, on s'en sert en-
core aujourd'hui pour désigner les parties de la Bible étrangères
au Pentateuque.
W. Bâcher.
DEUX MINIATURES AVEC LA ROUE DES JUIFS
Les deux miniatures que nous reproduisons ici sont tirées d'un
ms. (du xiv° siècle) de la « Bible historiale de Pierre Comestor,
traduite en français par Guyart des Moulins » , qui appartient à
NOTES ET MÉLANGES 115
la bibliothèque publique de Troyes. La première est insérée au
mmmmmiimiiMMmmmMmw\\\m\m\\\m
VPtoJ.*,
chapitre « des communes vestures des prestres et des evesques
M->
IliB REVUE DES ÉTUDES JUIVES
selonc hystoires » ; la seconde au chapitre « du serpent d'araing
contre le serpent de feu, selon la Bible ». L'intérêt de ces dessins,
qui dans l'original sont coloriés, est de nous avoir conservé,
comme ceux qui ont été publiés ici, le costume et peut-être le
type des Juifs du moyen âge. On remarquera sur le premier la
roue jaune qui est très apparente sur le côté gauche de la poi-
trine, sur le second la môme rouelle et le bonnet pointu tradi-
tionnel ».
Ces copies ont été prises avec une scrupuleuse fidélité par
M. Socard , et nous ont été transmises par notre savant ami
M. Det, sous-bibliothécaire, à qui nous adressons ici tous nos re-
merciements.
Dijon, août 1887.
M. Gerson.
MINIATURES REPRÉSENTANT DES JUIFS
Le ms. du Breviari d'Amors, du xiv e siècle, de la Bibliothèque
nationale (n° 9219) renferme lui aussi de bien curieuses minia-
tures représentant des Juifs. Elles m'ont été signalées par M. Paul
Meyer, qui a édité cet ouvrage. On y chercherait en vain la
rouelle, et le vêtement du juif n'a rien de particulier, c'est le cos-
tume donné dans les autres illustrations du ms. à tous les laïcs.
Mais le sujet en est vraiment amusant. On voit d'abord deux per-
sonnages, dont l'un est généralement un prophète, qui montrent
chacun du doigt un texte de la Bible considéré comme messia-
nique. Ces passages sont en latin, en provençal et même en hé-
breu, hébreu dont les caractères, en or, sont admirablement
tracés. Faisant pendant à ces deux dessins, un Juif, qui se rendrait
certainement à l'évidence, si, derrière lui ou au-dessus, n'était
posté un diable qui lui bouche les yeux de ses mains ou avec un
bandeau. L'une des citations est tellement probante que l'aveu-
glement du Juif par ces moyens énergiques ne se justifie pas en-
core : le diable, placé cette fois devant lui, lui crève les yeux.
Bien que ces miniatures, au nombre de onze, ne varient pas
leur thème, cependant elles se distinguent toutes l'une de l'autre
par la composition et la coloration.
1 Bégin, Histoire des Juifs en France, p. 198.
NOTES ET MÉLANGES 117
Voici maintenant les versets qu'illustrent ces dessins :
1° f° 86 &, col. 1 : Genèse, m, 16 ;
2° — col. 2 : Exode, m, 15;
3° f°87a, col. 1 : Nombres, xvn, 22-24;
4° — col. 2 : Ezéchiel, xliv, 1-2 » ;
5° f° 87 &, col. 1 : Isaïe, xi, 1-2;
6° — col. 2 : Isaïe, vu, 14 (ba la»* en deux mots) ;
7° f° 88 a, col. 1 : Isaïe, ix, 5 ;
8° — col. 2 : Ezéchiel, xxxvi, 25-27;
9° f° 88 &, col. 1 : Genèse, xlix, 10 ;
10» — col. 2 : Daniel, ix, 26 ;
11° — — : Malachie, n, 2.
Israël Lévi.
LES EXILES D'ESPAGNE A FERRARE
EN 1493
La bibliothèque de la communauté israélite de Vérone pos-
sède, entre autres manuscrits intéressants 2 , un document d'Al-
phonse [I er ] d'Esté, duc de Ferrare, Modène, Reggio, Rovigo et
Marche d'Esté, en date de décembre 1506, qui confirme et cite
le décret précédent d'Hercule [I er ], son père, en date du 1 er fé-
vrier 1493, par lequel ce dernier duc accordait aux Juifs exilés
d'Espagne, par redit de 1492, le droit de s'établir dans la ville
de Ferrare, et leur concédait des privilèges dont jouissaient les
autres Juifs qui demeuraient sous sa juridiction.
Le parchemin contenant ce document et que j'ai pu examiner
et copier grâce à l'extrême obligeance de M. le rabbin J. Pardo,
1 Ce passage, cité pour prouver l'immaculée conception, a été plus rarement em-
ployé que les autres. Il est utilisé, entre autres, dans VAltercatio Judei de fide
christiana ; voir cette Revue, t. V, p. 241.
* Parmi ces mss. nous signalons celui du N"|p72b UN, le seul où l'auteur soit
désigné (R. Méir Bendig d'Arles) ; le nTmtt de 1306, écrit par ïfblD fill e de
R. Abraham ha-Sofer ben Joab. Le mot ha-Sofer est marqué de points sur chaque
lettre, pour signifier probablement que c'est le nom de famille et qu'il n'indique point
la profession de scribe, ainsi que l'article dont il est précédé pourrait le faire sup-
poser. Paula était femme de R. Salomon b. Moïse, fils de R. Jehiel (le ms. de Vé-
rone a Jekutiel), père de Natan, auteur de TArukh (voir catal. Zuckermann, du
sémin. isr. de Breslau, n° 104 ; catal. Neubauer des mss. hébreux d'Oxford, n» 635,
et Mayazin, de Berliner, 1884, p. 141-142}.
H8 HEVUE DES ÉTUDES JUIVES
qui l'a mis à ma disposition, a 56 centim. de haut sur 40 de large ;
récriture occupe 51 lignes, y compris la liste des 21 noms qui suit
le texte et qui sont rangés sur 3 colonnes avec 7 noms par -co-
lonne. Le document est assez bien conservé ; cependant il y a une
déchirure au milieu, et par endroits l'écriture est endommagée.
J'en donne ici la copie, en remplaçant par des points les passages
manquants (par suite de la déchirure) ou illisibles.
ALFONSUS, dux Ferraria) Mutina) et Regii, marchio Estensis
Rodigiique Cornes, etc., etc. Concessit atquo impertitus est Illustris-
simus Princeps et Excellentissimus dominus dominus Hercules ,
olim dux Ferraria), etc. Parens nostri observamus decretum infras-
criptis Hebreis in fine ipsius decreti annotatis et descriptis. Quod
quidem decretum nobis exibitum fuit per ipsos Hebreos in presen-
tiarum in Ferraria degentes, atque approbare velimus. Volentes
autem ipsis satisfacere harum nostrarum patentium literarum te-
nore et decreti série ex certa scientia et animo deliberato, ac de ple-
nitudine protestatis nostra) omnique alio meliore modo quo magis
et melius possumus, decretum antedictum et omnia in eo contenta,
prout jacet, predictis Hebreis approbamus et confirmamus, ac de
novo ubi opus sit concedimus et impertimus. Volumusque, edicimus
ac jubemus inviolabiliter , sub pena indignationis nostrae et alia
quavis graviore arbitratu nostro imponenda, per quoscunque offi-
ciâtes et subditos nostros présentes et futuros quorum intererit
prorsus observari, quibuscumque in contrarium quovis modo fa-
cientibus non obstantibus, et in quorum robur et testimonium pré-
sentes nostras literas et decretum fieri jussimus et registrari nos-
trique maioris sigilli consueti-appensione muniri. Datum Ferrariœ,
in palatio nostro, anno nativitatis dominicse Millesimo quingente-
simo sexto, indictione nona, calendis decembris.
Ténor autem dicti decreti sequitur ut infra, videlicet :
Hercules, dux Ferrariee, Mutinse et Regii, marchio Estensis, Ro-
digijque Cornes, etc., etc. Cum nonnulli Hebrei, in huius nostri de-
creti fine descripti, ex partibus Hispaniee recesserint et habitandum
ad partes Italiee se se contulerint, ab eis requisiti fuimus, ut velimus
eos cum eorum familiis in urbibus locisque dictionis nostrae subjec-
tis suscipere et acceptare, necnon concessiones, privilégia, arbitria
et facultates infrascriptas ipsis impertire. Et cupientes eorum votis
et desideriis libenti animo satisfacere, moti requisitionibus predic-
torum Hebreorum , tenore presentium nostrarum patentium lite-
rarum et decreti série, ex certa scientia et animo deliberato ac de
plenitudine potestatis qua publiée fungimur, eisdem Hebreis, pro
se et eorum filiis et descendentibus, et pro aliis quibuscunque ex
dictis partibus ad terras et loca nostra habitandi causa venturis,
concedimus et impertimur quod possint ac eis liceat omnes et sin-
gulas eorum familias conducere [et] conduci facere habitandum in
NOTES ET MELANGES 119
hac nostra urbe Ferrari» et in quibuscunque aliis urbibus, terris
et locis nostris, cum infrascriptis capitulis, privilegiis et facultati-
bus qua3 et quas. .. efficaci prece postulaverunt ut infra, videlicet :
Primo [namque ?] eiisdem omnibus, pro se et eorum filiis ac des-
cendentibus et aliis ut supra* promittimus quod si. .. his partibus
discedere cogerentur, quod tamen fore non credimus, unius anni
spatium quemadmodum petierunt ad discedendum concedimus.
Secundo, quod quantum erit pro eo quod ad nos pertinet, eos nun-
quam impediemus quin medendi utantur facultate, nec quando in
eorum artibus se exercebunt , penam aliquam eadem causa ipsis
imponemus. Verumtamen arbitramur quod licentia Ghristianos
medendi necessaria a Sanctitate Summi Pontificis nostri erit im-
petranda. cui quidem rei omnem favorem et nos praebemus ; qua
impetrata ab omni contradictione liberi tune erunt et tuti. Tertio,
contentamur quod possint accipere, et ad affictum conducere, datia,
gabellasque ac res quascumque alias pro arbitrio suo. Quarto,
etiam eisdem concedimus ut ipsi et eorum quilibet artes exercere
ac cum Gbristianis et Judeis societates super ipsis artibus et mer-
cationibus et aliis negotiis peragendis facere et apothecas publicas
tenere possint et valeant, dummodo se ipsos in eis ut reliqui arti-
fices se gèrent, ita se habeant et gérant. Excipimus tamen ea quas
judeis non conveniant, declarando tamen quod pro ipsis artibus
faciendis et causa exercendi eas, teneantur ingredi dictas artes,
eorumque Massariis solvere id quod pro aliis solvi consuetum est,
tanquam si cives essent, et ipsarum artium beneficiis gaudere pos-
sint et valeant. Quinto, eis plene impertimur, ut cum familiis bo-
nisque et rébus suis in dictionem nostram venire possint, ita tamen
quod res et bona ipsa sint ad eorum familiarumque suorum usum,
pro quibus tantum decernimus et volumus ut nihil solvere tenean-
tur pro datiis et gabellis non modo in nobis retentis, sed etiam
locatis. Quantum vero sit pro rébus quœ mercaturam sapiant, a
datiis et gabellis non locatis volumus ut liberi sint et immunes ;
sed pro locatis, necesse erit ut cum conductoribus earum se intel-
ligant, quos Don dubitamus aliqua liberalitate usuros esse, in quo
quidem et nos nostris Ilebreis etiam favore non deerimus. Sexto,
eis promittimus quod quandocumque ex terris et locis nostris ad
alia loca habitanda dictioni nostra) non subiecta se conferre volue-
rint, cum uxoribus etiam et filiis, bonisque quibuscumque suis, eos
[vel eorum] aliquem non impediemus, nec per aliquem alium im-
pediri permittemus, quin pro suo arbitrio bona inde extrahant et
extrahi faciant, solutis tamen prius per eos [datiis vel] gabellis in
terris nostris solvi consuetis.
Postremo vero eis etiam concedimus ut omnibus privilegiis et
immunitatibus aliis Hebreis in terris nostris habitantibus uti et
gaudere possint, sed cum illis modis et limitationibus quœ ipsis
concesse sunt. Ita tamen quod ulla nostra concessione ad usuram
prestandi usurarioque minime uti ipsi audeant. Hoc quoque
120 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
addentes, quod si libros debitorum aliquorum pro suis creditis ipsi
Ilebrei tenere voluerint, iides in judicio vel ex[tra] non prestetur
neque prestari debeat, nisi débita ipsa manu propria débitons
scripta vel saltcm subscripta fuerint, vel ad minus pro ipso debitore
ea débita subscripta fuerint : saltem ab uno teste fide digno, dum-
modo ipsi libri sint rite et recte compositi, more mercatorio for-
mati... et capitulati, et in eis non sit ulla suspitio vel abrasio.
Inque eis sint anni, dies et menses, ac nomina debitorum, ac rerum
et pecuniarum quantitates, et cause. Ideoque harum nostrarum pa-
tentium literarum et decreti vigore mandamus omnibus et singulis
Rectoribus, Magistratibus, Gapitaneis, Pretoribus, Commissariis et
aliis quibuscumque officialibus et subditis nostris présentes visu-
ris, ut predicta omnia et singula Hebreis ipsis infrascriptis et de
quibus supra habita est mentio, inviolabiliter servent servarique
faciant in quibuscumque terris et locis tam médiate quam immé-
diate nobis subiectis, sub [pena] indignationis nostrce et alia qua-
vis arbitrio nostro imponenda. Non obstantibus etc. aliquibus legi-
bus, juribus, statutis, privilegiis et ordinibus... tam factis quam
faciendis in contrarium quomodocunque disponentibus. Quibus
omnibus et singulis quantum... de quibus in his nostris literis de
verbo... facienda fuisset. Quoniam, si qua forte sint contra, pro
expressis et déclara tis haberi volumus et jubemus. Ad quorum
fidem et robur, has nostras fieri jussimus et registrari, nostrique
maioris sigilli consueti appensione muniri.
Data S [sic) Ferrarise, in palatio Curiee nostrse, anno nativitatis
dominicee Millesimo quadringentesimo nonagesimo tertio, indictione
undecima, die primo februarii.
Nomina supradictorum hebreorum sunt infrascripta : materno
Sermone declarata, videlicet :
1 . Rabi Santo Abenamias, et sua famiglia ;
2 . Don Ferror el Levi, medico, et sua famiglia ;
3. Don Moysen [Abujlafia, datiero et mercadante, et sua famiglia ;
4. Don Abraham [Aben]amias, mercadante et sua famiglia ;
5. Don Abraham [Abujlafia, mercadante, et sua famiglia ;
6. Don Abraham [Go]hen, mercadante, et sua famiglia ;
7. Dona Polonia et sua famiglia, mercadante ;
8. Rabi David Marich, medico et mercadante ;
9. Don Abraham Marich, mercadante, et sua famiglia ;
•10. Moysen Abolafia e suo fratello, mercadante;
1 1 . Don Zachoen l . , ^ ~ -^ t>
ta ~ ., , ~. et le sue done che sono in Ferrara
12. Don Abrahen Choen } . - . ,.
,o -r^ A^ • cum la sua famiglia;
13. Don Moyse Abenamias J
14. Santo e Isach suo fratello, aragonese, et sua famiglia ;
15. Mair de Gallo
16. Abrahin de Callo
| cum sua famiglia, artesani ;
NOTES ET MÉLANGES 121
17. Movse de Franco et ) . ..
BO ., . [ et sua famigha, artesani ;
18. Moyse asi ) D *
19. Montalvan et sua famiglia, artesano.
20. Hain Franco et | . . ,.
at . . _, > cum sua famiglia.
21. bimoel Franco ) &
Signé : Hiero[nimus] Magnani[nus?].
Voici quelques observations sur la liste des noms des Juifs es-
pagnols qui vinrent s'établir à Ferrare et qui sont mentionnés à
la fin de notre document :
Santo (n os 1, 14) est la forme espagnole bien connue pour Semtob ;
Abenamias est Aben Nahmias.
Ferror (n° 2) est sans doute pour Ferrer, nom très répandu en
Espagne chez les chrétiens et les juifs.
Dona Polonia (n° *7) est probablement l'abréviation de Dona
Appolonia.
Marich (n os 8, 9), nom de famille inconnu jusqu'ici et que
nous ne savons pas expliquer.
Don Zachoen (n° 11) pourrait bien être pour Don Zag Cohen.
On sait que Zag = Isaac.
Callo (n 08 15, 16) serait-il Galo , localité espagnole, prov.
Coruîïa?
Moyse (n° 18) ; le mot asi qui suit paraît n'être qu'un nom de
famille mal transcrit.
Montalvan (n° 19) est un nom tiré de la ville de Montalban,
dans l'Aragon, à 14 lieues de Saragosse.
Les professions indiquées sont celles de marchand, collecteur
d'impôts (datiero), médecin et artisan. Ce dernier mot signifie
peut-être chirurgien 1 .
Je ferai une dernière observation. H. Isidore Loeb a soutenu,
dans le précédent numéro de la Revue, que le nombre des Juifs
espagnols qui partirent en 1492 ne fut pas si considérable qu'on
le croyait jusqu'à présent. Notre document est une confirmation
éclatante de cette thèse.
Leonello Modona.
1 En effet, en Italie, au moyen âge, on désignait par le mot artesano celui qu
exerçait la basse chirurgie (Cf. 1 hébr. "J73TN NBT1 = medicus artifex).
1 22 REVUE DES ETUDES JUIVES
LE SCEAU D'ABRAHAM BAR SAADIA ET LE SCEAU tWTjrttK'»
I
Nous soumettons aux lecteurs de la Revue une idée que nous a
suggérée le sceau d'Abraham bar Saadia publié Revue, XIV, 268 .
Pourquoi la légende n'a-t-elle pas de nom de famille ? Le sceau
appartenait sans doute à un Juif espagnol, et les Juifs espagnols,
contrairement à ceux d'Afrique, de Babylonie ou d'autres pays,
portaient des noms de famille. Je pense que le dessin qui est au
centre du sceau supplée ici au nom de famille. Ce dessin repré-
sente probablement le calice d'une fleur de lys, en hébreu "poiiû.
Notre Saadia appartient donc probablement à la grande famille
espagnole des Ibu Schoschan, dont les armes auraient été un lys.
Si cette hypothèse est exacte, elle pourra servir de clé pour l'ex-
plication d'autres sceaux espagnols. Depuis longtemps on sait que
les dessins des sceaux juifs représentent des prénoms (d'ailleurs
exprimés dans la légende). C'est ainsi qu'on trouve un lion pour
Juda, un ours pour Issakar (Béer), le bouclier de David pour Da-
vid, etc. Même sur les pierres tumulaires juives de Prague, on
trouve le dessin d'animaux qui ont quelque relation avec le nom
du défunt. Je possède un ancien ms. allemand du Nizzahon de
Liepmann Mùhlhausen, où un précédent propriétaire a peint une
oie (en allemand : Gans) dans un écu, pour illustrer son nom de
Gansmann, qu'il a signé en toutes lettres dans le ms. L'hypothèse
que je propose a aussi pour avantage de nous faire connaître
exactement la prononciation du nom d'Ibn Schoschan, dont Zunz
a écrit l'histoire (Zur Geschichte, index, s. v.).
Je hasarde une autre hypothèse sur le lûï-ttr-DN^ du sceau som-
mairement décrit au même endroit de la Revue. On peut sup-
poser que ce singulier assemblage de lettres n'est pas autre chose
que le nom de Jean (Johannes). Le sceau serait donc chrétien, c'est
ce qui expliquerait la singulière orthographe de la légende. On
sait comment des graveurs chrétiens ont transcrit par les lettres
rrom le nom de Jésus. Ce n'est pas là, comme on l'a supposé, un
m!"p avec tû de 1*71» intercalé, c'est purement et simplement une
orthographe maladroite, obtenue par tâtonnement, pour trans-
crire en lettres hébraïques le mot Jésus. On a beaucoup abusé
du ri chez les Juifs et les chrétiens, pour la représentation de
NOTES ET MÉLANGES 123
voyelles. Dans les inscriptions juives des catacombes publiées
par Ascoli ne voit-on pas avec étonnement même la voyelle i re-
présentée par un ti dans laSBHQ ? Dans les inscriptions chré-
tiennes, le n remplace le e. Des transcriptions chrétiennes comme
celle de notre sceau ne sont pas rares. Il n'est pas impossible
que les chrétiens attribuaient à ces mots écrits en caractères hé-
breux une puissance magique, car on les employait dans les
opérations magiques et alchimiques. Inversement, on sait que
l'on se servait, pour le même usage, de mofs écrits en lettres
grecques ou latines, mais composés des initiales de mots hé-
breux. Dans x'x'x ', je crois qu'il n'y a pas autre chose que le
trois fois saint ttnp ovrp wn-p ; Agla pour i*tk ûbub -ma rrna
est connu.
Scheweningue, juillet 1887.
David Kaufmann.
Il
L'explication donnée ci-dessus par M. Kaufmann sur le sceau
d'Abraham bar Saadia est des plus séduisantes, l'idée paraît ex-
cellente, on peut pourtant y faire une objection. Dans le Jahr-
buch fur die Geschichte der Juden, II, p. 289 et planche, Lévy a
reproduit un sceau qui est justement de cette même ville de Sé-
ville où a été trouvé le sceau d'Abraham bar Saadia. Si l'on com-
pare les deux pièces, celle du Jahrbuch et celle de la Revue, on
est d'abord frappé de la ressemblance extraordinaire du dessin.
Le contour des deux sceaux est exactement le même, et la division
en compartiments sur les deux sceaux se ressemble également.
Le sceau du Jahrbuch porte, avec le prénom du propriétaire, un
nom de [famille qui n'est pas Schoschan (c'est Toderos Hallévi
b. Samuel Hallévi b. Allavi), et cependant ce sceau présente, à
chacun des quatre frontons qui l'entourent, une petite fleur de
lys ; ce motif d'ornementation était, par conséquent, très usité
à Séville et employé par d'autres personnes que les membres
de la famille d'Ibn Schoschan. Sur la fréquence de ce symbole
dans les monuments de tout genre, voir Ad. de Beaumont, Re-
cherches sur l'origine du blazon et en particulier de la fleur
de lys, Paris, 1853 (ouvrage qui nous a été signalé par M. John
O'Neill).
Nous partageons moins l'opinion de M. K. sur l'autre sceau.
L'exécution de ce sceau, le dessin du cartouche central, le dessin
12/i REVUE DES ÉTUDES JUIVES
des lettres hébraïques, tout indique que ce sceau est très moderne,
de ce siècle ou de la fin du siècle dernier. On peut s'en convaincre
par la reproduction que nous donnons ici de cette pièce 1 . Or, il
nous parait peu probable que, dans un temps si rapproché de
nous, même des chrétiens aient reproduit le nom de Johannes,
prononcé si l'on veut, Jowhannes, d'une façon aussi singulière !
£MWl+>
De plus, M. K. n'explique pas le taureau ou bœuf qui est au
centre du sceau. A. cause de cette figure et du ti> de la fin de la
légende, M. D. Simonsen suppose que le sceau appartenait à un
membre de la famille Schor (tkd) et il trouverait presque dans
notre légende un nom littéraire connu : m;i *p ù^bn [p] np:n
-nia ttTri ^bnsi (voir Steinschneider, catal. Bodl., col. 1255). Mais
ce n'est là, sans doute, qu'un jeu. Ajoutons que, d'après une tra-
dition recueillie dans sa famille par le propriétaire actuel, notre
pièce serait le sceau d'un membre de cette famille (israélite), du
côté maternel, et le nom de famille serait Booz (le sceau vient
d'Amsterdam, à ce qu'on assure), et ce serait par une espèce de
jeu de mots (Booz = bos) que le sceau porterait au centre l'image
d'un bœuf.
Isidore Loeb.
1 Le dessin est agrandi. L'original a 14 mm de haut sur H mm de large.
NOTES ET MÉLANGES 125
LA JUIVERIE DE JEREZ DE LA FRONTERA
EN 1266
M. Fidel Fita a publié, dans le Boletin de la Real Academia,
de Madrid (tome X, juin 1887, p. 465 et suiv.), un document du
plus haut intérêt : c'est la répartition des maisons de la juiverie
de Jerez de la Frontera faite par le roi Alphonse X, après qu'il
eut conquis cette ville en octobre 1264. La pièce a été rédigée en
1266, et elle fait partie du cadastre de la ville dressé à cette
époque. L'original est perdu, mais une copie en fut faite, par les
soins de la municipalité, en octobre 3338, et c'est d'après cette
copie que M. Fidel Fita a publié le chapitre relatif à la juiverie.
La pièce décrit les maisons l'une après l'autre. Chaque article
est composé de trois parties : 1° description très sommaire de la
maison ; 2° énumération des confronts (le précédent, le suivant,
celui de derrière) ; 3° indication du propriétaire à qui la maison
a été allouée par le roi.
Il n'est pas très facile de faire le compte des maisons et des
propriétaires. Les noms sont souvent estropiés soit par le premier
rédacteur, soit par le premier copiste, ce qui rend les identifica-
tions difficiles; il y a des personnes qui figurent dans l'énuméra-
tion des confronts et qu'on ne retrouve plus dans l'indication des
propriétaires, ou inversement. On peut supposer que le premier
copiste a omis un certain nombre d'articles. Toutes les fautes,
cependant, ne doivent pas être mises à son compte, il y en a sû-
rement qui proviennent du rédacteur, qui n'a pas toujours énu-
méré tous les confronts. Les maisons étaient probablement très
enchevêtrées et cette énumération était difficile '.
Il ne sera pas superflu que nous notions ici, en détail, quelques-
unes des remarques que nous avons faites sur ces imperfections
et incorrections de la pièce.
Voici, d'abord, une liste de personnes qui figurent dans l'indi-
cation des confronts, et dont cependant les maisons ne sont pas
décrites. Ce sont : Abraham Atabac, n 09 33 et 34; Fi Alexul,
n° 54 ; Aly Axucuri, n 08 23, 24 (Xucuri) et 25 ; Çag fils de Mayr,
1 Par exemple : Jacob Anoc (n° 1) a pour confront Çag Açot (n° 2], mais ne figure
pas dans les confronts de ce dernier. Les cas analogues sont très fréquents. — La
maison de Hayon Ahnelahmar est décrite avec ses confronts au n° 83 ; dans la des-
cription des maisons de ces confronts, Hayon Abnelahmar ne figure pas.
120 REVUE DBS ÉTUDES JUIVES
n° "78 ; Cimha ïille de Puraia, n° 21 (sa maison a été omise par
erreur, probablement parce que la propriétaire de la maison sui-
vante s'appelait aussi Cimha (n° 22) ; Guleyma Adarhi, n° 87 ;
Falcon, n° 81 ; Salomon Ballestero, n° 17 ; Samuel Ilodeida, n 0B 2,
13, 14; Aben Rrahab, n°24 (cf. n« 19).
Le rédacteur est amené à décrire, à côté des maisons, des esta-
blia et des solar, mais comme certains propriétaires ont des so-
lar éloignés de leurs maisons, il lui arrive de décrire deux fois ces
solar \ la première fois lorsqu'il décrit la maison du propriétaire,
la seconde fois lorsqu'il arrive à la description des maisons près
desquelles se trouve le solar. Ainsi le solar du n° 54 paraît être
celui qui est déjà décrit au n° 36 ; celui du n° 59 paraît être celui
qui est déjà décrit au n° 41.
M. Fidel Fita a déjà proposé un certain nombre d'identifications
dans les noms de personnes, nous proposons aussi les identifica-
tions suivantes :
Alhalle du n° 82 doit être Joseph Alhalle des n 08 52, 53.
Abraham Alcaal, du n° 58, doit être Abraham Alleial, n°64,
et, par suite, l'Abraham du n° 65.
Gag, frère de Lévi, n° 65, pourrait bien être Gag aben Héni
dun° 61.
Mossé Alahem, n° 33, est sûrement Mossé Cohen, n° 32.
Gid, n os 44, 45, 70, 87, est Cidiello Alfayate, n° 88. .
Haym Halucan, n° 68, est Aben Hayn, n° 66.
Iza Halhayl, n° 31, est Ismel Hallayn, n° 30.
Vellocid, n os 15 et 19, est Velocid Ballestero, n° 78.
Samuel, n os 2 et 14, est Samuel Hodeida, n° 13.
Yucaf, n° 71, est Yucaf Abez, n° 70.
Il est clair que Çarrag et Barrach, Çabbay et Çarbay, sont les
mêmes noms.
A notre avis, la liste contient 93 maisons, sans les solar et les
establia, plus les propriétés de la communauté juive, qui sont :
deux synagogues, la casa de la merced et la fondiga de la
farina.
Par suite de l'insuffisance des indications, il est extrêmement
difficile de se faire, à l'aide du document, une idée claire du plan
de la juiverie. Voici cependant quelques notes qui pourront aider
à débrouiller la matière.
A. Le cadastre décrit d'abord un pâté de maisons comprenant
les n°s 1 à 14, plus les n os 80 et 82. Il le décrit en descendant la
rue, dans l'ordre où elles se suivent (n os 1 à 5 probablement); puis,
NOTES ET MÉLANGES 127
il tourne la rue et la remonte, jusqu'à ce qu'il revienne au point
de départ (n os 14, 80, 82).
Le tableau suivant peut donner une idée approximative du
procédé.
1
80
82
14
2
Samuel Hodeida.
3
13
4
12
5
11
etc.
etc.
B. Un second groupe de maisons est décrit de la même façon,
mais plus irrégulièrement, dans les n os 15 à 31. A ce point est la
alfonCiga de la farina, et l'auteur fait un crochet pour décrire le
bloc de maisons qui s'y rattache; son vrai chemin eût été de con-
tinuer par les n os 76 à 78, qui l'auraient ramené au point de départ.
C. Les n 03 32 à 39 contiennent précisément ce groupe de mai-
sons qui se rattachent à la alfondiga de la farina, et dont nous
venons de parler. La description de ces numéros forme également
cercle et le n° 39 revient au point de départ.
D. Les n 08 40 à 52 décrivent un groupe de maisons qui se sui-
vent sur une même ligne, et qui ont pour confronts de derrière, à
l'origine (n° 40 et suivants), les n os 75 à 70, et, par suite d'un acci-
dent dans la disposition des maisons, les n os 83, 87 et 90, qui sont
derrière les maisons des n os 43 à 45 ; les maisons n os 46 à 52 de la
première ligne n'ont point, sur le derrière, de ligne parallèle de
confronts.
E. Les n 08 53 à 64 forment un groupe qui, d'un côté, se rattache
au n° 52, et, d'autre part, a pour centre la maison n° 53. La rue
fait probablement un coude aux n 0s 52-53.
F. Les n 0s 65 à 69, probablement disposés sur deux lignes de
confronts parallèles, se rattachent, encore par un coude, à ce qu'il
semble, au n° 64, et, par les n 0s 65, 69 (auquel il faut joindre 81,
Jamilla), ils viennent rejoindre le point de départ de toute la des-
128 REVUE DES ETUDES JUIVES
cription (Barzallaï, n os 1, 2, 80; Polgar, n 98 14, 82; Castellano,
Lévi, Jamilla, n 08 68, 69, 81, 53).
G. Les n 08 70 à 75 sont, comme nous l'avons dit, les confronts
de derrière des n 08 40 à 43 (dans le groupe D).
H. Les n 03 76 à 78 sont, comme nous l'avons dit également, les
confronts de derrière des n os 15 et suivants (groupe B).
I. Les n 08 79 à 84 sont disposés auprès de la Casa de la merced
(Bienfaisance) et c'est pour cela qu'ils sont réunis ici, mais ils ap-
partiennent tous, plus ou moins, à un des groupes précédemment
décrits. Le n° 83 doit être rapproché des n 08 45 à 48 (dans le
groupe D).
J. Nous ne savons où placer les n os 85 et 86, qui forment un
petit groupe à part.
K. Enfin, les n os 87 à 90 sont décrits à part, parce qu'ils se trou-
vent près de la porte de la juiverie, mais ils appartiennent au
groupe D, précédemment décrit.
On voit qu'en réalité, ce cadastre décrit six groupes de mai-
sons, qui sont nos groupes A à F.
Autant que nous pouvons en juger, le groupe D, d'un côté, et
le groupe E-F, d'autre part, formaient ensemble un coude qui ve-
nait s'insérer à l'angle du groupe A, à l'endroit où celui-ci portait
la maison d'Abraham Polgar (n oS 14, 82).
Les deux groupes B, G, formaient probablement entre eux un
coude, où se trouvait la fondiga de la farina. Rien n'indique où
il faut placer, relativement aux autres maisons, ce groupe B-G.
Il y avait une synagogue à l'extrémité extérieure du groupe D,
et une autre au commencement du groupe B. Si, contrairement à
ce que nous pensons, la synagogue du groupe B était la même
que celle du groupe D, il est clair que la place des groupes B-G
serait trouvée.
Il y a eu, à ce qu'il semble, deux maisons de la Bienfaisance
[casa de la merced), l'une au centre de A, l'autre au haut de A,
à l'endroit où les groupes E-F venaient rejoindre le groupe A.
Isidore Loeb.
BIBLIOGRAPHIE
REVUE BIBLIOGRAPHIQUE
1. Ouvrages hébreux.
{Les indications en français qui suivent les titres hébreux ne sont pas de Vauteur du livre,
mais de l'auteur de la recension, à moins Celles ne soient entre guillemets.')
?*nT mN '0 Gloses talmudiques d'isaac b. Moïse de Vienne, 3° partie,
publié par Jacob Mardochée Hirscbensobn. Jérusalem, impr. Chajim
Hirschensohn, 1887, in-f° de (3)-79 p.
Les deux parties précédentes sont celles qui ont été imprimées à Zitomir.
Cette 3° partie, publiée d'après un manuscrit acquis, il y a environ deux
ans, par le British-Museum, de Londres, comprend les gloses sur Baba-
Kamma. Il est superflu de signaler aux lalmudistes l'utilité de cette publi-
cation. Elle est faite, matériellement, avec beaucoup plus de soin que n'en
mettent généralement les éditeurs de Jérusalem.
nTIDOÏl WM ma Magazin fur bebraisebe Literatur und Wissenscbaft,
Poésie, und Belletristik, gesebrieben von mebreren Celebritaten, edirt
von Eisig Graber ; I. Jabrgang. Jaroslau, impr. Zupnik à Przemisl, 1887,
in-8° de xxn-132 -f 8 + 22 + 74 -f 64 + 36 p.
Il est impossible de faire une publication plus décousue et plus em-
brouillée que cet Annuaire ; la pagination seule est déjà un chef-d'œuvre
de désordre. Où M. Gr. a-t-il pris les articles posthumes (?) qu'il nous
donne ? il ne se donne pas la peine de nous le dire. Dans la Revue, XIV,
290, nous avons rendu compte des 81 premières pages de cet Annuaire,
voici quelques mots sur les pages suivantes. P. 84, Réponse à la recension
du \y& "H*© faite par Abr. Ehrlich. — P. 90, Dobsewitz, Extraits d'un
livre de lui sur le Targum des Samaritains. — P. 97 à 120, Diverses notes
talmudiques et autres, de divers auteurs. — P. 121 à 132, Biographie de
M rdochée Rosenfeld et David Teble. — P. 1-28, Nouvelle série de bio-
graphies (les frères Francès, Leibelé Prostitz, Ilayyim Malakh, et autres).
— P. 1, Notes sur l'Histoire dos Juifs en Pologne, par L. Zunz. — P. 8,
Prospectus pour une publication sur les persécutions en Russie des années
1648-1649. — P. 13, L. Lewysohn : Noms d'animaux en langues étran-
gères chez les rabbins juifs. — P. 16, Comparaison de divers passages
T. XV, N° 29. 9
130 REVUE DES ETUDES JUIVES
d'Homère avec la littérature juive. — P. 37, Lettres en hébreu de Reuch-
lin à Bonet de Lattes, de Paul Emilien à L. Beck, de llenricus Vi"lb} •
La Lettre de Reuchlin n'est pas inédite. — P. 41, Sur les persécutions de
Russie 1648 et 17(iS. — Et cela continue ainsi. P. 1 à 04, Poésies. — Puis,
p. 1-3G, Contes.
VCrni TH TH Zur Gcschicbte der jùdiscbon Tradition, pur J. -II. Weiss;
4 e partie. Wien, chez l'auteur, 1887, in-8° de (2)-367 p.
Ce volume clôt dignement la série deg excellents travaux de M. W. sur
l'histoire delà tradition juive. Il contient les matières suivantes : Livre 15:
Les Saboréens et premiers guéonim, action des guéonim, R. Simon de
NT^p» H- Aha de Sabaha, l'école de Pumbadita jusqu'à la fin du vi e s.,
R. Jehudaï gaon et l'école de Sora jusqu'en 4600. — Livre 16 : Les Ca-
raïtes jusqu'à la fin du vi e s., leur doctrine et leurs études, leur propa-
gande, comparaison avec les rabbanites, services rendus par eux à la
science. — Livre 17 : Suite de l'école de Sora et de celle de Pumbadita ;
R.. Cohen Cédek, Saadia, Scherira, Haï gaon, Samuel b. Hofni. — L. 18 :
Institutions des guéonim, midrascb, aggada, cabbale, grammaire hébraïque
et lexicographie, massora. — L. 19: Les études talmudiques en Occident,
Espagne, Provence, Italie, France et Allemagne. — Nous signalons par-
ticulièrement le chapitre sur les Caraïtes. M. Weiss a émis sur leur his-
toire plusieurs idées très intéressantes. Il a montré quels étaient leurs
rapports matériels et intellectuels avec les Musulmans et expliqué, par
ces relations, la situation humiliée de leur parti et l'origine de quelques-
unes de leurs doctrines. 11 a aussi prouvé que plusieurs des mesures et des
décisions rabbiniques des guéonim ont pour but, sans qu'on s'en doutât jus-
qu'à présent, de combattre les doctrines caraïtes.
ïlfcblïîïlïl 'o « Sefer Haschlamab, œuvre talmudique achevant les œuvres
de Rabbi Isaac Alpbasi, par Rabbi Mescboulam fils de Moïse fils de Juda
de Béziers.. . éditée pour la première fois, commentée et accompagnée
d'une préface intitulée Tboratb Hascblamab, par le rabbin Juda Lubetzki.
l rc partie, Baba Mezia. » Paris, Versailles, impr. Cerf, 1887, in-f° allant
de f° 51 à f° 74.
La partie précédente a été publiée en 1885; voir la recension de M. Ad.
Neubauer, Revue, XIII, p. 133.
ÙTHS rnï2 n-Dn Compte rendu de la Société de bienfaisance Bzrat Nid-
dahim, de Jérusalem, 4 e année, 5647. Jérusalem, s. impr., (1887), in-8°
de 36 p.
tlDT 1 rijrû A Hand-Boock of Hebrew Abbreviations witb tbeir explana-
tions in Hebrew and Englisb for tbe use of students of tbe oral Law and
rabbinical Literature, by Josepb Ezekiel, Head master, David Sassoon
Benevolent Institution, secretary to tbe Bene-Israel improvement society,
and fellow of tbe university of Bombay. Bombay, Anglo-Jewisb and ver-
nacular Press, 1887-5647, in-8° de n-124 (1) p., plus, en tête, 3 ff. de
titre et dédicaces.
L'ouvrage n'a pas de prétention scientifique, M. Perreau, qui a publié
de si bons recueils sur la matière, le trouverait peut-être faible, mais fait
par un Beni-Israël, à Bombay, et par un auteur digne de toute sym-
pathie, il mérite d'être signalé aux historiens plutôt encore qu'aux litté-
rateurs.
bin^ b^ rHTWîl nimpb Beitrâge zur Gescbicbte der Judenverfolgungen,
von Jonas Gurland. Séparât Abdruck aus dem Jùd. liter. Magazin, von
BIBLIOGRAPHIE 131
Eisig Giiiber. Jaroslaw, impr. Zupnik, Kuoller cL Ilammersclimidt, 1887,
in-8° de 32 p.
Persécutions en Russie, années 1048 et 1708.
ÛTDT fcW3*P3 Vnïl y"N^ ttîûbo riVOÎQ Voyages de Salomon Rinman, de
Cocbin, dans l'Inde, la Birmanie et la Chine, augmenté et édité par
W. Schur. Wien, impr. Georg Brog, 5G47 ',1887), in-payaient, de l'hommage humiliant qu'ils devaient
rendre aux papes nouvellement élus, quoique tous ces faits soient déjà
plus ou moins connus. Puis viennent des chapitres consacrés aux lois
somptuaires contre les Juifs, aux médecins juifs, à des histoires d'enfants
tués, d'hosties volées, aux efforts faits pour convertir les Juifs au christia-
nisme. Il n'est pas très facile de se faire une idée du plan suivi par l'au-
teur, mais cela n'a pas beaucoup d'importance ici, son livre est attachant
et cela suffit.
[Philon]. Fragments of Philo Judœus newly edited by J. Rendel Harris,
with two Facsimiles. Cambridge, impr. de l'Université, 1886, in-4° de
xxm-110 p.
Ces fragments sont publiés d'après deux mss. de Paris qui n'avaient
pas été étudiés ou utilisés par les précédents éditeurs. L'édition actuelle
contient des morceaux inédits, et beaucoup d'autres qui ont déjà été pu-
bliés. On a reproché à M. R. de ne pas avoir utilisé encore un autre ms.,
connu de lui, et qu'il trouve lui-même meilleur. Voici comment il a groupé
ces fragments : 1. Fragments du 4° livre (perdu) des Allégories de la
Loi; 2. Fragm. du lwre sur 'es Géants (perdu) ; 3. Fr. du traité contre
Flaccus |perdu^ ; 4, :;. Divers ; 0. Questiones in Genesim, blxodum et Le-
viticum ; 7. Fragm. de livres perdus, De Providentia, Ilypothetica,
De Mundi Opificio, etc. Une bonne table des matières eût été très utile.
Pressel (Wilhclm). Die Zerstrcuung des Volkes Israël. Erstes Ileft : Der
140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Charaktcr diescr Zcrstrcuung. Ilcilbronn, libr. Ilcnninger, 1887, in-8°
de 40 p.
On fait un certain bruit de cet ouvrage, nous ne savons pas trop pour-
quoi. Non qu'il ne soit intéressant et que l'auteur ne s'efforce d'être im-
partial, mais il est trop dominé par l'idée théologique. Sa conclusion est
que la dispersion des Juifs parmi les chrétiens est un bien pour les Juifs et
les chrétiens.
Rundo (Dawida). Przypowiesciowy Eexicon talmudyczny i midrascowy.
Varsovie, impr. II. -J. Rundo, 1887, in-8° de 282 p.
Schultze (Martin). Zur Formenlehre des semilischen Verbs. Wien, libr.
Cari Konegen, 1886, in-8° de 55 p.
Nous ne sommes pas compétent pour juger des théories où figurent et
sont appelées à la rescousse toutes les langues connues. Les idées de
M. Sch. nous paraissent aventureuses.
Schwarzfeld (M.). Ochire asupra Istoriei evreilor in Romania, de la ince-
put pana la mijlocul acestui veac. Bucharest, impr. Eduard Wiegand,
1887, in-8° de 61 p.
Ce coup d'oeil sur l'histoire des Juifs en Roumanie est un tirage à part
des quatre chapitres de M. Schw. dans l'Analele analysé plus haut.
Schwarzfed (E.). Macelul Evreilor sub Mihai-Viteazu al Munteniei si
Aron-Voda al Moldavei, 1593-4. Dans Annuar pentru israeliti. Bucharest,
(1886), p. 70-83, in-8°.
Dans cette étude très bien conduite, M. Schw. soumet à un examen
critique les documents latins, roumains, grecs, et les relations historiques
qu'on a sur un massacre de Juifs, en 1593-94., en Valachie, sous le règne
de Michel le Brave, et en Moldavie, sous le règne du prince Aron. Les
deux princes étaient en guerre avec les Turcs. Lorsque Michel le Brave
monta sur le trône de Valachie, il trouva le trésor à sec, la nation plongée
dans la misère, par suite des exactions commises par les fonctionnaires
turcs et les janissaires. Le 13 novembre 1593, il fit convoquer tous les créan-
ciers turcs et juifs (plus quelques Grecs) de Bucharest auxquels le trésor
devait de l'argent, sous prétexte de régler, selon la coutume du pays, les
payements par à-comptes ; les créanciers devaient, dans cette assemblée,
exhiber leurs titres. Quand ils furent réunis, on cerna la maison et on les
massacra, au nombre de 2,000 environ, leurs titres et leurs livres furent
brûlés . Le prince fit savoir que les particuliers devaient, aussi bien que
le trésor, être déchargés de leurs dettes. Ce fut le signal d'un massacre
général des créanciers (et sans doute d'autres personnes), surtout des
Turcs et des Juifs. Toute la communauté juive de Bucharest périt. Le
peuple, délivré de ses dettes, se sentit dispos et prêt à suivre le prince
dans ses entreprises militaires contre les Turcs. En janvier 1594, son ar-
mée victorieuse, en revenant de Roustchouk, massacra les Juifs de Giur-
gevo et probablement ceux d'autres villes encore. Les Heiducs firent pri-
sonniers (mai 1595) les Juifs de Plevna et les emmenèrent avec eux. Il leur
fallut probablement payer une forte rançon pour recouvrer leur liberté.
Tels sont les faits qui ressortent de la combinaison des documents sui-
vants : Un passage des Res gestae Mihaelis, de Balthazar Walther ; un
passage de Balcesco, dans son Istoria Romanilor sub Mihaï-Voda ; deux
textes d'un chroniqueur grec contemporain (Stavrinos) ; un rapport officiel
du baile des Vénitiens à Constantinople au doge de Venise, du 29 no-
vembre 1593. Walther, suivant l'habitude de l'époque, trouve tout de suite
une bonne raison pour justifier le massacre des Juifs : on les tue, parce
que, selon leur coutume, ils sont toujours prêts à trahir (more sibi proprio
BIBLIOGRAPHIE 141
deditis semper proditioni Hebrœis). Chez Walther, c'est un simple procès
de tendance qu'on leur fait ; chez Balcesco, l'accusation vague de Walther
se change en inculpation précise : les Juifs s'étaient joints aux Turcs pour
piller le pays et le ruiner. Mais Walther, chez qui il a puisé le renseigne-
ment, ne dit rien de pareil. Walther dit que tous les Juifs furent massa-
crés; Balcesco, qui veut atténuer le fait, dit qu'avec les Turcs, on tua
quelques Juifs. La chronique grecque ne reproche rien aux Juifs, encore
moins le baile des Vénitiens.
A la même époque, 13 novembre 1593, le hospodar Arou de Moldavie,
invité par le sultan à se rendre à la cour, à Constantiuople, fit couper la
tête aux membres de l'ambassade ottomane, puis massacrer les Turcs de
la Moldavie et environ 19 juifs turcs qu'on trouva dans la province, puis
il se joignit aux Valaques (le mot Moldaves du texte est probablement une
erreur) et au peuple de la Transylvanie, pour déclarer la guerre au sultan
(d'après une relation allemande contemporaine).
D'après le même chroniqueur allemand, ce serait grâce à l'intervention
d'un médecin, qui aurait été un juif, qu'Aron devint hospodar de Mol-
davie. Le médecin avait avancé, pour cet objet, une somme de 4,000 tha-
lers. Quand il alla plus tard en Moldavie réclamer cette somme au hos-
podar, celui-ci, pour le payer du service qu'il en avait reçu, s'empara de
sa personne et le livra (pourquoi ?) au Voivod de la Transylvanie.
M. Schw. nous prie d'ajouter que, dans la Greschichte der u?igarischen
Juden, de Joseph Bergl, p. 61-62, il est fait mention d'une accusation
contre les Juifs de Hongrie qui ressemble à celle de Walther contre ceux
de Valachie. M. Bergl rapporte, eu outre, d'après Gebhardi, le massacre
des Juifs de Bucharest, mais la date est inexate, c'est peut-être Gebhardi
qui a confondu le massacre de janvier 1594 avec celui de* 1593.
Singer (Benedikt). Beitrâge zur Geschichte der Musik. — I. Heft, Synago-
gal Gesânge, mit einer Einleitung von M. Grùnwald. (Prague ?), libr.
W. Pascheles, 1887, in-8° de 8 p. imprimées (introduction de M. Gr.), et
24 p. lithographiées (chant).
Contient quatorze airs usités dans les synagogues de Bohême. M. Gr.
a parfaitement raison de dire que la publication des chants usités dans les
synagogues a un grand intérêt historique. Ces airs, le plus souvent em-
pruntés aux chants populaires, montrent la part prise par les Juifs aux
sentiments et aux émotions des peuples parmi lesquels ils ont vécu. Je
serais encore plus indulgent que M. Gr. pour les emprunts faits par la
musique synagogale aux chants et airs populaires, cela n'est pas aussi
contraire au bon goût qu'on pourrait le supposer. Les délicats peuvent en
être quelquefois blessés, mais la naïveté du sentiment populaire a bien
aussi sa valeur morale et esthétique, et même dans ses écarts elle est res-
pectable et touchante.
Uhry (Isaac). Recueil des lois, décrets., ordonnances, avis du Conseil
d'État, arrêtés, règlements et circulaires concernant les israélites depuis
1850, précédé de l'Ordonnance royale du 23 mai 1844, suivi d'un. Appen-
dice contenant : 1° Une notice historique sur les israélites de l'Algérie,
par Ab. Cahen ; 2° diverses notes relatives à l'émancipation des israélites
algériens. Deuxième édition. Bordeaux, impr. E. Crugy, 1887, in-8° de
xix-186 p.
Ce recueil fait suite au Recueil bien connu de Halphen. Cette seconde
édition (la l ro est de 1878) coutieut des pièces nouvelles, de la p. 110 à
la p. 136. L'Appendice contient, outre la note de M. Abr. Cahen, un
rapport du Consistoire israélite au gouvernement sur l'émancipation des
israélites algériens (1869) ; une note du Consistoire central sur la natura-
lisation des israélites algériens (1871), avec trois pièces annexes.
1 ,2 REVUE DES ETUDES JUIVES
Vidal (Pierre). Mine historique et archéologique. Perpignan, impr. de l'In-
ddpendaDt, mai 1887, in-8° de 177 p.
(',»• joli petit volume a pour auteur le savant bibliothécaire de la ville
do Perpignan, ù qui nous devons un beau travail sur les Juifs inséré dans
ce numéro même de la Revue. Elne est situé dans l'arrondissement de
Perpignan. L'étude de M. V. contient (p. 47-48) un petit chapitre sur les
« Juifs à Elue ». En 1349, le roi d'Aragon autorisa l'évêque à avoir dix
maisons juives à Elne (donné à Saragosse, le 9 des calendes d'août 1349).
Bonet, fils de Léon d'Elne, demeure à Girone en 1377. Maître (médecin),
Mossé Vives et Davi Mossé Dayot achètent, en 1407, la ferme de l'aide de
tout le vin juhic (juif, cascher) qui se fera à Elne pendant un an à partir
du 20 septembre. En 1409, Léonina, fille d'Aaron Deui (Devi ? Davi?),
juif de Perpignan, désire épouser Jafuda Natan Jacobti, d'Elne. L'évêque
expulse les Juifs d'Elne en 1409, mais ils y reviennent peu de temps après.
En 1492," Mossé Rimoch, médecin, Jacob Tolossano, Benvenist Basso,
David Gatenyo, Senton Àlmoynino, Ysach Gatenyo, Ysach Scarelle (?),
se firent « de nouveau » hommes de l'évêque et du chapitre d'Elne, leur
prêtèrent hommage et serment de fidélité, et promirent de payer, tous les
ans, à titre de vasselage, 10 florins. Us n'eurent pas à les payer deux fois,
dès l'année suivante ils furent expulsés.
Wigkes (William). Û'HSD R"3 ^12912 A treatise on the accentuation of the
twenly-one so-called Prose Books of the Old Testament with a Facsimile
of a page of the codes assigned to Ben-Asher in Aleppo. Oxford, impr.
Clarendon, 1887, in-8° de xiv (ij-155 p. •
Nous analyserons, dans le numéro prochain, ce très intéressant ouvrage..
3. Publications pouvant servir à V histoire du Judaïsme moderne.
Dughiron (E.). Les Juifs et la légalité. Paris, impr. L. Paiïselle, 1887,
in-8° de 8 p., et impr. L. Guérin, petit in-8° de 15 p.
Farges (Louis). La question .juive il y a cent ans. Paris, libr. Gharavay,
1886, in-8° de 25 p.
Histoire sommaire de l'émancipation des Juifs en France à l'époque de la
Révolution. Si l'auteur avait connu le Recueil de Halphen, il se serait épar-
gné beaucoup de peines et de recherches. Son travail est excellent, sans con-
tenir guère, cependant, de faits nouveaux. Il a utilisé Paul Fauchille (La
question juive en France sous le premier Empire, Paris, Rousseau, 1884),
qui a fait, sur ce sujet, aux Archives nationales, des recherches tout à fait
méritoires, quoique lui aussi ne paraisse pas connaître les ouvrages relatifs
à la matière, pas même les procès-verbaux imprimés de l'Assemblée des
Juifs et du grand Sanhédrin. Le grand défaut de l'ouvrage de M. Fau-
chille, d'ailleurs intéressant, quoique les faits nouveaux n'y soient pas non
plus très nombreux, c'est qu'il se soit servi sans critique des documents,
qu'il a consultés. S'il y avait réfléchi, il n'aurait, par exemple, pas admis
ce fantôme de l'accaparement de la fortune immobilière par les Juifs d'Al-
sace (p. 9), la suite a bien montré que c'était une apparence tout à fait
menteuse et dont il était facile de se rendre compte. Par ce seul exemple,
M. Fauchille aurait pu voir ce qu'il y avait d'exagéré dans les plaintes
qui venaient d'Alsace contre les Juifs, et qu'elles étaient, en grande partie,
l'effet du préjugé social et théologique. Nous connaissons des rapports
administratifs inédits de cette époque qui sout loin de confirmer ces
plaintes. L'administration elle-même était, en partie, égarée par la phra-
BIBLIOGRAPHIE 143
séologie qui avait cours sur les mœurs et l'avilissement des Juifs, mais
ce sont de purs clichés, rien de plus. Une étude plus approfondie des
séances du Sanhédrin aurait aussi fait faire à. M. Fauchille quelques dé-
couvertes intéressantes. M. L. Farges paraît avoir senti le défaut que nous
signalons, ses jugements sont plus réservés et il sait que, daus ces plaintes
contre les Juifs du temps, il y a à prendre et ù laisser.
Lambert (E.). Les Juifs, la société moderne et l'antisémitisme. Paris,
libr. A. Durlacher, juillet 1887, in-8° de 32 p.
Lazarus (M.). Treu und frei. Gesammelte Reden und Vortrage liber Judeu
und Judenlhum. Leipzig, libr. Winter, 1887, in-8° de vn-355 p.
Contient entre autres : (Discours prononcés aux synodes juifs tenus en
Allemagne 1869 et 1871). — Was heisst national? — Unser Standpunkt.
— An die deutschen Juden. — Auf Moses Mendelsshon. — Auf Michael
Sachs. — Aus einer jùdischen Gemeinde vor 50 Jahren. — Un appendice,
p. 311 et suiv., contient des explications, notes et additions.
4. Périodiques.
TWniZ12T\ (Jérusalem, mensuel). ==: 2° année. N° 1. Hirschensohn : Les
Sedarim de la Mischua. — J. Mardochée : Explications de divers pas-
sages talmudiques. — Hildesheimer, idem. — Wolf Jabez : Les Psaumes
de Hallel. — Salomon Laniado : Règles talmudiques en ordre alphabé-
tique. = = N° 2. Nous manque. = -— N° 3. Hirschensohn : Remarques
lexicologiques sur le langage talmudique. — Le même : Observations
sur Élie Bahur. — Jacob Mardochée, suite. = = N° 4. Hirschensohn :
Si le Talmud de Babylone connaissait le Talmud de Jérusalem. — Expli-
cation de mots talmudiques de S. D. Luzzatto, publié par A. Berliner. —
Jacob Mardochée, suite. = = N° 5. Hirschensohn : Que signifie le mot
ÏTMDîa ' — Jacob Mardochée, suite. = = N° (5. Nous manque. = =
N° 7. Hirschensohn, suite. — Jacob Mardochée, suite.
Archives Israélites (Paris, hebdomadaire). 48° année. = = N 0S 2G, 27, 30.
Charleville : Études historiques : Louis XIV et les israélites.
Das judischc Ccntralblatt (Jungbunzlau # , pas de périodicité régulière).
= 5° année, février 1887. M Grùnwald : Zur Geschichte der jùdischen
Cultusgemeinde Jungbuuzlau in Bôhmen. — Nachklango zu der bio-
graph. Skizze ùber den verew. grossen Talmud-Lehrer R. Aron Korn-
feld. — Simon Ilock : Institutionen der alteu Prager Judengemeinde.
= = 6 e année, 1 er fasc, paru avril 1887. M. Grùnwald : Die Juden
unter Rudolf II. — M. Eisler : Joseph ibn Zadik und sein Buch Olam
hakkatan. — M. II. Friedlander : Materialen zur Leidensgeschichte des
Talmuds und der rabbinischen Literatur. — Grùnwald : Mater, z. Gesch.
der j. Cultusgem. Jungbuuzlau (suite).
Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
(Paris) = = 4° série, tome XIV, octobre-décembre 1886. Clermont-
Ganneau : Note sur l'identilication de la ville de Ilippos avec le Kirbet
Sousya. = = Tome XV, janvier-mars 1887. Rien à signaler.
•
Corriere israelitico (Trieste, mensuel). == 25 e année. N os 10, 11 et 12.
144 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Pietro Perreau : Per la sloria délie communità isr. in Italia c loro eman-
Cipazione. = = N° 12. E. Lolli : Considerazioni sulla convenienza o
mène- di riferirse constamento ail' arabo nella spiegazione dei fenomini
nella grammatica ebraica. = = 26° année. N 08 1 et 2. P. Perreau : Per la
sloria, etc. (suite}. = = N° 3. Barzilai : Ideografia semitica.
•Jewish Chronicle (Londres, hebdomadaire). = = N° 921. Jos. Jacobs :
Aaron, son of the Devil (pièces de Colchester) . = = N° 925. Ad. Neu-
bauer : The expulsion from Spain (le ms. d'Abraham de Torrutiel). —
Israël Abrahams : The rod of Moses (suite n 08 926, 927). = = N° 927.
Gaster : Jewish Folk Lore (suite n 08 928, 930). = =N° 928. The Jews in
Persia. — The Jews of Panama. = = N 08 934, 935. I. Meisels : Some
rabbinical learned women. = = N 08 936 et 937. Chotzner : Art among
the ancient Hebrews. = = N 08 938, 939, 940. Joseph Jacobs : Jehuda
Halevi poet and pilgrim. = •= N° 938. Archseological researches in
Daghestan (notes sur les Juifs, suivant M. Anissimout). = = N 08 942,
943, 946, 947. Stem : The eighteen Bénédictions. = = N os 941, 942,
945. The Anglo- Jewish historical Exhibition. = = N° 946. Joseph Ja-
cobs : London Jewry 1290 (avec plan et vue) ; voir aussi Jewish World,
n° 744. = = N° 947. Exhibition notes (Entre autres, notes historiques de
M. Lucien Wolf sur les Juifs en Angleterre depuis leur exil jusqu'à leur
rappel ; David de Pomis à Hull en 1598). — (Recension des Abot de
R. Natan publiés par M. S. Schechter). — (Mention d'un article de
M. Lee dans l'Academy sur Shylok). = = N° 949. Persécution of the
early Jews in England (d'après une lecture de Walter Rye). — Litterary
Intelligence (mentionne la Crucification of a boy by the Jews of London
1244, d'après le Miracle de Henri III). = = N° 950. Lucien Wolf : Jews
in England between 1290 and 1656. = — N° 951. Litterary Intelligence
(mentionne article de A. Neubauer dans Academy sur le mot Arabie). —
The pronunciation of !-n;-r (Cambridge Hebrew Society). — The exche-
quer of the Jews (lecture du D 1 ' Gross). — N° 953. The Jewish origin of
the legends of Merlin and Arthur (d'après une lecture de M. Gaster ; cf.
Jew. World, n° 751). = = N os 954, 957, 958. Claude Montefiore : The
wisdom of Solomon. = == N°956. The chief Rabbis of England (lecture
du D r Herm. Adler).
Hebraica (Chicago, trimestriel). = = Vol. III. N° 2 (janvier 1887).
W.-H. Bennett : Notes on a comparison of the texts of Psalm xvni
and II • Sam. xxn. — Clermont-Ganneau : Mené, Tekel, Pères. —
M. Jastrow : Jewish Grammarians of the middle âges. — P. Haupt : On
the etymology of û^D3!3. — J- P. Peters : Féminine Plural of verbs; Waw
consécutive; Numbers in Hebrew, etc. = = N° 3. A. Nordell : On the
synonyms ?ft2 and b!"1p- — Gottheil : Kottek's Das 6. Buch des « Bel-
lum Judaicum ». — A. Briggs : The strophical organisation of Hebrew
trimeters. — O'Connor : Inscriptions of Nebuchadnezzar. — Jastrow,
suite. — Cheyne : Notes on b"D?2 ^b^BS, etc. = = N° 4 (juillet 1887).
Smith : The text of Jeremiah. — Craig : The monolith inscription of
Salmanassar II. — Crâne : Tikkun Sopherim. — Felsenthal : S- J. Finn's
new Hebr. Dictionary. — Woods : Notes on Psalm lxxiv. — Edwards :
Genesis n, 25 and xlviii, 10. — Pick : Old Testament passages mes-
sianically applied by the ancient Synagogue.
Israelit (Mayence, bi-hebdomadaire). = = Année 1887. N° 17. Eine jùd.
BIBLIOGRAPHIE 145
Forschungsreise nach Arabien (continué dans quelques numéros sui-
vants, puis interrompu; l'authenticité de cette relation a été contestée).
J <■ s fh in un (Hanovre, hebdomadaire). = = 5 e année. N os 2 et 3. Alte
Ainsterdamer Gemeindeverordnungen. = = N os 7 et 8. Aus der Gesch.
der Juden Wùrttembergs in Mittelalter (d'après la Gesch. Wùrttembergs,
de P. F. Stâliu). = = N° 9. Cari. Schœfer : Alte Stadt Augsburger, Nù-
renberger und Mùnchener Juden-Ordnungen. I, Zur Gesch. d. Juden
in Deutschlaud. = = N° 10. Bemerkungen zu den alten Amsterdamer
Gemeinde-Verordnungen. = = N° 11. C. Schœfer, suite : II, Juden-
Ordnung von 1276. = — N° 13. C. Schœfer, suite : III, Der Stadt
Mùnchen Juden-Verordnung von 1340 ; Geschichtliche Erlâuterung der
Juden-Ordnungen. ==N° 14-15. Schœfer, suite : Rechtliche Erlâuterung
tler Juden-Ordnungen. — Eiu Besuch in der Juden Savanna (d'après le
hollandais du capitaine G.-P.-II. Zimmermann). = = N° 15-16. Schœfer,
suite : Zur Gesch. der Rechtslage der Juden in unserem Jahrhundert. —
Die Statistik der Juden in Polen. — Die Frankfurter Bùcherhandler und
ihre jûdisch. Collegen ini 17. Jahrhundert (dans Fr. Kopp, Gesch. d.
deulsch. Buchhandels). = = N os 17 et 25. Schœfer, fin. = = N° 26.
Der landesherrliche Judenschutz. = = N os 28 et 29. Historische Notizen
zur Gesch. der Juden in Mùnchen gelegentlich der Fertigstellg. der
ueuen Svnagoge.
Journal asiatique (Paris). = = 8 e série, tome IX, n° 1. Clermont-Gan-
ueau : La stèle de Mésa, examen critique du texte ^Examen de la publi-
cation de Smend et Sosin sur la stèle).
Die Laubhiittc (Ratisbonne, hebdomadaire). = = N 03 4 à 30. M. H. Fried-
lânder : Materialen zur Geschichte der Juden in Bohmen. (Il est fâcheux
que les numéros de ce journal ne soient pas datés.)
Isiaelitische Letterbode (Amsterdam, sans périodicité déterminée). = =
11 e anuée. P. 145 : Suite de la relation de voyage (p. 38 et suiv.).
P. 14S. M. Grùnwald : Zur Etymologie des Worles blDCtf- — P. 151.
Le même : Asarja ben Mose de Rossi, 1510-1578, Notizen zu dessen
Leben und Wirken. — P. 157. A. Neubauer : 1° Kurze Notizen ùber
Handschriften ; 2° P 166. Notizen aus Einbânden und gedruckten Bû-
chera ; 3° P. 171. Varianten und Zusâlze zu Jellineks conteros Worms aus
der Rosenthal' schen Handschrift ; 4° P. 173. Martyrer-Liste ans Ms.
Oxford Opp. add. quo 185, catalogue n° 2555. — P. 175 à 192. Recen-
sions, entre autres celle du Catal. des mss. hébr. de la Bodleienne par
\d. Neubauer.
.Iiiilisfhfs Liitfi-.itur-Klatt Magdebourg, hebdomadaire). = = 15'' an-
nue 1886 . N" 35 A. Meis.-ls : Shakespeare und keiu Eude. — Samuels :
Exegetische Analekten. I, Zu Hiob. —S. Wiener : Zum jûd.-russischen
>u. = = N" 36. Kroner : /-ur Kennzeichnuu^ der Wissenschaftlich-
keit des Ins'titutum judaicum in Leipzig. = = N 08 37 et 38. Kroner,
suite. — Cohen : Die Censur in Menorath Hamaor. = = N° 39, rien à
signaler. = = K° H». S. WeiasmaBS - Psalin 45. — D. Simonsen : Ver-
wechslung von i: und û- — Nochmala Ofberîmaïi '©. = = N 0, 4l et 42.
ssmann, BUile. — ^TOÏI f V3, suite. — L. Coheil : Dalen-Berichti-
-eu zu D' Grâlz' Geschichte der Juden. = = N° 44. Wiener : Die
Erd- und Feuerbestattung nach Bibel u. Talmud. — L. Cohen, suite.
T. XV, n° 29. 10
M6 REVUE DES KTUDES JUIVES
= =: N° 45. Wiener, suite. — [Trôner : Gollectanea. XVI, Ueber "j^ip^DN-
= = N° 46. M. Krakauer : Die Erd- und Feuerbestattung — Th. Kro-
ûor: Zwei Pergamentblâtter der kônigl. Bibliothek zu Erfurt (fragments
curieux de Mahzor). = = N° 47. Kohn : Die Erd- und Feuerbestattung.
— Kroner : Theologischer Jahresbericht fur 1885 (le Beiicht de Lipsius).
— Kroner : Zwei Pergamentblâtter, suite. = = N° 49. Kohn, suite. —
Kroner, Zwei Pergamentblâtter, suite. == N° 50. J. Garo : Zur Escha-
tologie in Talmud und Midrasçhim. I, Korper, Seele, Tod. = = N° 51.
Kohn, suite. — Kroner : Theolog. Jahresbericht, suite. ===== N° 52.
Kohn, suite.
1G° année. N° 1. Steckelmacher : Zur Erd-und Feuersbestattung (sur
môme sujet, n 08 2, 3, 5, 6, 7, 8). — Kroner : Tlieologischer Jahresbe-
richt, suite (suite dans n os 2, 4). = = N J 4. Caro, Zur Eschatologie in
Talmud und Midrasch. Il, Sùhne, Tôdeszustand. = = N° 8. Ziemlich :
Einer der nicht Liturgiker sein w'ill, Antwort an Hn. Prof, de hagarde
(suite n os 9, 10, 11). — Beerdigung und Feuerbestattung in Bibel und
Talmud (suite n os 12, 20, 21, 22, 28, 30). == N° 9. Kroner : Theolo-
gischer Jahresbericht fur 1885, suite [suite dans n° 10). = = N" 11.
L. Cohen : Zur Chronologie (suite n os 13, 15, 16, 17, 20, 23, 24, 30, 31).
— Hochstâdter : Ueber die Schreibart und Aussprache des gôtllichen
Namens (faudrait lire yihvé). = = N° 13. J. Goldschmidt : Der Rechts-
standpunkt der Petitionen der Thierschùtzler gegen den Schlachtritus
der Juden. — Kohn : Chama bar Tobia (Sanhédrin 52 b). = = N° 14.
S. Weissmann : Der 110. Psalm (suite n os 15, 17, 18 . — L. Cohen : Zur
Litteratur der Pessach-Hagadah (bibliographie). = == N° 15-16. Kroner :
Harmlose Lagardeana (suite dans n os 19, 21, ^3, 25, 26, 29, 31, 32).
= = N° 19. Gustav Karpeles an Friedrich Spielhagen. — Die Thiere
im Leviticus (d'après L. Karpelles dans Vèrhandlg. der K. K. zoolog.
botan. Gesell. in Wien 1885). = = N° 21. Goldschmidt : Die Agitation
gegen den jùd. Schlachtritus (suite dans n° 24). = = N° 24. Deutsch :
Jùd. Wissenschaft in christlicher Beleuchtung und umgekehrt (recension
de la traduction des aggadot par Wùnsche). = = N oS 25 et 26. Dans le
Familienblatt, supplément à Wochenschrift : Zur Geschichte des Syna-
gogen- Baues. = = N° 26. Die Anglo-Jewish Exhibition. — Zum Râthsel
Simsons. = = N° 27. Das Andernacher Judenbad (ancienne construc-
tion ; notice sur divers mikwë d'Allemagne ; suite dans n 03 28 à 32). —
Gossel : Zur Gesch. d. Juden in Westphalen (pièces de 1766 et 1770).
= = N° 32. Goldschmidt : Erklârung der Tosaphotstelle Taanit 16 a (sur
la crémation des morts).
Magazin fur die Wissenschaft des Judeuthums (Berlin, trimestriel).
:rr=:14 e année (1887). 1 er trimestre. A. Epstein : Der sogenannte Raschi-
Commentar zu Bereschit-Rabba. — Berliner : Nachbemerkung zum vori-
gen Artikel. — M. Jastrow : Hebr. und Chaldâische Wortbildung in der
talmudischen Zeitperiode, —David Kaufmann : Elia's von Nisibis und
Saadja Alfajjùmfs Aeusserungen ùber die Trinitàt.
The Mènera (New- York, mensuel). = = Vol. Il, janvier à juin 1887.
Contient, entre autres, l'histoire de l'Independent Order Bene Berit
(I. O. B. B.) et l'histoire de la mission de M. B. F. Peixotto, à titre de
consul des États-Unis, en Roumanie. En outre, diverses études de
M. Felsenthal (Dictionn. hébr. de Finn, n° 5 ; Chronological dates in
Hebr. Literature, n° 6). == Vol. III, n 0s 1 et 2 (juillet et août 1887).
BIBLIOGRAPHIE 147
Suite de l'histoire du I. 0. B. B. et de la mission de M. Peixolto. —
Felsenthal : Wo was Hayyim Kimbi ? The two-year Cycle ; was a biennal
Cycle ever in use? Division of the Pentateuch.
Popular wissensrh'.iftlichc Moiiutsblatter (Francfort-sur-le -Mein, men-
suel). 7 e année. = = H° 1. Ein Christ (Renan) ùber die ursprùnglische
Gleichheit und allmahliche Trennung des Judentums und Christentums.
— Ein Grab auf dem jùd. Friedhofe in Frankfurt a. M. — Anna Constanze
von Cosel, eine jùd. Proselytin. = = N° 2. Rothschild : Der ewige Jude.
— Aus spani ehen Archiven (sur enterrement de Charles II le Mauvais,
1386, et le juif Samuel, qui fait l'embaumement). = = N° 3. Gôthe und
Spinoza. — Ueber Juden in Persieu und Malabar. = = N° 4. Pharao-
Raamses. — Gedanken ùber das Christentum. = = N° 5. Nettes ùber
Paul de Lagarde. = = N° 6. OiTener Brief an Hn. Prof. M. Lazarus, von
Gustav Maier. == = N oa 7 et 8. Tamus-Neumond. — - Erzherzog Karl von
Oessteneieh in der Schweiz im Jahre 1797, nach Notizen aus dessen
Tagebuch und nach Aufzeichnungen in Handschrilten. — Ad. Kurrein :
Die soziale Frage im Judentum. — Joël Millier : Die jùd. Kanzelbered-
samkeit im xvm. Janrhundert.
II or.: itsschrift fur (*i schJchte mul Wissenschaft des Judenthums
(Krotoschin, mensuel). = = 3(5° année, 1887. N° 1. Graetz : Der Autor
masoretischeu Werkes Ochlah w'Ochlah. — J. Theodor : Die Midra-
schim zum Pentateuch und der dreijahrige palâstin. Cyklus (suite). =====
N 2. Graetz : Der Eheprozess in der Familie Ibn Tibbon. — Perlitz :
Rabbi Abahu, Charakter und Lebensbild eines paliist. Amoràers. —
D. Kaufmann : 1° Eine Auekdote von Juda Halewi ; 2" Hordt bei Speyer.
===== Ko 3 Graetz : Die Bedeutung der Priesterschaft fur die Geselzge-
bung w&hrend der zweiten Tempelzerstorung. — Perlitz, suite. — =
N° 4. Graetz : Bedeutung der jùd. Mùnzen mit dem Feststrauss (Lulab).
— Perlitz, suite. = = N° 5. Graetz : Nachtrag zu den lùckenhaflen Vér-
in der Bibêl pl'OS !9&£}&p NpOfc- — Neubauer : Der Wahnwitz und
die Schwindeleien der Sabbatianer nach ungedruckten Quellen. = =
. Graetz : Lehrinhalt der Weisheit in dem biblischen Schriftthum.
— Neubauer, suite. — Perlitz, suite. == = N° 7. Graetz, suite. — Ueber
R. Gcrschom und sein Verhâllniss zum masoretisclien Sammelwerk
Ochlah we Ochlah. — Perlitz, suite. — Mendeisomana. = === N° 8.
Graetz : Parallelen aus der jùd. Geschichte. — Theodor, suite. — lloro-
witz : Ueber den Bcgritï" von Nnnn. — Neubauer : Noliz i'iber Menahem
Vardimas (Vardimas serait Verdun).
Istaelietisrhc IHouatsschrift (Berlin, mensuel; supplément à la Jùdische
isej. = = Année 1887. N° 1 . D. Hoffmann : Die historische Momente
im Schemone Esreh Gebet (suite n 0H 2 à 6). — Olitzki : Rituelle und ju-
dicielle Falle bei Flavius Josephus (suite n°" 1 et 7\ =1= N c 2. Tietz :
Eine schwierige Raschi Stelle, Gen. 86, 81 suile n 08 2 et 3). — — N° 3.
WiMeflSGhaflliche Mitlheilungen sur les mss. découverts par M. A. Har-
I. l. Biaher unbekaonte I iluU ; 2. Bericht eines Âugenzengen
ùber die Verbannung der Juden in l'orlng-ik (Abiah. de Torrutiel). —
Lechnumn : Zwei tmnôlbige Correcturen [contre Tietz). == = Tietz :
Eine yod Heidenheim offenbar miasTeratandene Stelle des Machsor
(dans Kerobot du 2 e jour de Paque . — Das grundlegende Buch der
Karfter oder der Talmud des Anan (lettre de Saint-Pétersbourg. = =
l , REVUE DES ETUDES JUIVES
N° 5. A. HarLavv : Wissenschafil. Mittheilungen : Ein bis jetzt un-
bekanntes Werk liber Astronomie aus der Epoche dcr Gaonim (Rab bar
Levi). Der alteste Commentai' zu den bibl. Bûchera (Daud b. Mervvan
Arraki al Mokammez). — = N os G et 7. A. Wolff: Zum Capitel ùber das
jûd. Erbrecht. = — N° 7. J. Levy : Ein Wort ûber den jûd. Kalender.
Die Neuzelt (Wien, hebdomadaire). = = 27 e année. N° 1. Die industriel-
len und commerziellen Verbiiltnisse im alten Palâstina (d'après Die
anlike Weltanschauung, de Job. Fritz, Hagen i. W. 1886). — Zirndorf :
Erinnerungen an D r J. M. Jost. = = N° 2. Die Juden in Persien (d'a-
près Persicn wie es ist, du D r Wills et d'après Jew. Chronicle). = =
N° 12. G. Wolf : Historische Notizen. II, Jûd. Studierende (1781) ; III,
Der Verein zur Unterstùzung mittelloser isr. Studierender in Wien.
= = N° 13. G. Wolf, suite : IV, Von der isr. Gemeinde Wien 1806-7
(actes officiels) ; V, Dank der Verlreter (6 janvier 1808, mariage de l'em-
pereur François). — Eine historische Stimme ùber Moses Mendelssohn
vom Jahre 1766 (dans Histor. Bildersaal, 14 e partie,. Nuremberg 1766). =
= N° 15. G. Wolf : Histor. Notizen. VI, Die Tùrkische Gemeinde in
Wien ; VII, Das Alenu Gebet; VIII, Allerlei Steuern. == N° 22. G. Wolf:
Aus der Zeit der Kaiserin Maria Theresa (Bohême et Prague, 1744-1769).
= = N° 26. Der geistige Zustand der Juden des Hidjaz zur Zeit Muham-
med's (d'après H. Hirschfeld, Beitrâge zur Erklàrg. des Korans, Lpzg.,
. 1886 ; suite n os 27 et 29).
Jiïdisclie Presse (Berlin, hebdomadaire). = := 18 e année. N os 2 et 3. Der
russische Philosoph Wladimir Sergewitch Solowiew ùber den Talmud.
= = N° 4. Zwei Màrtyrer der Posner Gemeinde vor 150 Jahren. — —
N° 27. Die Berliner jùd. Gemeinde in den ersten 50 Jahren dièses Jahr-
hunderts, Vortrag, von S. Gumbinner (suite dans n os 29 et 31).
Palestine Exploration Fund (Londres, trimestriel). — = Janvier 1887.
G. Schumacher ; Récent discoveries, Notes and News from the Liva of
Accà. — Hippos of the Decapolis. — Sir Charles Warren : Notes on
Arabia Petrseâ and the ccuntiy between Egypt and Palestine. — The
Mosque El Aqsa, Jérusalem. — C. Schick : 1° The stones of Jérusalem ;
2° Newly discovered rock-hewn Tomb at Kolonieh. — The Size of the
City of David. — The Rock-Altar of Zorah. — Byzantine capital found
in the Haram area. — Middoth, or the measurements of the Temple
(suite). = = Avril 1887. The Sakharah. — G. Schumacher : Researches
in the plain north of Csesarea : 1° An excursion to the crocodile rives ;
2° Tiberias and its vicinity. — Guy le Strange : Notices on the dôme of
the Rock and of the church of the Sepulchre by Arab historians prior
to the first crusade. — Capt. Conder : Notes, 1° From the Quarterly
Statement 1886-7 ; 2° On Perrot and Chipiez's « Histoire de l'art. » —
W. Milner : Kirjath-Jearim and Eben-Ezer, — C. Schick : A remarquable
tomb. — Middoth (suite). = = Juillet 1887. Thomas Chaplin : Transla-
tions of the Middoth. — Capt. Conder : 1° The Hittites ; 2° The criticism
of the Hittites; 3° Lydda and Anti-Christ; 4° The Canaanites- — The
Karnak List of Palestine. — C. Schick : Notes. — A Jérusalem Chro-
nicle. — Schick : Herod's Amphithéâtre. — Capt. Conder : Remark on
Herr Schicks Report. — Hutchinson : The towr of Edar. — Schuma-
cher : 1° Population list of the Liva of Akka; 2° Arabie Proverbs. —
Clermont-Ganneau : Note.
bibliographe: iv
Revint» Israélite ^Bncharest, bi-mensuel). == l re année (1886). N° 18.
Scrisora inedita (de Jassy) de la 1804. — Un act de la 1827 (de Moïse
Sofer, concernant Focsani). = = N° 20. Amintiri despre revolntia de la
1848 din Valachia. = = N 08 22 et 24. Joseph Kaufmau : Comunitatea
din Roman, descriere istorica. = = N 08 23 et 24. Extrase din ziarul
semi- officiai Vestitorul Romanesc (années 1845 et 1846).
2 f année (1887). N os 1, 3, 7*, 8. Kaufman, suite = = N° 3. Extrase,
suite (année 1647). — Un hristov inédit de la 1783. — Un act inédit de
la 1832. = = N° 8. Un act privitor la tempul coral (1857). = = N oS 7
à 13. Rien à signaler.
Revue île l'histoire des religions (Paris, bimestriel). = = 8 e année,
tome XV, n° 1. A. Sabatier : De la question de l'origine du péché d'a-
près les lettres de l'apôtre Paul. — Menant : Les Hétéens. = = N° 2.
Sabatier, suite. — P. Régnaud : Le ôaCjxiov, histoire d'un mot et d'une
idée. — Maspero : Le rituel du sacrifice funéraire, Bulletin critique de la
religion égyptienne. — G. Lafaye : Les découvertes en Grèce au point
de vue de l'histoire des religions. = — N° 3. Maspero : Le Livre des
morts. — L. Massebieau : L'apologétique de Tertullien et l'Octavius de
Miniicins Félix.
Univers israélite (Paris, bi-mensuel). — = 42 e année. N° 11. Isidore
Weil : Choix de fables talmudiques (continué dans numéros suivants^.
— Abrah. Lévi : Un document messin (17 mai 1791, démarche des Juifs
de Metz près de l'assemblée nationale pour la rentrée des impôts).
Il Vessillo israelitieo (Casal-Monferrat, mensuel). = = 35 e année. N° 1.
P. Perreau : Intorno al Targum di Onkelos (suite de l'année précédente).
— S. Momiglianno : I monumenti di Ninive et di Babilone (suite de
l'année précédente). == = N° 2. P. Perreau : Intorno al R. Josef Kara
ed il suo Commenlo sopra l'Ecclesiaste. = = N os 3, 4, 5. P. Perreau :
Intorno aile leggende populari isr. nel medio evo. — Leonello Modona :
Di una edizione de Siddur Tefilloth in lingua volgare e lipi ebraici sco-
nosciuta ai bibliografi (se trouve à la biblioth. de Bologne, donné en
1761 par le pape Clément XIII). = = N° 6. Gli Ebrei dell' India e il
D* Mantegozza. == = N° 7. Astorre Peregrini : lscrizioni Cartaginesi.
Oesterreirhische Wochenschrif f (Wien, hebdomadaire,. = = 4 e année.
N " 1. Arou Briman in Sicht ? = = N° 6. Der neue Schulchan Arukh aus
Basel. = = N° 7. Ad. Sternfeld : Die Juden in Abyssinien. = =N° 13.
Ein Kiiminalfall vor hundert Jahren (affaire de sang rituel en 1788 à
Totis). == N° 17. Die Prager Judenschaft (d'après le D r Stein, dans le
Czechy, fasc. 99, suite dans n 08 18 à 25). = = N° 28. Die Juden in der
Sahara und Timbuktu nach Mittheilungen von Oskar Lenz. = = N° 31.
Aus dem Kirchenbuch in Egelin (un Juif baptisé 1624).
Jewish World (Londres, hebdomadaire). = = N 08 732, 733. A Contem-
porary opinion of Uriel Acosta (Daniel Levy de Barrios). = = N 0s 735,
73<). Grammatical notes on Hebrew inscriptions : Baal Lebanon, Dibon,
Siloam, Gebal and Escbmunazar. — — N" 739. Opening of the Jeweries.
= =s N os 740 à 747. The Jeweries (Les juiveries 'I'' Londres). = =
N ■ 745, 746. Studies in Jewish Legend; I, The Nimrod fable.
Zcitsrlirirt der deutsrhen nior^enlaiidisrlicii Gresellschafl [Leipzig,
150 . REVUE DES ÉTUDES JUIVES
trimestriel). = = 40° vol., 4 e fasc. Pliilippi : Die Aussprache der semi-
tischen Consonanten i und i. = = 41° vol., l 0r fasc. Kien à signaler.
Zeitsrhrift des deutselicii Pularstina-Vereins (Leipzig, trimestriel).
Volume X, fasc. 1. R. Rôhricht : Syria sacra (Bibliographie). — K. Zan-
gemeister : Romische Inschrift von Jérusalem (sur la fameuse X e legio
Fretensis). — G. Gatt : Eiu Besuch bei Abu Suweirih (chef de tribu sur
la côte palestinienne).
Zeitschrift fur die itlttestamentliche Wissensrhaft (Giessen, semes-
triel). Année 1887, fascicule 1. Baethgen : Siebenzehn Makkabâische
Psalmen nach Theodor von Mopsuestia (Schluss). — Reckendorf : Ueber
den^Werlh der altathiopischen Pentateuchùbersetzung fur die Recons-
truction der Septuaginta. — J. Derenbourg : Les variantes de M. le Pas-
teur Pick (sur Mechilta et Sifré). — Budde : Richter und Josua, — Die*
hebr. Grundlage der Apokalypse (hypothèse de E. Vischer, approuvé par
l'auteur de cet article).
Zeltsrhrift fur die Geschichte der Juden in Deutschland (Bruns-
wick, trimestriel). = = Vol. I, n° 4. Moritz Stern : Beitràge zur
Gesch. der Juden am Bodensee und in seiner Umgebung. — G. Wolf :
Zur Gesch. der Juden in Oesterreich ; III, Gemeindestreitigkeiten in
Prag 1567-1678. — L. Geiger : Gcethe und die Juden. —M. Isler: Briefe
von Lazarus und Gabriel Riesser. — Steinschneider : Hebr. Drucke in
Deutschland (suite). — M. Stern : Aus der àlteren Gesch. der Juden in
Regensburg. — M. Grùnwald : Zur Gesch. der Juden in Jungbunzlau, IL
— L. Lowenstein : Memorbùcher (suite). = — Vol. II, n° 1. C. A.
Burkhardt et M. Stern. : Aus der Zeitschriften-Literatur zur Gesch. d.
Juden in Deutschland. — M. A. Stern : Briefe von und an Gabriel
Riesser. — J. Aronius : 1° Ein Wunder in Coin und die Juden ; 2° Karl
der Grosse und Kalonymos aus Lucca. — L. Lowenstein : Memorbùcher
(suite). — L. Geiger : Zur Mendelssohn-Literatur.
AUgemeine Zeitung des Judenthums (Leipzig, hebdomadaire). — =
51 e année. N° 7. Ad. Rozenzweig : Skizze zur Gesch. der Juden in Te-
plitz, BÔhmen. — = N° 12. J. Wolf : Oesterreichiche Ceusursachen.
== = N° 15. Die Juden in Marocco (extrait de Marokko, de V. J. Horo-
wiz, Lpzg., 1877). — G. Wolf : Gesch des jùd. Schulwesens in Galizien
(à partir du xvin e s.). »=a N° 16. Josephus und die Tradition. = ==
N* 18. Eine Synagoge in Palmyra (avec inscr. héb.r., découverte par
Euting, d'après Landauer dans Sitzungsberichten der K. preuss. Akad. d.
Wiss. in Berlin, année 1884, p. 933). == = N os 19 et 20. Die Hungers-
noth in den biblischen Zeiten. — == N os 22 et 23. Aus einer Pariser
Reise im Jahre 1854. = = N° 24. Die staatsbùrgerliche Gleichberechti-
gung in Wûrttemberg von einem Protestanten (d'après Beobachter des
26 et 27 mai).
5. Notes et extraits divers.
: M. Joseph Derenbourg, membre de l'Institut, vient de donner une suite
à sa belle publication du Kalila et Dimna hébreu, c'est la traduction la-
BIBLIOGRAPHIE 151
Une de Jean de Capouc. Les notes de Mi Dbg. sont pleines d'observations
savantes et ingénieuses, et le texte a été reconstitué et corrigé par lui,
à l'aide des différentes versions connues, avec une sagacité extraordi-
naire. Voici le titre de cet ouvrage : « Jobaunis de Capua Directorium
Vitœ humanœ, alias Parabole antiquorum sapientum, version latine de
Kalilali et Dimnah, 1 er fascicule. » 72 e fascie. de la Bibliotb. de l'École
des Hautes-Études, Paris, libr Vieweg, 1887, in-8° de 2-10 p.
= La communauté israélite de Vienne vient de proposer au concours la
rédaction des deux ouvrages suivants : 1° Un catéchisme israélite en
. deux parties (prix offert : 3,000 marcs) ; 2° Une bistoire des Juifs depuis
l'exil, en deux volumes (prix proposé : 4,000 marcs). Le premier ou-,
▼rage doit être déposé avant le 1 er mars 1888 ; le second avant le 31 dé-
cembre 1888 (voir Neuzeit, 1887, n° 7). * '
= Dans l'Athcnœum du 27 août 1887 : 1° Notice biographique sur le lit-
térateur danois Méir Aaron Goldschmidt, né à Vordingborg le 26 octobre
1819. Auteur, entre autres, d'une nouvelle intitulée En Jode (1845) et
d'autres nouvelles juives. — 2° A. Neubauer : The Jew Antonio de Ve-
rona. (Le 25 mai 1626 on lit à l'Académie d'Oxford une lettre par la-
quelle la reine Henriette Marie recommande Maria Antoine de Vérone,
famulum nostrum ; la lettre est du 19 janvier 1625. La réponse est qu'on
tiendra compte de la recommandation de la reine en faveur de Maria
Antonio de Vérone, juif. En 1623-24, le Kings Collège, de Cambridge,
accordait au juif Antonio de Vérone une pension (?) de 2 1. ; M. N. sup-
pose que ce juif était baptisé.)
= Quelques pages très intéressantes, et exprimant d'excellents sentiments,
sur l'histoire des Juifs à Rome pendant le moyen âge, dans « La Re-
naissance italienne et la philosophie de l'histoire, » d'Emile Gebbart ;
Paris, libr. Cerf, 1886. Le chapitre que nous signalons se trouve p. 188
et suiv. '
= L'Espagne et les Juifs, par Isidore Loeb, dans Bulletin mensuel de l'Al-
liance israélite universelle, avril 1887, p. 71 à 92. (Étude sur les ques-
tions historique, légale, économique et sociale, à propos de tentatives
récentes faites par des publicistes espagnols pour appeler dans ce pays
un plus grand nombre de "Juifs.)
= M. A. Lœwy, à propos de son article sur la stèle de Mésa dont nous
avons parlé dans le précédent numéro, et dont M. J. Ilalévy a fait une
recension \dans le môme précédent numéro), prépare une réponse à toutes
les objections et critiques qui ont été laites contre sa thèse ; il maintient
l'opinion que la sléle est apocryphe.
= Excellent article de M. E.-A. Astruc, dans la Nouvelle Revue (Paris,
juillet 1887, p. 332 à 350). Le titre de cet article est : « Le mouve-
ment religieux » ; il se divise en cinq chapitres qui sont : 1° Existe-
t-il un mouvement religieux ? 2' le mouvement religieux dans le inonde
ancien ; 3° l'orthodoxie et la nouvelle critique indépendante ; 4° les rô-
le mouvement religieux et la paix so-
ciale. Les principales publications traitées sont : L'Ancien Monde et le
Christianisme, par E. de Pressensé ; l'Histoire de- R "lirions, par Mau-
rice Vernes; lus Mélangea de critique biblique, par G. d'Eichthal ; la
traduction de la Bible, par Ledrain ; Jésus-Christ attendu et prophétisé,
152 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
conférences de l'abbé Frémont; l'Islamisme et l'histoire des Religions,
par II. Derenbourg ; l'Introduction à l'histoire générale des Religions,
par Goblet d'Aviella ; Zur Judenfrage, par Jos. Kopp.
=,La librairie II. Grevel, de Londres, annonce qu'elle va publier une édi-
tion anglaise des ouvrages français de M. I. M. Rabbinowicz sur le Tal-.
mud (Les législations civile et criminelle, la médecine^. La publication
comprendra 6 volumes, chacun de 500 à 600 p. Le prix du volume est
tixé à 1 livre 1 sh.
= L'Alhenreum (n° du 23 juillet) annonce la publication d'une petite gram-
maire hébraïque du Rev. W. H. Lowe. — Dans le même numéro (p. 118)
note sur une conférence faite par le D 1 ' IL Adler, de Londres. M. H.
Adler croit que les Tosafot de Gornich sont de Norwich. (voir Jew. Chr.,
n° 95*6).
= Revue des Deux-Mondes du 15 août 1887 : Excellent article de M. Maxime
Du Camp, intitulé « La bienfaisance israélite à Paris ».
6. Chronique des Journaux.
= Nouveaux journaux :
1. « Sem et Japhète, paraît en langue française et allemande, par Isi-'
dore Rail ; 10 livraisons par an. » — Le n° 1, publié en juillet 1887, se
compose, pour chacune des deux éditions (allemande et française), de
8 p. in-8°. Il est imprimé à Léopol (Lemberg), chez Ch. Rohalyn. Prix :
fl..2,25 par an.
2. Nous voyons aujourd'hui pour la première fois le journal suivant :
« lnfratirea, Ziar israelito-roman. » — Publié à Bucharest, en langui;
roumaine ; format petit in-folio, de 4 pages le numéro, à 3 col. par page ;
prix, 8 fr. par an. Le numéro que nous avons sous les yeux porte la date
du 1 er août 1887, et est numéroté année II, n° 42.
3. Israelitisches Volksblatt, volksthùmliche Wochenschrift fur die
Interessen des Judenthums. — Publié à Trêves par A. Nussbaum, ré-
dacteur responsable ; in-4° ; le numéro a 8 pages à 4 col. la page ;
6 marcs 50 par an. Le n° 1 de la l re année est-du 15 mai 1887.
= Une publication soi-disant périodique, ayant pour titre ^ûlfctDOp?, a
été distribuée à la fin d'août 1887 avec les journaux israélites allemands.
Elle porte comme date : « IV. Jahrgang, Monat August 1887, » et est
composée de 4 p. in-4° à 2 col. Elle paraît spécialement destinée à servir
d'annonce pour la vente des Etrogim. L'adresse du journal (?) est : Expor-
teur, Trieste. Le rédacteur et propriétaire est S. Rotter ; l'imprimerie est
celle de Moritz Burian, Budapest. Les 3 premières pages du numéro d'août
1887 sont en allemand, caractères hébreux, la 4 e page est en allemand,
caractères latins. Sans autre indication sur la périodicité ; se distribue
sans doute gratuitement.
= Il y a longtemps que nous n'avons reçu ni le Schachar, ni la Sulamit ;
le Zion, de M. Zupnik, parait avoir cessé de paraître après le second
numéro. La publication du Bêt-Talmud est interrompue depuis quelques
mois.
Isidore Loeb.
BIBLIOGRAPHIE 153
Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit delà
création, le Deutéronome, le nom et le caractère du Dieu d'Israël Tahveh, par
Gustave d'Eichthal. Paris, librairie Hachette, 1886, in-8°. — Ine nouvelle
hypothèse sur la composition et l'origine du Deutéronome.
Examen des vues de M. G. d'Eichthal, par Maurice Vernes. Paris, librairie
Ernest Leroux, 1887, iu-8° de 53 pages.
Nous avons déjà annoncé la publication de ces deux études, mais
sans les analyser. L'ouvrage de M. d'Eichthal contient trois études
anciennes, auxquelles uous ne nous arrêterons pas, nous n'exami-
nerons que le morceau inédit, celui qui a pour titre le Deutéronome.
Il mérite d'être spécialement signalé. Si l'hypothèse sur laquelle il
repose est exacte, M. d'Eichthal aura eu l'honneur de transformer
entièrement et de renouveler la critique du Deutéronome et peut-
être du Peutateuque tout entier. Nous ne voulons pas ici exposer
par le menu les recherches et les conclusions de M. d Eichthnl on
pourrait, dans le détail, discuter un grand nombre d'opinions
admises par lui comme certaines ou probables, il nous suffira d'indi-
quer le principe dont il s'est inspiré et qui lui a servi de règle dnus
cette recherche. Jusqu'à présent, l'école critique admettait qu'à part
l'introduction et la conclusion (en. î à ni ou îv, 43 ; ch. xxix ou
xxxi a xxxiv), le Deutéronome formait un recueil assez homogène
et offrant plus que tous les autres livres du Pentateuque un carac-
tère d'unité assez bien déterminé. D'après M. d'Eichthal, au con-
traire, ce livre est composé d'un grand nombre de documents
différents et simplement juxtaposés. Nous ne nous arrêterons pas à
tout ce que dit M. d'Eichthal des deux discours par éné tiques dont il
retrouve les morceaux dans les chapitres i à xi du Deutéronome, il
nous suffira de mentionner la définition que M. d'Eichthal donne de
ces discours. Pour lui, ils ne forment pas une introduction à la
Collection des lois, ce sont des morceaux indépendants et qui se
suffisent à eux-mêmes. Le premier (ch. i, 1-5, iv, 1-40) est composé
pour ainsi dire d'un seul trait, et développe quelques idées fonda-
mentales : glorification de Yahveh et de son peuple, admonitions
contre 1 idolâtrie, unité de Dieu, punition et miséricorde. Le second
serait composé de plusieurs morceaux juxtaposés, d'origine diffé-
rente, qui développent et répètent les mêmes idées. Ce serait comme
un recueil d'homélies pieuses, de midraschim religieux et moraux,
réunis plus tard par un compilateur. Il faudra examiner do plus
près l'hypothèse de M. d'Eichthal suivant laquelle le rédacteur du
Deutéronome aurait utilisé un ouvrage que M. d'Eichthal appelle
Revue des principaux événements de la migration (sortie d'Egypte
jusqu'à l'arrivée bur la frontière palestinienne), qu'il aurait intercalé
dans les discours parénétiques, après en avoir distribué les moi-
L8« REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ceaux un peu à tort ci à travers. La reconstitution de cette Revue
historique est ingénieuse, mais il ne nous semble pas que l'hypo-
thèse s'impose comme une nécessité. L'ancienne explication du
texte peul très bien se soutenir. Dans les chapitres consi<
comme l'introduction du livre, l'auteur (à part des exceptions dont
on peut rendre compte) passe en revue les événements matériels,
d'ordre civil ou militaire, qui ont marqué l'histoire des Juifs jusqu'à
leur arrivée au fleuve de Zared. L'intercalation des deux morceaux
des chapitres v et ix (promulgation de la Loi, veau d'or) s'explique
par d'autres raisons. Ces morceaux racontent des événements
d'ordre religieux, connus d'ailleurs par l'Exode, et qui ont été mis
ici à une place suftisamment convenable. M. d'Eichthal considère
aussi comme des morceaux distincts du reste et distincts entre eux
les bénédictions et malédictions prononcées sur l'Ebal et le grand
morceau des bénédictions et malédictions qui suit. Il n'est pas le
premier qui ait fait un morceau à part de la promulgation d'une
alliance avec Israël au pays de Moab (ch. xxvwi et xxix). Enfin,
M. d'Eichthal pense que le Gode des lois se compose, en gros, de
deux parties distinctes et probablement indépendantes: le code du
culte national (ch. xn à xvm) et le code des lois civiles (ch. xix à
xxv). Il nous paraît probable qu'en appliquant la méthode de
M. d'Eichthal avec plus de rigueur encore qu'il ne l'a fait, on
pourrait découvrir dans le Deutéronome un plus grand nombre de
morceaux interpolés (par exemple, le 3'M du ch. vi) et une plus
grande variété de documents. On pourrait soutenir, par exemple,
que le recueil des lois civiles n'est pas d'un seul jet, mais qu'en
partie au moins il est une compilation (voir, par exemple, les deux
passages sur la guerre, ch. xx et xxi, 10, avec la procédure sur la
découverte d'un cadavre intercalée xxi, \ à 9). Un des résultats les
plus remarquables de l'étude de M. d'Eichthal est que son hypo-
thèse met en danger ou ruine la théorie de l'école critique actuelle
sur l'invention du Deutéronome sous Josias. Nous n'avons jamais
compris comment, sur des indices si peu significatifs, on a pu sou-
tenir, avec une si grande assurance, que le livre découvert sous
Josias était le Deutéronome. Il fallait, pour cela, voir tout un
monde, toute une réorganisation de classes sacerdotales, dans quel-
ques mots du récit biblique qui nous paraissent loin de contenir
tant de choses. Le travail de M. d'Eichthal est de nature à modifier
grandement, sur ce sujet, les idées régnantes.
Cette opinion est aussi, mais pour d'autres raisons, celle de notre
collègue et ami M. Maurice Vernes, avec lequel nous sommes
heureux de nous rencontrer sur ce point. Par contre, nous ne pou-
vons nous associer aux idées émises par M. Yernes sur l'authen-
ticité de Jérémie et d'Isaïe et d'autres prophètes. M. Vernes fait
assurément beaucoup de remarques intéressantes et justes, mais
les conclusions qu'il en tire nous paraissent souvent contestables,
plus souvent encore excessives. Que Jérémie soit tantôt d'accord,
H1BL10GRAPHIK 1!»
tantôt en contradiction avec telle ou telle partie du Deutéronome, il
nous paraît difficile, dans L'état actuel des études, d'en tirer autre
chose que des conclusions hasardées. Les faits constatés se prêtent
à des interprétations très diverses, et dans les rapports des textes
les uns avec les autres on peut essayer tant de combinaisons, qu'il
serait bien risqué de donner la préférence à Tune d'elles. Nous
croyons avec M. Vernes qu'il y a dans le second Isaïe des morceaux
postérieurs à l'exil (notamment ceux qui parlent de la dispersion
d'Israël et peut-être même les morceaux concernant Cyrus), mais la
personnalité du prophète, comme celle du premier Isaïe et de son
livre, subsistent. Nous ne pouvons ici entrer dans les détails, l'inté-
ressant travail de M. Vernes soulèvera probablement des polémiques
dont les résultats ne pourront que profiter à la science.
Au moment de clore cet article, nous recevons de M. Maurice
Vernes la publication suivante qu'il a faite : M. Gustave d'Eichthal
et ses travaux sur i Ancien- Testament ; Paris, au cercle Saint-Simon,
1887, in-8° de 59 p. Nous nous associons à l'hommage rendu par
M. Vernes à la mémoire de Gustave d'Eichthal.
Isidore Loeb.
Des Gregovius Abulfarag genanut Bar Ebroyo Anmerkungen zu den Salo-
monischen Schriften herausgegeben von Alfred Raiilfs. Inauguraldissertation der
philosophischen Facultaet der Georg-August Uuiversitact zu Goettingen. Leipzig,
Drugulin, 1887, in-8°, ix et 29 pages. En vente chez Dieterich, libraire à Goet-
tingue, 1 M. 50.
Les commentaires de Barhebrseus sur l'Ancien et le Nouveau Tes-
tament, intitulés KTÉH n^iN, <• Le Magasin des mystères », ont été
souvent signalés comme une des œuvres les plus importantes pour
la connaissance de la langue syriaque et l'exégèse des versions de
la Bible en usage chez les Syriens. Il ne faudrait pas cependant se
méprendre sur le sens de ces mots et leur donner plus de portée
qu'ils n'en ont. On a eu tort autrefois de considérer comme clas-
siques les œuvres de Barhebrseus et d'en publier de longs extraits
dans les chrestomathies destinées à initier les élèves à l'étude du
syriaque. Barhebneus vivait au xm° siècle ; à cette époque, le sy-
riaque avait cessé d'être parlé et était en Syrie même une langue
savante, comme en Europe le latin. Mais, si l'illustre Jacobite ne
doit pas être pris comme modèle de style, ses commentaires sont de
première valeur pour la grammaire et la lexicographie syriaques.
On sait que les Jacobites et les Nestoriens avaient les uns et les
156 REVUE DES ETUDES JUIVES
nulles une massore distincte qui variait selou les différences dialec-
tales de ces deux sectes. La Peschitto étant commune à tous les
Syriens, le texte variait peu, mais la prononciation différait sou-
vent. Tant que ces massores n'auront pas été publiées, les commen-
taires de Barhebraeus devront, dans une certaine mesure, en tenir
lieu, car ils notent scrupuleusement les variantes, et, à ce titre
même, ils seront un élément de critique pour la future édition des
maésores syriaques.
Les Nestoriens restèrent fidèles à la Peschitto, les versions posté-
rieures telles que l'Hexaplaire et l'Héracléenne sont des œuvres pu-
rement jacobites. Tout en conservant la Peschitto, les Jacobites con-
sultaient et citaient souvent les révisions qui avaient été faites sur
l'Hexapla. Barhebmeus ne cache pas ses préférences pour l'Hexaplaire
syriaque, même quand celle-ci s'écarte du texte original, comme dans
Prov., xxx, 3, où l'hébreu rpasn "Wîab-Nbn est traduit exactement
Ntt5"Hp1 NrW nab^ Nbi dans la Peschitto, tandis que lTIexaplaire
n'a pas la négation.
Ces préférences ne lui sont pas dictées par un esprit d'hostilité
contre les Nestoriens, car très souvent il donne raison à la massore
nestorienne contre la massore syriaque. Dans Prov., xvn, 26, par
exemple, ^nttb était ponctué ^ntob par les Jacobites, et ^Pttb par
les Nestoriens; de même, Prov., xxn, 22, les premiers lisaient
^pnri «b et les seconds ^nn Mb, parce que les uns rattachaient le
verbe à une racine creuse et les autres à une racine géminée ;
Barhebrœus approuve la leçon nestorienne. Prov!, xxi, 24, MnDN3,
« dans sa colère », était ponctué ïi^DN? par les Jacobites (avec kaf
aspiré), mais mieux par les Nestoriens, suivant Barhebrseus, ïlrtèfcO
(avec kaf dur, comp. l/floç). Prov., xxm, 24, Barhebrseus préfère la
ponctuation nestorienne Rn^Tia à la ponctuation jacobite RÇJTD
(comp. Frœnkel, Die aramœiscken Fremdwœrter im Arabischen, p. 104).
Il importe de connaître ces différentes prononciations pour éviter
des confusions fâcheuses. Ainsi, à propos de Prov., xvni, 19, Barhe-
brseus nous apprend que les Jacobites prononçaient ÏT^HK, « ses
verrous », et les Nestoriens rt^MN, M. Payne Smith, induit en er-
reur par un manuscrit de Bar Ali, traite dans son lexique, col. 12I,
ces deux prononciations comme deux mots distincts. Dans certains
manuscrits de Bar Bahloul on trouve ponctué NiriN ; la voyelle de
la première consonne indique ^prononciation nestorienne ahada.
On ne doit accepter, d'ailleurs, qu'avec la plus grande circonspec-
tion les ponctuations qu'on trouve dans les manuscrits des lexico-
graphes syriaques. Ces manuscrits donnent des prononciations
différentes selon qu'ils ont passé par des mains nestoriennes ou
jacobites, sans compter les erreurs dues à des copistes modernes et
peu éclairés.
Les commentaires de Barhebrœus sont aussi une source d'utiles
informations pour l'histoire de l'exégèse biblique. Dans les passages
BIBLIOGRAPHIE 157
difficiles ou douteux, Barhebrœus cite souveut les interprétations
des Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise syriaque, même des hé-
térodoxes comme Théodore de Mopsueste. L'édition complète de ces
commentaires rendrait un grand service, mais elle entraînerait de
grands frais, car l'œuvre est volumineuse. Des extraits en ont été
publiés par différents auteurs, à diverses époques ; M. Nestlé en a
donné la liste dans sa grammaire syriaque : Brevis linguœ syriacœ
Grammatica, 1881, p. 31-32. Depuis quelques années, M. Paul de
Lagarde, professeur à l'Université de Gœttingue, a eu l'heureuse
idée de proposer à ses élèves, comme sujets de thèse de doctorat,
d'autres parties de ces commentaires. En 1878, M. Schwartz publiait
le commentaire sur l'Évangile de saint Jean, et M. Klamroth le
commentaire sur les Actes des Apôtres et les Épitres catholiques.
Dans ces deux thèses, M. George Hoffmann puisait le sujet d'une
savante dissertation sur la grammaire syriaque (Zeitsch. der D. M.
, xxili, 738 et suiv.). En 1879, M. Spanuth faisait connaître le
commentaire sur l'Évangile de saint Mathieu. Aujourd'hui, un
autre disciple de M. de Lagarde, M. Alfred Rahlfs, publie le com-
mentaire sur les livres dits Salomoniques : les Proverbes, l'Ecclé-
siaste, le Cantique des Cantiques et la Sagesse. C'est un choix très
louable. Les Proverbes renferment beaucoup de mots difficiles et
peu usités sur lesquels s'exerce la science de Barhebrœus. Outre les
citations faites plus haut, voici un passage de ce commentaire digne
d'être signalé : Prov., xxv, 11, le mot amas était ponctué N'jiaa par
les Jacobites et les Nestoriens (cf. Opuscula nestor., éd. Hoffmann,
p. 101, 17) et on se demande si le rapprochement de l'arabe nâdjûd
proposé par M. Fraenkel {Die aramaeischen Fremdwœrter im Ara-
bische?i, p. 167) est à l'abri de toute contestation. Notons aussi
n:":çVw, a fourmi », Prov., vi, 6, dont la diphthongue au ne peut
représenter que la voyelle o selon le système nestorien, si l'on
compare Vu bref de l'arabe sumsum ; ^Dtt et non WM3, id., xiv, 30,
et xxv, 13; KÇXïi et non MS^n, id., xx, 17 (comp. Barhebnrus,
Œuvres gramm., éd. Martin, I, 207. 10) ; les Nestoriens prononçaient
NSMÊn. Ce commentaire sera également utile pour le targoum des
Proverbes, qui suppose un original syriaque.
Dans l'Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, les observations
grammaticales et les variantes sont moins nombreuses. L'explica-
tion allégorique que Barhebrieus donne du Cantique des Cantiques,
d'après saint Grégoire de Naziance, saint Jean Chrysostôme et saint
Ilippolyte, remplit eu grande partie le commentaire; l'auteur si-
gnale le mot mÔlYiaa avec a long du schin comme le synonyme de
R"NP, i nombril », Gant., vu, 3.
Le court commentaire du Livre de la Sagesse renferme, au con-
traire, des remarques importantes. La leçon Nmxb'l Nrri, que Bar-
hebneus admet, Sag. , xi, 11), pour Rivanitab, « éclairs », est évi-
demment fautive ; elle a porté Barhebra'us a créer une forme dimi-
158 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
native RrPfc'Ûfcb = WMttfcba , qu'il donne à lorl dans sa grande
grammaire, I, p. 65, 1. 15 (comp. notre Traité de gramm. syr., p, 227,
note I). C'est là la source de la glose de Kannsedinoyo sur RTHatTatb,
comme l'indique le dernier mot Kn»2fc, c'est-à-dire, « Le livre des
Splendeurs », nom de la grande grammaire de Barhebneus ; cette
glose ne méritait pas de figurer au Thésaurus syriacus (voy. col.
1966).
On trouve dans ces commentaires d'utiles renseignements sur les
noms des plantes mentionnées dans la Bible, tels sont : Prov., vu, 17,
wasms = i«is*t, et waMp = lawr, var. ■rç^aMm; Eccl., xn, 6,
wntâ = iwfà »nb; Gant., i, 13, anciû «= «rn ; id., iv, 13, imna
= «rwn Nnbno ; id., iv, 14, "ibr = Niait. . Sur tous ces noms on
pourra consulter l'excellent traité de M. Immanuel Lœw intitulé
Die aramœischen Pflauzennamtn.
En appendice, M. Rahlfs traite de la prononciation des mots ppis,
)tbv et Ï15Y1.
L'édition de M. Rahlfs ne mérite que des éloges : le texte est cor-
rect, imprimé en bons caractères sur beau papier. Il a été établi
d'après trois manuscrits dont deux appartiennent à la Bibliothèque
de Berlin (collection Peiermann et collection Sachau) et un troisième
à la bibliothèque de l'université de Gœttingue. M. Rahlfs a relevé-
avec un soin scrupuleux les moindres variantes ; il a distingué par
des guillemets le texte biblique du commentaire et noté les chapitres
et les versets par des chiffres de différente grosseur. Dans les notes,
il cite a l'occasion les passages bibliques auxquels il est fait allu-
sion. Grâce à ces soins, le commentaire de Barhebneus se lit avec
beaucoup de facilité.
RUBENS DUVAL.
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
Tome V, p. 142. — En analysant la JiuUsch- deutsche Chrestomathie, de
Griïubaum. M. Xeubauer signale l'omission faite par M. Gr. d'une version
judéo-allemande du Pentateuque qui existe à la Bibliothèque nationale de
Paris et dont M. N. donne la descriplion, d'après un catalogue, en partie
manuscrit, de cette bibliothèque. Ce même catalogue signale un ynTip en
judéo-allemand, sans texte hébreu (cf. Giiïnb., p. 289-296'. Cet ouvrage a
été imprimé à Prague le trente-quatrième jour de Yomer (19 iyyar) 5382
[=29 avril 1622 , en seconde édition rP3ffi Û?E), par les fils de Jacob b.
Gerson Back, et composé par Juda Loeb b. Moïse Jacob. M. Steinschneider,
catal. Bodléien, col. 391. signale une édition de 1(319, puis une autre de
mais non celle de 1622, qui diffère grandement, du reste, de ces
deux éditions. Dans notre exemplaire, le plat intérieur de la reliure porte
le nom du propriétaire : nWO r,:-\2i:r> tnblB b» 1 !»® ^.2 TMOa^K ^N
;-::-:w 52SN ÎITb* rri'::. Moi Alexandre fils de Samuel Schalom,
dit Seuder llaguenau, en Alsace près Strasbourg. » Le N13JPÏ1 de M N.
{Revue, XII, p. 93, n. 1) pourrait plutôt être Ilegenheim, en Haute-Alsace,
qui se prononce Ilégené Notre exemplaire est arrivé à la Bibliothèque
nationale après la conquête de l'Alsace sous Louis XIV. Ajoutons qu'à la
fin du Thésaurus yramhi linguœ saactœ^ de J. Buxtorf, il y a un chapitre
intitulé Lediodis hebr.-germ. usus et ezercitado, qui contient une liste d'ou-
vrages et des textes étendus en judéo-allemand. — Puisque nous avons
parlé plus haut du propriétaire d'un ms., signalons la propriétaire du traité
de Kelubot, édit. Cracovie, qui se trouve à la Bibliothèque nationale
(A 812/8). Son nom est en tête du volume, il est 'n CTipn p T123 2psn
l'y 2- — M. Schw.
T. XII, n" 23, p. 91, 1. G. — L'ouvrage de Jacob de Rolhenbourg fut
composé, non à Edigheim, mais à Bœdigheini, grand-duché de Bade, où
lalia fut longtemps rabbin. Un obituaire (Memorbuch; que j'ai sous
eux contient le passage suivant :
s b-> -i"nm73 d'ton p+tit zb-w-r:n hnxn ann nfcaa û^pba Sian
-:---:-i DTBPTJaa Vin '*rtB a-na^arin z'nn nnsa»E np^" 1 n"nm
bzi in; bnai a-rça ':-: -inv namrtn cd by 'rn^^ rmn "pn-im
-;-- irr*a fm bYiaïi îmaî Wn maïb rrwtt inwinai pisa swaoïi
, n'^aN n^ Tjb b^-iw- bz
Un H. Gedalia Rothenbourg est aussi mentionné, à cote d'Éliakim Rothen-
bourg, auteur du -;.— nblfiO, ''ans l'obituaire de Pfersee, d'après Perles,
Monatuchrift, 1873, p. 511. — W Lœwensûein, de Gailingen juillet 1886),
T. XII. Sur l'article de M. Perles, p. 244 et suiv. — P. 245, 1. 17. Les
cet OUVn . car 'a citation hébraïque se trouve
dans le n - ;"— *:*? cf. p. 257). Le : dernier ouvrage est mainte-
nant dans ma bibliothèque. Il a pour le passage cité ici ib prfifc" 1 "^b et
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
non 1381 pn^b "»3ab \Cf. p. 257, 1. 5 eu remontant). Cependant il semble
bi.n que le fils de Johanan s'appelait Isaac, ce nom, dans mon ms., est
surmonté d'une barre, pour en faire ressortir la signification. — P. 24G,
note: Josef Colon, mort en 1450 ; M. Perles a probablement écrit en 1480 ;
Graetz, VIII, 2 e édit., p. 251 et 432, a l'année 1490. L'année 1480 to"n) se
trouve dans le Schalschélet haccabbala, p. 64 b, et est reproduite dans Gans.
Si M. Graelz a raison, il faudrait, dans le Schalschélet, lire a"73"V — P. 248,
dernière li^ne : au lieu de a"}, lire y"i (yiy *p). — P. 256, l. 2 : au lieu de
-IT, lire 1TK. — P. 257, 1. 15 : au lieu de 'naN, mon ms. a 'm "]N. —
S. J. Halberstam.
T. XII, p. 284. — M. Abr. Cahen se demande si Jonathan Eybeschùtz
était réellement à Prague pendant le siège de cette ville par les Français,
en 1741. Dans le n^n?2 nn^N, dont l'original hébreu appartient à M. N.
Briill, de Francfort-s.-M., et dont je possède une traduction , on voit sûre-
ment que Jonathan était à Prague pendant le siège de cette ville, et qu'il
s'est employé avec dévouement à soutenir et à soulager la population. —
D r Grùnwald (Pisek, juillet 1886).
T. XIII, p. 254. — Dans les actes du moyen âge, le mot allemand bes-
cheiden ne signifie pas modeste, mais 'prudent. — W. Bâcher, Budapest.
T. XIV, p. 205, note 2, lire Mangey. — P. 214, note 1,1. 3, lire potiren-
tur, au lieu de potirenter, et plus loin Id. . ., Judœi.
T. XIV, p. 227. — Le passage le plus important, qui est décisif pour le
sens du mot 1T72D (pour lequel la Mischna doit, sans contredit, faire au-
torité), est Ber., 36 b, Pesah., 52 £. Là le mot est mis en parallèle avec
ionnfa, « l'enveloppe de la fleur 1 *, spatha palmœ, qui couvre le panicule
de la fleur avant la floraison ; Abulwalid le compare également avec l'arabe
ybûbfc*. D'après ce passage, il ne peut faire de doute que le sens misch-
nique-talmudique, et par conséquent le sens biblique du mot, ne soient
bouton de la vigne. La véritable explication se trouve dans Pinsker, Lïkhute
Kadmoniyot, p. 211, où il y a lieu de remarquer le mot arabe correspon-
dant : tnsba* \k N-mn ■nna&t ^s b^pN23>bN don im twho -n»o —
Immanuel Low.
= Dans l'introduction de nos Tables du Calendrier juif nous avons si-
gnalé quelques dates juives anciennes, et dans la recension (Bévue, XII,
309;, nous avons signalé celle de Sabbatai Donolo, dans son commentaire
du Livre de la création. En voici une autre, qui nous est signalée par
M. Lambert. Elle se trouve dans le commentaire du même Livre de la créa-
tion, par Saadia : « Ce jour présent qui est le troisième jour (mardi) 12 sivan
de l'année 1242 (des Séleucides). » Cette date correspond au 31 mai 931.
C'est l'année 4691 de la création, ce qui prouve, comme le fait remarquer
justement M. Lambert, que Saadia plaçait l'ère des Séleucides en 3449
(non 3448) de la création. — I. Loeb.
Le gérant,
Israël Lévi.
1 Au lieu d'enveloppe de la fleur, Lévy dit, selon son habitude de traduire par
à. peu près, Talm. WB., III. 296 a « une écorce dure, en forme de coupe, la pelure
de la datte ». cinc harle, kelchfôrmige Binde, die Schale der Dattel.
RECHERCHES BIBLIQUES
X
LE XIV e CHAPITRE DE LA GENESE.
Le xiv e chapitre de la Genèse contient un récit extrêmement
intéressant au point de vue de l'histoire. Pendant qu'Abram '
s'installait à Hébron et nouait des relations amicales avec une
famille émorite, on vint lui annoncer que son cousin Lot, établi à
Sodome, dans la Pentapole de la Mer morte, avait été emmené
captif par Chodorlogomor, roi d'Élam (Susiane), dont l'armée avait
saccagé ces villes pour les punir de leur rébellion. Abram n'hé-
sita pas un instant. Il arma ses serviteurs et ses alliés, au nombre
de 318, courut après les ravisseurs jusqu'à Dan, les surprit pen-
dant la nuit et, après leur avoir infligé une grave défaite, réassit
à leur reprendre les prisonniers et le butin. Au retour, Abram
entra en relation avec deux rois du pays. L'un, nommé Melkisé-
dec, qui était en même temps roi de Salem et prêtre du dieu Elion,
lui apporta du pain et du vin avec sa bénédiction sacerdotale.
L'autre était le roi de Sodome, qui le pria de lui remettre les pri-
sonniers qu'il avait arrachés à la captivité. Abram se montra
digne du haut rang où sa victoire l'avait élevé aux yeux des indi-
gènes. Dans les deux occasions, il fut d'une rare générosité. Au
prêtre Melkisédec, il offrit la dime de tout son avoir ; au roi mal-
heureux, il rendit non seulement les captifs, mais tout le butin,
sans s'en réserver la moindre chose. Il n'oublia cependant pas ses
alliés émoréens, qui touchèrent la part à laquelle ils avaient
droit ; lui seul renonça complètement à tirer profit des richesses
qu'il avait reprises à l'ennemi.
1 Je conserve la forme Abram pendant la discussion des détails du chapitre xiv,
où cette forme est employée. Plus Loin, OÙ il B'agit de comparaisons avec d autres
textes, je me sers de la forme ordinaire, Abraham.
T. XV, n° 30. 11
REVUE DES ETUDES JUIVES
1. Critique verbale.
Le texte hébreu nous est parvenu dans un état de conservation
très satisfaisant. Les versions grecque et araméenne ne présen-
tent ([ne peu de variantes. Parmi les noms royaux, on note eapykX,
au lieu de br^in ; Ran&, au lieu de sna ; Ba>^x, au lieu de rbs (vers. 2,
8, 9). Le remplacement de. -i?? dans le texte samaritain par tnw a
pour but de faire de l'Émoréen un compagnon digne d'Abram (ûw.,
« le Très haut a répondu »). La transcription Aùvàv par les Sep-
tante semble due à une altération postérieure-du texte grec, pro-
duite par une malheureuse réminiscence de Aùvâv (IJiN), fils de Juda
(Genèse, xxxvm, 3). Au verset 10, la leçon correcte est certai-
nement mfcsn tno "Obtt nagjn ; la correction ïrra* "jbfti û^d *fin
admise d'après le texte samaritain ne remédie à rien, si on ne met
pas en même temps le singulier ça;n (cf. v. 8 ; Genèse, ix, 23 ;
xxiv, 50; xxxi, 14), tandis que l'addition d'un i laisse le texte,
pour ainsi dire, intact. Une faute que personne n'a encore relevée
est le mot ùbpN (1. 11), qui est d'abord inutile, puisque le b;?N fait
partie intégrante du utan, à moins d'y voir les mets tout préparés,
ce qui serait absurde. C'est sans doute une altération de trjmâ,
« leurs captifs ». La mention de la transportation des prisonniers,
^mp, est inévitable à cause des expressions explicatives tntttoï*! nN
ù^r» nan et utoirs, qui se distinguent du ftp*] aux versets 16 et 21 '.
Le suffixe de fcnaiç peut se rapporter soit aux vainqueurs, sujets
des verbes inp-n et -û^n (cf. Nombres, xxxi, 19), soit à Sodome et
Gomorrhe (cf. Deutéronome, xxi, 10). Quelques mss. des Sep-
tante, ainsi que la version syriaque, omettent rtlïr au verset 22,
visiblement dans le but d'établir une distinction entre le dieu
d'Abram et le dieu suprême du chananéen Melkisédec. Le terme
trîrbNft employé parle copiste samaritain tend au même but. Ilgen
et les critiques qui le suivent ont pris la chose à rebours en con-
cluant que le tétragramme est une addition postérieure. En vérité,
si l'auteur fait offrir par Abram la dîme au prêtre d'El-Èlion, c'est
que, dans son idée, ce dieu est identique avec celui du patriar-
che; autrement, son offrande serait un acte d'impiété à l'égard de
son dieu particulier, auquel il devait attribuer sa victoire ; le po-
lythéiste le plus grossier n'aurait pas agi différemment dans une
1 La confusion de tf et 125 se constate aussi dans ntlNS (Proverbes, xxvm, 18), où
il faut lire nHUÏ^.
RECHERCHES BIBLIQUES 163
pareille occasion. Donc, l'authenticité de ttiîT dans le verset 22
est au-dessus de tout doute, et ce fait est très important, comme
on le verra tout à l'heure.
2. Unité de la rédaction.
Le chapitre xiv porte les marques les plus évidentes d'une ré-
daction unique. Il n'y a pas une seule expression hétérogène ou
parasite où l'on puisse voir la main d'un compilateur de narrations
différentes ou celle d'un glossateur qui insère ses remarques dans
le corps du texte. La critique émiettante a perdu son temps et ses
peines à démontrer le contraire. Le texte est agencé comme il
suit : Notions générales sur les envahisseurs et leurs adversaires,
ainsi que sur le champ de bataille choisi par ceux-ci (v. 1-3), cause
et date de l'invasion, route parcourue et peuples châtiés par les
envahisseurs (v. 4-7), choc des deux armées, description parti-
culière du champ de bataille, défaite des Pentapolitains, saccage-
roent des villes rebelles, enlèvement des habitants, parmi lesquels
était Lot, cousin d'Abram (v. 8-12). C 1 est la première moitié de
l'épisode, qui prépare l'entrée en scène du patriarche. Elle se com-
pose de douze phrases principales ou versets. La seconde moitié
comprend le même nombre de versets (v. 13-24) et est ainsi cons-
tituée : Réception par Abram de la nouvelle de la captivité de
son cousin, l'armement de ses serviteurs et de ses trois hôtes, sa
course après les ennemis, la défaite de ceux-ci à Dan, leur pour-
suite jusqu'au-delà de Damas, la reprise du butin et des prison-
niers (v. 13-16); retour d'Abram, sa rencontre avec le roi de
Sodome et le roi de Salem, son respect pour l'un et sa géné-
rosité envers l'autre (v. 17-24). Voilà une rédaction matérielle-
ment très pondérée, qui répond admirablement bien au but que
cet épisode était destiné à atteindre. 11 serait facile de s'en con-
vaincre.
3. Rapports contextuels.
I..' récit relatif à Abram, dans les chapitres précédents, laissait
bi'ii «les pointa obscurs qu'il fallait éclaircir : l'état politique et
religieux du pays à l'arrivée d'Abram; pourquoi ce patriarche y
était toujours resté à l'état nomade ou comme hôte des indigènes,
sans y acquérir un domaine où il eût pu être chez lui ; quelle était
la conduite des indigènes envers le nouveau venu et réciproque-
ment. Toutes ces questions ne sollicitent <l<*s réponses précises
164 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que depuis qu' Abram eut établi des relations permanentes avec la
famille Mamré, car, antérieurement, il ne faisait que traverser le
pays pour se rendre en Egypte. La place donnée au récit qui ré-
pond implicitement à ces questions est donc des plus naturelles.
Quant aux renseignements qu'il fournit, ils sont d'une précision
parfaite : Le séjour d'Abram sur le domaine de Mamré a été
marqué par l'invasion d'une armée susienne dans la Pentapole
révoltée contre sa domination, qui avait duré treize ans sans con-
testation. Cette domination, cela va de soi, S'étendait sur toute la
Syrie depuis le même nombre d'années, de sorte qu'à l'arrivée
d'Abram, Chanaan était déjà soumis aux étrangers. Comme, dans
l'esprit de l'auteur biblique, la perte de l'indépendance est tou-
jours le résultat d'un état de péché qui attire la colère de Dieu,
cela revient à dire que les Chananéens de ce temps n'étaient pas
précisément des modèles de vertu, et nous obtenons ainsi d'une
façon détournée la raison de la promesse faite à Abram que ce
pays appartiendrait un jour à sa postérité. Prévoyant que la démo-
ralisation des Chananéens irait grandissant, au point de causer leur
destruction totale, Dieu ne peut mieux faire que de remettre la
possession de leur pays à l'homme le plus vertueux de l'époque.
D'autre part, les Chananéens n'étaient pas à ce moment assez cor-
rompus pour être détruits immédiatement : trois Émorites nobles
étaient les alliés fidèles du patriarche hébreu, et, ce qui plus est,
le culte du Dieu d'Abram avait encore un prêtre digne de lui dans
la personne de Melkisédec, roi de Salem, de la ville même où le
culte de Ialrwé devait trouver plus tard sa résidence préférée et
sacrée. Par suite de ces circonstances très particulières, Abram
devait rester dans le pays sans se mêler aux habitants et sans y
posséder une propriété territoriale toute sa vie durant; ne serait-ce
pas indigne de chercher à acquérir de la main des hommes ce que
Dieu venait de lui accorder comme un don gracieux? Disons, en
passant, que l'obligation de ne posséder aucun bien foncier dans
la Terre promise, fidèlement accomplie par ses successeurs Isaac
et Jacob, ne fut abrogée qu'en faveur des morts, qu'on ne devait
pas non plus mêler aux morts chananéens (Genèse, xxm). Pour
les enterrer, on recourut naturellement à l'opération de l'achat, en
repoussant fièrement toute offre gratuite [Ibidem, 12-16), mais
cela était et restait une nn]? nm« [Ibidem, 4, 20) ; les vivants ne
devaient pas posséder d'immeubles. On comprend maintenant la
vraie portée du verset 13, qui accentue vivement, par l'antithèse
■^fettti •••'HaJÇïi une opposition radicale entre Abram et ses alliés,
dont le nombre se bornait d'ailleurs à trois seulement. Du reste,
Abram eut soin de n'armer que les gens nés dans sa maison,
RECHERCHES BIBLIQUES 465
Irva "h^i dans lesquels il avait pleine confiance, WW S et, à
l'exception de ses trois hôtes, il se méfiait des Chananéens.
On le voit bien, notre récit se rattache inséparablement aux
deux chapitres précédents, qu'il éclaire d'une façon remarquable.
Aussi emploie-t-il les mots ton ,\8D2 ,$11:12 "oba ,rnîT, qui en ca-
ractérisent la rédaction. Mais les liens qui l'unissent aux récits
suivants ne sont pas moins évidents. Le premier verset du cha-
pitre xv contient à lui seul trois allusions d'une entière transpa-
rence. La phrase « Ne crains pas Abram » suppose un événement
dont Abram appréhendait les suites fâcheuses, et, en effet, l'armée
ennemie pouvait revenir d'heure en heure pour punir l'audacieux
qui venait de lui infliger un sanglant affront. C'était le moment de
calmer l'inquiétude du patriarche par les mots : ^b )yn ^DÎM, «je
suis un bouclier pour toi », c'est-à-dire : « je serai ton défenseur ».
Sans le récit de l'expédition guerrière, ces phrases n'auraient
aucun sens, il y a plus, le mot \xn t unique dans le Tétrateuque, a
été choisi seulement pour faire paronomasie avec le verbe égale-
ment unique 'ja:: de xiv, 20. Enfin, la promesse : « ta récompense
sera très grande », suppose des actions très méritoires de la part
d'Abram ; or, ce ne peut être que les actions relatées dans xiv,
17-24, puisque les chapitres xn et xn ne mentionnent que l'érec-
tion d'autels pour tout acte de piété de sa part. Dans le reste du
chapitre xv, on relève des réminiscences plus ou moins parono-
mastiques : ptt73*T(2; cf. xiv, 15), imn-p (3; cf. imn ^rb->, xiv,
14), "n (14 ; cf. xiv, 14), ton (14 ; cf. xiv, 11), bbç (16 ; cf. xiv, 18).
L'affirmation même que les crimes des Émorites n'étaient pas
encore à leur comble est motivée d'avance par le récit relatif à
Melkisédec (xiv, 18). Enfin, rénumération, dans xv, 18-21, des
peuples non palestiniens : wy ^Trp ,^Ï2~-p_ ttnvttrr, et la fixation des
possessions des Abrahamides jusqu'à l'Euphrate, déterminant le
surcroit de récompense auquel fait allusion le verset 1, ne se com-
prennent que comme résultat des nouvelles preuves de piété
données par Abram d'après la relation du chapitre xiv. Les pro-
messes faites antérieurement à ce sujet n'embrassaient que les
limites étroites de la Palestine cisjordanique (xn, 7; xm, 15).
Si dous ne nous trompons, nous sommes parvenu à prouver
l'unité du cnapitre xiv en lui-môme et aussi avec le milieu où il
est pi 3 mots et expressions qui lui sont, particuliers ne
constituent pas une réelle différence : chaque récit biblique a des
expressions propres, et je considère comme une prétention injus-
1 Très bien Dillmanu, « seine Srprobten oder Bervahrten [(Jniesis, 5« éd., p. 238) ».
166 REVUE DM ETUDES JUIVES
tiflable le parti-pris de certains critiques d'enfermer l'auteur
hébreu dans une phraséologie banale et d'une pauvreté excessive.
4. Caractère historique du récit.
Passons maintenant à une question plus grave : la valeur des
faits racontés. Y a-t-il là un enregistrement historique d'événe-
ments réels, ou bien une fiction poétique du genre des romans
guerriers, où tout est inventé suivant le caprice de l'auteur ou le
goût des lecteurs? Nous n'avons aucun préjugé à cet égard, et
c'est la science seule qui doit avoir le dernier mot. Plusieurs
savants ont déjà fait connaître leur avis, tâchons de formuler
le nôtre.
Le récit du chapitre xiv qui affirme non seulement l'invasion
d'une armée élamite en Palestine au temps d'Abraham, mais la
domination antérieure de l'envahisseur dans la Phénicie et presque
aux portes de l'Egypte, ce récit, où la Palestine apparaît comme
une annexe de la Susiane, avait bien de quoi étonner les histo-
riens. Aussi, quelques critiques d'une science consommée n'ont-ils
pu s'empêcher de le déclarer de pure fantaisie. Cependant, la
Genèse donne des détails qui sont d'une précision extraordinaire :
relativement aux envahisseurs, les contrées transjordaniques qu'ils
ont traversées et les peuples qu'ils ont écrasés sur leur chemin ;
au sujet des défenseurs, on apprend les points extrêmes de la
poursuite, les circonstances exactes de la surprise opérée, la ren-
contre d'Abram avec Melkisédec et le roi de Sodome. Et quand
même on se résoudrait à regarder tous ces détails comme la tra-
duction factice d'une légende populaire tendant à faire d'Abram
un guerrier courageux, il resterait encore à expliquer les données
précises sur les chefs de l'armée envahissante. D'après l'écrivain
hébreu, le roi susien mentionné ci-dessus eut pour auxiliaires, dans
son expédition aventureuse, trois vassaux, Amraphel, roi de la plus
grande partie de la Babylonie (Sennaar), Ariok, roi d'Ellasar, et
Tid'al (ou Thargal), roi de Goyim. Comment et dans quel but
l'auteur eût-il pu inventer ces personnages, les distribuer s*ur des
régions diverses et leur assigner des noms si particuliers? Tout
cela s'éloigne évidemment des usages propres aux faiseurs d'apo-
cryphes et d'historiettes romanesques.
5. Vérification générale par la littérature babylonienne.
Heureusement, l'assyriologie n'a pas tardé à dissiper la per-
RECHERCHES BIBLIQUES 167
plexité des historiens. Presque tous les éléments de ces noms
inusités en Palestine ont été retrouvés dans les documents cunéi-
formes. Au sujet du nom porté par le grand roi susien "tfabb-Yis,
xo8opV>yo[idp, on a découvert, d'une part, l'existence d'une ancienne
dynastie élamite, les Koudourides, ayant conquis et souvent tyran-
nisé la Babylonie. Le plus ancien parmi eux dont l'histoire fasse
mention est le conquérant susien Kudur-nanhundi, antérieur de
1635 ans à Assurbanipal, qui, entre les années 2302 et 2300 avant
l'ère chrétienne, avait emporté de Babylone à Suse l'image de la
3e Nana. Environ un siècle plus tard, on trouve en Babylonie
même un dynaste élamite du nom de Ko\\ùoi\r-Ma-1)ii-ug (Iùtdur-
ma-bu-ug), qui prend le titre de « Souverain de l'Occident ».
Ici nous sommes aux environs du temps assigné ordinairement à
Abraham, et, de cette sorte, la domination susienne en Palestine
se trouve confirmée par les documents contemporains.
Une confirmation encore plus éclatante attendait le récit hébreu
à propos du vassal nommé Ariok, roi d'Ellasar (ibbM 1fb« Tvhn),
qui a été retrouvé dans la personne de Eri-Alni ou Ri-iw~Ahu,
lils du précité Kouùour-Ma-bu-itg, et roi de Larsa. La différence
phonétique entre Ellasar et Larsa, môme en admettant la méta-
thèse de sar pour rs dans le mot hébreu, m'avait longtemps em-
pêché de prendre cette identification au sérieux, mais mes déné-
gations cessèrent quand j'appris, par l'une des désignations de
cette ville, ashte-azag-ga (= ellu), que la forme non contractée de
La-Arsa était Ella-Arsa (mot à mot : pur ou saint-siège), ce qui,
la métathèse à part, coïncide très bien avec la forme hébraïque.
Comme la suprématie des Élamites et le royaume de Larsa prirent
lin avec la défaite de ce roi et n'ont jamais été rétablis aux épo-
ques postérieures, ii est évident que l'auteur biblique n'a pas pu
avoir en vue un événement plus récent. D'autre part, cet auteur
n'a pu penser non plus à des rois antérieurs, cela ferait remonter
l'activité d'Abram à une antiquité très haute et en désaccord avec
son système chronologique. On en conclut donc avec la plus
grande vraisemblance que le ^"rnN de la Genèse est ce dernier roi
rsa, bien que la lecture Eriio-Ahu, du groupe nitah-an-cn-
zu qui figure son nom, ne soit pas d'une certitude absolue. Ce-
pendant le doute se réduit à peu de chose. La variante ri-iw du
premier élément n'est, au fond, qu'une forme apocopée de Eriw,
valeur habituelle de L'idéogramme çab t Bynonyme de nitah, « mâle,
serviteur ». fille exclut, en outre, la lecture strictement possible
Arad-Sin, admise par quelques-uns. Le second élément, an-cn-zti,
i" le dieu Sin, qui est L'équivalent do an-ahu (R., II, 48,
48 a). Le mot akv fait partie d'une série de noms divins se termi-
168 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
nant par la désinence u et qui sont de vrais vocables assyriens :
an-dapinu (1. 4 ( .)), an-bibbu (1. 53), an-simidù (1. 54). Du reste, la
lecture Eriw-Ahu, suffisamment justifiée par ces considérations,
recevra un nouvel appui par le principe général qui sera exposé
dans le paragraphe suivant. Les textes cunéiformes concordent
donc avec le récit biblique sur plusieurs points très remarqua-
bles : le nom du roi, le siège de sa royauté, son origine élamite,
l'époque de son règne. Peut-on imaginer un contrôle plus minu-
tieux? Certes, dans n'importe quelle histoire on procéderait à des
identifications dans des conditions d'une bien moindre évidence.
IL y a plus, en laissant de côté le roi probablement non babylo-
nien, ù^v. *jbtt b^n, dont on ne peut guère espérer trouver des
monuments, on s'étonne de voir manquer à l'appel le roi bsn^N,
dont la résidence devait être à Babylone même. En réfléchissant sur
ces événements lointains, j'ai eu une idée que je trouve maintenant
exprimée dans un intéressant mémoire de M. Eberhard Schrader 1 .
La dynastie élamite fut renversée par le roi Hammurabi, fils de
Sinmuballit, qui vainquit Eri-Aku et fonda une dynastie purement
babylonienne. En supposant que le vainqueur fut pendant quelque
temps le vassal et l'allié des Élamites, ce qui est en soi-même
assez vraisemblable, pourquoi Hammurabi ne serait-il pas le roi
Amraphel que nous cherchons ? La seule objection qu'on puisse
faire à cette identification consiste dans la dissimilitude des noms.
M. Schrader obvie à la difficulté en corrigeant d'abord bsifta en
■^"Von, et en supposant ensuite que le n de Hammurabi pouvait être
négligé dans la prononciation babylonienne. Mais l'exemple de
Hamalu (nttft), qui s'écrit aussi Amalu, sur lequel il s'appuie, ne
peut pas prouver grand'chose, puisque c'est un mot étranger.
Puis, le changement de a eus dans un mot aussi clair que ràbi,
de imi « être grand », est difficile à comprendre ; autant vaudrait
admettre tout de suite que bsnttN est une altération de "Wfcrj, mais
l'exactitude relative des autres noms contrôlés déconseille l'emploi
de corrections aussi violentes. 11 est, du reste, un argument sou-
verain qui met le phonème Ha-am-mu-ra-bi hors de toute cause.
Dans une liste de noms royaux publiée par M. Pinches, ce groupe
de cinq syllabes figure dans la colonne idéographique en face du
nom réel, Kimta-rapashtu, donné par la colonne de droite, qui
contient d'ordinaire les formes démotiques et usuelles. Le nom
Hammurabi n'a donc jamais existé en dehors de l'écriture et le
roi qu'il indique s'appelait, en réalité, Kimta-rapashtu ; or, de ce
1 Die keilschriftliche balylonische Koenitjsliste. Excurs, p. 22-27.
RECHERCHES BIBLIQUES 160
son à celui de ^DnttN la distance est aussi grande que possible.
Faut-il renoncer pour cela au rapprochement qui se recommande
par des raisons historiques ? Je ne le pense pas et voici pour-
quoi : la charpente consonnantique du nom KUnta-rapashlu, sa-
voir Kmtrpsht, en sémitique nCDnnttD, contient les trois consonnes
moyennes de ban^a : ni, r % ph, D^ft, tandis que l'idéogramme Ha-
am-mu-ra-l)i=2 ^-,<:n n'en contient que deux : m et r, 172. L'a-
vantage du côté de la forme phonétique ne s'arrête pas là. On sait
que le sh assyrien devant les dentales se prononçait très souvent /,
et, de telle sorte, l'élément rapashtu équivaut à rapaltu ; il s'en-
suit qu'entre les deux formes nbsnn»3 et ba^EN, il y a, en réalité,
une concordance sur les quatre consonnes bsntt, les trois dernières
observent même une suite identique, la première seule, dans le
vocable assyrien, est séparée parmi n. Or, une pareille coïncidence
ne saurait être l'œuvre du hasard.
Grâce à un principe que j'ai constaté naguère dans la for-
mation des noms propres assyriens et hébreux, la conciliation
entre ces deux formes en apparence très divergentes s'effectue sans
la moindre violence. Notons d'abord deux points fondamentaux :
Kimla ■ rapashtu signifie, non « famille (?) nombreuse », comme
je l'avais cru jadis, mais, témoin les autres noms de la même
série du texte précité, « famille (?) de grandeur, de domination 1 ».
Le groupe idéographique Ha-am-mu-ra-bi a le même sens. Les
éléments sont : ha, déterminatif d'abondance, dont la présence n'est
pas strictement indispensable, comme le prouve le nom am-mi-sa-
dug-ga = Kimtu kittu, « famille (?) de la vérité » ; ammu = ammi,
reposant sur un mot ammu (de ûjûn, ûe?)» c< famille, parenté (?) » ;
rabi (de rabû), « grandeur ». Ces préliminaires établis, nous
procédons à l'explication du principe en question : il consiste dans
l'emploi facultatif de synonymes qui ne changent pas le sens des
éléments constitutifs du nom. L'onomastique hébraïque nous en
fournit plusieurs exemples. C'est d'abord l'échange de bN et !-p, sans
ou avec interversion des éléments constitutifs : Jnairp, ii-pana,
irr'rx, etc., échange qui n'est pas toujours intentionnel. Plus frap-
pante est la substitution de rrhfifâj « Puits», ville benjaminite, à
=-1.' Isaïe, ix, 31), qui a le même sens 2 . Semblablement, le nom du
1 Le mot rapashtum est expliqué par mitillutum dans H., II, 43, 9.
1 Je m'aperçois maintenant que deux autres noms de ville mentionnés dans ce
passage, et introuvables ailleurs, deviennent également très clairs, grâce au principo
de synonymie. La mystérieuse rjw^b, dont la Massore accentue à tort l'avant-der-
nière syllabe, est bien le féminin de W*\ « lion », et représente la ville connue sous
le nom de ÏTVD3 (Josué, ix, 17 ; xvm, 20), « lionne *. L'autre nom également
170 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
iils d'Amasias, roi de Juda, s'écrit tantôt w*. tantôt !mï2> (mieux
^Ï? 1 ); pourquoi? parce que les mots ïb et hT* sont synonymes et
que le sens général n'est pas changé par la variante. Pour les
idéogrammes cunéiformes, le principe de synonymie est un facteur
fréquent et depuis longtemps reconnu. Les noms phonétiques n'é-
chappent pas à ce procédé. Nous le constations ci-dessus dans la
forme ashté-cllu, qui se substitue facultativement à Ella-arsa, par
cette seule raison que ashtu est synonyme de arsu, « siège », et que,
malgré l'inversion des termes, le sens de l'ensemble reste le môme.
Ce principe a aussi produit deux noms pour l'ancienne capitale de
l'Assyrie [Qal'aShergat) : Ashshur et Harran (ywn et ?jlj), c'est
que l'un et l'autre de ces noms ont une signification commune :
celle de « chemin, route ». La ville de ^-in a, entre autres noms,
ceux de Uruli ou Arliu et Sirara (R., v, 23, la), qui tous deux
signifient « siège, demeure ». Cf. le mishnaïtique ïra»!! d'ovin et
l'arabe *mo. L'idée fondamentale est « s'allonger, s'étendre ».
Le nom de Babylone nous fournit un exemple encore plus ins-
tructif à propos des jeux de synonymie qui variaient les noms les
plus usuels. La forme antique en était, suivant toutes les vrai-
semblances, al Babilu ou Babalu balat kishti, « ville de ce qui
apporte la vie du verger », c'est-à-dire « du canal qui arrose et
fertilise les cultures». Ce nom composé s'abrège d'ordinaire en
Babilu, en donnant lieu au calembour idéographique KA-DIN-
GIR = Bâb'Ili, « porte de dieu ». D'autres fois, c'est Babilu qu'on
laissait tomber et l'on se contentait de prononcer Balat-Kishte,
d'où l'idéogramme din-tir. Quelquefois, cependant, l'abréviation
affectait les deux éléments extrêmes, et le mot ordinaire balatu,
« vie », était remplacé par le synonyme haaiii = ar. rsaon, héb.
û^n. Ce nom phonétique de la capitale de Sennaar se rencontre
dans deux textes auguraux que je transcris ci-après, en substi-
tuant aux idéogrammes les expressions réelles :
Umu XVI-u atalu ishaMan shar AMadi imât Nergal ina mati
ikkal
Umu ZX-â aîaht ishaMan shar mat Hatti shûma ; shar mat Haati
itebbima hussâ içaïïat (R. III, 60, col. 1, 37-38).
« Si le seizième jour (d'Ab) une éclipse a lieu, le roi d'Accad
unique: ïlSfà'^, « fumier, boue », est simplement l'équivalent de ÏY")D3> [Ibidem,
xviii, 23), « poussière ». Il se pourrait même que tp^} fût identique à Û"HS* (Ibidem,
xviii, 23), les deux noms signifiant « monceaux, ruines ». J'ajoute, en passant, que
ÏT32 est la ville nommée ï"P53# dans Néh., xi, 32.
t--: t:--:
1 Forme garantie par les textes as'syriens, qui transcrivent Az-ri-ya-u.
RECHERCHES RIBLIQUES 171
(= Babylonie) mourra; Nergal causera des destructions (mot
a mot ce mangera ») dans le pays ;
» Si le vingtième jour une éclipse a lieu, le roi de Hatti idem
(c'est-à-dire « mourra •); le roi du pays de llaat (= Babylone)
viendra et s'emparera de (son) trône. »
L'autre porte :
Onu XV-u atalu ishaklmn mar abisliu idakma laissa içabbat ù
nakru itebbima mata ikkal
Umu XVI-îi atalu ishaMan shar mat ahiti shuma shar mat Haati
itebbima toussa içabbat zunnu ina skame melîù ina naqbi ibad-
daqu.
« Si le quinzième jour (d'Éloul) une éclipse a lieu, le fils du roi
tuera son père et s'emparera de (son) trône et l'ennemi viendra
et ruinera (mot à mot « mangera ») le pays.
» Si le seizième jour une éclipse a lieu, le prince du pays
ennemi (== Hatti) idem (c'est-à-dire : « tuera son père »), le roi
du pays de llaat (= Babylone) viendra et s'emparera de (son)
trône; la pluie (tombera) du ciel et les flots couleront dans les
canaux. »
Les deux assyriologues qui ont dernièrement discuté ces textes
(Wright, The Empire of tlie Hittites, 2° édition, p. 222-224 et
•227-228) se sont entièrement mépris sur la nature géographique
de Haatu en y voyant, soit une contrée voisine de Hatti et répon-
dant aux Kheta des Egyptiens, soit une simple variante de Hatti.
Je ne doute pas que mat Haati ne soit l'équivalent de « mat Ah~
liad » et du simple mat, « pays », qui désignent la Babylonie en
général, de même que l'expression 'mat ahiti, « pays ennemiest pas m'oindre en ce qui concerne le sens du
groupe explicatif. Si la leçon admise est exacte, on ne peut y
trouver que l'assurance, pour Abraham, que ses fils auront une
nombreuse postérité, et, de cette façon, non seulement la répétition
fréquente de cette idée dans les versets 2, 4, 5, 6, est fastidieuse,
mais la promesse additionnelle nacr; T\'zip Û^E (verset G), « des
rois sortiront de toi », apparaît alors comme un hors-d'œuvre su-
perflu et ne se rattachant pas le moins du monde au nom nou-
veau. Et cependant, l'importance attribuée par l'auteur à cette
promesse résulte clairement du soin qu'il prend de la faire répéter,
à propos de Sara, au verset 16, et, ce qui plus est, à propos d'Is-
1 Philon d'Alexandrie a déjà pensé ù Ï1N"!, far il traduit le nom d'Abraham par
« père voyant le son ».
T. XV, R 12
178 REVUE DES ETUDES JUIVES
maël, au verset 20, où il change intentionnellement Ù^bç « rois »,
en dN^ûM « princes, chefs ». A moins de renoncer à tout goût litté-
raire, il serait difficile d'y méconnaître une insistance particulière
et beaucoup plus accentuée que ne le comporterait un point acces-
soire et de pur remplissage. Or, est-il imaginable que ce soit pré-
cisément l'idée de « rois » et de « princes » qui ferait défaut dans
l'explication du nom nouvellement assigné au patriarche ? Je ne
le crois pas possible, et cela d'autant moins que la quantité numé-
rique seule d'une nation n'a jamais constitué, aux yeux des an-
ciens, un avantage enviable, si cette nation ne vivait pas sous des
gouvernements forts et si elle n'était pas dirigée par des chefs
reconnus et respectés au dehors. Sur l'article de la gloire, la
Genèse se montre d'une sensibilité bien vive et n'oublie jamais
de le noter dans ses récits. Comparez le titre tnrtbç erûp? donné à
Abraham (xxiii, 6), la richesse d'isaac dépassant celle d'Abimélek
(xxvi, 16), et l'élévation de Joseph à la vice-royauté d'Egypte (xli,
40-45; xlv, 8-9, 26). En un mot, l'explication du nom d'Abraham
ne devait pas passer sous silence l'existence future des rois dans
la descendance du patriarche.
L'examen approfondi des privilèges accordés à Sara, au verset
16, me semble trancher la question en faveur de l'opinion que je dé-
fends. Le texte hébreu de ce verset est agencé comme il suit : wiai
mini uv2y i^oto tniab ïïmîn ï-pronm ia srb rtwatt n ^n5 ûjh anâ
T v • • - ■• : - • : t : t : t • : - •• '■•']: T v • • — T - : T
vty\. En laissant, pour le moment, la première phrase, que je dis-
cuterai tout à l'heure, le sens de tout le reste est d'une clarté
parfaite : «jeté donnerai d'elle un fils; je la bénirai; elle sera
(mère) de peuples; des rois de nations viendront d'elle». Ici,
l'expression ûnfc* "àbli est autrement énergique que le simple
û^bs? de la bénédiction d'Abraham, et contient l'idée de rois effec-
tifs gouvernant et dirigeant les peuples qui leur sont soumis, et non
seulement leurs propres nationaux, mais aussi des nations étran-
gères. Cette majoration intentionnelle de ù-rab» sert visiblement
à rehausser la destinée extraordinaire de la vieille compagne du
patriarche, qui, méprisée même par son esclave à cause de sa
stérilité (xvi, 4), n'aspirait qu'à quitter la vie, où elle n'espérait
plus aucune joie, aucune consolation (cf. xv, 2). Le contraste entre
l'état méprisé de l'aïeule et le sort brillant qui lui est réservé a été
admirablement peint par la composition tra? ^blo. Mais cette
idée de domination qui forme le couronnement de sa bénédiction a
trouvé son expression adéquate dans le nouveau nom qui lui est
assigné, car snfe, féminin de nu?, « prince, roi », signifie précisé-
ment « princesse, reine ». Est-il maintenant possible d'imaginer
RECHERCHES BIBLIQUES 170
un seul instant que le narrateur ait négligé de mettre cette idée
prépondérante dans le nouveau nom qu'il fait donner au pa-
triarche ?
Ainsi donc, le groupe û^iu "jv:- 2N présente* deux lacunes
béantes : l'omission matérielle du n de bïrDK, l'omission inter-
prétative de l'idée de suprématie relevée dans la promesse, et une
faute de grammaire par dessus le marché.
Mais, dès le moment qu'on reconnaît la nature exacte des diffi-
cultés, le moyen de les lever se présente aussitôt à l'esprit. Il
faut simplement restituer au mot :zn la lettre n qu'il a dû avoir
primitivement et qui lui a été enlevée par un accident du ma-
nuscrit ou par la négligence d'un vieux scribe. Abraham a été
tant de fois assuré qu'il sera le père d'une nombreuse pos-
térité, que cette promesse seule n'aurait pas assez de relief au
moment où Dieu voulait lui imposer l'observance pénible de la
circoncision. La piété d'Abraham réclamait cette fois une récom-
pense plus considérable et conforme à sa nature élevée et che-
valeresque ; il sera donc le type d'hommes arrivés au faîte de la
gloire, de rois gouvernant des nations. C'est ce qui est convena-
blement exprimé par û^i^ 1i::rr -dn, « tu seras le fort, le chef
d'une multitude de nations ». Le mot T3K, au propre « fort»,
fait partie du titre divin 3p3p Ta», remplacé une fois par l'équi-
valent plus clair : ypsp ^bç, « roi de Jacob » (Isaïe, xli, 21). La
même tournure domine le sens de TSK, « fort », qui est usité paral-
lèlement à biç» (Jérémie, xxx, 21), «potentat, gouverneur ». On
trouve aussi la forme WK au sens de « préposé ou chef (I Samuel,
xxi, 8) », mais celle de -pris* semble préférable, à cause de son ap-
parence archaïque et de son usage plus solennel. Dieu fait d'Abra-
ham le premier chef idéal de nombreuses nations et le modèle le
plus accompli des rois ses descendants ; il est, pour ainsi dire,
le roi titulaire des peuples auxquels il donnera naissance lui-
même, la personnification vivante de nations puissantes et ci-
vilisées.
Toutes les difficultés signalées plus haut disparaissent main-
tenant d'elles-mêmes. Il n'y a plus ni lacune, ni faute 1 de rédac-
tion. L'explication concise ft"i]tt?i na« comprend toutes les con-
sonnes du nom propre DÏTDH et ne sacrifie rien de ce que contient
:plication plus «'tendue du verset 6. J'ajoute que la forme btt
« bruit, multitude », tiré de -•:-. quoique inusitée, est très régulière
et comparable à d*, " sang », orf, « beau-père », n«, « frère »,
., qui viennent respectivement i\i>> racines *&T, Wl, IflK. Outre
cela, on est à même de comprendre le développement graduel que
180 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
l'auteur a donné à sa pensée. L'annonce sommaire de l'alliance que
Dieu voulait établir avec Abram est suivie d'une promesse som-
maire aussi, mn nattas ^m« m-iai (vers. 2). Abram s'étant empressé
de prouver sa gratitude (vers. 3), Dieu lui donne les détails de la ré-
compense (vers. 4-8), en stipulant la condition du pacte (vers. 9 14).
Les répétitions de l'idée concernant le grand nombre des descen-
dants se supportent sans fatigue, par suite de l'énorme importance
du nouvel élément qui y est joint : celui d'être le générateur des
rois. Quand Dieu arrive à parler de la femme légitime du patriar-
che, la môme scène se répète, mais en abrégé : Abram tombe sur
sa face, pour prouver sa gratitude, mais avec cette différence que
la réflexion sur l'âge combiné des époux le fait sourire (vers. 17)
et que, pris d'un scepticisme très naturel, au fond (remarquez le
même phénomène chez Sara, xvm, 12), il fait entendre qu'il serait
déjà heureux qu'Ismaël lui fût conservé (vers. 18), ce que Dieu lui
accorde aussitôt (vers. 20), tout en lui assurant que le pacte ré-
cent concerne plus particulièrement le fils légitime, Isaac. Enfin,
les dénominations honorifiques octroyées aux deux époux sont
des plus équilibrées : l'une est "P3N, « fort, chef, prince », l'autre
est îtjç, « princesse, reine ». Ces synonymes constituent, de leur
côté, le type du nom glorieux octroyé plus tard au second ancêtre
national, bçnp*;, « champion et vainqueur d'El ».
Revenons à présent à l'expression nnk '^ro'Ynn du verset 16.
Cette expression fait double emploi avec rnrcnrn qui suit à cinq
mots de distance, elle est donc absolument insupportable. Les
Septante ont parfaitement senti cette difficulté ; malheureusement,
pour y échapper, ils ont pris le pire des partis en changeant, dans
la seconde moitié du verset, toutes les terminaisons féminines en
terminaisons masculines se rapportant à la « fils », comme s'il
y avait : *w ^21212 d'W "^biï triab mm TFO-nv « je le bénirai,
et il deviendra des nations; des rois de nations seront issus de
lui ». En ce faisant, ils ont détruit le vrai sens du verset et obs-
curci la signification typique de ïTrb. Le remède est beaucoup
plus simple et ne donne lieu à aucun remaniement étendu ; il suf-
fit de substituer, à la leçon visiblement erronée înnâ insnai, celle
de ïnnâ ^rnari, « je me souviendrai d'elle ». Le verbe *dï est ré-
gulièrement employé au sujet des femmes qui enfantent après une
longue stérilité (Genèse, xxx, 22; I Samuel, 1, 11), et il ne pou-
vait pas manquer ici, en raison de l'absence de tout autre équi-
valent.
Je termine par quelques observations de critique littéraire. Dans
ce qui précède, j'ai regardé le chapitre xvn de la Genèse comme
RECHERCHES BIBLIQUES 181
étant en étroite connexion avec son entourage immédiat. Je n'i-
gnore cependant pas que les critiques modernes, s'appuyant sur
le nom d^ïibN qui y est employé, ainsi que sur quelques particula-
rités de style, en font un texte élohistique absolument indépen-
dant des chapitres précédents et suivants. Il faut donc que je dise
pourquoi je n'y crois pas. Je pense que tous ces arguments prouve-
raient tout au plus que l'auteur jéhoviste de l'histoire d'Abraham
avait lui-même emprunté cet épisode à un écrivain élohiste, et
précisément parce qu'il était avec lui dans une communauté par-
faite d'idées, tandis que, d'après les critiques, ce serait le rédacteur
final de la Genèse qui aurait mis côte à côte, et tant bien que mal,
deux documents différents, qui auraient longtemps existé séparé-
ment et dans une sorte de rivalité principielle. Ils tiennent, de plus,
le document élohistique pour très postérieur au jéhoviste. Or, le
chapitre xvn me semble présenter assez d'indices qui vont à ren-
contre d'une telle théorie.
Quand on isole ce chapitre des pièces jéhovistiques qui le pré-
cèdent, la théophanie dont il s'agit sera forcément la première qui
ait été dévolue au patriarche. Ce serait un cas absolument paral-
lèle à l'apparition de Dieu à Noé, racontée par le même élohiste
dans Genèse, vi, 9-22. L'auteur se sert même, dans les deux pas-
sages, des expressions û^iiba fasb) nat "jbfinft et tPttn n^n, pour dé-
signer les actes de piété indispensables pour s'attirer la faveur
divine. Or, dans le premier cas, cette faveur divine, comme de
juste, est la récompense méritée par une longue vie de vertus,
passée dans un milieu corrompu; dans le second, Abraham est
élu sans avoir rien fait jusqu'alors pour mériter une si haute dis-
tinction ; il est, de plus, à un âge si avancé, que la corruption du
monde, si elle existe, ne peut avoir aucune prise sur lui ; il vit
enfin dans un milieu dont le narrateur ne rapporte aucun acte ré-
préhensible.De cette façon, l'élection d'Abraham devient le résul-
tat d'un simple caprice, tout autre aurait pu le remplacer. On se
demande comment l'élohiste aurait oublié, à la fois, sa méthode de
narration, et laissé tant de lacunes dans une biographie qui devait
lui tenir à cœur bien plus que celle de Noé. Pour tous ceux qui
examinent la chose sans parti pris, une pareille conception est ab-
solument impossible.
Mais voici qui dépasse toutes les limites du bon sens le plus élé-
mentaire. En retirant le chapitre xvn, on élimine simultanément du
texte jéhoviste la connaissance des noms Abram et Saraï, et, par
suite, on est obligé d'admettre que la mention de ces noms dans
les nombreux passages des chapitres xn, xm, xv et xvi, qui sont
du jéhoviste, est due à l'ingérence du rédacteur final. Or, je de-
182 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
mande à tout historien impartial s'il est vraiment raisonnable
d'attribuer <l<\s corrections aussi nombreuses à un engouement
exagéré pour le calembour û-na "ji^rs a« ? Le rédacteur, qui, à en
croire les critiques, maniait ses sources avec un sans-gêne à peu
près illimité, n'aurait-il pas simplifié sa besogne en supprimant
les versets 5 et 15, et en mettant au début du verset 16 les mots
^ntt>« mie n« Yun (ou *ûtn) ban? Il aurait ainsi écarté du même
coup la contradiction apparente des deux documents sur les noms
du couple patriarchal, qui devait le choquer plus encore qu'elle ne
choque les lecteurs modernes.
Une preuve non moins concluante nous est fournie par le pré-
cepte de la circoncision, que le jéhoviste n'a pas pu ignorer,
malgré l'affirmation contraire de l'école critique tout entière. La
question mérite la plus sérieuse attention. L'opinion que, suivant
le jéhoviste, la circoncision n'a été introduite qu'à l'entrée des
Hébreux dans la Terre promise se fonde d'abord sur le passage
du livre de Josué, v, 9, où, après avoir pratiqué l'opération sur le
peuple, Josué dit : Aujourd'hui, j'ai retiré de vous la honte des
Égyptiens. Il s'agirait, d'après eux, des injures lancées par les
Égyptiens contre l'incirconcision des Israélites, lesquels, tout en
habitant si longtemps dans la patrie de la circoncision, n'avaient
pas voulu accepter cet usage religieux. Avec tout le respect
qu'on doit aux savants qui admettent cette interprétation, j'a-
voue qu'elle m'étonne beaucoup. Outre l'idée bizarre de faire de
Josué un missionnaire dévoué à des usages égyptiens, et notam-
ment un missionnaire prêchant aux autres ce' qu'il s'est bien
gardé de faire lui-même, il y a là un point de départ absolument
faux, car, à de rares exceptions près, dans certaines catégories
de prêtres, la nation égyptienne était bel et bien incirconcise.
C'était aussi le cas de la plupart des peuples sémitiques ; chez les
Arabes eux-mêmes, l'usage de la circoncision ne s'est généralisé
que très tardivement, de sorte que le prophète Jérémie pouvait
dire à bon droit ùtw d"n3i"» b3 (ix, 25), « tous les païens sont in-
circoncis * ». En réalité, les injures des Égyptiens portaient sur la
négligence delà circoncision par la génération née dans le désert.
Ils soutenaient que les Israélites, à peine devenus libres, avaient dé-
finitivement abandonné la pratique religieuse à laquelle ils étaient
fermement attachés quand ils étaient esclaves. En rétablissant cet
usage négligé depuis si longtemps, Josué a lavé le peuple de cette
honte, en apparence bien méritée. En un mot, le jéhoviste atteste
1 Les mots incorrects !"îb"l^!2 bWD du verset 24 doivent naturellement être ainsi
rétablis, d'après les Septante': b^3n bltt ou ïlbl^l iTîb^J.
HECHKRCHES BIBLIQUES 183
l'existence de la circoncision parmi les Hébreux durant leur séjour
en Egypte, et, par cela même, il en reconnaît L'origine patriarcale.
On invoque ensuite le passage Exode îx, 24-26. Pendant que
Moïse était en route pour l'Egypte, il fut attaqué par Iahwé, qui,
ayant pris la forme humaine, voulut le tuer 1 . Séphora, voyant le
danger qui menaçait la vie de son époux, se munit d'un silex,
trancha le prépuce de son fils, et, ayant jeté la chair sanglante
aux pieds de l'assaillant, elle lui adressa ces paroles. « Certes, tu
es pour moi un allié de sang (-6 nna tmi inn "o) ». Ce sacrifice,
de propitiation, qui faisait de Iahwé l'allié de la famille, sauva
Moïse, et, depuis lors, Séphora donna à la circoncision le nom de
« alliance de sang (frw inn 2 ) ». M. Dillmann, bien qu'il explique
ce passage d'une façon que nous n'admettons pas, résume excel-
lemment l'essence de ce récit : « 11 en ressort clairement les deux
idées que voici : d'abord, que la circoncision a la valeur d'un sa-
crifice sanglant ; ensuite, que la vie du père est en même temps
rachetée ou rédimée par l'offre du fils ». Cela s'accorde on ne
peut mieux avec l'idée fondamentale de Genèse, xvn, que la cir-
concision est, pour les descendants d'Abraham, le gage par excel-
lence de l'alliance entre eux et Dieu. Séphora, ayant un circoncis
pour époux, a dû, au moins dans l'hypothèse du narrateur, con-
naître la signification de cette pratique, et n'avait nullement
besoin de l'apprendre par le chapitre xvn de la Genèse, ou par
les rares individus de sa nation qui, tout en pratiquant cet usage,
n'y attribuaient certainement pas une telle signification. Dans
tous les cas, on ne saurait conclure de ce récit que Moïse igno-
rait jusqu'alors, toujours d'après le jéhoviste, le rite delà circon-
cision. En cette conjoncture, Moïse, après l'événement dont il a
été l'objet, ne se serait pas fait faute de recommander ce rite à
ses co-nationaux d'Egypte, dès son arrivée auprès d'eux, comme
le moyen le plus efficace de se réconcilier avec Dieu ; il les
aurait, de plus, soustraits au mépris des Égyptiens, s'il était
vrai, comme on l'affirme, que ceux-ci tenaient l'incirconcision en
horreur.
Résultat net : le jéhoviste, dans les deux passages invoqués par
les critiques, suppose comme une chose qui va de soi que Moïse
et Josué, les représentants les plus éminents de la génération
1 Etait-co pour avoir négligé de circoncire son fils, comme le veulent les rabbins
et quelques modernes, ou bien était-ce pour le punir de l'hésitation qu'il avait mon-
trée dans l'accomplissement de sa mission? Cette dernière explication nous paraît
plus vraisemblable.
* I^H, « alliance », au lieu de "jrn, « allié de ». Avec celte correction, j'accepte
le sens proposé naguère par M. Hubens Duval pour la fin du verset 26.
184 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'Egypte, étaient circoncis, et là-dessus il est en parfait accord
avec la donnée du chapitre xvn.
Ce résultat implique naturellement, comme corollaire irrécusa-
ble, l'unité du chapitre xvn avec les pièces jéhovistes qui l'entou-
rent, ainsi que la modification survenue aux noms du couple pa-
triarcal.
Un dernier mot à propos de ces noms. Les noms élohistiques
tnaat et "nto se constatent aussi dans les inscriptions cunéiformes,
où ils sont orthographiés A-bu-ra-mu (Strassmaier, AN, art. 61) et
Sa-ra-a (IMd., art. 6590), preuve qu'ils étaient en usage en Ba-
bylonie. Les formes ûïrn:?N et trjto n'ont pas encore été signalées
chez les autres Sémites; pour bm^N, il est môme douteux qu'on le
retrouve jamais en dehors du domaine hébreu, où il a toutes les
chances de figurer comme une dénomination typique et de tous
points semblable à celle de b&niB^ (Genèse xxxn, 29).
XII
LA LANGUE DES HITTITES D APRES LES TEXTES ASSYRIENS.
Par suite de la publication faite par M. le capitaine Burton, en
1872, des singulières inscriptions d'Hamath, rédigées dans un sys-
tème hiéroglyphique inconnu, l'attention des historiens a été vive-
ment attirée sur l'antique population de la Syrie septentrionale,
que les annales égyptiennes et assyriennes d'une part, les écri-
vains bibliques d'autre part, mentionnent fréquemment sous le
nom de KJieta, Hatti et Hittim, au singulier Hitti, dérivé ethnique
d'un personnage mythique et éponyme Hat ou Hêt.
Peu de temps après cette publication, des inscriptions de la
même espèce ont été découvertes à Djérabis sur l'Euphrate, l'an-
cien Karkemisch, à Marasch, à Ibrîz, à Karabel, à Thyane et dans
beaucoup d'autres localités de la Haute-Syrie et de l'Asie-Mineure,
ainsi qu'un nombre considérable de monuments et d'œuvres d'art
qui décèlent un génie particulier. On s'aperçut en même temps
que le syllabaire national des Grecs de l'île de Chypre avait sa
source dans l'écriture plus compliquée des Hittites. Tous ces faits,
joints aux récits des écrivains orientaux qu'on a réunis et mis dans
un ordre chronologique, ont, pour ainsi dire, ressuscité devant
nos yeux une race et une civilisation qui avaient été ensevelies
RECHERCHES BIBLIQUES 185
dans l'oubli des siècles, après avoir longtemps rivalisé avec l'E-
gypte et l'Assyrie et fécondé, par leur esprit et leur activité, le
génie naissant des peuples de l'Asie-Mineure et des tribus hellé-
niques.
Au sujet delà langue des Hittites, les avis sont partagés. Les
orientalistes anglais, M. Sayce en tète, soutiennent qu'elle n'ap-
partenait pas à la famille sémitique, mais au groupe encore mal
défini des idiomes de la Cappadoce, de la Cilicie et de l'ancienne
Arménie, idiomes groupés par Lenormant sous la dénomination
d'Alarodiens. Cette opinion a été aussi admise par Finzi en Ita-
lie, par M. Eb. Scbrader en Allemagne. Les autres orientalistes
allemands et français se tiennent sur la réserve ou ne se sont pas
encore prononcés. Cette hypothèse, plus ou moins implicitement
admise, m'avait toujours paru des plus contestables, et je l'ai com-
battue à diverses reprises dans mes écrits. Les travaux récents des
orientalistes anglais sur la matière, et l'éveil inespéré de Yalaro-
disme dans les ouvrages de vulgarisation qui prétendent résumer
les derniers résultats de la science, me font un devoir aujourd'hui
de revenir sur la question, et de soumettre aux savants compé-
tents les preuves en laveur de mon opinion, qui affirme le carac-
tère sémitique de la langue hittite. Quelques mots seront pour-
tant nécessaires pour faire comprendre la faiblesse des indices
invoqués par les partisans de l'alarodisme à l'appui de leur thèse.
Ceux qui admettent l'origine non sémitique des Hittites font va-
loir deux arguments de natures diverses. Sur les monuments, di-
sent-ils, les Hittites ont une physionomie différente de celle qui est
propre aux autres Sémites, et cette différence physique répond à
la différence du costume, et, tout particulièrement, de la coiffure
et de la chaussure à pointe relevée que l'on trouve en usage chez
les peuples de l'Asie-Mineure. Mais la ressemblance physique et
celle du costume, en supposant même qu'elles soient aussi étroites
qu'on le prétend, prouverait tout au plus l'origine plus ou moins
mêlée des Hittites, elle ne déciderait rien au sujet de la langue
que ce peuple a parlée aux époques historiques de son existence
comme nation syrienne. Prenons, au hasard, un exemple dans
des laits ethnographiques plus connus. L'origine anaryenne des
habitants primitifs de l'Arménie, du Curdistan et de la Susiane,
n'empêche nullement que les langues qui se parlent depuis au
moins deux mille ans dans ces contrées ne soient parfaitement
de famille iranienne. La question de la race n'a rien à voir avec
celle de la langue, ce sont deux choses entièrement distinctes.
Nous abandonnons la première aux anthropologues et aux enthou-
siastes du préhistorique, nous ne nous occupons que de la seconde,
186 REVUE DES ETUDES JUIVES
se rattachant à la langue des Hittites de la Syrie. Pour rester sur
un terrain solide et purement historique, nous laissons tout d'a-
bord de côté les inscriptions mystérieuses qui sont la cause domi-
nante de la reprise de nos recherches. À moins que quelque trou-
vaille particulièrement intéressante ne se produise au courant de
noire étude, nous nous bornerons au problème linguistique seul,
et nous en écarterons la question épigraphique.
L'autre argument, le seul qui mérite d'être discuté, appartient ù
la philologie. Il est tiré des noms propres hittites, mentionnés dans
les documents égyptiens et assyriens. M. Sayce, le vrai auteur
de l'hypothèse que je combats, a publié dans les Transactions
ofthe Society of oïblical Archeology de 1881, page 288, une liste
assez complète de noms propres destinée à démontrer le non sé-
mitisme des Hittites. Toutes les sources ont été mises à contribu-
tion : l'Ancien Testament, les inscriptions égyptiennes, les inscrip-
tions assyriennes. J'ai dit précédemment que je laisserai de côté
les deux premières sources, et voici pourquoi : les noms d'hommes
mentionnés dans la Bible ont été portés, en grande majorité par
des Hittites palestiniens, et peuvent, par conséquent, être emprun-
tés ou hébraïsés. Je mets dans cette catégorie les mots hamathéens
tnii (ou tninn) et wfci, parce qu'ils sont trop isolés, et je ne m'ar-
rêterai qu'à ceux dont l'authenticité est garantie par les autres
sources. Ceux qui connaissent les imperfections de la transcription
des mots étrangers par l'écriture égyptienne comprendront ma
répugnance à me lancer dans une œuvre de Tantale, où toutes
les fantaisies peuvent se donner libre carrière, surtout quand
on n'est pas égyptologue de métier. J'aime mieux me placer sur
un terrain solide, où les chances d'erreur se réduisent à bien
peu de chose. Les transcriptions assyriennes des noms égyptiens
ou phéniciens se sont toujours montrées d'une exactitude des plus
scrupuleuses, on peut être sûr à l'avance qu'elles conserveront
cette précieuse qualité en ce qui concerne les noms hittites. On
sait déjà que le dépouillement des textes assyriens au profit de
l'onomastique hittite avait été préparé par M. Sayce, et que ce sa-
vant s'appuie précisément sur cette liste pour proclamer le non-
sémitisme des Hittites. Mais nous sommes convaincu que le sa-
gace orientaliste ne tardera pas à modifier son jugement aussitôt
que nous lui ferons voir le vice capital de son onomastique, qui est
de noyer les noms vraiment hittites dans un flot de noms qui ap-
partiennent à d'autres peuples et à d'autres régions géographiques.
Tous les peuples de l' Asie-Mineure et de l'Ararat : Van, Naïri,
Tabal, Mouski, Commagène, Gilicie, Qoui, ont livré les neuf
dixièmes d'une onomastique qui se qualifie de hittite! On se de-
RECHERCHES BIBLIQUES 187
mande ce que tous ces éléments hétérogènes ont à y voir, et Ton
ne peut s'empêcher de 'penser que l'hypothèse de l'alarodisme des
Hittites doit son origine à ce tohu-hohu linguistique. J'ai donc
pensé qu'il est temps de faire œuvre de discernement et d'étudier
tes noms hittites en eux-mêmes et dans leur milieu naturel. L'o-
nomastique nouvelle sera de proportions très modestes, mais elle
aura l'avantage inappréciable d'être scrupuleusement hittite.
Le pays de Hatti, dans le sens propre du mot, s'étendait depuis
rilamathène jusqu'aux déclivités sud du Taurus. Le Liban et l'A-
manus le séparaient de la Phénicie et de la Cilicie, et ses limites,
du côté de l'est, étaient l'Euphrate et la Palmyrène. Mon analyse
des noms locaux suivra la direction du sud au nord.
Le royaume de llamat occupait les deux rives de l'Oronte. Au
temps de Toutmès III et des Ramessides (du xvn e , ou xn° siècle),
la forteresse stratégique du pays était Qadesh, située sur le lac du
même nom. La capitale paraît déjà avoir été Hamath. Il est éga-
lement vraisemblable que la ville de liibla, souvent mentionnée
dans la Bible, existait déjà à cette époque. Ces noms portent un
cachet sémitique des plus frappants.
Hamath, en cunéiforme Hamatu, en hébreu nan; il répond à
l'arabe rrçwan, « lieu protégé », de ">»rî, « protéger ».
Qadesh, c'est l'hébreu, œn'p « (lieu) saint » ; nom porté, comme
on sait, par plusieurs localités de la Palestine.
Ribla, en hébreu rtbyi, « terrain fertile » ; comparez ar. bm,
« être gras et fertile».
Arantu, « Oronte » ; c'est ainsi que ce nom est orthographié en
cunéiforme et en hiéroglyphe. On y reconnaît aussitôt le terme sé-
mitique n:ns, féminin de "pN, « caisse, boîte ». Le fleuve est ainsi
nommé à cause de la profondeur de son lit. Une formation ana-
logue se fait aussi jour dans le lim bna de la Moabitide. Comme
le terme "ps a encore le sens de « bière, cercueil », la légende
locale de l'époque grecque a fait de ce fleuve le tombeau d'un
Titan révolté contre les Dieux, et cette conception s'est conservée
jusqu'à nos jours dans l'appellation arabe ■'itfcwba "!!TO, Nalir-
el-Açi, « le fleuve du Révolté », bien que les indigènes voient
actuellement dans cette dénomination une allusion à ce fait que
l'Oronte coule du sud au nord, contrairement aux autres fleuves
de la région. Après la mythologie, l'évhémérisme.
I. 9 inscriptions assyriennes fournissent, en outre, des noms de
ville très nombreux, que je réunirai ensemble dans l'analyse sui-
vante :
Qarqar; c'est l'homonyme de njpifc dans le pays de Galaad
488 REVUE DES ETUDES JUIVES
(Juges, vili, 10); il signifie « décombres, ruines », de "ip^, « démo-
lir, ruiner ».
Xuqudina ; c'est, sans aucun doute, l'hébreu û^b, « (lieu de)
bergers, propriétaires de bestiaux ». On voit, par cet exemple, que
la désinence du pluriel était en hittite ^t, comme en moabite et
en araméen, et non pas. ûv, comme en hébreu et en phénicien.
Par contre, la forme du participe actif était exactement celle de
l'hébreu, qui a un o dans la première syllabe, au lieu de Va pro-
pre aux autres langues sœurs.
AshJiani, en caractères hébreux irnûN. C'est très vraisembla-
blement une forme contractée de Ashuhani =irnti)N, « lieu des
cèdres femelles », de rrnBfij, moabite rm:tt, aram. nïthiîn, ass. as-
liuha, « cèdre femelle ». La désinence \- forme des adjectifs.
Comparez l'hébreu ïbTj?, "pria et l'araméen tça^ritt, ■prtK, etc.
Yathabi, c'est-à-dire atr, « lieu bon », de Mai, « être bon ». La
forme féminine fnrr est le nom d'une station dans l'Arabie Pé-
t : t
trée (Deutéronome, x, *7) et d'une ville palestinienne (II Rois,
xxi, 19).
Zitânu ; c'est clairement frnt, « endroit d'olives », de rnt « olive ».
A noter la transition d'un ai primitif en i, qui est aussi très fré-
quente en Assyrie. Comme nom d'homme, ïrnt se trouve I Chro-
niques, vu, 10.
Arâ\ la transcription exacte de ce nom reste douteuse à cause
de l'impuissance de l'écriture assyrienne à exprimer les sons ïi et y
qui pouvaient affecter le mot. Toutefois la forme £na serait aussi
possible. Comparez le nom d'homme hébreu an» (I Chroniques,
xvn, 38).
Atinni, probablement « lieu d'ânesses », de fn», « ânesse ».
Adennu ; c'est, sans nul doute, \rs % « lieu de délices », syno-
nyme de yiy ma dans la Damascène (Amos, i, 5).
Bargâ répond exactement à ignîa, « brillant ». Comparez "»5â
pna, localité judéenne. Le son p est très souvent exprimé par
a dans les inscriptions cunéiformes. Il faut néanmoins faire re-
marquer que la lecture Mashgâ est aussi possible. Dans ce
cas, nous aurions, soit ttîjp», « lieu arrosé », soit rtjç», « erre-
ment ».
Argaïiâ, c'est-à-dire "WTfiç, « lieu de tissage », de :dn, « tisser ».
Kirzou correspond évidemment à iris, tiré d'une racine qui a
donné naissance au nom de la ville palestinienne tn-O, x°P aJ > (Ma-
thieu, xi, 21).
Çubitu est le représentant parfait de l'hébreu î-j35fc, dont le
RECHERCHES BIBLIQUES 189
territoire est souvent mentionné dans la Bible avec le titre de tna
T- *
Le nom rtafc est contracté de tinns, féminin de ah£, « jaune,
doré. »
Iabrudu, en caractères sémitiques Tha*, de " I ^?> pl« b* 1 ??^' c< Da '
riolé, tacheté ». Le nom labrud s'est conservé sans changement
jusqu'à nos jours.
Ashtamaku, forme iftaal de la racine -pûb ou "pb, « appuyer ».
Cette forme verbale, inusitée en hébreu et en araméen, s'est con-
servée dans le verbe dnnbîi de l'inscription de Mêsha, roi de Moab ;
elle est d'un emploi fréquent en assyrien et dans les langues sémi-
tiques méridionales.
Les noms précédents sont formés d'un seul élément, ceux qui
suivent sont des mots composés :
Qar-Dadda, forme contractée de WT"!]?, « ville du dieu Ha-
dad ». L'habitude des occidentaux de prononcer T5 pour ttïi est
formellement attestée par les Assyriens et vérifiée par des
formes telles que Trba, rra etc., qui se substituent à "nrrba et
Halarikka; la comparaison avec la forme hébraïque ^"Vin fait
présumer que l'orthographe primitive du nom était "plnn, c'est-à-
dire 'spj'nn, « le dieu Hat a foulé ». Cela fait évidemment allusion
soit à une apparition locale du dieu hittite éponyme Hat, soit à une
défaite infligée censément par lui à des ennemis. Pour ce dernier
sens de "p"], voyez Isaïe, lxiii, 3.
Ellitarbi, à diviser probablement en Ellit-arbi, c'est-à-dire -nb*
n-s, « chambre d'embuscade ». Le terme nb* se trouve dans les
inscriptions de Sidon et est très usité en araméen.
Pioname s'analyse visiblement Pu-mame. La physionomie as-
syriennne de ce nom est très frappante. Il signifie « bouche des
eaux ». En hébreu, on dirait drçpB. On peut, cependant, diviser
Puma-me = Tg-ûw. Le sens de l'ensemble n'en sera pas changé,
mais on aura une forme différente. La forme ûid est notoirement
commune à l'araméen et à l'arabe.
Parmi les montagnes de l'IIamathône, on relève :
Libnana, héb. ^ab, « montagne blanche, Liban ».
A, natta. Je pense, avec M. Delitzsch, que ce n'est pas une va-
riante du nom de Hamath. Malgré la qualification de mat, « pays »,
j'incline à y voir le nom sémitique de l'Antiliban, ï-jjns (Cantique,
iv, 8), nom qui est aussi celui d'un fleuve de Damas. Amattu est
pour Amanta. Le roi de Hamath possédait souvent une grande
190 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
partie de l'Antiliban ; de là, sa qualification de roi iVAmatta. Le
terme nr:s vient de ïfctf, « Atre solide, ferme ».
Hasa ; on y reconnaît un dérivé de la racine ^on, « s'abriter, se
réfugier», d'où aussi la ville palestinienne nçh (Josué, xix, 29).
Un nom d'homme nçn est consigné dans I Chroniques, xxvi, 30.
Soué; on y distingue l'hébreu nji», « égal, uni ».
Sait; c'est, à ne pas s'y méprendre, an©, « vide, illusoire ».
Baliçapnna, sans aucun doute ïs£"b:?s, « Baal du nord », dieu
phénicien synonyme d'une ville située aux confins est de l'Egypte
(Exode, xiv, 2).
Sarbua, probablement iano, de ano, « heurter, résister ». Néan-
moins, les transcriptions is-rô, « lieu brûlé », isnrâ, « lieu dessé-
ché », sont strictement possibles.
Les textes assyriens font mention de trois rois hamathéens;
leurs noms sont :
Inili, le phénicien bfitt* , qui figure sur une monnaie de Byblos
et qui signifie « œil d'El ».
laubïdu ou EttbVdu; c'est W1^ ou W-ba, « Iaou ou El du
loin (?) ». Sur une intaille sémitique on lit n^mn.
Irlmleni ou Irhulena. On y reconnaît aussitôt ibfcrrvT, « le dieu
Iarh (ou Lunus) est notre dieu (ou notre force) ». Comparez la di-
vinité palmyréenne b'*nm\ iaptp^oî, dont le nom se compose de rrp
et de b"n, c'est-à-dire b?n. Des compositions analogues se retrou-
vent chez les autres Sémites. A noter l'apocope du a de ba ; c'est
aussi souvent le cas en palmyrénien ; ex. Œttttîb, pour ©EnûbN.
Au nord de l'Hamathène, la région arrosée à la fois par le cours
inférieur de l'Oronte, par l'Ifrin et par le Kara-sou, formait an-
ciennement un royaume puissant dont le nom, écrit en cunéiforme,
peut se lire aussi bien Patin que Hattin. La plupart des assyrio-
logues admettent la première lecture en rappelant la province
de Batnae, que Ptolémée place dans cette région. Je crois que
c'est une erreur : Batnae répond à fas avec a, et signifie « ventre,
intérieur » ; le vocable cunéiforme, au contraire, renferme un n,
comme le prouve l'orthographe analytique lia-li-in. Je préfère
donc l'autre lecture. Ce nom sera expliqué en tête des autres noms
de ville que les textes assyriens nous font connaître dans cette
contrée :
Hattin, probablement un nom ethnique au pluriel, tiré du nom
de la divinité nationale Hat. C'est donc une forme contractée de
Hatti-in, en hébreu a^nn ou ù^nn, abrégé en tnmn «Hittites».
Si la lecture Patin était garantie, on y devrait voir un dérivé de
RECHERCHES BIBLIQUES 101
tna, « se disputer (arabe) », ou bien le pluriel de ftfts ,"pn»s, liéb.
Dtnd, a confins, extrémités ».
Ilazazi; c'est la ville de î»TJ, Azàz. Le mot signifie « fort»,
racine ït*. On sait que les Assyriens expriment parfois v par h.
Kuiiulua ou Kinilia ; ce nom, que les alarodisants montrent
comme le spécimen le plus évident de non-sémitisme, se reconnaît
avec certitude comme représentant la composition ibir'j'.s ou 15
ibar, « fermeté de Dieu ». Ecrit d'après la prononciation populaire
rendue par les Assyriens, c'est-à-dire "îb&S, ce nom a bien des
chances d'être le type du nom de "rsbs, ville citée par Isaïe entre
Karkemish, d'une part, Arpad et Hamath, d'autre part (x, 9).
Amos orthographie ce nom tt$b;s* et le mentionne avant Hamath
(vi, 2). Ézéchiel le contracte en iijfâ. La métathèse, ainsi que la
contraction subie par ce nom dans la bouche des Hébreux, s'ex-
plique très naturellement par la difficulté de prononcer le groupe
b:. Faisons toutefois remarquer que naba pourrait bien représenter
la ville de Kullani mentionnée dans les textes assyriens, si sa
situation géographique comme cité syrienne était bien constatée.
Dans ce cas, on aurait un dérivé de la racine bba. Le pre-
mier élément de ce mot composé, 'pS, constitue à lui seul le nom
d'une ville du royaume de iiate (I Chroniques, xvm, 8).
Aribua\ on songe aussitôt à iina, parallèle au nom de la ville
judéenne ah» (Josué, xv, 51), « guet, embuscade ». La racine an»
a déjà été relevée dans la ville hamathéenne Ellitarbl.
Aliçir; c'est visiblement "rç-b*, « le très haut est un rocher ».
En hébreu, on a un nom d'homme de formation analogue : -nsr*b&i,
« El est un rocher ». 11 se peut même que le nom hittite dont il
s'agit soit absolument identique avec celui-ci, et qu'il faille le
transcrire "tifc-ba, avec un aleph.
Nulia; c'est, selon toutes les vraisemblances, une forme con-
tractée de ^bït), « lieu où l'on conduit les troupeaux ». C'est le qal
de la racine b-;, qui n'est usitée qu'à la seconde forme verbale en
hébreu : b-:- Un point à noter : le participe passif avait, en hittite,
la forme hébréo-phénicienne bir;:, et non pas celle de l'araméo-
assyrion b"*-:, riil.
Butamt ; il se transcrit, sans nul doute, fma, « lieu où l'on reste
la nuit », de ma « passer la nuit », racine dont vient notoirement
le vocable sémitique n^a, « maison ». Il est permis de penser que
1 M. Delitzsch identifie ftjbS avec le lieu nommé Koullan/tuu, u eix mille anglais
d'Arpad. .Honore quelle est l'orthographe urahe de ce nom.
192 REVUE DES ETUDES JUIVES
l'hébreu postérieur "jrna (Esther, i, 5) n'est pas autre chose que le
double de ce terme hittite.
Parmi les montagnes du Ilattin, je trouve mentionnées les sui-
vantes :
Ilamurga = lîaurga ; c'est probablement vin, « saillie, sortie »,
de ann, ar. ann, « sortir ».
Munzigani ; ce mot rappelle singulièrement le nom d'arbre
assyrien mussuqân, qui semble désigner une espèce d'olivier 1 .
Comparez l'hébreu postérieur pott, « arracher les olives ». J'in-
cline même à penser que le nom de ptoft^, en assyrien Dimashqi,
en syriaque ptoail, signifie « demeure des oliviers », au lieu de
signifier, comme quelques-uns l'ont conjecturé, « demeure de
l'arrosage » de ripu: « arroser ».
laraqu ; ici nul doute possible : c'est l'hébreu ph^ « vert ».
la tari, en caractères hébreux injn, « fertile, abondant en pro-
duits », de nn*(rt), « multiplier, rendre abondant (Ezéchiel, xxxv,
13) », d'où aussi rnn*, « abondance ». Ce nom n'a rien de commun
avec nwj (Genèse, xxv, 15).
Saratini, probablement yro'ito, <( allongements, étendues », de
snto « s'allonger ».
Girpâni, adjectif tiré de tpa «entraîner»; il signifie visible-
ment « mont aux torrents rapides et entraînants ». tç'n} est formé
comme fnttt /Tf?H /T?p.\ etc.
En dehors de l'Oronte, le Hattin était arrosé par plusieurs cours
d'eau assez considérables, mais je n'ai constaté que la mention
des deux fleuves suivants :
Apre, le Ifrin de nos jours ; c'est simplement un dérivé 'de ns^,
« poussière, boue ». Il y a là une allusion évidente à la nature
boueuse de ses eaux. L'orthographe arabe moderne du mot con-
serve encore le v initial : "pn^.
Saluara ; c'est ainsi qu'est écrit le nom du fleuve qu'on nomme
aujourd'hui Kara-sou, « eau noire ». L'interprétation de l'ancien
nom est rendue difficile à cause de sa forme visiblement contracte.
Il est d'ailleurs très possible que ce nom appartienne au dialecte
parlé par les habitants de l'Amanus, montagne qui donne naissance
au Kara-sou.
Les textes assyriens mentionnent aussi quelques noms portés
par les rois de Hattin. Ce sont :
Lubama ou Lïbama, forme évidemment composée de trois
1 D'après M. Eb. Schrader, ce serait le palmier, mais cet arbre ne croît pas sur les
montagnes.
RECHERCHES BIBLIQUES 193
éléments : lu ou li, simplification de ba, c< dieu », bay % ou bur, qui
est le masculin de l'hébreu r>yz, « forteresse », le suffixe possessif
de la première personne, pluriel J-, « notre ». Le groupe unifié
•;-nb n) signifie par conséquent « El est notre forteresse », sens fort
rapproché du nom d'homme hébreu Ti^b» précédemment cité.
Sapalulme: il rappelle le roi des Kheta, Saplel, que mention-
nent les inscriptions égyptiennes. On a voulu voir dans ce dernier
un nom composé avec ba et parallèle à l'autre nom royal hittite
que les hiéroglyphes figurent par les consonnes m, t, n, r, c'est-à-
dire : btrfàtt, « don d'El », tout pareil à mph, « don de Iahwé ».
Mais la forme sapalul conservée par les Assyriens ruine cette
hypothèse. En réalité, il doit y avoir un mot simple, savoir le
syriaque b^bso, « aristoloche ». Ce nom a été aussi porté par un
roi d'Édesse. Cela établi, le nom Sapalulme se montre distincte-
ment comme représentant la composition ^fc-bibôD, « aristoloche
des eaux ». Le terme ■*», pour « eau » en hittite, a déjà été cons-
taté dans Fumante.
Au nord-ouest du Hattin, vers les sources de l'Ifrin et du
Kara-sou, était situé le canton de Iahan ou Ahan, qui rappelle le
nom hébreu J:n appliqué à fy ville également située à l'extrémité
nord de la Palestine (II Samuel, xxiv, 6).
Le roi de ce canton, au temps d'Assurnaçirpal, s'appelait Agusi
ou Gusi. On a ici, si je ne me trompe, un dérivé de ©p*, « être tor-
tueux » ; c'est quelque chose comme rcp*. En hébreu, on connaît
un nom d'homme «j&j (II Samuel, xxm , 26). Le fils d'Agusi se
nommait Arami. Il est difficile de déterminer la nature exacte de
la première radicale de ce nom. Cependant le nom d'homme ûn«
(Genèse, xxn, 21) milite en faveur d'un n initial.
Au sud-est du Hattin on trouve, dans les textes assyriens, les
deux noms suivants, qui appartenaient peut-être à des princi-
pautés séparées :
Arpadcla ; c'est le iDnx de la Bible, terme dérivé de la racine
Tsn, « paver, étendre ».
Halman; le rapprochement du nom de la ville actuelle deffalet
ou Alep n'est pas bien frappant. Il faut, en tout cas, y voir un dé-
rive* de ûbn, qui signifie en arabe « être solide ». Le sémitisme de
ces deux noms n'a jamais été sérieusement contesté.
A l'est du Hattin se trouvait le royaume «le Karkemish, à proxi-
mité de L'Euphrate. Nous analyserons ci-après les noms propres
cités par les textes assyriens comme appartenant à ce pays :
Karhamisha (hiéroglyphes) ou Qargamisha (cunéiformes) ;
T. XV, n° 30. 13
]'.», UKXVE DKS KTUDES JUIVKS
c'est l'ancien nom de la capitale, le nom actuel Djerâbis vient
du grec 'ûpowoc. En hébreu on rencontre l'orthographe ttprçpç-is.
La forme indigène paraît avoir été Garkamish. Le premier élé-
ment est le sémitique commun ip_, «ville, citadelle », le second
rappelle l'assyrien Kemashu, « plomb » ; le tout semble donc si-
gnifier « demeure (ou lieu) du plomb ». Le targum traduit rnçb
par îWTps^s (Job, xix, 24). Cela remet en souvenir le Madinet-
er-reçâç des Arabes.
Sagura ; c'est le fleuve de Karkemish, aujourd'hui Sadjour. Il
vient de nais, « envoyer, jeter, lancer», synonyme de nbra, d'où
Sazabe, nom de bourgade; il signifie « salut, refuge », de 3r«J,
« sauver ». Le nom ancien s'est conservé chez les Syriens sous la
forme im© (Delitzsch).
Araziqi, ville identique avec l'Eragiza ou Erasiga de Ptolémée.
Chez les rabbins «Tan». Cette dernière forme répond exactement
à l'hébreu îintf, « caisse, boîte » ; la seconde forme offre une mé-
tathèse qui est constatée en Babylonie et dont il existe dans le
Talmud le verbe ^nn ou pnrr, « enfermer ». Cette prononciation
était déjà celle des Assyriens. Quant au sens, il est analogue à
celui du nom de FOronte, expliqué ci-dessus.
Pitru. On identifie d'ordinaire cette ville avec nins, la ville de
Balaam (Nombres, xxn, 15), mais il est douteux que la seconde
lettre radicale soit un n. J'incline à croire qu'il s'agit de nas, héb.
las, « ouverture, début ». Elle formait la porte d'entrée ou, comme
le disaient les Assyriens, le nerïïu (SV-!) du pays de Hatti pour
ceux qui venaient de Mésopotamie. Elle était située sur le Sad-
jour.
Bishru ou Bisuru, nom de montagne ; aujourd'hui Tell-Basher
(Sayce). On y reconnaît la racine n^a, « annoncer », faisant allu-
sion aux vigies qu'on y établissait en temps de guerre.
Les annales assyriennes nous ont transmis deux noms royaux
de Karkemish:
Sangara ; on l'a déjà comparé à lilttttJ, juge d'Israël (Juges, m,
31). Il se peut néanmoins que ce soit un autre dérivé du verbe 1W,
SOit : *15!23
T - *
Pisiri, le fils du précédent. Le nom est visiblement déduit de
nûîD, « expliquer ». Ce nom est parfois suivi du signe iç ou gish,
qui signifie « bois ». Un composé y^-ntos, faisant allusion à l'in-
terprétation omineuse fournie par les bâtonnets de sort (cf. Hosée,
iv, 12) à la naissance du prince, ne serait, en aucune façon, sur-
RECHERCHES BIBLIQUES \[C
prenant chez un ancien peuple ; mais l'existence même de ce
signe n'est pas encore tout à fait garantie.
Au nord du territoire de Karkemisch était situé le puissant
royaume de Bit-Adini. Ce royaume s'étendait sur les deux rives de
l'Euphrate. Les Assyriens avaient essuyé de longues résistances
dans ce pays, et les noms propres qu'ils en rapportent sont d'une
haute importance. Pour ne pas rompre l'ordre géographique, nous
analyserons d'abord les noms des villes qui étaient situées en-deçà
de l'Euphrate :
Bit-Adini, nom du royaume, signifiant « maison d'Adini», et se
rattachant à Adini, le fondateui de la dynastie nouvelle, si hostile
aux Assyriens. C'est le JJJ-oa des Hébreux (II Rois, xix, 12). La
variante hébraïque montre que le mot bit n'est pas une addition
rienne. mais un élément primitif et indigène.
Mabashere, « ville de l'annonciateur », héb. -îtentt. La racine
"•:: a été déjà constatée, plus haut, dans le nom de montagne
Bislrru.
Dabigu ; c'est, sans nul doute, l'équivalent de l'hébreu ps 1 ^
«joint, attaché ». Cette ville est appelée bïrtu sha mat Ilatti, « la
citadelle du pays des Hatti ». Les géographes arabes mentionnent
aussi le bourg de Dâbiq, sis aux sources du Kuvek.
Dummete ou Dummulu, « silence solitude, attente », de ûjq%
« être silencieux, isolé ; attendre ».
Açmu, « force, solidité », au propre « os » ; comparez l'hébreu
z^;-, qui constitue aussi un nom de ville (Josué, xix, 3).
', très probablement ■pnnsj, « petit mur », diminutif de
";Vw, « mur ». Le diminutif en jv se constate dans les noms hébreux
tels que jbaj, « petite demeure », li'i"-9> (( petit soleil » ; il est en-
core plus usité en araméen.
Shitamrat ; la forme représente un substantif féminin dérivé
de la racine n?:c, « garder », à l'iftaal ; elle signifie donc « ville
gardée, protégée », à l'instar de la rrr^y: des Arabes.
Plus importants encore sont les deux noms de ville suivants,
qui révèlent des idées mythologiques sur la divinité nationale :
Hai-ripa ; c'est ainsi qu'il faut lire et décomposer le groupe
qu'un transcrit ordinairement Paripa. On sait que le signe pa
a aussi la valeur hat. Le nom signifie : « le dieu Hat a guéri » ou,
peut-être, « Hat, guéris ! »; c'est l'analogue du nom palmyrônien
n:— z, contracté de RVrt'U, « Bol (= Baal, a guéri ». En carac-
tères sémitiques : N™r- OU KÇVnn.
Hat-gar-ri<lLbn,ii\ il faut lire et analyser ainsi ce groupe, que
les assyriologues ont l'habitude de rendre par Pagarruhbunt. Le
196 REVUE DES ETUDES JUIVES
sémitisme de ce mot méconnu s'impose avec une évidence irrésis-
tible. En caractères hébreux, il représente le composé *i£"nn
•jnrrr, « le dieu liât est notre citadelle vaste » l . Les premiers élé-
ments nn et np sont déjà connus ; nnn est l'hébreu nnh, « largeur,
ampleur » ; i est le suffixe possessif de la première personne au
pluriel; en hébreu «, en phénicien *;. L'expression « citadelle de
notre ampleur », à la place de « notre citadelle ample ou vaste »,
est celle que l'on rencontre d'innombrables fois dans la Bible, elle
constitue un idiotisme inimitable dans toute autre famille linguis-
tique. Pour le sens, l'image d'une citadelle ou d'une demeure
vaste, héb. nrra, symbolise la sécurité, la commodité, le bien-être
et est opposée au lieu étroit, héb. ntttt, qui représente la souf-
rance, la détresse, la misère.
Les rois de ce pays qui sont mentionnés dans les documents as-
syriens sont :
Admi, le fondateur de la dynastie ; il représente le mot hébreu
•p*, « délice ». Son fils est :
Ahuni, visiblement 'pm, « petit frère », diminutif de mn, « frère ».
•pria, tfinriN, est un nom fréquent chez les Syriens.
Girparuda, à diviser en Tis—ia, « hôte (= héb. na) du dieu Pa-
rud ». Comparez les noms phéniciens 'pona,- mnrasna, ainsi que
le nom Giridadi = Tima, porté par un roi de Ashaya. Le nom
divin Tis est nouveau et paraît signifier « séparé, distingué ». La
racine tib donne naissance en hébreu à *ns), « mulet », en araméen
à arm?» « colombe ». Peut-être s'agit-il d'une divinité zoomorphe.
Au lieu de Gir-Paruda, on trouve aussi Gar-Parunda.
Nous avons maintenant atteint l'extrémité nord des pays sé-
mitiques sur la rive occidentale de l'Euphrate, formée par la pe-
tite principauté de Shabari avec sa capitale Shubarle, c'est-à-
dire ^igç et nnnp, noms qui viennent l'un et l'autre de -nus,
« rompre, briser », faisant allusion à l'apparence déchiquetée et
déchirée du territoire. Il se peut toutefois que nous soyons en pré-
sence de la racine nno ou nab, « attendre, s'arrêter ».
Au-delà, s'étendait la région montagneuse des Urumaya ou Ar-
maya, nom qui a laissé trace dans YUrima de Ptolémée, aujour-
d'hui Roum-Qalèssi, et donnant entrée dans la Commagène, le
Kummuh des Assyriens. Les habitants de ces deux pays étaient-
ils des Sémites, ou bien ont-ils appartenu, ainsi que le mat-
Gamgum (le sto des Hébreux) et le Milid ou la Mélitène, à la
1 On voit que l'idée fondamentale du célèbre cantique des premiers Protestants :
Eine feste Burg ist unser Gott, se trouve déjà chez les Hittite».
RECHERCHES BIRLIQUES 197
race non-sémitique et non-aryenne qui peuplait le Naïri ou l'Ar-
ménie préiranienne ? Nous ne saurions rien affirmer dans l'état
actuel de nos connaissances. Faisons toutefois remarquer que la
Commagène est souvent comprise dans le pays de Hatti ou de
Syrie, c'est aussi le cas dans les tables de Ptolémée. Le sémitisme
de la Commagène deviendrait assez probable, si le nom ancien de
ce pays Kummuh (ou Kuwwuh) pouvait être identifié avec le
rip des Hébreux.
Au point de vue des populations sémitiques limitrophes, toute
cette zone géographique composée des hauts plateaux du Taurus,
qui allait de l'Amanus à l'Euphrate, formait une frontière naturelle
et aussi tranchée que celle que présentait l'Egypte à l'ouest ; et voilà
pourquoi elle portait, chez ces populations hittites, le nom de Mnçri,
qui est notoirement la désignation sémitique commune de la vallée
du Nil. Les gens de Muçri qui amènent l'éléphant indien à titre
de cadeau au roi assyrien Salmanassar, sur l'obélisque du JBritish
Muséum, n'étaient nullement des Égyptiens, comme le soutien-
nent quelques assyriologues, mais les voisins immédiats des Hit-
tites dans la région du Taurus. Cela résulte indubitablement de la
chaussure retroussée du conducteur, car l'habitude de porter cette
sorte de chaussure est le trait caractéristique des populations de
la haute Syrie et de l'Asie-Mineure.
Nous passons finalement à la rive gauche ou orientale de l'Eu-
phrate, en face de Urumaya, où ce fleuve prend subitement une
direction presque perpendiculaire du nord au sud, pour longer
les territoires hittites. Ce coin de la Mésopotamie supérieure est
appelé hinqi ou masnaqli sha Purali, « les gorges ou les détroits
de l'Euphrate ». Au temps de Tiglatpileser II, on y mentionne la
ville TU Ashshari, « colline d'Assour », dans la Bible nrâbn. Il
portait aussi les noms également assyriens de Mihranu « avance-
ment », et Pitanu, « ouverture ». Antérieurement, ce pays faisait
partie de Bit-Adini.
Non loin de là, vers le nord-est, on signale deux districts d'une
certaine importance :
L'un est Tul (Til)-Abni, c'est-à-dire : pirbn, « monceau de
pierres ».
L'autre est : Bit-Çammani, probablement le môme que Bit-
Çemmeni, qui produisait de bon vin. La prononciation exacte de
ce nom parait avoir été BU-Cawwani et BU-Çno/ceni, avec w au
lieu de m. On y distingue le sens de « maison do granit ou de silex
(cf. ar. fÉtUt] ». Comparez le nom syriaque d'un couvent ghassa-
nide j6n rrm n-^i, « couvent de la maison de sable ».
198 HKVUE DES ÉTUDES JUIVES
Enregistrons ici, en passant, le mont Arnabani ou Aranabani
dont le site est incertain. Il signifie « lieu de lièvre », "priN, de
n:nx, « lièvre » ; il était célèbre pour ses vignobles.
Dans la partie transeuphratique du royaume d'Ahuni, on
relève :
Til-Barsip, « colline de Borsippa », nom purement babylonien,
qui atteste l'influence de la Babylonie dans cette contrée antérieu-
rement au développement de la puissance assyrienne.
Kapri Dargilâ, c'est-à-dire ^a-jn'i ^P5, « village de la montée
de dieu ». Cf. la û^ttbfirrtfaa des Hébreux.
Ltialtite, à transcrire nabab, redoublement de riab, qui, en
arabe, signifie « vache sauvage ». L'assyrien luu, pour liCu, est
synonyme de alpu, héb. t)bs, « bœuf».
Muthinu ; c'est-à-dire )^m ou *jpntt, « placé, affermi », forme
hophal de pn ou fpn.
Bur-Mar'wia, en caractères hébreux gnfc-ig, « citadelle de
notre seigneur, » ou plutôt « notre seigneur est une citadelle ».
C'est la même idée que celle qu'on a dans prrr-n-nn que nous
avons expliqué plus haut.
Aligu ou Alligi, vocable d'une physionomie babylonienne : al-
ligi, « ville de prises ». Les vainqueurs assyriens ont changé ce
nom honorifique en un sobriquet méprisant : Açbat-la-hunn, «j'ai
pris ou enlevé votre gloire (la est abrégé de ella) ».
Nappigi, forme également assyrienne pour na'piqi, « lieu de
sources vives, de torrents » ; cf. héb. p^DH, « source ».
Raguliti ; ce nom semble aussi signifier « source, eau cou-
lante » ; comparez la localité de Galaad nommée û^bjn.
Kap-rabi, composé des plus clairs, 3n"£|&, et signifiant soit
« rocher grand », si t|S est pour C]S (Delitzsch) ; soit, et cela parait
plus vraisemblable, « main grande » ; la montagne ressemblait
quelque peu, on peut le supposer, à la paume de la main.
Entre l'Euphrate et l'Hermus (harmish = tëtolFi, « faux, fau-
cille »),"on constate l'existence de plusieurs principautés, dont
quelques-unes occupaient les deux rives de l'Euphrate. Les plus
considérables d'entre elles sont :
Siihu. M. Delitzsch l'a identifié avec rmâ, lune des tribus Qatu-
réennes mentionnées dans Genèse, xxiv, 2, à laquelle apparte-
nait aussi Tibia, l'ami de Job (Job, n, 11). La situation si éloignée
de ce pays relativement à la province iduméenne de y**, pays
natif de Job, rend cette identification peu probable. Je suis d'a-
vis que Suhu répond plutôt au yiw d'Ézéchiel (xxm, 23), nommé
HKCHEUCHES BIBLIQIKS W
avant ce yip dans lequel nous croyons trouver (voir plus haut) la
dénomination hébraïque de Kummuh ou de la Commagène.
Surit, une ville de Suhu ; c'est le wNnno des Syriens, dont le nom
subsiste de nos jours sous la forme de Sourïa, rrmo. La racine
en est visiblement -no, « écarter ».
JHt-IIalupe, tjbrrma, « maison du lieu de passage ».
SirfU, c est-à-dire ^pb, «lien, attachement », l'hébreu ^i-b-
'>/•/, iMt, « amoncellement, tas », de -Dit.
Nàharabanx x fënMi forme purement assyrienne. Le mot semble
signifier « lieu propice », de harabu, « bénir, être favorable ».
HlnVani , c'est-à-dire taîrj , « lieu de blé », de ttijati = naain,
« froment ».
Haridi = Tir?, « lieu delà source bouillonnante et agitée ».
Comparez la localité transjordanique *nn ^a? (Juges, vu, 1), d'où
le nom ethnique +fih (II Samuel, xxm, 25).
J5*Y Sabaya, probablement ^ato-rra, « maison des anciens », de
afe, ara m, kbd, « vieux ».
Dans le voisinage du Habour, le nhn (« associant ») des Hé-
breux, se trouvent :
Dur-qum-limi, forme assyrienne des plus claires et signifiant
« citadelle siège du limmou ou archonte annuel ».
QaVni, fç^, « petit », héb. ■jbp.
Shadiqanni, à diviser en shadi-qanni, « mont des cannes ou du
jonc », composé assyrien.
Kipina, )z 3, héb. tTB», « rochers ».
Harranu ; le nom de cette ville célèbre de la Mésopotamie su-
périeure, qui formait le dernier refuge du paganisme araméen,
est certainement d'origine assyrienne et signifie « route, chemin ».
On sait que la ville d'Assur portait en même temps le nom de
Ilarran.
Plus loin, vers l'est," est situé le territoire de Izalla, écrit aussi
Azal et Zal ; on y constate la racine bïK, « marcher, passer». Ce
nom est mentionné par Amien Marcellin dans l'histoire de l'empe-
reur Julien.
La capitale de Izalla est Naçibina, la Nisibis des géographes
romains, le 7:^: des talmudistes et des Syriens. Le mot signifie
« plantes ».
Parmi les rois de ces divers territoires, nous nous contenterons
de relever :
ffapin, roi de Tul-Abni. En caractères hébreux "{sri, «empoi-
gnant », analogue au nom biblique ■•rsn,
200 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Azi-Uu, roi de Laqe (r. npb) ; naturellement b«"Y*, « El est fort ».
Hinti-ilu, fils du précédent, probablement bfcrrtari, « protection
d'El », de ^:n, « protéger ».
Ahi-yababa = arp-irr», « frère du cri », cf. l'hébreu nsn, « crier,
gémir ». Ce roi a été appelé de Bit-Adini pour prendre le gouver-
nement de Bit-IIaloupé.
Sadiulii, roi de Suhu. C'est l'hébreu Ttttô, « dépouillé, saccagé ».
Ammi-Ba'al, roi de Bit-Çamani. C'est l'hébréo-phénicien
^|W, « peuple de Baal », ou peut-être « mon parent est Baal ».
A/ii-ramit, roi d'Izalla ; c'est clairement ûnna, « frère du très
haut », dont l'abrégé d"pn a été porté par le célèbre roi de Tyr,
contemporain de David et de Salomon.
Nous nous arrêterons au bord de l'Assyrie propre, dont il est
inutile de dépasser les limites. La nomenclature géographique que
nous venons d'étudier permet d'affirmer en bloc que le territoire
des Sémites septentrionaux a été, depuis les temps historiques,
confiné au versant méridional du Taurus et de son prolongement
occidental, le mont Amanus. Au-delà de cette barrière naturelle,
on ne trouve pas la moindre trace d'établissements sémitiques
dans le vrai sens du mot, car les noms assyriens imposés par les
conquérants à certaines villes de l'Arménie et de l'Asie-Mineure
n'ont rien de commun avec une véritable fondation. Ces noms
n'ont d'ailleurs pas tardé à disparaître après le départ de la gar-
nison ninivite et n'ont pas laissé de souvenir dans le pays. Ce
résultat négatif ne laisse pas d'avoir quelque utilité au point
de vue de l'exégèse biblique. Un bon nombre d'exégètes mo-
dernes persistent à considérer Loud fils de Sem comme l'ancêtre
mythique de la Lydie. Ils s'appuient sur la légende indigène
d'après laquelle Lydos était fils de Bélos, mais cette légende est
certainement postérieure au règne de Gygès, pendant lequel les
rapports entre l'Assyrie et la Lydie furent établis pour la première
fois. L'essai fait par Lassen d'expliquer les mots lydiens par les
langues sémitiques a complètement échoué, et il ne reste en faveur
de son hypothèse que l'assonnance extérieure des noms ; or, ces
sortes de rencontres fortuites sont trop fréquentes pour qu'on
puisse leur attribuer la moindre valeur, quand des considérations
géographiques s'opposent à leur identification.
Mais, de même que les Sémites n'ont jamais entamé sérieuse-
ment les régions au delà du Taurus, de même les races de l'Asie-
Mineure n'ont jamais réussi à s'établir définitivement dans les
pays sémitiques pendant l'antiquité historique qui nous est accès-
RECHERCHES BIBLIQUES 201
sible. Tous les termes géographiques qui nous viennent de cette
période portent un cachet sémitique, lors même qu'il nous est
impossible d'en préciser la signification. L'interprétation par le
sumérien de noms tels que Habur, Pur ai et Harraa est défi-
nitivement abandonnée, grâce au discrédit général dans lequel le
sumérisme ou l'accadisme est tombé en Allemagne. Le sumérien
écarté, il ne reste pas le moindre indice de l'existence, dans ces
contrées, d'une forme linguistique autre que celle que nous nom-
mons sémitique. Il y a plus, à la suite des noms propres précédem-
ment examinés, on voit se dessiner assez distinctement des varié-
tés dialectales, suivant les régions dans lesquelles nous pouvons
les constater. A ce point de vue, les noms propres de l'Hamathène
ne se distinguent guère de ce que les monuments phéniciens nous
fournissent ou nous permettent de supposer. Au contraire, la
nomenclature des pays hittites a une physionomie particulière.
ïm trait caractéristique en est l'apparition du dieu national Hat
dans les noms composés, formation qu'on ne constate nulle part
ailleurs. Le dieu Paruda est aussi unique dans son genre. Enfin,
le dialecte de la Mésopotamie nous apparaît fortement mêlé avec
l'assyrien, tandis que les noms royaux conservent un cachet phé-
nicien indéniable.
Le résultat positif de ce travail se résume en ceci : les peuples
sémitiques établis entre l'Oronte et le Tigre supérieur parlaient
des idiomes phéniciens et non des idiomes araméens, comme on
l'a cru jusqu'à présent. J'ai toujours soutenu que les Araméens
étaient une race méridionale vivant depuis le sud de la Babylonie
jusqu'aux confins de l'Hidjàz. L'existence de nombreuses tribus
araméennes en Arabie a été prouvée par les découvertes épigra-
phiques faites à Teima et à Egra. Il est vrai que plusieurs savants
hésitent encore à renoncer à l'opinion traditionnelle qui voit dans
la Mésopotamie le pays araméen par excellence, mais les présentes
recherches contribueront, je l'espère, à faire cesser toutes les
hésitations à cet égard. Durant l'époque assyro-babylonienne, les
Sémites de l'Hamathène, du llatti et de la Mésopotamie parlaient
des dialectes phéniciens. Quant à l'araméen, on ne le constate
anciennement que dans le royaume de Damas et la province adja-
cente du Ilaouran. Son extension dans la Syrie septentrionale est
due aux transportions dans ces contrées d'innombrables tribus
araméennes enlevées par les rois assyriens à la Chaldée et à l'A-
rabie septentrionale. A cette classification des langues sémitiques
du nord correspond exactement la division ethnographique du
dixième chapitre de la Genèse. Pour l'auteur hébreu, Ilamâth et
Ilèth sont les fils de Ghanaan, c'est-à-dire des nationalités plié-
908 REVUE DES ETUDES JUIVES
tiiciennes, tandis que la Mésopotamie est un prolongement de
l'Assyrie. Cette équivalence se manifeste aussi dans le récit de la
tra importation des Israélites, où l'énoncé général : « il les trans-
porta en Assyrie », est expliqué en détail par les mots : « il les
établit à llalah, sur le Habour et en Gôzân (II Rois, xvn, 6. » Les
Septante ont commis une grave erreur en traduisant le terme géo-
graphique hébreu Aram Naharaïm, « Aram des deux fleuves »,
par Mésopotamie, désignation purement grecque et inconnue
avant Alexandre. L'auteur hébreu a certainement eu en vue la
région située entre le Chrysorhoas ou Amana, fleuve de Damas
et l'Euphrate, puisque il place la ville de Hârân, habitée par
Abraham, à sept journées de marche au nord du mont Galaad *.
J'ai signalé cette confusion de l'Hârân abrahamide avec l'Harràn
mésopotamienne dans mes Mélanges de 1874, et, fait curieux, la
plupart des critiques, tout en reconnaissant la solidité de ma dé-
monstration, ont mieux aimé accuser l'écrivain biblique d'avoir
ignoré la situation exacte de Hârân. Le mal fondé de cette accu-
sation a à peine besoin d'être relevé. En réalité, les expressions
hébraïques Ch^WL b*n« et nîTâln n33> désignent la Syrie moyenne.
J. Halévy.
1 Genèse, xxxi, 21.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA
Cet enfant de La Guardia est un enfant chrétien, du sexe
masculin, qui, d'après l'inquisition, aurait été tué vers 1488 à
La Guardia par une société de cinq Juifs et de six chrétiens
judaïsants.
Comme nous l'avons annoncé dans le précédent numéro de la
Revue (tome XV, p. 134), M. Fidel Fita a publié une partie des
actes du procès fait par l'inquisition, en 1490-91, aux coupables
ou prétendus coupables. Rappelons que cette publication de
M. Fidel Fita a pour titre : Estudios hisloricos. Coleccion de
Articulos ; tomo VII: El santo Nino de la Guardia (Madrid,
impr. Fortanet, 1887, in-8° de 162 pages). A moins d'autre men-
tion, les pages auxquelles nous renvoyons dans les notes sont les
pages de ce travail de M. Fita.
Il nous serait permis de n'accorder à ce procès qu'une mé-
diocre attention. Il n'a, en réalité, aucun rapport avec les procès
analogues, faits en d'autres temps et en d'autres lieux, à des
Juifs accusés d'avoir tué des enfants chrétiens. La mise en scène
est la môme, sans doute, elle est strictement conforme au pro-
gramme dramatique créé par la légende, mais, tandis qu'ailleurs
les Juifs sont accusés d'avoir tué l'enfant chrétien pour employer
son saii^: à des w^^< rituels (le mêler aux pains azymes de la
Pâque, ou autres pratiques religieuses}, aucune allégation de ce
ne se produit ici. Le meurtre supposé de l'enfant de La
Guardia n'est pas un meurtre rituel'.
Bien au contraire. Des actes du procès il résulte avec évidence :
1 M. S. Herger. dans un article du journal Le Tfinoirjnaijc, numéro du S octobre
1887, p. !{23, esl arrivé, sur ce point, à des conclurions qui ont beaucoup d'analogie
avec les nôtres.
204 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1° Que ce meurtre, s'il a eu lieu, a été accompli en manière
de sortilège et comme une opération magique qui n'a rien à voir
avec la religion ni avec aucune prescription religieuse ;
2° Qu'il a été accompli à l'instigation de chrétiens judaïsants :
descendant de Juifs baptisés, au profit de ces chrétiens, et sous
l'empire de superstitions chrétiennes. Les Juifs y assistèrent sans
trop savoir pourquoi, pour faire nombre. Le but que se proposent
les meurtriers présumés n'est pas de faire usage du sang de l'en-
fant pour des pratiques rituelles juives, mais de se servir du
cœur de l'enfant pour faire un enchantement qui protège les néo-
chrétiens contre l'inquisition qui venait d'être établie dans leur
diocèse (1485) et dont les premiers actes leur avaient inspiré une
émotion poignante.
Même l'affaire d'hostie qui est mêlée à ce procès a ici une cou-
leur particulière. Ordinairement on accusait les Juifs de voler les
hosties pour les transpercer et en faire couler le sang de Jésus,
afin de torturer Jésus en effigie; ici, rien de pareil : l'hostie doit
servir à l'acte d'enchantement dont nous avons parlé et auquel les
néo-chrétiens seuls sont intéressés.
Ces constatations pourraient nous suffire, mais nous pensons
qu'on peut aller plus loin. M. Fidel Fita croit fermement à l'exis-
tence et au meurtre de l'enfant de La Guardia. Qu'il nous per-
mette ici de nous séparer de lui : nous sommes convaincu, malgré
les aveux des accusés, que le crime qu'ils ont payé de leur vie est
purement imaginaire et que l'enfant de La Guardia n'a jamais
existé.
II
Le nombre des accusés était de onze, dont trois morts, mais on
sait que l'inquisition faisait aussi le procès aux morts et les
brûlait, en effigie. Cinq de ces accusés descendaient de Juifs
baptisés 1 , rien n'indique qu'ils soient nés dans le Judaïsme; si
cela était, on n'aurait pas manqué de le dire, comme on le dit
pour un sixième accusé néo-chrétien. Les six accusés chrétiens,
demeurant tous à La Guardia, sont :
1 La preuve que les Franco, de La Guardia, descendent de Juifs baptisés, c'est
qu'ils se désolent d'être obligés de se surveiller, à cause de leurs femmes, qui sont des
chrétiennes authentiques (p. 31 et surtout p. 45, où les vieux chrétiens sont opposés
à ces néo-chrétiens).
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 205
Les quatre frères Franco 1 (Alonso, Garcia, Iohan, Lope).
C'est Alonso qui est le plus important des quatre et qui
conduit toute l'affaire. Les Franco faisaient le commerce
ou des transports, surtout entre La Guardia et Murcie *, ils
avaient une charrette (ou des charrettes) qui servait à leur
négoce et qui jouera un certain rôle dans le procès.
lienito Garcia, cardeur, né à Las Mesuras 3 , juif baptisé. Il
semble qu'il travaille à la journée, il voyage beaucoup, et
va jusqu'aux deux extrémités de l'Espagne (Murcie, San-
tiago).
Iohan de Ocaiîa.
Les cinq accusés juifs, dont trois morts, sont :
Don Ça Franco, autrefois à Tembleque, actuellement à Quin-
tanar. Il a quatre-vingts ans 4 .
Mosé Franco, son fils, à Tembleque ; mort à l'époque du
procès. Sa femme s'appelle Jamila 5 .
Yucé Franco, fils de don Ça et frère de Mosé ; demeure à
Tembleque, est cordonnier. A l'époque du procès, il est
encore jeune (moço), c'est probablement sur lui que porte
l'effort du tribunal, on espère que la torture ou la menace
de la torture triomphera plus facilement de son inexpé-
rience et de sa sensibilité G . Qui sait si ce n'est pas à cette
circonstance que Ton doit la conservation des actes qui
le concernent, tandis que les actes, moins développés, du
procès des autres accusés se sont perdus ?
David de Perejon, demeurant à La Guardia ; mort à l'époque
du procès 7 . Il n'est pas impossible que ce David, qui joue
du reste, dans toute l'affaire, le rôle effacé d'un comparse,
soit le don David, juif pauvre de La Guardia, qu'Alonso
consultait sur la date des fêtes juives. On nous dit formelle-
ment que David de Perejon était pauvre s .
1 Voir p. 49, passage qui montre que les quatre Franco sbnt frères (cf. p. 95 et
109) ; voir p. 10, pour la résidence des accusés chrétiens. — P. 113, Garcia s'appelle
Pedro Garcia Franco.
» P. 44 et 48.
» P. 112 et 115.
4 P. 61 et 43. Le nom de Ça signifie Isaac. Nous ne savons pourquoi cet accusé
porte seul toujours le titre de don.
s P. 30, 33, 48; sa femme, p. 33.
6 P. 12, demeure à Tembleque ; p. 18, est cordonnier; est jeune, p. 18, 75, et
surtout p. 39.
7 De la Guardia, p. 48; mort, p. 40.
8 Le David pauvre consulté par Alonso, p. 29. — David de P. pauvre, p. 48.
206 MTTUB DBS ÉTUDES JU1VKS
Maître Yuça Tazarte, médecin (fisico), demeurant à Tem-
bleque; mort à l'époque du procès. C'est lui qui, à titre de
savant, est appelé par les Franco de La Guardia à faire les
sortilèges 1 .
Le procès contre les accusés fut commencé à l'inquisition de
Ségovie, vers le milieu de l'année 1490, Benito Garcia fut arrêté
à Astorga le 6 juin 1490 ou quelques jours auparavant, Yucé
Franco fut arrêté le (ou vers le) 1 er juillet 1490. Le 27 août 1490,
Thomas de Torquemada, inquisiteur général, et exerçant comme
inquisiteur à Ségovie, ne pouvant, à cause de ses occupations,
continuer l'instruction, commit au tribunal de l'inquisition d'Avila
le soin de conduire le procès, et les accusés furent transportés à
Avila. Cependant on a un interrogatoire de Yucé Franco fait
encore à Ségovie le 28 octobre 1490. Le principal rôle dans la
suite du procès est rempli par le D r Pedro de Villada, inquisiteur
à Avila, mais qui avait été proviseur à Astorga à l'époque où
Benito Garcia avait été arrêté dans cette ville 2 .
Les pièces publiées par M. Fidel Fita sont les pièces du procès
de Yucé Franco (sauf quelques annexes qui ne se rapportent pas
à lui). Voici quelle a été la marche du procès.
Le 17 décembre 1490, le fiscal dépose sa plainte, devant l'inqui-
sition d'Avila, contre Yucé Franco (n° 1) ; il y ajoute un supplé-
ment le 21 octobre 1491 (n° 5). Le 22 décembre, l'avocat de Yucé
Franco présente la défense écrite de l'accusé (n° 2), et le 22 jan-
vier 1491, le fiscal y répond (n° 3). Les interrogatoires de Yucé
Franco se font quelquefois à de longs intervalles, pendant lesquels
il a le temps de réfléchir et de désespérer; ils sont nombreux ;
10 janvier 1491, 9 et 10 avril, 7 mai, 9 juin, 19 et 28 juillet,
1 er août, 16 et 26 septembre, confrontations des 12 et 17 octobre,
présentation d'une défense écrite par l'avocat le 29 octobre, tor-
ture ou plutôt simulacre de torture le 2 novembre, nouveaux
aveux le 5 novembre, nouvelle confrontation le 14 novembre, et
enfin condamnation et exécution le 16 novembre 1491. Ses co-ac-
cusés Benito Garcia, Iohan Ocana, Iohan Franco, et même son
père Ça Franco sont, avant la sentence, entendus plusieurs fois
comme témoins contre lui. Tous ces témoins sont, au moins une
fois, placés sur la torture [tormento),et don Ça Franco subit même
1 A Tembleque, p. 31 ; médecin, p 31 ; mort, p. 30.
2 B. Garcia à Astorga le 6 juin, p. 59. — Yucé Franco arrêté vers le 1" juillet,
p. 50 et note de M. Fidel Fita p. 59. — Délégation à l'inquisition d'Avila, le 27 août,
p. 10 et 11. -- Yucé Fr. à Ségovie, octobre 1490, p. 28.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 209
le supplice de l'eau 1 . Les autres accusés gardés à Avila furent éga-
lement condamnés et exécutés le 16 novembre. On les attacha
chacun à un poteau, -dans le Brasero de la Dehesa d'Avila, et on
les brûla. Alonso, Garcia, les deux lohan, pour avoir fait péni-
tence, furent étranglés avant d'être brûlés, « les autres » furent
brûlés vifs 2 . Parmi ces « autres », il faut sûrement comprendre,
outre les quatre chrétiens que nous venons de nommer, Benito
Garcia 8 , et peut-être aussi Lope Franco 4 . L'inquisition aurait-elle
épargné le vieux Ça Franco ?
III
On verra tout à l'heure, lorsque nous signalerons les contradic-
tions et les invraisemblances des témoignages et aveux, combien
il est difficile de savoir au juste ce qui s'était passé, si toutefois il
s'est passé quelque chose. Dans une série d'aveux ou prétendus
aveux d'un accusé ou de témoignages d'un co-accusé, si ces aveux
et témoignages ne s'accordent pas entre eux et si le juge ne s'oc-
cupe en aucune façon de les contrôler, quel est celui qui doit être
tenu pour vrai et celui qu'il faut rejeter comme faux ? IL est impos-
sible de le dire, mais l'inquisition le sait : tout ce qui peut perdre
l'accusé est vrai, tout ce qui serait à sa décharge est faux. Voici,
d'après les deux sentences dont nous avons le texte, celle de Yucé
Franco et celle de Benito Garcia 5 , comment l'inquisition d'Avila
s'est figuré les choses.
Elle laisse d'abord de côté les premières dépositions de Yucé
Franco, dont l'explication est difficile (nous le verrons), si on veut
les concilier avec les suivantes, ou qui démontrent la fausseté de
1 Tormento des témoins, p. 52, n° 20; p. 53, n° 23 ; p. 85, n» 26. Le supplice de
l'eau donné à (Ja Franco, vieillard ue quatre-vingts ans (p. 91, n° 54), est quelque
chose d'allreux. Quant à Yucé Franco, il suffit, pour le faire parler, de faire pour lui
tous les préparatifs du supplice de l'estrapade. On le ligota en conséquence, et c'est
dans cette posture qu'il lit sa principale confession ou déposition (p. 81-82, n° 50).
* Lettre du notaire d'Avila Anton Gongalez, du 17 novembre 1491, à la munici-
palité d'Avila, p. 113.
3 Mention de sa condamnation, p. 108; son jugement, p. 115 et suiv., d'après un
ouvrage de 1544 qui parait reproduire textuellement les originaux.
4 Ou ne snit pourquoi Lope Franco n'est pas nommé parmi les accusés qui furent
exécutés. Nous supposons qu'il était mort à l'époque du procès. Trois des Juifs
accusés étaient morts également, de sorte que, sur onze coupables, il n'en restait
que sept. Ce sont probablement ces sept dont le procès fut résumé en 1569 (voir
page 130).
5 Yucé Fr., n° 63, p. 100 a 108; B. Garcia, u» GO, p. 115 à 122, et, dans une
traduction catalane, u ,j 67, p. 122 a 128.
208 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
l'accusation, si on les prend en considération. Elle laisse aussi
dans Le vague et enveloppe de circonlocutions habiles tous les
points qui pour elle-même étaient douteux ou obscurs. Ce qui lui
parait démontré, c'est ce qui suit.
A une époque sur laquelle le jugement et les considérants s'abs-
tiennent de donner la moindre indication, les accusés se sont
réunis de nuit, dans une certaine caverne, et y ont crucifié un
enfant chrétien en place de Jésus et sur le modèle de la Passion
de Jésus. Les bras et les jambes.de l'enfant ont été étendus sur
deux pièces de bois mises en croix, l'enfant a été fouetté, souffleté,
pincé, on a craché sur lui, on lui a posé des épines sur la tête, les
épaules et la plante des pieds, ouvert les veines des bras pour
laisser couler le sang (jusqu'à ce que mort s'ensuive), recueilli le
sang dans un chaudron ou une écuelle, ouvert le côté avec un cou-
teau et arraché le cœur, le tout en injure du Christ et de la religion
chrétienne, et accompagné des plus violentes insultes adressées à
l'enfant comme représentant Jésus. L'enfant étant mort au milieu
de ces tourments, on le détacha de la croix et on alla l'enterrer, la
même nuit, en un lieu qu'on n'a pas pu découvrir. Quelques jours
plus tard, les mêmes personnes se réunirent secrètement dans la
même caverne, pour faire un sortilège avec ledit cœur dudit en-
fant et avec une hostie consacrée (c'est maître Yuça Tazarte qui
est censé avoir fait l'incantation 1 ). Ce sortilège fut fait dans l'in-
tention diabolique de faire mourir fous les inquisiteurs et tous
les autres chrétiens, d'exterminer la foi catholique et restaurer
la loi de Moïse. Enfin, les conjurés, voyant que ce sortilège n'avait
pas agi, se réunirent une troisième fois en un certain (autre) lieu,
et envoyèrent l'un d'eux, Benito Garcia, avec ledit cœur et une
autre hostie à certains Juifs (le rabbin Mosé Abenamias, de Za-
mora, et un savant juif de cette ville), pour qu'ils refissent le sor-
tilège dans le but indiqué plus haut.
Cette sentence est très habilement rédigée : elle élude avec art
toutes les difficultés que présentent les actes du procès, voile les
invraisemblances, ignore les contradictions. Mais ce qui est plus
curieux encore et trahit l'embarras des juges en présence de té-
moignages si incomplets, c'est que les deux sentences que nous
avons, et qui ont été rédigées le même jour, par les mêmes juges,
diffèrent entre elles sur un point important. Le résumé que nous
en avons présenté est fait surtout d'après la sentence contre Yucé
Franco, nous n'avons emprunté à celle qui concerne Benito Garcia
1 Les additions entre parenthèses sont faites par nous d'après les dépositions non
contredites des accusés ou des témoins.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 209
que quelques traits de détail, mais cette dernière contient une
variante remarquable : elle ne parle pas du sortilège fait par Yuça
Tazarte lors de la seconde réunion, mais place, dans cette seconde
réunion, la mission donnée à Benito Garcia de porter le cœur et
l'hostie à Zamora, pour y faire faire le sortilège. Dans la troisième
réunion, le sortilège se fait sur place, avec un cœur et une hostie,
mais, comme le cœur de l'enfant tué est parti, lors de la seconde
réunion, pour Zamora, le rédacteur a été obligé de dire que le
cœur dont on se servit cette fois était un autre cœur, sur la pro-
venance duquel il ne donne d'ailleurs aucune explication. Mais,
comme il a eu quelque hésitation à introduire ce second cœur, dont
les pièces ne font pas la moindre mention, il est certain que la
minute originale a porté la trace de son embarras, et c'est de là,
sans aucun doute, que vient le passage incompréhensible, déjà
signalé par M. Fita (p. 119 et p. 128, ligne 1), dans la traduction
catalane.
IV
Nous allons maintenant reprendre les faits d'après les pièces du
procès et montrer tout ce qu'il y a d'incertain et de contradictoire
dans l'allégation des juges.
Nous ne nous étendrons pas sur le peu de valeur juridique des
informations faites par l'inquisition. Il est clair, et tout le monde
le sait, que les accusés qu'elle tenait dans ses cachots ne jouis-
saient d'aucune des garanties jugées aujourd'hui indispensables
dans l'administration de la justice. Dans lé procès actuel, nous
voyons que l'accusé n'est pas assisté de son conseil devant les
juges, son avocat n'intervient que dans des consultations écrites
et où il n'ose probablement pas dire ce qu'il pense, s'il pense
quelque chose ; les témoins sont entendus en l'absence de l'accusé,
et, si on lui donne copie de leur déposition, on lui laisse ignorer
leurs noms, la date de leur déposition, et autres circonstances
propres à l'éclairer ; tous les accusés sont entendus séparément, en
l'absence les uns des autres, on les considère comme témoins
les uns contre les autres ; les confrontations qu'on fait entre
eux sont de pure comédie, le procès-verbal de ces confrontations
agglomère en un seul énoncé les dépositions des personnes con-
frontées. Enfin, la torture ou la crainte de la torture, qui agit
exactement de la même manière, altère l'autorité de tous les té-
T. XV. n» 30. 14
210 REVUE DES ÉTUDE9 JUIVES
»oignagea et de tous les aveux, sans compter l'emprisonnement
dans d'affreux cachots, qui n'est soumis à aucune règle tutélaire
en laveur de l'accusé, qui peut durer indéfiniment, et qui suflât à
lui faire perdre la tête. Pour en finir, il avoue tout ce qu'on veut.
La seule présomption que fournissent nos pièces en faveur de
la thèse des inquisiteurs est l'accord qui règne entre les témoins
ou accusés (car les mêmes personnes sont à la fois l'un et l'autre)
sur un certain nombre de points : meurtre d'un enfant chrétien
par une société de néo-chrétiens et de Juifs, emploi d'une hostie
et du cœur de l'enfant pour un sortilège contre les inquisiteurs,
enfin envoi du cœur et de l'hostie à Zamora. Mais, sans parler
des nombreuses contradictions des témoins ou accusés sur d'autres
points et des plus importants, qui sait comment cette concor-
dance des témoignages ou aveux a été obtenue, si elle n'a pas été
préparée par d'habiles insinuations faites en dehors des audiences,
ou par simple accord entre les accusés, parce qu'il fallait bien
avouer quelque chose, quoi que ce fut? Ce ne sont pas ici des
hypothèses en l'air. On sait parfaitement que l'inquisition em-
ployait même les geôliers à faire des insinuations aux accusés 1 .
On croit généralement que les prisonniers de l'inquisition étaient
entièrement isolés et tenus au secret ; dans notre procès, et à
notre grand étonnement, il n'en est pas ainsi. Yucé Franco et
Benito Garcia sont enfermés à Avila dans deux cellules placées
l'une au-dessus de l'autre, et l'inquisition leur permet de corres-
pondre ensemble au moyen d'un œil percé, sans doute,' dans le
plancher 2 ; ils ont ensemble de longues conversations. De même
Iohan Franco et Iohan de Ocafïa peuvent converser ensemble
dans la prison d'Avila, et cela en présence d'un témoin (ou pri-
sonnier) qui entend toute leur conversation et la rapporte 3 . Enfin,
dans les confrontations pour rire qu^on fait entre les accusés et
témoins, le procès- verbal constate chaque fois que les personnes
confrontées, après l'audition officielle de leur témoignage, se
sont parlé et réjouies ensemble de se retrouver (se hablaron é
holgaron en verse) 4 , et l'on peut même se demander si ces con-
frontations n'ont pas précisément pour but d'amener cette conver-
sation où les accusés s'entendent entre eux et préparent les aveux
nécessaires à l'inquisition? Il fallait bien qu'il y eût finalement
1 Llorente, Histoire abrégée de l'inquisition d'Espagne, Bruxelles, 1823, p. 37.
2 P. 34 à 39, n° s 13 et 14.
3 P. 111-112, n°65.
4 P. 67, n° 43, Iohan de Ocana, Benito Garcia et Yucé Franco; p. 68, n° 44,
Iohan Franco, Ça Franco et Yucé Franco. La formule manque dans la confrontation
de p. 94, u° 59."
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 211
un certain accord entre les aveux des différents accusés, pour
donner à la condamnation quelque couleur de justice.
La conversation qu'ont ensemble Iohan Franco et Iohan de
Ocana, et dont nous avons déjà parlé, ne paraît pas avoir d'autre
but que de préparer cet accord des accusés sur un crime imagi-
naire. On comprend que deux coupables s'entendent pour nier le
crime commis par eux, ou pour atténuer leur faute, ou pour le
rejeter sur d'autres. Mais que peut bien signifier une entente qui
aurait pour objet, comme ce serait le cas ici, de faire l'aveu sin-
cère d'un crime véritable ? Nos deux accusés se donneraient là une
peine bien inutile. Tout s'explique, au contraire, s'ils préparent
des aveux pour un crime qui n'a jamais été commis. Quelques-uns
au moins des accusés, comme Benito Garcia, et sûrement aussi
Yucé Franco, pouvaient se faire illusion sur la gravité de ces
aveux 1 . Il est clair qu'après un emprisonnement de douze à
dix-sept mois, et avec la menace perpétuelle de la torture, ils ont
fini par renoncer à toute résistance et abonder dans le sens de
l'inquisition. Ce pauvre Benito Garcia, dans son interrogatoire du
24 septembre 1491 2 , accumule à plaisir tous les forfaits imagi-
nables, afin que l'inquisition ait son compte et au-delà. Les deux
pièces de bois de la croix où l'enfant a été attaché, sont, d'après
les autres, des pièces de bois quelconques ; pour lui, elles venaient
de l'église S te Marie de Pera 3 : c'est une profanation. D'après les
autres, l'enfant a été attaché à la croix ; lui, il a vu, en outre, qu'on
l'y avait cloué. Les autres disent que l'enfant est mort en perdant
son sang; lui, il a vu, en outre, que l'enfant avait été étranglé. Le
cierge qui éclaire la scène vient également, d'après lui, de l'église
S tc Marie de Pera, nouvelle profanation. L'enfant, d'après lui, a
1 Benito Garcia compte plus ou moins recouvrer sa liberté, p. 36 et 37 ; Yucé
Franco espère au moins ne pas être condamné à mort, sans cela il n'insisterait pas,
comme il le fait, pour atténuer les laits que l'accusation met à sa charge. Cet accusé
prend même la peine d'expliquer pourquoi d'abord il a tout nié, puis a fini par
avouer : c'est que les conjurés avaient prononcé une excommunication [hérem) contre
quiconque d'entre eux ferait des aveux avant d'avoir langui pendant un an entier
en prison (p. 50), voilà pourquoi il n'aurait parlé qu'après treize mois de cachot.
Est-ce vraiment croyable? Ce hérem juif aurait-il arrêté tous les complices chrétiens,
et s'il ne pouvait les arrêter, a quoi servait le silence gardé pendant un an par les
complices juifs ? De plus, peut-on sérieusement admettre que, sans ce hérem, Yucé
Franco se serait accusé avant l'expiration des douze mois, et que l'intérêt de ses
complices seuls, garanti par le hérem, lui avait fermé la bouche?
* P. 55, n° 26. Cette église est située au nord-est de La Guardia, à un quart de
lieue de la ville.
• L'une d'elles est un axe de voiture [exe], un axe de voiture figure aussi, mais
d'une tout autre manière et presque sans rime ni raison, dans une des dépositions de
Yucé Franco k p. 88 . C'est, il nous semble, une preuve de plus que les accusés
avaient préparé les aveux. Yucé Franco aura entendu parler de cet axe de voiture,
sans trop se rappeler quel rôle il devait jouer dans l'affaire.
212 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
été anterrédans une vigne de l'église S 10 Marie dePera, c'est peut-
ôtre une dernière profanation qui dépasse toutes les autres. Les
Pères devaient être contents de lui, il leur avait fourni une belle
collection d'horreurs.
Cela leur suffisait et ils n'en demandaient pas davantage. Nous
allons voir que dans tout le cours de ce long procès ils n'ont pas
fait un seul effort pour contrôler les témoignages et les aveux des
accusés. Ils ne pensent pas un instant à aucune des recherches
auxquelles la justice moderne se serait livrée avec passion, ils ne
font aucune vérification sur les lieux*, tout se passe en paroles
entre les quatre murs de la prison. Ils auraient eu peur de décou-
vrir la vérité qu'ils n'auraient pas agi autrement.
La première chose à faire était évidemment de rechercher les
restes du corps de l'enfant ; rien n'était plus facile, si l'enfant avait
réellement existé. D'après Yucé Franco, l'enfant avait été enterré
dans la vallée de La Guardia dans laquelle coule l'Escorchon ;
d'après Iohan Ocafïa, dans un ravin, (barranca) près du même
endroit à peu près ; d'après Benito Garcia, dans une vigne de
l'église S te Marie de Pera, de La Guardia; d'après Iohan Franco
enfin, près de l'église S te Marie de Pera 2 ; quoi de plus facile que de
conduire tous les accusés sur les lieux, de leur demander d'indi-
quer l'endroit où ils prétendaient que l'enfant était enterré, et de
faire des recherches aux endroits ainsi désignés 3 ? Même sans
leur concours sur les lieux, les indications qu'ils avaient données
étaient assez précises pour qu'on pût faire des fouilles. Il est vrai
que le Résumé des sept procès de nos accusés, fait en 1569 par
trois notaires de l'inquisition 4 , prétend que les juges ont fait des
recherches sur les lieux, qu'ils y ont amené un des accusés, et qu'il
1 Nous parlerons tout à l'heure d'une prétendue exception.
2 Yucé Franco, p. 43, n° 15. — Ioh. Ocana, p. 112, n» 64. — Benito G., p. 55.
— Ioh. Fr., p. 95, n° 59. — L'impression du notaire Anton Gonçalez, d'Avila, est
que l'enfant a été enterré dans un fossé (hoyo) près de La Guardia, p. 111.
3 L'un des témoins, Iohan Franco, prétendait avoir enterré l'enfant; les autres ne
parlaient de l'endroit où il était enterré que pour l'avoir entendu désigner, à ce qu'ils
disaient, par Iohan Franco et son aide, mais on pouvait toujours faire des recherches
à l'endroit désigné et, de plus, interroger les accusés contradictoirement avec Iohan
Franco et l'autre accusé (Alonso Franco ou Garcia Franco) qui l'avait aidé, à ce
qu'on disait, à enterrer l'enfant.
4 Reproduit dans Moreno, Historia del Martirio del santo Nina de La G-uardia,
Madrid, 1866, p. 120 à 135. Le passage auquel nous nous référons est p. 131-132.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARD1A 213
en est résulté la preuve de la vérité de l'accusation. Mais d'abord,
pourquoi amener sur les lieux un seul accusé et non tous les au-
tres"? Et puis, nos pièces ne disent rien de cette descente sur les
lieux. Enfin et surtout, la sentence du tribunal contredit formelle-
ment le Résumé, puisqu'elle convient qu'on n'a pas pu découvrir
la place où l'enfant fut enterré. Ce n'est pas cela qui a pu con-
firmer la vérité de l'accusation. Si des recherches ont été faites sur
place, elles ont été de pure forme et sans aucun désir sérieux de
découvrir la vérité. L'opération de l'enterrement, si elle avait eu
lieu, avait été sûrement hâtive et superficielle, on eût vite trouvé
les ossements de l'enfant, s'ils existaient.
Même négligence dans la recherche du lieu du crime. Les té-
moins ou accusés sont loin d'être entièrement d'accord là-dessus,
quoique la plupart désignent une caverne près de La Guardia. Yucé
Fr. dit : caverne entre La Guardia et Dosbarrios, sur la côte de la
Horca, à main droite; Ça Fr. dit à peu près la même chose ; Iohan
Fr. dit : une caverne située en un lieu dit Carre Ocaiïa, entre La
Guardia et Ocana, à main droite, et Iohan Ocaiïa nomme aussi
le lieu dit Carre Ocana l . Mais à côté de ces témoignages à peu
près concordants, se trouve celui de Benito Garcia, qui place la
scène du crucifiement en un rocher sur la route de Villapalomas ' 2 .
D'après tous les témoins, la seconde réunion a eu lieu dans la ca-
verne du crucifiement, et la troisième dans un autre lieu, placé sur
la route entre Tembleque et La Guardia, en un endroit que quel-
ques-uns des témoins appellent Sorrostros. Rien de plus simple
que de conduire un à un les accusés sur les lieux et de leur de-
mander de désigner les deux lieux de réunion. Mais que serait
devenue l'accusation si les accusés avaient chacun montré un lieu
différent?
Un tribunal moderne aurait voulu voir les pièces à conviction,
les pièces de bois de la croix, le couteau qui aurait servi à ouvrir
les veines de l'enfant, l'écuelle ou les deux écuelles où aurait été
recueilli le sang 3 , la couverture avec laquelle on aurait bouché la
caverne pendant le crime, la pelle qui aurait servi à creuser la
fosse, les vêtements de l'enfant 4 . Tous ces objets sont mentionnés
• Yucé Fr., p. 31 et 40. — Ça Fr., p. 61. — Iohan Fr., p. 52 et 54 ; Ioh. Ocana,
p. 112. — Benito Garcia, p. .*i4. Nous n'avons pas trouvé d'endroit portant ce nom,
mais une route partant d'Ocana et allant au sud porte le nom de route de Villapa-
lomas.
1 Voir pages 41, 45 et (Sorrostros) p. 68.
' On aurait aussi dû demander ce qu'était devenu le san^ de l'enfant recueilli.
* Entre autres, le manteau blanc dont il aurait été couvert en venant de Tolède
(p. 112), la ropa dont il aurait été couvert sur la route de Tembleque à La Guardia
(p. 64).
21'. REVUE DES ÉTUDES JUIVES
dans les pièces, mais en demandante les voir, on aurait par trop
embarrassé les accusés, cela aurait tout compromis, le tribunal
fut discret et se garda d'insister.
11 ne se montra pas non plus curieux de savoir si le rabbin Mosé
Abt'iiamias, de Zamora, existait et avait entendu parler de sorti-
lège que Benito Garcia aurait été chargé de lui demander.
Une instruction sérieuse et loyale se fût surtout efforcée de
savoir si réellement il avait disparu quelque part un enfant chré-
tien. On ne manquait pas d'indications sur ce point. Yucé Franco,
après avoir dit d'abord qu'un enfant avait disparu, vers l'époque
du crime, à La Guardia, et un autre à Lille, dit plus tard que l'en-
fant crucifié avait été amené de Tolède par Iohan Franco, et Iohan
Franco avoua lui- môme qu'il avait pris l'enfant à Tolède, où
il l'avait trouvé flânant près de la porte du Pardon de la cathé-
drale ; Benito Garcia confirma cet aveu et, d'après un tiers, Iohan
de Ocana aurait dit la même chose 1 . Cependant, interrogé par le
tribunal, Iohan de Ocafïa dit tout autre chose 2 : selon lui, l'enfant
avait été pris, par Mosé Franco, à Quintanar, et tandis que les
autres ne connaissaient ni le nom ni la famille de l'enfant, Iohan
savait que le père de l'enfant était Alonso Martin, de Quintanar.
La disparition d'un enfant fait du bruit, la police s'en préoccupe,
les voisins s'en inquiètent, on en parle dans la ville et les environs.
Pourquoi l'inquisition n'a-t-elle pas cherché à découvrir à Tolède
les parents de l'enfant crucifié? Pourquoi n'a-t-elle pas recherché
cet Alonso, de Quintanar ? Pourquoi aucune enquête à Lille et à
La Guardia? On a dû chercher un peu, nous voulons le croire, si
on avait pu trouver des parents d'un enfant disparu, on les aurait
produits comme témoins à charge; évidemment, il n'y avait pas
trace d'un enfant disparu.
La question de date est un des points délicats de l'affaire. Il est
incroyable que l'instruction ne soit pas arrivée à une conclusion
sur ce sujet, et que la sentence finale évite prudemment d'en
parler. Quand on a commis un crime de ce genre, on s'en souvient,
on sait à quelle époque il a été commis, et cependant, à part Yucé
Franco, aucun accusé ou témoin n'est interrogé sur cette date.
Quant à Yucé Franco, dans les premiers temps, il tâtonne et bat
la campagne : 1° il y a trois ans, Alonso lui a dit qu'une fois, un
vendredi saint, lui, Alonso, et ses frères avaient tué un enfant
chrétien ; 2° il y a quatre ans, on l'a prié de prendre part à un
sortilège avec hostie, mais il a refusé ; 3° il y a quatre ans, on
1 Yucé Franco, p. 44 et 82 ; Iohan Franco et Benito Garcia, p. 95 ; le tiers, p. 112
1 P. 64.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 21 o
lui a dit qu'on avait fait un sortilège avec un cœur et une hostie ;
4° il y a trois ans, Alonso et Benito Garcia volent une hostie, et
lui, Yucé, la porte à Tolède, au rabbin Pères *. Il est certain
qu'une au moins de ces allégations, la seconde, se rapporte à un
fait qui, suivant Yucé, se serait passé antérieurement à notre
affaire et n'a rien à voir avec elle -. La quatrième allégation paraît
être une variante imaginaire du voyage, vrai ou prétendu, fait par
Benito Garcia, auprès de R. Abenamias, à Zamora, et, de fait, le
tribunal n'a donné aucune suite à cet aveu de Yucé Franco. Il n'a
pas considéré non plus comme des faits à part ou comme des faits
réels ce que raconte Yucé Franco dans les deux premières allé-
gations rapportées ici. Pour nous, les hésitations de Yucé Franco
montrent qu'il cherche à deviner ce qu'on attend de lui et ce qu'on
veut qu'il dise.
Il finit par se faire un système qui paraît convenir au tribunal :
le crime du crucifiement a eu lieu dans la première réunion, en
carême, avant Pâques fleuries (dimanche des Rameaux?) 3 , il y a
environ trois ans 4 (nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut en-
tendre par là) ; la seconde réunion (conjuration avec le cœur et
l'hostie) a eu lieu quinze jours ou un peu plus de quinze jours
après la première 3 ; enfin, la troisième réunion (entre Tembleque
et La Guardia, où Benito Garcia a été envoyé à Zamora), a eu
lieu six mois plus tard 6 . Examinons ces dates de plus près.
Déjà sur le dernier point Yucé Franco est en contradiction avec
lui-même. Le même jour (19 juillet 1491) où il met la première
réunion à environ trois ans en arrière, il dit que la troisième
réunion a eu lieu il y a environ deux ans, ce qui met entre
la première et la troisième réunion un espace d'un an, et non
1 Enfant tué Vendredi saint, p. 28, n° 7 (témoignage d'octobre 1490). — Hostie
d'il y a quatre ans, p. 30, n° 10 (témoignage du 10 avril 1491). — Cœur et hostie,
p. 31 . n° 12 '9 juin 1 491 ). — Hostie volée par Benito Garcia et portée à Tolède, p. 33,
n- 13 (9 avril 1491).
2 Cela est prouvé par le passage de la p. 51, où Yucé parle du voyage à Murcie
qu'il a l'ait à cette époque, et dont il parle aussi ici p. 30.
3 P. 44. Une autre l'ois, il parle du Vendredi saint, mais sans qu'on puisse dire
qu'il soit question, ici, du même crime (p. 28).
4 En rapprochant ce qu'il dit le soir du 19 juillet 1491 (p. 42) de ce qu'il avait dit
d'abord et en premier lieu le matin du même jour (p. 40), on voit que ce chiffre de
trois ans n'est pas bien sûr, même à ce: moment, car on ne l'obtient que par inter-
prétation. De plus, si l'accusé était absolument sûr que le crime ait eu lieu en ca-
rême, ou un vendredi saint, il saurait la date très exactement, et ne dirait pas : « Il
peut y avoir trois ans », ce qui est encore bien vague.
5 Pages 81 et 87.
Confirmé par Iohan Ocana et Benito Garcia dans une de ces confron-
tations dont le résultat, nous l'avons dit, nous paraît très s-uspect.
216 REVUE DES ÉTUDES; JUIVES
de six mois, comme il l'avait dit 1 . Mais ceci n'est rien encore.
C'est le 19 juillet 1491 (il faut le rappeler) que Yucé dit que le
meurtre de l'enfant a eu lieu il y a environ trois ans. Il savait très
bien compter- et on ne peut pas soutenir qu'il n'avait qu'une
notion vague du temps qui s'était écoulé depuis le prétendu crime.
Ces trois ans nous reportent donc vers le milieu de juillet 1488,
ou, si l'on place le meurtre en carême, vers fin mars ou commen-
cement d'avril 1488 (le vendredi saint de 1488 tombe le 4 avril),
ce qui ferait 3 ans et 3 mois et demi environ. Il ne nous paraît pas
possible de supposer que Yucé Franco parle de l'année 1489, le
vendredi saint de 1489 était le 17 avril, de là au 19 juillet 1491 il
n'y aurait eu que 2 ans et 3 mois, c'est un espace de temps trop
court pour équivaloir, en chiffres ronds, à « environ 3 ans ». Yucé
Franco parle donc bien de l'année 1488.
Mais alors une grave objection se présente. C'est Benito Garcia,
on se le rappelle, qui fut chargé de porter à Zamora le cœur de
l'enfant crucifié, et c'est au moment où il approchait du but de son
voyage qu'il fut pris à Astorga. Le 6 juin 1490, il fut interrogé par
Pedro de Villada, alors à Astorga, et il est problable que cet inter-
rogatoire eut lieu le jour ou le lendemain de son arrestation 3 . Il
est difficile de supposer qu'il ait attendu des mois et des années
pour porter le cœur à Zamora, ou que son voyage ait duré bien
longtemps. Il sera parti de La Guardia en mars ou avril 1490. Si,
comme le veut la sentence prononcée contre lui par l'inquisition,
il était parti après la seconde réunion, qui est censée avoir eu lieu
quinze jours après le meurtre de l'enfant, ce meurtre aurait eu
lieu en février ou mars 1490. Si, au contraire, on admet (comme
le veut, avec plus d'exactitude, la sentence prononcée contre Yucé
Franco) que Benito Garcia soit parti après la troisième réunion,
et si l'on se rappelle que cette troisième réunion a eu lieu six mois
ou un an après la première, le meurtre de l'enfant remontera à
l'automne 1489 ou, au plus tard, à fin mars 1489. Aucune de ces
dates ne s'accorde avec celle de février-mars 1488 qui est indiquée
par Yucé Franco, elles en diffèrent respectivement d'un an, dix-
huit mois et même deux ans. Il y a, sur ce point, contradiction
flagrante entre les faits et le témoignage de Yucé Franco, sur le-
quel repose presque toute la prévention.
1 P. 41. C'est probablement à cette troisième réunion que fait allusion le passage
de p. 30 où il est question de deux ans.
* Preuve p. 59 : le 16 sept. 1491, il se rappelle, à quelques jours près, la date de
son entrevue avec le faux rabbin dont il est question plus loin, entrevue qui a eu
lieu à Ségovie le 26 octobre 14y0.
3 P. 59, n° 33. Si B. G. avait été arrêté plus tôt, notre objection deviendrait encore
plus forte.
LU SAINT ENFANT DE LA GUAHD1A 217
Voilà, on en conviendra, une constatation curieuse et que les
juges auraient dû faire, s'ils s'étaient préoccupés d'autre chose que
de condamner leurs prisonniers. Pour tirer au clair la question de
date, ils auraient bien dû, aussi, interroger sur ce point d'autres
accusés ou témoins que Yucé Franco. De plus, il était indispensable
de rechercher la date de la mort des trois Juifs impliqués dans l'af-
faire et déjà décédés, On a vu, plus haut, qu'en octobre 1490, Yucé
Franco dit qu'il avait été chez Alonso il y avait environ trois ans
(donc vers octobre 1487 *), et qu'à cette époque Alonso lui parla
de don David comme d'un Juif mort au moins depuis quelque
temps. S'il est exact, comme nous avons essayé de le prouver plus
haut, que ce David est notre accusé David de Perejon, que tous les
témoignages donnent comme un des complices du crime, c'est une
preuve que tous ces témoignages sont faux. David de Perejon n'a
pas pu assister au meurtre de l'enfant, puisqu'il était mort long-
temps auparavant, et qui sait si Yucé Tazarte et Mosé Franco ne
l'étaient pas également ?
On voit ce qu'il y a de suspect et d'obscur dans cette question
de date. Il n'est pas impossible, à notre avis, de trouver l'origine
du système chronologique qui a fini par prévaloir chez Yucé Franco
et dont l'inquisition s'est contentée, sans oser cependant l'adopter
formellement. Un témoin produit par l'accusation, Gabriel San-
chez, sacristain de La Guardia et oncle de notre Alonso, dépose,
le 18 novembre 1491, qu'il y avait environ deux ans, une hostie
lui avait été demandée par Alonso et qu'il l'avait donnée pour
Alonso à Benito Garcia 2 . Ce témoin avait eu des relations avec
les accusés dans la prison 3 , l'hostie dont il parle est censée avoir
servi au sortilège fait par eux. C'est lui, il nous semble, qui leur
fournit la date de deux ans que Yucé Franco est obligé de ré-
péter et qu'il applique à la troisième réunion des conjurés. Les
autres dates données par Yucé Franco s'ensuivent par voie
de déduction.
1 La visite faite par Yucé Franco à Alonso a eu lieu peu de temps avant la Pàque
juive, cela résulte avec évidence du texte. Si elle doit se placer en 1487 (Pàque
juive, 8 avril), elle aura eu lieu trois ans et demi avant octobre 1490; si elle doit
se placer en 1488 (Pàque juive, 2'è mars), elle aura eu lieu deux ans et demi avant
octobre 1 490. Ou ne comprend pas pourquoi Yucé Franco ne compte pas avec plus
de précision.
* Sans compter une autre hostie qu'il donna ou laissa prendre à Benito Garcia
p. 109-110). — Pour la conversation qu'il rapporte, voir .p. 111, n° 65.
« P. 111-112.
218 RKVUE DES ÉTUDES JUIVES
VI
On met quoique importance ! à un prétendu aveu que Yucé
Franco aurait fait, à Ségovie, à ce Frère Alonso déguisé en rabbin
qui était venu le voir, et on veut y trouver la preuve qu'il y a eu
réellement un enfant tué. Nous n'avions d'abord accordé aucune
attention à cet incident, mais la valeur qu'on lui donne nous
oblige à l'examiner de plus près 2 . Yucé Franco venait d'être
arrêté, son inquiétude était si vive qu'il tomba malade et crut
qu'il allait mourir. L'inquisition lui dépêcha un médecin, Antonio
d'Avila, qui savait l'hébreu et qui était chargé d'espionner ses
clients ; Yucé Franco le pria de faire en sorte que l'inquisition lui
envoyât un Juif pour lui faire réciter les prières que disent les
Juifs quand ils vont mourir (un judio que le dixiese las cosas que
disen los judios quando se quieren morir). Au lieu d'un Juif, on
lui envoya le Frère Alonso Enriques, déguisé en Juif et qui se fit
passer pour Rabbi Abraham. Le médecin Antonio assista à l'en-
tretien, lequel eut lieu probablement le 18 ou le 19 juillet 1490.
Le Frère Alonso demanda à Yucé Franco pourquoi il avait été
arrêté. D'après Antonio, Yucé aurait répondu qu'il était arrêté
« à cause d'un jeune garçon qui était mort en une semaine sainte,
en manière de Jésus, il pouvait y avoir onze ans 3 » et, de plus,
Yucé aurait recommandé à Alonso, en hébreu, de garder un silence
absolu là-dessus et de n'en rien dire à personne, sauf au rabbin
Abraham Seneor, probablement rabbin des Juifs de Ségovie. Le
Frère Alonso, interrogé le 26 octobre 1490, dit à peu près la
même chose : il avait demandé à Yucé pourquoi il avait été arrêté,
lui et les autres de La Guardia, et Yucé aurait répondu que c'était
« pour la mort d'un garçon qu'on avait tué en manière de Jésus, »
et lui aurait fait la recommandation dont avait déjà parlé Antonio.
Environ huit jours plus tard, Alonso visita de nouveau Yucé,
probablement en présence d'Antonio , mais cette fois Yucé ne
voulut rien dire, « montrant une grande crainte que ledit Anto-
nio d'Avila ne pût soupçonner quelque chose » 4 . Enfin, le 16 sep-
1 M. S. Berger, dans l'article cité au commencement de ce travail.
2 II est raconté aux pages 56 à 59, n os 29 à 32.
3 « Que estava preso por un nahar que avia muerto en una semana santa, podria
aver onze anos, por otohai/s. » Nous rappelons que otohays est ll^NÎ - » imN « cet
homme », c'est-à-dire Jésus. — Cf. notre p. 223, note 1.
4 « Mostrando tener gran miedo del dicho Antonio de Avila, que non barruntase
algo. »
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 219
tembre 1491, Yucé, interrogé sur ces entrevues, dit que le faux
Rabbin Abraham (qu'il paraît encore prendre pour un vrai Juif)
lui demanda pourquoi on l'avait arrêté, le conjura de lui dire ce
qu'il savait, lui promettant d'amener, s'il le fallait, le rabbin
Abraham Seneor, et que lui Yucé répondit qu'il était arrêté « à
cause de la mort d'un garçon, laquelle avait été en manière de
Jésus. Yucé Franco, interrogé par ledit Seigneur inquisiteur sur
ce que signifiaient les paroles qu'il avait dites (à cette occasion, à
Alonso) en hébreu, répondit' qu'il avait voulu désigner par là le
cas, déjà déclaré par lui (devant l'inquisition), de l'enfant qu'a-
vaient crucifié les Franco (à La Guardia) et Iohan d'Ocana et
Benito Garcia *. »
Nous croyons qu'on n'attacherait aucune importance à cet
épisode de notre procès, s'il n'était entouré de certaines circons-
tances qui induisent en erreur le lecteur chrétien. On s'imagine
d'abord que Yucé Franco, croyant être à l'article de la mort, a
dû confesser ses péchés, pour que le faux rabbin lui donnât l'ab-
solution, et a, par conséquent, révélé la vérité. Mais une pareille
confession n'existe pas dans le Judaïsme, les agonisants récitent
une confession générale suivant une formule consacrée, ils ne
demandent pas l'absolution et le rabbin n'a pas autorité pour la
leur donner. Yucé Franco demande à dire la prière des agonisants,
rien de plus. On s'étonne qu'il ait parlé hébreu, preuve qu'il con-
fiait un secret au faux rabbin, mais d'abord nous doutons fort
qu'il ait su véritablement parler en hébreu, c'était un jeune arti-
san probablement ignorant, la communauté juive où il vivait
était une petite communauté perdue, où il n'y avait même pas de
synagogue, ni probablement de rabbin ou d'instituteur. Tout ce
qu'il savait, en fait d'hébreu, c'était sans doute les quelques mots
que les Juifs, en Espagne comme partout ailleurs, entremêlaient
à la langue du pays, tels que ceux que citent les témoins (naar,
mita, otohals). Les deux espions Antonio et Alonso ont besoin
de savoir l'hébreu pour comprendre ces mots, Alonso dit formelle-
ment que Yucé lui parla en cette langue émaillée d'hébreu (en
ebrayco y romance : medio ebrayco e medio romance). C'était la
langue courante dont les Juifs espagnols usaient entre eux, sur-
tout sans doute celle de la classe inférieure, à laquelle appartenait
Yucé, et si Yucé s'en sert avec le faux rabbin, il n'y a pas là le
1 « Que estava alli era sobre una mita (= !TîrP7û) de un nahar, que avia seido
comme de la manera de otohays. Fuele preguntado al dicho Yucé Franco por el
dicho Sefior inquisidor que en estas palabras que dixo en ebrayco ques lo que queria
désir. Dixo este dicho tMtigO que queria désir el caso que declarado tiene del niîio que
cruciiicaron los Francos é Ioban de Ocana é Benito Garcia. »
220 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
moindre mystère. Il n'y en a pas davantage ou plutôt il n'y a pas le
mystère qu'on croit dans la recommandation qu'il fait à Alonso de
garder le silence, si toutefois il est vrai qu'il ait fait cette recom-
mandation ; nous n'avons là-dessus que le témoignage des deux
espions, et il est permis de ne l'accepter que sous bénéfice d'in-
ventaire. Mais nous nous expliquerons tout à l'heure sur ce point.
Si l'on veut bien tenir compte des observations qui précèdent,
on conviendra qu'il n'y avait aucune raison pour que Yucé allât
confesser, môme à un coreligionnaire, le crime qu'il aurait com-
mis. A quoi bon une pareille imprudence ? Ce qui s'est passé est
bien simple : on demande à Yucé pourquoi il a été arrêté, et il
répond qu'^ est accusé d'avoir été complice de la mort d'un
enfant chrétien tué en manière de Jésus. Il répète la prévention,
rien de plus, et il serait absurde qu'il en dît davantage, quand
même il serait coupable ; il en aurait dit beaucoup plus qu'on ne
lui demandait. Si ses paroles avaient été prises pour un aveu,
l'inquisition ne lui aurait pas permis de persister dans ses déné-
gations pendant une année entière, on l'aurait convaincu tout de
suite de mensonge. Mais qu'on prenne les paroles que nous avons
soulignées plus haut, et qu'on voie combien il était facile à An-
tonio et à Alonso de leur donner un sens quelles n'ont pas : au
lieu d'un enfant chrétien [qu'on prétend avoir été) tué en ma-
nière de Jésus, on peut très bien dire : un enfant chrétien (qui a
été effectivement) tué en manière de Jésus. Yucé lui-même, qui
était sans culture, n'était pas assez initié aux secrets du mode
conditionnel des verbes pour ne pas se tromper sur ce point. Mais
nous allons plus loin : Yucé a pu très bien croire que les Franco,
qui n'étaient pas juifs (on se le rappelle), avaient effectivement
tué un enfant ; ou bien, sans le croire et sans avoir là-dessus
aucune opinion, il n'avait aucune raison pour ne pas accepter sur
ce point les affirmations de la prévention, il n'était pas chargé de
disculper ni les Franco, ni Iohan de Ocana, ni Benito Garcia; on
lui disait qu'ils avaient tué un enfant en manière de Jésus, il vou-
lait bien le croire et n'y pas contredire; on l'avait arrêté, disait-il,
à cause de cet enfant tué effectivement, à ce qu'on assurait, par
les Franco. Mais alors, pourquoi recommander le silence à Alonso,
si toutefois cette recommandation a été faite ? Il y avait de bonnes
raisons pour cela : une parole est bientôt dite, elle se dénature en
circulant, l'inquisition aurait fini (comme on le fait aujourd'hui)
par tirer parti, contre Yucé, des paroles inoffensives qu'il avait
dites, on l'aurait au moins pris comme témoin à charge contre les
Franco, et en réalité il ne savait rien, il était donc mille fois plus
sage de se taire.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 221
Il faut remarquer enfin qu'au moment où Yucé Franco est in-
terrogé sur son entretien avec Alonso, il n'avait plus aucun inté-
rêt à discuter ou contester les témoignages d'Alonso et d'Antonio,
quand même ils auraient été faux ou inexacts sur plusieurs points :
il était en prison depuis un an, il avait subi toutes les angoisses de
la torture et de la mort, fait tous les aveux qu'on avait voulu, un
aveu de plus ou de moins ne changeait rien à sa situation. A quoi
bon alors prolonger la discussion ? Après toutes les preuves que
nous avons données de l'inanité de la prévention, il est impos-
sible de soutenir que les paroles de Yucé, si elles ont été pro-
noncées, signifient autre chose que ce que nous avons dit : une
simple adhésion de Yucé à l'accusation portée contre les Franco.
Il ne faut donc pas parler d'un aveu accablant pour les Juifs, il
n'y a pas d'aveu du tout. Il faut encore moins parler de confession
in extremis; quand même Yucé aurait confessé quelque chose, il
aurait uniquement confessé pour les Franco 1 , non pour lui; ce
serait une singulière confession.
VII
Nous avons déjà signalé plus haut les contradictions les plus
importantps qui se sont produites entre les témoignages ou aveux
des accusés et même entre les deux sentences de l'inquisition que
nous possédons. En voici quelques autres, qui n'ont pas toutes la
même gravité, mais qui ne sont pas non plus sans intérêt.
L'auteur du rapt de l'enfant, d'après la plupart des témoignages,
est Iohan Franco, et Iohan Franco en convient. Cependant Yucé
Franco associe Garcia Franco à Iohan Franco, mais Iohan Franco
lui-même parle du concours que lui aurait prêté Benito Garcia et
non Garcia Franco ; enfin Iohan de Ocaiïa accuse du rapt Mosé
Franco 2 .
Les pièces de bois dont on fait la croix qui servira au supplice
sont en bois d'olivier, d'après Iohan Franco ; d'après Benito Gar-
1 Revoir le passade de la p. 59, que nous avons donné plus haut et où l'on voit
que le 1G septembre 1491 encore Yucé dit qu'il avait voulu désigner uniquement les
néo-chrétiens. — Remarquer aussi que si Yucé Franco faisait une confession in en-
tremis, il lui importerait fort peu qu'elle fût révélée. Ne pas oublier surtout, dans toute
cette discussion, que Yucé n'est encore qu'un adolescent.
* Iohan Franco seul, p. 82, 95, 112; Iohan Fr. et Garcia Fr., p. SS ; Iohan Fr. et
Benito Garcia, p. 98 ; Mosé Fr., p. 64.
REVUE DES ÉTUBE9 JUIVES
cia, one des pièces est en cabrio, l'autre est un morceau de Taxe
e) d'une charrette *.
L'enfant est attaché par les mains et les pieds aux bras de la
croix ; Benito Garcia seul dit qu'on lui fixe, en outre, les mains
et les pieds avec des clous 2 .
C'est Alonso Franco qui lui ouvre les veines des bras, d'après
Yucé Franco et Iohan Franco ; d'après Ioh. Ocana, c'est Yucé
Franco qui lui ouvre les veines 3 .
Yucé Franco lui soutient les bras ou un bras pour faire écouler
le sang, c'est au moins ce que prétend Iohan de Ocana 4 , qui paraît
vouloir charger spécialement Yucé Franco et qui seul aussi l'ac-
cuse d'avoir ouvert les veines des bras. Nous ferons, du reste, re-
marquer que si les bras de l'enfant étaient liés ou même cloués,
Yucé Franco n'avait pas à les tenir ou soutenir.
Iohan Franco lui ouvre le côté et arrache le cœur, c'est ce qu'il
dit lui-même ; d'après Yucé Franco, Iohan Franco a ouvert le côté
et c'est Garcia Franco qui a arraché le cœur 5 .
Le sang d'un des bras est recueilli dans un chaudron, celui de
l'autre bras dans un pot de terre (Iohan Franco) ; il est recueilli
dans un chaudron (Yucé Franco) ; dans un chaudron et une écuelle
(jugement de l'inquisition) 6 .
L'enfant est mort par l'écoulement du sang des bras ; Benito
Garcia seul dit qu'on l'a d'abord étranglé, pour faire cesser ses
cris. D'après Yucé Franco, on aurait arrêté ses cris en lui met-
tant un bâillon, mais sans l'étrangler 7 .
La caverne, pendant le meurtre, est éclairée par une lumière
(Ioh. Franco) ; par un cierge (Benito Garcia) ; par des cierges (Yucé
Franco). Pour qu'on ne voie rien du dehors, on bouche l'ouver-
ture de la caverne avec une capa (Yucé Franco), avec une manta
(Benito Garcia) 8 .
L'enfant est enterré par Garcia Franco et Iohan Franco, à ce
que dit Yucé Franco ; mais Iohan Franco dit qu'il a été enterré par
lui et par Alonso Franco 9 .
L'enfant avait 3 ou 4 ans, dit Yucé Franco. Le médecin qui a
entendu, à Ségovie, la conversation de Yucé Franco avec le Frère
i Ioh. Fr., p. 52 ; B. Garcia, p. 54.
2 P. 55.
3 Yucé Fr., p. 42 ; Ioh. Fr., p. 95 ; Ioh. Ocana, p. 64.
* P. 54 et 59.
s Ioh. Franco, p. 52, 68, 95 ; Yucé Fr., p. 42-43.
6 Pages 42,95, 54 et 118.
7 Benito G., p. 55 ; Yucé Fr., p. 42.
8 Lumière, pages 54, 55, 44 ; caverne houchée, p. 44, 55.
9 Pages 43 et 95.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 223
déguisé en rabbin, croit avoir entendu que Yucé Franco aurait dit
que l'enfant avait onze ans l .
Si l'on tient compte du Résumé des sept procès dont nous avons
parlé plus haut, et qui fut fait, d'après les pièces originales de
notre procès, par des notaires de l'inquisition de Madrid, d'autres
contradictions encore se présentent. D'après ce Résumé, il serait
acquis qu'un Juif de Quintanar (et non lohan Franco) aurait volé
l'enfant à Tolède 2 (ce Juif serait sans doute Mosé Franco, fils de Ça
Franco, établi à Quintanar); le nom de l'enfant aurait été Juan
(nos pièces ne connaissent pas le nom de l'enfant), fils d'Alonso de
Pasamontes et de Juana La Guindera (nos pièces nomment, pour
le père, Alonso Martin, de Quintanar).
VIII
Les inquisiteurs ne font rien pour expliquer toutes ces contra-
dictions, ils ne font rien non plus pour s'expliquer à eux-mêmes
toutes les invraisemblances dont le procès fourmille.
Et tout d'abord, le véritable but de tout ce sortilège aurait été
d'enchanter les inquisiteurs et de faire en sorte qu'ils ne pussent
rien tenter contre les quatre frères Franco, qui craignaient d'être
poursuivis comme judaïsants. Tous les témoins sont d'accord là-
dessus. L'inquisition ne commença à fonctionner dans le diocèse
de Tolède, dont dépendait La Guardia, qu'en mai i486 3 , la vue
des auto-da-fé, des processions et pénitences publiques des sus-
pects, leur exposition au pilori, avaient profondément ému les
quatre frères Franco. Il n'est pas impossible qu'ils aient été obligés
de prendre part, comme pénitents, à ces humiliantes cérémonies 4
et que l'un d'eux ait été exposé au pilori. La crainte de subir de
nouveau une honte pareille a pu les porter à chercher un sorti-
lège pour s'en garantir. C'est pour eux seuls que se fait toute la
conjuration, les Juifs ne sont là qu'en spectateurs, tout au plus
1 Paires 42 et 57. L^xplication donnée par M. Fita pour faire de ces onze ans deux
ans n'est pas bonne (voir Revue, XV, p. 134). Nous nous demandons seulement si,
au lieu de traduire par • l'enfant pouvait avoir onze ans », il ne faut pas traduire par
« il petit y avoir de cela onze ans ». Ce serait une nouvelle difficulté chronologique
à ajouter aux autres. — Cf. notre p. 218, note 3.
» Moreno, /. c, p. 125.
3 Bolet iu de la Real AcoAemxu de Madrid, octobre 1887, p. 290, article de M. Fidel
Fita. L'exécution (queind) qui aurait si grandement effrayé les Franco serait du 7
ou 8 mai 1487, seuie çuema qui eut lieu à Tolède entre août 1486 et juillet 1488.
* Cf. p. 83 du Santo Nino de M. Fid. Fita.
REVUE DES ETUDES JUIVES
pour compléter le nombre dix, exigé par les prescriptions reli-
gieuses pour la validité des offices religieux *. Ce n'est que peu à
peu que Yucé Franco, quand il voit qu'il faut «confesser» aussi
quelque chose là-dessus, en arrive à dire que les Juifs étaient
venus parce que, par dessus le marché, on leur promettait d'en-
chanter tous les chrétiens, de les faire mourir et d'amener le
triomphe du judaïsme sur le christianisme. La sentence des inqui-
siteurs met très habilement en avant ce dernier motif, comme le
principal et le plus important, mais il est parfaitement évident
qu'il joue un rôle secondaire dans les témoignages et qu'il y
vient après coup seulement, comme expédient, pour expliquer
l'intérêt que les Juifs auraient pris à un sortilège qui regardait
uniquement les quatre frères Franco. Mais comment croire que
les cinq Juifs, quelque superstitieux qu'on les suppose, aient pu
s'imaginer que ce pauvre sortilège servirait à exterminer tous
les chrétiens et le christianisme tout entier ? Attendre un pareil
cataclysme d'une aussi petite cause, cela dépasse les bornes de
la folie permise. Comment admettre surtout qu'ils aient cru en
la vertu ou en l'enchantement d'une hostie, qu'ils regardaient
comme un simple morceau de pain 2 , et qui ne tire sa valeur que
d'un .acte de foi chrétien? Nous l'avons dit au début de cette
étude, l'idée de se servir d'une hostie ou du cœur d'un enfant
crucifié pour faire un enchantement, ne pouvait venir qu'à des
personnes élevées dans le christianisme, comme l'étaient les
Franco de La Guardia,et nourries des superstitions chrétiennes de
l'époque.
Les onze conjurés se réunissent fréquemment dans la caverne du
crime 3 ou ailleurs. Est-il possible que personne ne s'en soit douté,
que personne n'ait remarqué les allées et venues de tant de per-
sonnes, leurs allures suspectes, surtout dans ces petites localités
comme La Guardia etTembleque, où de pareils mystères devaient
être bien difficiles à cacher? Personne non plus n'a vu percer, par
une petite fente, la lumière qui aurait éclairé la scène du meurtre
1 Les accusés donnent là-dessus des indications très curieuses, qui peuvent très
bien être de pure invention. Maître Yuça Tazarte aurait dit que, pour faire le sorti-
lège, il lui fallait, outre les néo-chrétiens, un certain nombre de Juifs, au moins cinq,
d'après le verset d'Amos ix, 6, imO" 1 V"1N h$ 1 m JUKI et c'est pour cela que cinq
Juifs (quatre plus le médecin) auraient assisté au crime (p. 89). Cette allégation s'ap-
puie, sous aucun doute, sur la mischna de Abot, ni, 7. En outre, Tazarte aurait dit
qu'il fallait la présence d'un certain nombre de chrétiens (p. 90), ou plus exactement,
qu'il fallait au moins cinq Juifs et cinq chrétiens (p. 91).
2 Voir p. 37.
3 Voir p. 31, et tous les actes du procès.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 225
dans cette caverne si mal bouchée. Tout cela ]est vraiment in-
croyable.
Le meurtre présumé ne peut avoir eu lieu, si l'on prend les
témoignages au sérieux, qu'en cet endroit où l'Escorchon coupe la
route allant de La Guardia à Ocana (voir notre carte), mais l'en-
fant était caché, avant le meurtre, dans la Jws de l'Algodor 1 , c'est-
Tolède
Carte des environs de La Guardia.
D'après V Atlas geografico de la Peninsula Ibérica, de Valverde et Alvarez, Madrid,
1880. Echelle au 7o0,00u e . Les traits ondulés indiquent les cours d'eau ; les autres
traits indiquent les routes.
à-dire, d'après M. Fidel-Fita, en cet endroit où l'Algodor coupe
l'ancienne route de Tembleque à Mora. Mais de là à la scène du
meurtre il y a assez loin et nous ne savons si on aurait eu le
temps de faire le voyage, d'exécuter la longue scène du meurtre,
l'ensevelissement, et de rentrer tranquillement avant le jour 2 .
1 Voir p. 82 et 88.
» D'après les mesures prises sur notre carte, qui est au 750,000 e , on a les dis-
tances minimum suivantes : de La Guardia à l'Escorchon, 3 kilom. à 3 k. 1/2, sur-
tout si l'on fait attention que la caverne dans laquelle on prétend que le crime a été
commis se trouve au-delà de l'Escorchon, dans le mont des Oliviers (Moreno,
p. 17-18) ; de La Guardia ù Tembleque, 4 à o kilom. ; de Tembleque à l'Algodor,
13 kilom. Puisqu'on prétend que l'entant était, avant le crime, caché près de l'Al-
godor, il aurait fallu parcourir le chemin suivant : de Tembleque à l'Algodor et
retour, puis de Tembleque à La Guardia et de là à l'Escorchon, et enfin retour au
T. XV, n° 30. 15
REVEE DES ÉTUDES JUIVES
Le meurtre a lieu dans la semaine sainte, on fait couler le sang
de l'enfant, on recueille ce sang. Ce sont des détails qui auraient
un sens, si le meurtre avait pour but d'employer le sang de ren-
iant pour la Pàque juive, qui tombe à peu près au même temps
que la Paque chrétienne 1 ; mais, dans notre histoire, ni la Pàque
juive, ni le sang de l'enfant ne jouent aucun rôle. Evidemment,
ces deux traits sont pris à la légende sur les enfants chrétiens tués
par les Juifs. La légende opère ici sans discernement, elle laisse
traîner, dans le récit du crime, des lambeaux d'autres récits qui
n'ont rien à faire dans le nôtre. Cette distraction la trahit, c'est
elle qui est la vraie coupable.
Le cœur de l'enfant tué dans la première réunion reparaît dans
la seconde réunion, quinze jours ou plus après le meurtre. A-t-il
pu se conserver jusque-là 2 ? Mais surtout comment a-t-il pu se
conserver jusqu'à la troisième réunion, qui a eu lieu six mois ou
un an plus tard 3 , et pendant le long voyage de Benito Garcia,
chargé de porter ce cœur à Zamora? Cela est absolument impos-
sible. C'est probablement pour échapper à cette objection, que la
sentence de Benito Garcia intervertit et altère les faits delà façon
que nous avons dit plus haut.
Benito Garcia, chargé de porter le cœur et l'hostie à Zamora,
au rabbin Abenamias, est arrêté en route, à Astorga, on le fouille,
et qu'est-ce qu'on trouve sur lui ? Une hostie, à ce qu'on assure,
mais pas de cœur; pas de lettre non plus pour le rabbin Abena-
mias, et cependant on prétend plusieurs fois qu'il en avait une 4 .
Son itinéraire est aussi une chose curieuse. Pour aller à Zamora,
il commence par se rendre à Santiago, tout à fait au bout de l'Es-
pagne, et en traversant des chaînes de montagnes d'un passage
difficile ; puis il revient sur ses pas, se rend à Astorga, pour redes-
cendre de là, passer par Zamora, et retourner ensuite à son point
moins à La Guardia, cela fait un chemin de huit heures au moins. En outre, l'ac-
complissement du crime a dû au moins durer deux heures : temps de boucher la
caverne, de faire la croix et d'y lier lenfant, de laisser écouler le sang, de prononcer
la longue liste des imprécations rapportées parles pièces, et enfin d'ensevelir le corps
de la victime. Le tout aurait demandé au moins dix heures. Si l'enfant avait été
amené de Quintanar, comme lïndique le Résumé des sept procès (Moreno, p. 124),
le temps nécessaire aurait été au moins aussi long, car de Quintanar à La Guardia
il y a au moins 32 kilcm.
1 II est, du reste, intéressant de remarquer que, dans les années 1487, 1488, 1489,
la Pâque juive tombe respectivement, les 8 avril, 29 mars et 17 mars, tandis que la
Semaine sainte ne commence respectivement que les 10, 1 er et 14 avril.
* Garcia Franco y met « un peu de sel » lors du meurtre (p. 43), cela suffit-il ?
3 Preuve que ce cœur a dû figurer à cette troisième réunion, p, 07, 68 et 87, sans
compter la sentence contre Yucé Franco, p. 105.
4 ll>id.,et p. 41.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA '227
de départ par le chemin le pins court ! Nous croyons volontiers
qu'il a été à Santiago, du moins il y avait quatre ou cinq ans aupa-
ravant ' ; il est sur qu'il était à Astorga, puisqu'il y a été arrêté ;
nous voulons même croire qu'il portait, en effet, à ce moment, une
hostie, c'est peut-être le seul point historique de toute cette affaire,
mais nous nous refusons absolument à croire qu'il soit allé de La
Guardia à Santiago pour se rendre à Zamora 2 .
Anla
^TVXABRID
Tolède
Murcie
Carte pour les voyages de Benito Garcia.
Voici enfin une dernière remarque, et qui a son importance.
Dans les conversations que Benito Garcia et Jucé Franco ont
ensemble dans la prison, à l'abri de toute surveillance, et où
tuvent s'expliquer librement, Benito Garcia dit que la justice
des inquisiteurs n'est pas justice et que tout ce procès a été uni-
quement intenté pour confisquer les biens des accusés en vertu de
la sentence de mort qu'on prépare contre eux 3 . Benito Garcia
1 P,
1 D'après les distances indiquées par un guide des chemins de 1er espagnols, il y
a, de Madrid à Zamora, 290 a 300 kilom.; de Madrid à Santiago, 650 à 670 kilom.
Benito Garcia, en allant de la Guardia à Zamora par Santiago, au lieu d'y aller
directement, aurait don'; fait près de 700 kilom. de trop.
3 C'est là le sens des deux passages de p. 38 et p. 36 : « Todo eslo non era
)□ lo f'asian salvo por (jucmarios é tomarlcs sus l'utiendas. » — « Por
las fasiendas los tcoian presos, é non por otra cosa. >
228 REVUE DES ETUDES JUIVES
aurait-il pu parler ainsi à Yucé Franco, s'ils avaient réellement
commis le crime dont ils étaient accusés, s'ils avaient assisté tous
deux au meurtre de reniant et aux autres conciliabules des accu-
sis ? Evidemment ces deux hommes étaient innocents, et toute
l'histoire n'est qu'une invention l .
IX
Quelques-uns des accusés sont particulièrement dignes d'inspirer
un vif sentiment de pitié et de sympathie. C'est d'abord ce vieil-
lard de quatre-vingts ans, qu'on met à l'horrible torture de l'eau ;
et ce pauvre Yucé Franco, qui n'a peut-être pas vingt ans, qui
vit allègrement de son métier de cordonnier, simple et naïf comme
un homme du peuple 2 , et sur lequel l'inquisition compte surtout
pour trahir ses prétendus complices. Bien touchants aussi sont
ces quatre frères Alonso, qui ont la nostalgie du judaïsme et qui
rusent avec l'inquisition pour accomplir en cachette quelque pra-
tique de la religion juive 3 . Ils doivent se sentir bien heureux
quand ils peuvent, une fois, s'abstenir de manger terefa, observer
quelques rites de la Pâque, entendre le schofar, s'asseoir dans une
sacca, jeûner le hîppur, manger avec des Juifs et entendre dire
la bénédiction du moçi et la herakha finale, offrir un don ou
de l'huile pour les lampes à la synagogue d'Ocana 4 . Ils étaient
obligés d'entrer dans les confréries et les chapitres, parce qu'ils se
sentaient surveillés de près, et de prendre, de temps en temps
des bulles à Rome 5 . Alonso pensait sérieusement à se circoncire ;
leur grand crève-cœur était d'être mariés avec des femmes
d'origine chrétienne, devant lesquelles ils étaient obligés de se
contraindre sans cesse , et qui les empêchaient de faire cir-
' Nous n'excluons pas la possibilité de quelque sortilège innocent fait par les quatre
frères Franco avec une hostie, peut-être même avec le cœur d'un mort qu'on aurait
déterré (voir p. 31, n° 12).
* Voir sa touchante défense présentée par son avocat au début du procès, n» 2,
p. 15 à 21.
3 Ce que nous avons dit, Revue, XIII, 258, d' Alonso Franco, est faux. N'ayant, à
cette époque, que deux pièces du procès, nous ne savions pas qu'Alonso était néo-
chrétien et nous le prenions, à tort, pour un Juif sceptique.
4 Terefa, p. 28. — Pàque, p. 29. — Schofar, succa, etc., p. 49. Il n'y avait, sans
doute, pas de synagogue à La Guardia, ni, probablement, à Tembleque, où le nombre
des Juifs était si petit que, pour faire les offices avec dix hommes adultes, il fallait
faire venir David de Perejon, de La Guardia (p. 48).
5 P. 45.
LE SAINT ENFANT DE LA Gl'AHDlA 229
concire leurs enfants ; ils en étaient tourmentés à ce point, que
lohan Franco se consolait, par là, du malheur de n'avoir pas de
fils *. Que dire d'un régime qui impose à des cœurs simples de
pareilles tortures ?
Beaucoup d'autres néo-chrétiens ou peut-être même vieux
chrétiens aspiraient à observer, par superstition ou autrement,
des pratiques juives, surtout des femmes, à ce qu'il semble.
Benito Garcia en nomme plusieurs : la veuve de feu Alonso, tail-
leur de La Guardia, laquelle ne mange pas dans les pots des chré-
tiens ; Catalina, la femme de Fernando al coxo, à Tembleque, qui
vient manger la tefina du samedi, et boit du vin cascher. Yucé
Franco nomme, à son tour, Diego de Ayllon, ses trois filles et son
fils de Tembleque, qui gardent le sabbat et les fêtes juives, et
la femme défunte de lohan de Orihuela, demeurant, à Tembleque,
et lohan Vermejo , de Tembleque , qui jeûnent le kippur ou
mangent à la succa 2 . Ce Peiîa, alcade de La Guardia, sur l'amitié
duquel compte Benito Garcia et qui l'aiderait, à l'occasion, à em-
mener les gens en Palestine, et ce Gabriel Sanchez, oncle d'A-
lonso et sacristain de La Guardia, ne doivent pas non plus être
très orthodoxes 3 .
Le plus intéressant des accusés est sans contredit Benito Garcia.
Né dans le judaïsme, il s'est baptisé il y a trente-cinq ou quarante
ans \ mais depuis cinq ans, ses yeux se sont dessillés 3 , le chris-
tianisme lui apparaît comme une grande farce (burla) ou une
idolâtrie, il regrette amèrement de s'être fait chrétien. Cette nou-
velle conversion est toute à son honneur : ce n'est point par des
raisonnements de théologien, mais par le cœur, qu'il est revenu
au judaïsme. Il a vu les fêtes atroces de l'inquisition, le spectacle
abominable des auto-da-fé le remplit de pitié et d'indignation .
Son repentir d'être devenu chrétien est si vif et si profond, qu'il a
pris le christianisme en haine : antéchrist est le juif qui se fait
chrétien, pis que l'antéchrist sont les inquisiteurs, le grand anté-
christ c'est l'inquisiteur général, Thomas de Torquemada. Depuis
cinq ans, Benito vit en juif, autant que le lui permet la prudence :
il ne va à l'église que juste ce qu'il faut, n'observe pas les fêtes
1 Pages 20 et 45.
1 Pages 47 et Sfi.
3 Pena, p. 36 et 37. — Sanchez, p. 1l» r J.
4 Les quarante ans, p. 35 ; — trente-cinq ans [30 + 5), p. 116; cf. p. GO.
5 C'est à Santiago, où il a vu les diables (les inquisiteurs autour du bûcher?), qu'il
a eu cet.e révélation
• Voir p. 33 • t. 38. Remarquer que la date de sa nouvelle conversion au judaïsme;
coïncide avec l'introduction de l'inquisition dans Le diocè8e de Tolède, ou avec la date
d'un auto-da-fé qu'il a vu à San
REVUE DES ÉTUDES JIHVES
chrétiennes, mange de la viande le vendredi et autres jours mairies
se confesse pour la forme, ne communie pas, et quand il voit le
corpus ChristU il crache ou fait des signes de mépris (higos). Au
contraire, il observe les pratiques juives, se repose le samedi et
travaille le dimanche, mange et boit caschcr, jeûne les jeûnes
juifs même dans la prison, se fait expliquer les prières et les fêtes
et jeûnes juifs, donne de l'huile pour les lampes de la synagogue 1 .
Il faut entendre comme il se tourmente d'avoir été maudit par son
père quand il s'est baptisé, et comme il explique, par ses péchés,
tout le- mal qui lui arrive. Si on lui a donné des coups 'à Aotorga,
c'est qu'il a donné des coups à ses enfants pour les faire aller à l'é-
glise; à cause de l'argent qu'il a donné (au curé) pour les âmes du
purgatoire, il a été dévoré par les insectes dans la prison d'As-
torga ; parce qu'il a donné de l'argent pour un bénitier de l'église,
il a subi la torture de l'eau à Astorga ; pour avoir dit, pendant cette
torture, plus qu'il n'en savait, il a perdu son corps et son âme ».
Son repentir et ses remords sont si cuisants, qu'il se porterait
aux actions extrêmes ; sans Yucé Franco, qui l'en dissuade, il
se ferait la circoncision dans la prison, au risque d'en mourir.
La seule consolation qu'il a, c'est d'avoir détourné un jeune homme
de se faire chrétien, en. lui disant : Tu vois comme on les brûle
les néo-chrétiens; va donc, si le cœur t'en dit. Il n'a plus mainte-
nant qu'une préoccupation, c'est que ses deux jeunes fils quittent
cette loi « maudite » et deviennent juifs. S'il sort de prison, il ira
en Judée et il déterminera beaucoup d'autres personnes à s'y
rendre; il espère, peut-être, de voir la Sabbation, ce fleuve qui se
repose le samedi et dont l'image passe dans ses rêves. Yucé Franco
pousse le repentir jusqu'à l'exaltation et on peut dire à la sain-
teté. Seul de tous les prisonniers, il se garde de charger les ac-
cusés 3 , et si, pour sauver les autres accusés, il pouvait offrir sa
vie, il serait heureux de la sacrifier 4 .
1 Tout cela et ce qui suit, pages 35 à 38, 60, 86, 116. Il jeûne, entre autres, le "<3125
■OTÏÎ iTHZÎfàm du jeûne d'Esther, p. 37. Voyez, sur ce jeûne, Masechet Soferim, édit.
Joël Mûller, p. 235.
* P. 38, et (avoir menti pendant la torture), p. 35.
* Daus sa déposition du 24 sept. 1491, p. 55, n° 26, pas un nom propre >,' t
prononcé; dans celle du 14 nov., p. 95, n° 59, il ne parle que d'un de ses prétendus
complices, Iohan Franco, et encore après que celui-ci s'est accusé et dans une de ces
scènes de confrontation dont on ne sait que penser. — Nous voudrions faire remar-
quer, à cette occasion, qu'il y a une nuance dans l'attitude des accusés les uns vis-à-
vis des autres. Yucé Franco, qui est juif, tout en nommant tous les accusés, attribue
l'initiative du crime aux néo-chrétiens. Iohan Franco et Iohan de Ocana, qui sont
néo-chrétiens, ne le contredisent pas précisément, mais ils n'insistent pas sur ce détail,
et de plus Iohan de Ocana charge furieusement Yucé Franco.
4 P. 35.
LE SAINT ENFANT DE LA GUARDIA 231
M. Fita a joint, aux pièces du procès, une relation écrite en
1544, par Damian de Vegas, médecin demeurant à La Guardia,
et intitulée : Memoria del Santo Nino de La Guardia. Cette
relation est bien curieuse, elle sait une foule de choses dont il
n'est pas dit un mot dans les pièces du procès ou qui sont même
en contradiction flagrante avec ces pièces. Les Franco de La
Guardia sont, pour l'auteur, des Juifs qui avaient fui l'Espagne
au moment où l'inquisition fut établie dans ce pays, et étaient
allés demeurer en France. Là vit un chevalier pauvre et chargé
d'enfants, ils lui offrent de l'argent s'il veut tuer un de ses
fils et leur livrer le cœur de la victime, il refuse, mais sa femme,
plus avisée, s'arrange pour avoir l'argent des Juifs et garder
son enfant : sur son conseil, le chevalier tue un porc (puerca)
et livre aux Juifs le cœur de l'animal à la place d'un cœur
d'enfant. Une vieille femme diabolique leur vend une hostie, ils
en font avec le cœur un mélange qu'ils jettent dans la rivière, et
peu s'en faut que les chrétiens ne fussent tous empoisonnés, si le
bon chevalier ne révélait le mystère. Lesdits Juifs, avec des chré-
tiens, passent ensuite en Espagne, s'établissent à La Guardia, où
ils ne pensent qu'à recommencer, ils volent à une vieille femme
aveugle de Tolède un enfant qu'elle a, qui est âgé de sept à huit
ans et s'appelle Cristobal. Après l'avoir caché trois ou quatre mois,
pour réfléchir sur la manière de le mettre à mort, ils le tuent le
20 mars 1492, après l'avoir maltraité et lui avoir donné 6,200
coups, mais par erreur, car ils voulaient lui en donner 5,200,
autant que Jésus en avait reçu. Au moment où l'enfant expire,
"sa mère recouvre miraculeusement la vue. Cependant, les Juifs
envoient le cœur de l'enfant, avec une hostie, à un savant rabbin
d'Avila, pour qu'il fasse un sortilège contre les chrétiens. En route,
le Juif qui les porte entre dans une auberge, il fait sa prière et un
chrétien qui l'observe remarque avec stupéfaction qu'il lui sort de
la bouche des flammes vertes, jaunes et de diverses couleurs. Cela
le trahit, il est pris et ses complices aussi, et ils expient tous par
la mort leur horrible forfait.
M. Fidel Fita s'indigne, et avec raison, de trouver tant d'inexac-
titudes dans le récit d'un homme qui a vécu si peu de temps après
ement et qui pouvait encore consulter le frère vivant d'un
des témoins du procès (p. 147). Nous serons plus indulgent envers
le Senor de Vegas, ses inventions ont un bon côté, précisément
parce que ce sont des inventions. Si nous n'avions pas maintenant
les procès-verbaux de l'inquisition, son récit assurément ferait foi,
beaucoup de personnes seraient fort disposées à y croire, mais il
n'y a plus moyen. Le procès-verbal a tué la relation, mais la rela-
232 MEVUE DES ÉTUDES JUIVES
tion le lui rend bien. La légende a créé de toutes pièces les ima-
ginations de la relation, elle a bien pu aussi créer celles des
inquisiteurs.
On nous permettra, pour finir, de résumer cette étude :
1. Les dépositions des témoins, obtenues par la torture ou
par menace de torture, sont pleines de contradictions, d'invraisem-
blances et de faits matériellement impossibles ;
2. Les juges n'ont fait aucune enquête ni aucune constatation
pour découvrir la vérité, ils n'ont rempli aucun de leurs devoirs ;
3. Ils n'ont pu fixer la date du crime, ils n'ont découvert ni la
disparition, ni le corps ou les restes d'aucun enfant chrétien.
La conclusion que nous avons annoncée est donc pleinement
justifiée :
V enfant de La Guardia n'a jamais existé.
Isidore Loeb.
LES RETENDS TIltES DES JUIFS DE FRANCE
DANS LE DOMAINE KOYAL
(XIII e SIÈCLE)
On ne se croyait guère tenu au moyen âge de respecter la
personne du Juif; quant à ses biens, ils n'étaient pas à lui, mais
à son seigneur ; parfois on l'en fit jouir paisiblement, on lui
permettait de les taire fructifier et de les augmenter, pour qu'au
jour où le seigneur, suivant l'énergique expression d'un historien
moderne, presserait ses Juifs, il en sortît plus d'or. Saint Louis
lui- menu-, admirable à tant d'égards, ne se fit aucun scrupule
de confisquer les immeubles des Juifs, en 1252 probablement 1 .
D'autres faisaient œuvre pie en distribuant à leurs sujets les biens
de leurs Juifs à leur lit de mort. C'est après avoir accompli pour
le salut de son âme cette spoliation inique que Philippe, comte
de Boulogne, meurt en 1235, soutenu par cette foi étrange du
moyen âge qui laissait en dehors de l'humanité et de toute loi
morale ceux qui ne partageaient pas la croyance chrétienne.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire des diverses confiscations
dont les Juifs furent victimes durant le treizième siècle, ce serait
sortir de notre sujet ; nous ne nous occuperons que des reve-
nus que les rois tiraient régulièrement de 'leurs Juifs; la liste
en est assez longue. Ces revenus existaient antérieurement au
xin° siècle, mais il semble qu'ils ne furent régularisés qu'à
cette époque.
1 Cf. Ordonnances des rois de France et Historiens de la France, tome XXIII,
p. 402.
234 REVUE DES ETUDES JUIVKS
Dès L202, dans les comptes publiés parBrussel 1 , les Juifs figu-
rent pour une somme de 1,503 i., *7 sol., 1 den. Les revenus qui
proviennent d'eux sont rangés par l'auteur de V Usage des fiefs
sous trois dénominations : Gens, Amendes, Sceaux. Les cens
étaient répartis entre les Juifs par un certain nombre de leurs co-
religionnaires 2 . Les amendes (expleta) étaient données pour des
motifs que les comptes laissent ignorer. Quant aux sceaux, ils
étaient apposés sur les transactions entre Juifs et chrétiens, et
leur apposition donnait lieu à la perception d'un droit au profit
du trésor. Parfois on changeait le sceau durant le cours d'un
règne 3 , pour procurer au roi le bénéfice d'un nouveau droit de
1 Comptes de 1202, dans Brussel, pièces justificatives, t. II (les chiffres entre pa-
renthèses indiquent les pages du livre de Brusselj :
Moretum et Samesium : de Judeo de Lingonis 20 1. pruvinensium (142).
Recepta : Pétri de Gonessia, de expletis judeoruin.
Aurelianensium, 10 librœ, et de uno Judeo 4 librœ (150).
Recepta : ïerrici de Corbolio, de Joceo Judeo 50 librœ (151).
Recepta : Alelmi, pro vino Judeorum 9 librae.
Expensa : pro vino Judeorum 9 librae.
Recepta prœposili Silvanectonsis : de litleris Judœorum quas Johannes Charcc-
laron eis tradidit 100 lib. et 60 s (153).
Recepta : Villelmi Pulli pro Judseis 12 librœ (154).
Recepta: Roberti de Mellento, pro cambio marcharum Judaeorum 100 lib. '•■••>;.
Recepta : Johannis Charcelaron, de Judœis Silvanectensibus 174 librœ (157).
Recepta prepositi Pontisarœ : de sigillo Judeorum 4 1. (176).
Recepta Gaufrudi de Pontisara : de sigillo Judeorum, 6 librœ et 13 sol. et 4 dcn.
(178).
Recepta Regnauldi de Cornillo : de Judœis Campanie 476 î. (184).
Frater Garinus in compotis transactis 50 lib. pro Copino Judeo et débet 115 lib.
3 sol. minus.
ortua manus
3 den. (197).
Recepta Hemerici Chotard : de sigillo Judeorum Pissiaci de dimidio anno usque
ad S. Johannem 25 lib. (199).
Recepta Roberti de Mellento : de Guidone de Domna petra et pro Judeis Campanie
61 lib. 9 sol. De Johanne Chargelaron pro Judeis Silvanectensibus 44 librœ (201) .
De Judeis Parisius 100 librœ (202).
Mehus Judeus Monlislherici 40 librœ (202).
Recepta Willelmi Pulli clerici : de sigillo Judeorum Meduntœ 4 librœ pro sex sep-
timanis (203).
2 Isti sunt Judei qui fecerunt assisiam super alios Judeos : Helias de Sezene qui
manet apud scalas ; Jacob presbiter qui manet apud Gounesse ; Morellus de Yenvilla ;
Vivant Gabois; Vivant de Melugduno (Date antérieure à 1212, JJ 7-8, f° 97 a).
3 'Redditus prepositure Corbolii : Sigillum Judeorum LX libri.
Melcdunensis census : Sigillum Judeorum (JJ 7-8, f'° 86 a).
Talenta Judeoruni valuerunt in hoc anno c solidi (Registre A, f° 86 a).
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 235
scel ; c'est ce que fit Philippe-Auguste par son édit de 1206.
Ces produits des Juifs se retrouvent pendant tout le règne de
Philippe-Auguste. On voit également dans les comptes de cette
époque diverses redevances pour le vin des Juifs ; ce droit était
sans doute payé par eux pour pouvoir faire fouler le raisin par
des hommes choisis 1 et avoir ce vin préparé selon leur rite, ce qui
excitait l'indignation d'Innocent III.
Avec les accroissements du domaine royal, sous le règne de
Philippe-Auguste, le nombre des Juifs a considérablement aug-
menté ; en même temps le revenu que pouvait tirer d'eux le
trésor royal s'est grandement accru : en 1217, Brussel inscrit,
parmi les revenus de l'année au terme de la Toussaint 2 ,
2,316 liv., 21 s.: à celui de la Chandeleur, 3,472 liv., 54 s., à
celui de 1 Ascension, 67 livres, produit des redevances des Juifs
du domaine. Alais l'extension du domaine royal, le nombre
toujours plus considérable des Juifs soumis à l'autorité de
Philippe-Auguste, ne suffiraient pas à expliquer la différence
considérable que présentent les produits des taxes imposées aux.
Juifs, en moins de quinze ans, si on ne l'attribuait aussi au
calme relatif dont ils jouirent sur les terres du roi depuis 1198
jusqu'à la fin du règne et qui leur permit d'accroître leurs
richesses.
Nous ne possédons, du temps de Louis VIII, qu'un seul document
sur notre question : le roi, par son ordonnance du 8 novem-
bre 1223, qui supprimait le sceau des Juifs, avait fait disparaître
un des impôts qui pesaient sur eux et que l'on ne verra plus
désormais figurer dans les comptes. Toutefois les Juifs rappor-
tent encore sous ce règne, à une date qui nous est inconnue, la
somme de 8,680 livres 13 sous 3 .
Saint Louis, animé contre les Juifs par le zèle religieux surtout,
ne devait pas retirer d'eux grand profit ; sous son règne, les
sommes consacrées à la conversion des Juifs au christianisme,
dépassèrent sans doute les sommes que le trésor tira d'eux;
toutefois, il ne semble pas que, même à cette époque, ils aient
été exempts de toute redevance. Lorsque, en 1233 *, saint Louis
1 Recepta Alelmi : pro vino Judeorum, 9 librœ (comptes de 1202).
* 1217. Toussaint. Châlelaio de Chinoo, 500 1. pur., pour taille des Juifs. — Châ-
telain de Rouen, 595 Liv. par. 16 s. — Graillon, 880 1. p. 27 s. — Bailli de Ver-
neuil, 241 1. p. 11 s. — Chandeleur, 441 I. 1iî s. — Caen, 462 1. p. — Cottentin,
428 I. — Arques, 540 l. 7 a. — ChinoD, 500 1. — Verneuil, 300 1. 11 s. — Gaillon,
8'J4 1. 10 s. — Ascension. Bailli d'Orléans : pro Judeis et Boscis, 77 lib. (Brussel
* Bibliolh. nation., rns. latin. 9017, f° 2: summa Judeorum, 8680 1. 13 s.
* Archives nationales, J. 1U28; pièces justilicativeB n° 1.
238 REVUE DES ETUDES JUIVES
réduisit d'un tiers les créances des Juifs, le trésor royal dut per-
cevoir une partie de cette réduction. Parmi les Juifs victimes de
cette mesure ligure un nommé Vivant de Meaux, qui est probable-
ment le célèbre rabbi Yehiel qui soutint quelques années plus
tard, à la cour du roi, une controverse remarquable contre Nicolas
Doriin. En Tannée 1234 1 , les Juifs figurent pour la somme de 250
livres -. Les comptes de la fin du règne ne mentionnent plus au-
cune redevance des Juifs.
Le court règne de Philippe-le -Hardi, si funeste aux Juifs, fut
très onéreux pour eux, ils durent, en 1282, payer une taille de
60,000 livres.
C'est surtout avec Philippe-le-Bel que l'art de pressurer les
Juifs allait se développer. Dès 1285 3 , Philippe réclama des Juifs
de Champagne, comme don de joyeux avènement, 25,000 livres;
en 1288 4 , une nouvelle taille leur fut imposée, et nous possédons le
relevé de quelques-unes des sommes perçues pour la Champagne 5 .
En 1291 6 , nouvelle taille; en 1293 7 , la taille est encore une fois
perçue; on la trouve encore une fois mentionnée en 1296 s ;
en ] 298, elle est augmentée d'une subvention du quatorzième 9 .
En 1299, on la perçoit, ainsi qu'en 1300 et en 1301.
Le trésor royal tire des rouelles des Juifs une seconde ressource.
La rouelle est d'origine ecclésiastique, mais il est permis de
croire que la vente des rouelles a été, dès Philippe-Auguste, un
revenu pour le trésor royal, bien que la première mention de ces
insignes dans une ordonnance royale ne remonte qu'au temps de
saint Louis 10 .
Ce ne fut qu'en 1269 que ce roi rendit le port de la rouelle obli-
1 Compotus Ballivorum Francie (1234). Adam Panetarus : Recepta. De Judeis Tu-
ron^nsibus per templum, VI" 1. (Bouquet, XXII, 577). — De Judeis Castri Erandi
et Montis Conteri XXXI. (Bouquet, XXII, 577). — Kardognus de Malliaco de
computo (Bouquet, XXII, 578). — Recepta de Judseis, 11 1. (Bouquet, XXII, 578).
1 Vicecomitatus Rothomagensis, 1230. De domina Castelli pro Judeis, LVIII 1.
XV s. — De domina Castelli pro debito Judeorum, L lib. (Bouquet, XXI, 256.)
3 Bouquet, XXIII, 75l
4 Ordonnance de 1288, publiée dans Saige, Juifs du Languedoc, p. 220.
5 Pièces justificatives n° 2.
6 Doat, XXXVII, 217 et suivants; Saige, p. 225.
7 1293, dimanche 15 mars, Paris. Lettre de protection en faveur de Mancssier de
Thoriaco, juif chargé de lever la taille sur les Juifs du roi. C'est le n° 86 indiqué
Rev. des Etudes juives, t. II, p. 24.
8 Comptes de 1296, passim, et pièces justificatives n° 3.
9 1298, Comptes, n° 90.
10 Hoc est extra prseposituram Meledunensem de riparia : De Rubella, VI modios
et III sextaria avonse et VI" galline (Registre JJ 7-8, f° 92 a). — Meledunum : Ru-
bellae, IV librae et XV solidi (le mot rubella, qui ne se trouve pas dans Ducange, est
expliqué par Dieffenbach avec le sens de rouelle}.
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 237
gatoire 1 , prescription qui fut confirmée par son fils Philippe II
en 1283*. Mais il est probable que Philippe-le-Bel eut le premier
l'idée de faire du port de la rouelle une source nouvelle de reve-
nus pour le trésor royal. Son ordonnance de 1288 établit ou plutôt
confirme le droit sur les rouelles et ordonne que les Juifs le
payeraient, augmenté d'une amende pour ceux qui se dispense-
raient d'en porter 3 . Les rouelles des Juifs sont parfois affermées 4 .
Ainsi donc le trésor royal perçoit d'abord une redevance du Juif
qui est forcé d'acheter la rouelle au fermier royal ou au prévôt, et,
outre cela, une amende du Juif qui contrevient aux dispositions
relatives au port et à la dimension de ce signe 5 .
La rouelle figure dans les comptes de 1285 pour 131 1. 32 s. G ;
elle est mentionnée en 1295 7 , et elle forme un des revenus les plus
importants dans les comptes de 1296, 1299, 1300 et 1301 s .
. A ces branches de revenus tirés de l'exploitation des Juifs, il
faut ajouter les confiscations 9 , puis les amendes infligées pour les
délits commis dans les foires, les faux, les violences ,0 envers les
agents de l'autorité royale 11 (Expleta ouEmenda), les paiements
faits au roi de sommes dues aux Juifs et entachées d'usure. Enfin,
le roi se fait payer un fouage en Poitou pour une expulsion de
Juifs qui dut avoir lieu en 1298 12 .
1 Ordonnances, I, 294.
» Saige, p. 225.
3 Saige, p. 220: ordonnance du 18 mars 1288.
4 De Roellis Judeorum Parisius pro termino Omnium Sanctorum, 97 1. per Danye-
lem Britonem qui eas émit. (Comptes de 1298, n° 13.)
5 Et Judeos nobis subditos compellatis ad deferendum roellas juxta ordiuationem a
curia nostra super his edictam et pro ipsis non portatis, débitas levetis emendas et
illud in quo nobis tenentur annuatim pro roellis predictis juxta ordinationem prefa-
tara. (Ordonnance de 1288, 18 mars, dans Doat, XXXVII, i'° 195, publiée par Saige.)
6 Brussel, I. 600 ; Bouquet, XXIII, 767.
7 Orléans, 1295 : de computo Ballivorum Francie, Petrus Saigne, Ballivus Aure-
lianensis, de roellis Judeorum ballivie aurelianensis, XXX sol. (Bouquet, XXII,
763.)
8 Comptes de 1296, n° 96 ; — Comptes de 1298-99, n°» 13, 14, 15, 31, 40, 42; —
Comptes de 1299-1300, n<" 2. 7, 9, 20, 21, 28, 30, 34, 30, 43 ; — Comptes de 1301,
n°» 12, 18, 21, 25, 33.
9 De judeis Drocensibus pro octo scutellis argenti recuperatis a Salomone judeo
suspenso, quae pondaverunt 26 marcas et dimidiam 64 1. 8 s. 6 deu. Debetur 26 s.
6 d., suivit Marcellus. (Bouquet, XXXIII, p. 662.)
10 1285. Toussaint. Expleta Baillivie Bituricensis. De Ilaquino de Duno judeo, pro
toto VI libraj. (Bouquet, XXIII, 662.) — 1285. Toussaint. Tours. De Leone judeo,
pro quadam emenda. (Bouquet, XXIII, 663.) — 1285. Vermoidois. De emenda Jacobi
Courtoisie judei, taxata per magistros computorum pro toto : librae. (Brussel, I,
.74, et comptes de 1296, p. 98, 99; 1300 et 1301, passim, principalement 1298,
n°« 16, 17, 18, 19.)
» Comptes de 1296, n° 120, et 1298-9. n° 3.
" Comptes de 1296, n° 120 ; — 1299. Compotus Jacquelini Trousselli, Baillivi
Turonensis, de termino Omnium Sanctorum anno domini 1299, Focagia pro expul-
REVUE DES ÉTUDES JUIVKS
II
La perception de ces différents impôts exigeait une administra-
tion spéciale, qu'on se préoccupa sans doute de former dès le com-
mencement du xiii siècle; les documents sont malheureusement
fort peu explicites à cet égard. On dut choisir, dès cette époque,
des Juifs notables qui furent chargés de la levée des impôts chez
leurs coreligionnaires; le cartulaire de Philippe-Auguste nous a
conservé les noms de ceux qui levèrent une taille sur la commu-
nauté de Paris sous ce règne. Cette habitude se conserva sous les
successeurs de Philippe-Auguste. Toutefois, ce n'est qu'en 1288
quePhilippe-le-Bel organisa, par une ordonnance, l'administration
financière des Juifs. Deux personnages, Jean Point-l'Ane, clerc
du roi, et Geoffroy Gornici, bourgeois, chargés de réclamer, des
Juifs, la taille des sept dernières années, furent préposés à leurs
affaires; sous eux se trouvaient, dans chaque bailliage, deux Juifs
notables, dont la fonction consistait à désigner pour chaque Juif
deux autres Juifs comme caution de résidence. C'étaient eux,
sans doute, qui faisaient la perception de l'impôt dans leurs cir-
conscriptions administratives. Et, en effet, bien que la circulaire
royale soit muette sur ce point, les comptes que nous possédons
nous permettent de voir en exercice toute cette administration
vers le milieu du règne de Philippe-le-Bel, de 1296 à 1301.
A cette époque, les deux fonctionnaires dont nous parle l'acte
de 1288 ont disparu, et celui qui leur a succédé est un clerc du
roi, Danyel le Breton. Il a dans ses attributions surtout les Juifs
de Paris et ceux de sa prévôté, ceux du douaire de la feue
reine Marguerite 1 , c'est-à-dire du Vexin et d'une partie de la
Normandie, et ceux que le roi avait achetés à son frère Charles
de Valois en 1299, en un mot tous ceux qui habitent le domaine
patrimonial des Capétiens. En outre, en l'année 1297, Danyel
le Breton afferme les rouelles des Juifs de Paris. Pour remplir
ces fonctions, il reçoit un traitement de 91 livres 5 sous tournois
par année commençant à la Toussaint. Il a sous ses ordres des
sione Judeorum : de denariis recuperatis de residuo focagii de Gastello Loduno pro
parte ad hune terminum, XV librse. (B.-N., mss. français, n° 10365, i'° 38.)
1 La reine Marguerite, veuve de saint Louis, tenait pour lors en douaire : Pontoise,
Meullant, Poissi, Vernon, Estampes, La Ferté-Alais, Dourdan et Corbeil, comme
cela est marqué dans le compte des prévôtés de France, 1277. (Brussel, t. I-, p. 465.)
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 23y
employés temporaires, parmi lesquels figure un Galeran le
Breton, clerc également, qui devait être son parent 1 . Un sergent
au Chàtelet, Robert Hobe, qui, en 1298, était fermier des rouelles
des Juifs de Champagne, remplissait les mêmes fonctions que
Daniel, mais seulement pour les Juifs de Champagne.
Du côté de ces derniers, apparaît un fonctionnaire nouveau :
c'est le Procureur général des Juifs. Il est malaisé de dire en quoi
consistait son emploi et à quel moment il fut créé. Les comptes
de 1296 nous font connaître Kalot de Rouen 2 et nous le montrent
déjà comme un intermédiaire financier entre la royauté et ses
coreligionnaires, mais à cette époque il ne porte pas le titre
de procureur. C'est dans un acte du 8 février 129"ï qu'on le
lui décerne pour la première fois; Kalot figure dans cette charte
comme arbitre chargé par Philippe-le-Bel de prononcer sur la
propriété de quarante-trois Juifs que lui et son frère Charles
de Valois se disputaient ; Kalot, d'accord avec Joucet de Pon-
toise, Juif du comte de Valois, en accorda douze au roi et le
reste à son frère. Mais ses attributions paraissent avoir été sur-
tout financières. Il se trouve même intermédiaire, on ne sait
trop à quel titre, entre le roi et la monnaie de Paris.au 1 er sep-
tembre 1298. C'est ce même jour qu'il contracta pour la com-
munauté des Juifs de France, qu'avaient sans doute épuisés les
exactions des années précédentes, un emprunt de 500 livres
tournois au trésor royal ; la somme fut rendue en deux fois,
400 livres le 6 novembre, et 50 livres le 10 décembre de la même
année ; les comptes ne nous apprennent rien sur le rembour-
sement du reste de la somme. L'année suivante (1299), Kalot
recevait, le 14 juillet, une somme de 400 livres, montant de ses
déboursés dans une affaire relative à un emprunt sur lequel
les documents ne nous renseignent pas ; le 30 juillet de la même
année, il touchait, sans que nous puissions dire au juste si c'est
comme traitement ou comme remboursement, 600 livres pour
faire les affaires des Juifs 3 . Il avait encore dans ses attributions
l'encaissement de certaines taxes, probablement de celles des Juifs
de Normandie. Lorsqu'il mourut, le samedi après la Paque 1300,
(16 avril 1300;, un inventaire, aujourd'hui disparu, fut fait de ses
biens 4 . Il restait dans sa caisse 4,000 livres, montant des tailles
» Compte de 1299-1300, a» 60
* De predicta ûnacione pcr Julianam dictam Amidiu pro Kaloto judeo et pcr (îuil-
lelmum Pereinium pro eodem et per Vietum d'Aupejrart pro eodcm Kaloto. (Comptes
* Comptes de 1298-99, n M 21, 24, 44, 44 bis ; 1W9-130O, n- 59 et !i7.
4 Kothoma^um (1296-1300 . Inventarium bonorum Caloli judei de Kothomafro qui
240 REVUE DES ETUDES JUIVES
qu'il avait perçues : sa veuve les paya en plusieurs termes, par
l'intermédiaire d'un certain Hermand de Soissons, qui demeurait
à Rouen ' . Kalot eut sans doute sous ses ordres des Juifs comme
employés, c'est ce que semble du moins indiquer un texte de
1296*. Un autre Juif eut également un rôle financier assez
important dans cette administration, c'est Joucet de Pontoise,
juif du comte de Valois, celui qui figure avec Kalot comme
arbitre dans un acte de 1297 3 . Parmi les Juifs qui reçoivent
du trésor des subventions, comme chargés des affaires des Juifs
de France, figurent, en 1298 et en 1299 4 , Mosset des Fourneaux
et Savouret de Saint-Denis, et, en 1299 et 1300 5 , Abraham de
Falaise et ses associés. Enfin, conformément à l'ordonnance de
1288, dans chaque bailliage, on trouve un ou deux juifs qui
versent entre les mains des fonctionnaires royaux le produit des
tailles de la baillie. On peut dresser pour un certain nombre de
bailliages la liste de ces intermédiaires ; ils durent disparaître
d'ailleurs vers 1301, car ils ne figurent pas dans les comptes du
trésor pour cette année. Voici cette liste :
Amiens. Joucet de Pontoise. (Comptes de 1296, n os 98 et 102.)
Jacob de Flessicourt. (Comptes 1298-9, n° 49.)
Auvergne. Perrequin de Saint-Denis. (Comptes 1298-9, n° 36.)
Bourges. Perrequin de Milli. (Comptes 1298-9, n os 8 et 14.)
Caux. Salomon de Blangi. (Comptes 1296, n° 99.)
Chaumont. Fantinus de Bar. (Comptes 1299-1300, n oS 22 et 45.)
Champagne. Joucet de Pontoise. (Comptes de 1296, n os 98 et 102.}
Vivant de Troyes. (Comptes 1298-99, n 03 1 et 9.)
Gisors. Mïchel le Juif de Verneuil. (Comptes 1299-1300, n° 3.)
Senlis. Joucet de Pontoise.
Troyes. Hagin de Provins.
Vivant de Godemar. (Comptes 1298-9, n<> 24.)
Vermandois. Viète d'Aupegart. (Comptes 1299-1300, n 0s 12 et 13.)
Vitry. Nicholas Amourete. (Comptes 1296, n os 97 et 105.)
Vivant Godemar. (Comptes 1298-99, n os 33 et 35.)
Juifs achetés à Charles, fils du Roi :
Haquin du Tour. (Comptes 1299-1300, n° s 23, 44 et 46.)
Dayot de Seez. (Comptes 1299-1300, n os 22 et 45.)
obiit sabbato post Pascha 1300 factum per R. Barbon et Radulphum de Soyaco.
(B. N., ms. latin, n° 9069, f° 827.)
i Comptes de 1301, n°« 3 et 23.
» Comptes de 1296, n« 105.
3 Comptes de 1296, n" 98 à 102.
* Comptes de 1298-9, n°» 47 et 48.
5 Comptes de 1299-1300, n» 51.
LES REVENUS HRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 241
Les revenus provenant des Juifs étaient versés sous saint
Louis au Temple 1 . Quand Philippe-le-Bel eut créé ce Trésor
du Louvre dont les attributions nous sont encore mal connues 2 ,
c'est là que se firent les versements des Juifs : c'est ce que nous
indiquent tous les comptes publiés plus loin. Ces revenus ne
laissaient pas que d'être assez importants, et les dépenses admi-
nistratives faites pour les Juifs n'en absorbaient qu'une faible
partie; ces dépenses consistaient dans les traitements des fonc-
tionnaires et les indemnités dont nous avons déjà parlé, les prêts
faits aux Juifs par le Trésor, et enfin dans quelques pensions
assignées sur les taxes payées par les Juifs. Nous ne comprenons
pas, bien entendu, dans les dépenses, l'argent que le roi consacrait
à l'achat des Juifs de son frère ou de ses vassaux et que nous
avons dû faire figurer dans nos documents pour n'y pas laisser de
lacunes. Si on fait la balance des recettes tirées des Juifs et des
dépenses qu'ils occasionnent, on trouve les chiffres formant le
tableau suivant :
RECETTES. DÉPENSES. PRODUIT NET.
Toussaint 1 296 9766 1 1o 3 6 d 1 S d 9766" 15 9 6 cl
Du 21 juin 1298 au
18avril1299 7344 19 7 1292 5 3 6052 14 4
En 1300, du 3 mai 1299
au 12 mars 1300 20094 14 6 1772 2 10 18322 4 6
En 1301, du 4 mai au
3 novembre 1300 10273 2 106 10270
Les Juifs étaient donc pour le roi de France une source sérieuse
de revenus, et quand, en 1306, on les eut chassés, la vente de leurs
biens fut loin de représenter un capital équivalent à celui que
le roi perdait. Philippe-le-Bel avait fait, en les expulsant, une
mauvaise action et, ce qui dut lui être plus sensible, une mauvaise
affaire.
L. Lazard.
Nous nous sommes volontairement abstenu de donner, dans
le cours de ce travail, l'équivalence des monnaies du moyen âge
1 Computus Ballivorum Francic, 1234 . Adam Paoetarus : Recepta de Judeis Turo-
nensibus per Templum, VIX.X
* Voir Boutaric, La France sous Philippe-le-Bel, p. 228 ù 23.*», et J. Ilavct, li'ihl.
de l'École des Chai tes, 1SS4, p. 237.
T. XV, n° 30. 16
S24S REVUE DES ETUDES JUIVES
aux nôtres. Toutefois, voici quelques indications qui permettront
de trouver la valeur absolue de certaines des monnaies men-
tionnées plus haut ; quant à la valeur relative, cemme rien ne
permet de la préciser, nous nous gardons d'en parler.
Philippe-Auguste.
Monnaie angevine \
Denier. Sou. Livre.
4180 fr. 0,00985 fr. 1,182 fr. 23,064
4484 fr. 0,0849 » 4,0198 » 20,396
4490 fr. 0,0944 a 4,4328 » 22,656
4495-4204 fr. 0,0849 » 4,0498 » 20,390
Saint Louis 2 .
Denier tournois. Sol tournois. Livre tournois.
4258 fr. 0,0844 fr. 4,04 fr. 20,26
Philippe le Hardi.
4278 décembre » 0,0837 » 4 » 20,40
Philippe le Bel.
4295, avril -. » 0,0694 » 0,83 » 46,72
4296, mai » 0,0622 » 0,74 » 4 4,94
— décembre » 0,0597 » 0,74-70 » 44,34
4297, juillet » 0,0574 » 0,68 » 43,77
4298, mai » 0,0523 » 0,62 » 42,55
4299, juin » 0,0494 » 0,59 » 44,91
4302, avril » 0,0441 » 0,53 » 4 0,65
— avril » 0,03385 » 0,50 » 4 0,49
PIEGES JUSTIFICATIVES
N° I.
(Arch. nat., J. 1028, n« 2).
Fragment de compte 4255 ou 4254.
Cet acte, que j'ai mentionné plus haut comme un relevé d'impôts
payés par les Juifs, est, au contraire, le compte des sommes ver-
1 Usitée surtout en Normandie et assimilée par M. Delisle à la monnaie Tournois.
(Delisle, Les revenus publics en Normandie, BibL de l'École des Chartes, 1848, p. 195
et 196.)
8 Natalis de Wailly, Mémoire sur les variations de la livre tournois depuis saint
Louis, Paris, 1857, p. 222.
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 243
sées à un certain nombre de Juifs du Roi, entre les mains des
agents royaux, avec déduction d'un tiers de la dette 1 . L'acte énu-
mère les noms des débiteurs chrétiens et les sommes dues par eux.
J'ai cru inutile de publier toutes ces mentions et n'ai donné que les
noms des Juifs qui sont en tète des chapitres et quelques notes
accessoires.
Familia Chiere de Longavilla*.
Bêle née Lagainiere.
Samuello de Ghasteaufort 3 .
Hagino de Pissiaco 4 .
Vivant Clarté le Bègue Goheing.
Vivant de Meaux.
Samuel de Gondé de Chiele 5 .
Petrus Joceti de Scala XIII solidi et XIV denarios. Judeus vult
quod Joce matron[a] habeat istos denarios quod sui sunt.
Benaart de Gastroforte.
Coram me Huberto quitavit Sansimus gêner Manesserii con-
tra Thomam Susaine de Capella de omnibus et confessus
est Judeus quod nihil débet eidem idem Thomas.
Joceti Guit».
Leoni Anglico de Palatiolo 6 .
Samuello de Gastroforte.
Leoni Anglico de Palessueil 6 .
Per totum Samuelus et Haginus in tribus locis habent
LXVII s.
Leoni Copino et benedicto soceto.
In inventis additi magistro Sansonno, XLVII 1.
Summa totius, VI e et XXVII 1. et 2 s.
Haec solvit Hubertus prius in octabis Omnium Sanctorum
anno domiDi millesimo cc°xxx(i), VII xï et X lib. Item eodem
anno in octabis purifïcationis béate Marie II e li. Item in
octabis Omnium Sanctorum anno domino millesimo du-
centesimo xxxiii , G lib. per Hubertum. Restât, item per
Ilubertum in octabis beati André, 4 1. summu) VI e libros.
N» II.
(Fonds Clairambault, n° 487).
Compotus Terra> Campania) a dominica ante Magdalenam 88 usque
ad octabas Nativitatis domini anno predicto (18 juillet 4288 à1 or jan-
vier 1289.)
1 Ordonn., I, p. 57.
* Longueville, Seine-et-Marne, arr. de Provins, commune de Lourp.
3 Châteaufort, Seine-et-Oise, arr. de Versailles, comm. de Jouy-en-Josas.
4 Poissy, Seine-et-Oise, arr. de Versailles.
5 Triel, arr. de Versailles 7
8 Palaiseau, arr. de Versailles, Seine-et-Oise.
244
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Coulomniers. — Do la censé des .luis de ladite Baillie à la Touz-
sainz, 88, LXX, librœ (f° 388).
Esparnai. It. d'Amandes. De Menessier le Juif, X, lib. (f° 403).
Tailles, Rentes et Forfait. La Baillie de Vitry. De la censé des
Juisde ladite Baillie à la Touzseins 88, XL lib. (f° 406).
Communs despens. Et pour Amelin qui fu prevoz pierre de Bar-
bonne, à Paris, au pallemant de la Penthecouste, pour anfourmer la
cour quomant li sires de Creci avait usé des Juis de Chastillon es
quex il mctoit débat, VII lib. — A Jehan Rebez prevost d'Espernai. ..
et pour faire unes fourches pour pandre 1 Juif, Vsolz (l'° 411, 1 r0 col.)
Baillie de Chaumont. Despens. De la censse des Juis de la dite
Baillie à la Touzsainz 88, senz les Juiz de Soutiennes, XLVIII 1. XX
sols (f°416).
N° III.
(Biblioth. nat., ms. lat. n° 9017, f° 57).
Relevé d'un compte des Juifs du Poitou et du Périgord, vers 1296.
Brecoere
Dant Joce grosse Teste, x 5
Ester sa fille » 72
Dant Ysaac
Cressant son gendre. .
Thoarz *.
Dant Vivant Cohein . .
Judas de Ranton
Ysaac fiuz mestre Joce.
Helyot son frère a fine.
20
» 29
28
40
35
Orval.
d - Samuel xn
a Mortagne 3 .
» Dame Sare, Ysaac et
» Mosse ses anfanz — »
Ty fanges \
;) Dant Mosse Kelot.
» Piperaut.
Sa veuve xii
14
60
Ballivia Petragoricensis ad Turonem.
M art on 5 .
»
15
15
12
44
Bona Chose ,
»
VII
VIII
»
»
21
15
»
65
43
<>
Salemon de Marton lxxvii
Diexle gart sonfiz... vu
Cressant son gendre., iv
Bonne sa fille »
Mont-Morel 6 .
Rika la veuve »
Auieterre 7 .
Aaron le fiuz mestn
Joce le Cohen
Sanson
Rey ne la veuve
» Aaron le Grant
»
12
»
1 Bressuire, dép. des Deux-Sèvres.
2 Thouars, dép. des Deux-Sèvres, arr. de Bressuire.
3 Mortagne-sur-Sèvres, dép. de la Vendée, arr. de La Roche-sur-Yon ,
4 Tyfauges, même avr.
5 Charente, arr. d'Angoulême.
r > Montmoreau, arr. de Barbezieux.
7 Aubeterre, arr. de Barbezieux.
LES REVENUS TIBÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 245
Semuel et Helyes » 30 »
La Tour Blanche 3 .
Daut Léon de Roufec. . a 30 »
Chalais l .
Dant Moyian ?
IV
»
»
»
»
5
77
\t
12
34
26
39
r>
Cressaut Cahen
Dounaut son frère. . . .
Ysac la borde ?
»
»
>>
Perat*.
Bonne chose Cohen. . .
Aaron le fiuz a mestre.
Sennecourt.
Dant Samuel
»
»
Croeignac \
Joce le fiuz Mosse Es-
truguet » 19
Donnin » 15
Bueigne.
» 39 » Cressant n 11
N° IV.
JOURNAL DU T-RÉSOR DU LOUVRE.
(Biblioth. nation., ms. lat. n° 9783).
Extraits relatifs aux Juifs 8 : 21 juin 1298 à 18 avril 1299; 5 mai 1299
à 1G mars 1301 ; 4 mai 1301 à 30 décembre 1301 s .
REGEPTA.
1298.
[F 75 a, col 1]. Sabbato 2f a die Junii.
livr. s. dcn.
1 . De tallia Judeorum Campanie per Robertum Hobe
servientem Castelleti et Vivandum de Trecis
Judeum 960 » »
libras Turonenses
2. DeFantino judeo de Gampania pro tallia sua 24 10 »
3. De Haquino de Fera de ballivia Viromandensi pro
eodem 20 -> »
4. De Samuele de Roya judeo et ejus genero quondam
de dotalicio regine Margarite defuncte per Guil-
lelmum de Espovilla de ballivia Gisorcii pro
eodem 140 » »
5. De Thyerma de Corbolio judea de eodem dotalicio
pro eodem per Danyelem Britonem 41 5 »
6. De Amando d'Avalon judeo pro eodem 4 » »
1 Arr. de Barbezieux.
* Le Perat, dans la Charente.
3 La Tour-Blanche, dans la Dordogne, arr. de Riberac.
* Crognac, commune de Saint-Astier, Dordogne, arr. de Périgueuz.
r > Les comptes de chaque année ont leur numérotalion particulière et sont divisés en
deux parties : 1° Recepta (recettes ; 2°Ea>pênsa [dépenses). La foliotation du manuscrit
est indiquée en tête de chaque paragraphe, la lettre a désignant le rectp, 8 le verso.
6 Les comptes de 1290. fréquemment mentionnés dans l'article, ont été publiés par
If. S. Havet (liibl. de l'Ecole des Chartes, 1884, p. 235 et suivantes).
246 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
7. De quodam judco Baiocensi per magistrum Petrum
do Gornayo unum ciphum argenteum ad pedem
de aura tu m ponderis 4 marcarum 2 unciarum et
dimidic valeiitium ilibras turouenses pro marco. 17 5 »
s. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis per Perre-
quinum de Milli judeum 30 » »
9. De residuo subventions xim Q Judeorum ratione
exercitus et armorum ballivie Trecensis de Vi-
vancio judeo 20 » »
10. De eodem Vivancio pro Johanne Rollando pro
eadem sub ventione 25 » »
11. De ballivia Arvernie per Girardum Ghauchat pro
dicto residuo 13 » »
12. De ballivia Rothomagensi per Balduinum Poutrel
pro eodem residuo .' 32 7 »
13. De ballivia Gisorcii per Guillelmum de Espovilla
pro eodem 12 » »
14. De roellis Judeorum Parisiensium pro termino
Omnium Sanctorum 97 per Danyelem Britonem
qui eas émit 50 » »
15. De roellis Judeorum ballivie Bituricensis per Per-
requinum judeum 35 » »
16. De roellis Judeorum Gampanie per eumdem Rober-
tum Hobe qui eas émit 100 » »
17. De emenda Vitnli judei qui fecit vulnerari et in-
carcerari Renaudum Monachi servientem Cas-
telleti 50 » »
18. De emenda Sonini judei de Castro Therici pro eo
quod falso sub nomîne Marescalli Campanie fecit
scribi magistro J. Glers falsas litteras et sigillum
apponi fecit per dictum Hobe servientem pro
parte * 50 » »
19. [F 75#]. De emenda Manasseride Espernato judeo
pro quadam inobedientia dicto magistro J. facta. 6 5 »
[F° 17 b, col. 2]. Octobris jovis 23» die.
20. De subventione xmi e Judeorum ratione exercitus
et armorum in eadem 1 ballivia per eumdem cle-
ricum 2 pro dicto Egidio 31 1. 11 s. 6 d. parisien-
ses computatœ valent super regem 39 9 4
[F 19#, col. 2]. Novembris jovis 6 a die.
21. De Kaloto Judeo de summa de 500 1. t. sibi mutuo
traditis per Luparam primo die septembris pro
1 Orléans.
2 Jean, clerc de feu Gilles Cassai, receveur de la Baillie d'Orléans.
LES HE VENUS TIRES DES Jl'lFS DANS LE DOMAINE ROYAL 247
livr. s. den.
cornmunitate Judeorum computatas in cedula
facta vicesima secunda die octobris super regem. 400 » »
[F 24 a, col. 1]. Novembris dominica 30« et ultima die.
11. De finatione Judeorum Parisiensium per Danyelem
clericum computatœ super regem 200 » »
[F° 24 a, col. 2]. Decembris mercurii 3« die.
23. De finatione Judeorum ballivie Aurelianensis per
Symonem de Gurcellis prepositum Aurelianen-
sem eomputatas super regem 500 » »
[F 25 a, col. 2], Decembris mercurii 10» die.
24. De finatione Judeorum ballivie Trecensis per Ha-
gyn de Pruvino et Vivandum Godemare Judeos
computatas super regem M7 5 »
16. De Kaloto Judeo pro eo residuo de 500 1. t. sibi
mutuo traditarum per Luparam pro cornmuni-
tate Judeorum computata? per dominum Odar-
dum de Chambli, militem qui debebat eidem
judeo super regem cumalio 6a die de novembris 50 » »
[F 25 b, col. 2]. Decembris veneris I2« die.
26. De finatione Judeorum prepositure Silvanectensis
par J. Tiphanie servientem régis 60 1. 4 s. 2 d.
parisienses computatas valent super regem 75 4 »
[F 26 a, col. 1], Decembris veneris I2 a die.
27. De finatione Judeorum ballivias Trecensis compu-
tatœ per ballivum ibi Balduinum Tiroul de Lau-
duno super regem 600 » »
[F 27 b, col. 2] Decembris lunœ 22" die.
28. De finatione Aquini Judei dotalicii fugitivi 1. t.
computatas per Danielem clericum super regem;
valent 66 1. 8 s. parisienses 83 » »
[F 28 b, col. \}. Decembris mercurii 24 a die.
29. De finacione Judeorum ballivie Turonensis pro
ballivo ibi Jaquelino Troussel computatas per
Johannem Alberti de ïuronis super regem va-
lent 819 1. 8 s. parisienses 4024 5 »
[F 28 b, col. 2]. Decembris sabbalo 27« die.
30. De Judeis dotalicii defuncte regine Margarite per
Danyelem clericum computata 1 super regem va-
lent 1 83 1. 5 s. parisienses 229 45 »
3K [F 28 b, col. •]. De roellis Judeorum prepositur
liKVUK DKS KTUDKS .IIIIVKS
livr. s. den.
re Petrefontis computuijr per Pasqucrum ele-
ricum prepositi ibi super regem valent G s. 10
den. parisienses; 8 7»
33. De finatione Judeorum ballivie Viromandensis per
Bernardum de Noyentel computatse super regem
valent 1 GG 1. 8 s. parisienses 208
» »
1298-1299 (n. style).
[F 31 a, col. 7]. Veneris 16« die Januarii.
33. De finatione Judeorum ballivie Vitriaci per Nicho-
laum Amoretes et Vivandum de Sancto Medardo
Judeum computate super regem valent 304 1. par. 380 »
[F 31 a, col. 2J. Januarii jovis 23 a die.
34. De finatione Manasserii de Sancto Florentino judei
per Hagin de Corbolio judeum computatse super
regem 10 »
[F 38 #, col. 2]. Mardi jovis 12» die.
35. De finatione Judeorum ballivie Vitriaci per Vivan-
dum de Sancto Medardo judeum computatse su-
per regem 155 »
[F 39 à, col. 2]. Mardi mercurii 4 8* die.
35. De finatione Judeorum ballivie bituricensis com-
putatse per Arnulphum Guarelli pro ballivo su-
per regem : valent 149 1. 18 s. 5 d. par 212 8
[F 40 a, col. 2]. Mardi lunœ 23« die.
37. De finatione Judeorum ballivie Arvernie per Johan-
nem de Ferreriis et Perrequinum de Sancto
Dionysio judeum computatse super regem 244 »
[F 40 b, col. 2]. Mardi martis ultima die.
38. De finatione Judeorum ballivie Arvernie per Johan-
nem Chauchat pro ballivo ibi... computatse •
super regem 155 »
[F° 41 a, col. 1]. Aprilis veneris Z a die.
39. De finatione Judeorum ballivie Viromandensis corn-
putatse per Gilbertum Boyvin pro ballivo super
regem. Valent 420 1. 10 s. 5 d. par 525 13
40. De roellis Judeorum ejusdem ballivie computate
per eumdem Gilbertum pro ballivo super regem. 45 »
[F 43 a, col. 1] Aprilis jovis 16 a die in cena Domini.
\\. De finatione Judeorum ballivie Silvanectensis com-
LES REVENUS TIRES DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 249
livr. s. den.
putatœ per Philippuni servientem régis a Ponte
Sancte Maxencie super regem; valent 208 1. par.. 260 » »
42. De roellis Judeorum prepositure Parisiensis per
eumdem Danyelem pro termino Omnium Sanc-
torum 97 computata? super regem 50 » »
43. De Salone de Vernone judeo dotalicii defuncte re-
gine Margarite computatœ super regem per
Danyelem clericuin 50 » »
EXPENSA.
1298.
[F 84 a, col. 2]. Septembris lunœ prima die.
44. Kalotus judeus pro mutuo sibi facto pro commu-
nitate Judeorum computatœ per se super regem
reddenda? ad proximos Omnes Sanctos 500 a »
4i bis. De eodem monetagio (parisiensi per Kalotum
judeum. 1. t. computata 1 per eumdem B. super
regem valent 184 1. par 230 » »
[F 38 b, col. 2]. Decembris sabbato 27« die.
45. Daniel clericus predictus pro vadiis suis super Ju-
deos de anno finito ad Omnes Sanctos 5 s. t. per
diem computata per se 94 5 »
Et pro expensis factis in negotiis Judeorum
computatœ per eumdem Danielem super regem,
deducende de receptis Judeorum, valet totum
483 1. et 5 s. par 249 47 »
1299 (aouv. style).
[F 350, col. 2 à 35# col. 4]. Februarii dominica 15" die.
40. Gepimus super regem per cedulam magistri Jo-
hanni Glers pro domino Galcuerio de Castellione
pro denariis quos recepit a Judeig de tallia Cam-
panie in pluribus pro facta guerre ibi 480 » »
Et a Petro de Boucli milite ballivo Galvi Mon-
tis de subsidio xiv° Judeorum 68 1. 4 s. 3 d. tu-
roneuses 68 4 3
Et reddidimus totum régi sub titulis suis per
Danyelem clericum qui attulit cedulam.
[F 39a, col. 4]. Mardi jovis 4 2 a die.
47. Cepimus super regem in expensis pro Judeis pro
denariis traditis per Danyelem clericum Mossetto
de Forniciis et Savoreto de Suncto Dionysio Ju-
deis pro expensis suis in negotiis Judeorum IS » »
280 REVUE DES ETUDES JUIVES
livr. s. den.
Et rcddidimus régi de Judeis defuncte regine
Margarite per eumdem Danyelem.
F ï3 a, col. S]. Sabbato 18» die aprilis in mgilia Pasche.
48. Cepimus super regem in expensis Judcorum pro
denariis per Danielem traditis Savoreto de Sancto
Dionysio judeo pro expensis suis in negotiis
Judeorum 15 » »
et reddidimus régi de Judeis dotalicii defuncte
regine Margarite.
REGEPTA.
1299
[F 44 a, col. 2]. Mail martis 5» die.
1. De tallia Judeorum ballivie Aurelianensis pro Sy-
mone de Curcellis preposito Aurelianensi 32 1. p.
computate per Johannem de Fonteblaudi super
regem 40 » »
[F 46 b, col. 2]. Mail veneris 29 die in crastino
Ascensionis.
2. De finatione Judeorum prepositure Silvanectensis. 64 4 4 »
De roellis Judeorum ibi 6 15 »
totae computatse per Johannem Theophanie super
regem valent 57 1. 3 s. 2 den. parisienses.
[F 86 b, col. 2] . Junii martis 23» die in mgilia Sancti
Johannis.
3. De debitis ballivie Gisorcii per Micheel Judeum de
Vernolio 180 » »
computata3 super ballivium Gisorcii valent 444 1.
parisienses.
[F 87 b, col. 2]. Junii dominica 28« die.
4. De tallia seu finatione Judeorum ballivie Seno-
nensis pro ballivo ibi per Guillelmum de Dici
300 1. p. computatse super regem 375 » »
[F 88 a, col. 2], Juliijovis 2« die.
5. De finatione Judeorum ballivie Matisconensis per
Robertum clericum ballivi super regem 275 40 »
F [88 b, col. \}.Julii veneris 3» die.
6. De finatione Judeorum ballivie Ambrianensis per
ballivum ibi... 106 1. 8 s. 5 d. par. computata
valent super regem 1 33 » 6
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 25t
livr. s. den.
[F° 94 a, coi. %]. Augusti lunœ ultima die.
7. De finatione seu tallia seueseallie Bellicadri de ter-
mino Omnium Sanctorum 9S computata per ma-
gistrum Petrum de Biterris pro senescallo super
regem valent 304 lib. 13 s. 10 den. par.. 380 17 4
[F 97 a, col. I]. Octobris martis G a die.
8. De finatione seu tallia Judeorum seueseallie Agen-
nensis per Bernardum de la Devesc receptorem
ibi computata super regem 237 6 1
De roellis Judeorum ibi per eumdem Bernar-
dum computata super regem 27 5 5
[F 103 a, col. 2]. Novembris sabbato U« die.
9. De iinatione Judeorum ballivie Silvanectensis de
tempore Johannis de Maria 61 solidos 7 den. pa-
risienses computata? per eumdem Philippum !
valent super regem » 77 »
De roellis Judeorum ibi computata per eum-
dem Philippum super regem valent 7 1. 19 s.
5 den. par 9 19 3
[•F 104, col. 1]. Novembris jovis 19« die.
10. De denariis levatis a Judeis ipsius domini Karoli
per gentes suos post venditionem ipsorum 910 » »
computata) per eumdem Johannem Kesnel super
regem.
[F 104 b, col. 2]. Novembris veneris 20" die.
1 1 . De Judeis quos rex émit a domino Karolo fratre suo
computata? per Danielem clericum super regem. 292 » »
[F 108 a, col. 1]. Decembris jovis 10« die.
12. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Trecensis
per Ilagin de Pruvino et Vivandum Godemare
judeos computata super regem (il 16 »
Decembris veneris 11" die.
13. De finatione Judeorum ballivie Trecensis per Hagin
de Pruvino et Vivandum Godemare computata?
super regem 10 » »
[F 108 a, col. 2]. Sabbalo 14» die.
14. De finatione Judeorum seu tallia ballivie Seno-
nensis pro Guillelmo de Dici de tempore quo erat
prepositus Senonensis 200 1. par. computata? per
1 Philippus de Bello Mancrio.
252 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
Petrum de Dici super ballivum Scnonensem per
cedulam curie 250 » »
[F 108 #, col. S]. Decembris jovis 17« die.
45. De Samuele Viole judeo quem rex émit a domino
Karolo fratre suo computata) per eumdem Tho-
mam super regem , 300 » »
[F ,j 2 a, col. 2]. Decembris sabbato 26« die.
16. De tallia Judeorum (Tholose) per predictum Symo-
nem quorum partes sunt reductee in computo
senescallie Tholose de 97 809 » »
Et in computo senescallie ejusdem de anno ic. 496 » »
[F 2 b, col. 2]. Decembris mercurii 30» die.
17. De Judeis comitatus Valesie quos rex émit a do-
mino Karolo fratre suo computata per Johannem
de Ferreriis et Bernardum de Calvo-Monte ju-
deum super regem ; valent 373 1. 16 s. par 467 5 »
[F 3 a]. Decembris jovis 31 « die.
18. De quibus reddidimus régi in locis suis de tallia
Judeorum senescallie Vasconie de predicto anno. 60 » 21
Et Senescallie Petragoricensis 464 » 12
1299-1300 (nouv. style).
[F 3 b, col. 2J. Januarii martis 5 a die.
19. De finatione Judeorum prepositure Parisiensis
computata per Danielem clericum Francie régis. 244 12 »
[F 4 b, col. 2]. Januarii veneris 15« die.
20. De Judeis quos rex émit a domino Karolo fratre suo,
totee computatee per Hobe servientem Gastelleti
• Dayotum de Sayia judeum super regem 1 938 » »
De roellis eorumdem Judeorum computatee
per eodem super regem 92 » »
[F 5#, col. 1]. Januarii dominica 17» die,
21 . De judeis dotaliçii regine Margaritae defuncte 219 7 6
tota computata per Danielem clericum super
regem ; valent 175 1. 10 s. par.
[F° 5#, col. 4]. Januarii veneris 22 a die.
22. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Galvi-
montis 492 » »
totee computatee per Fantinum judeum de Barro
super regem ; valent 393 1. 12 s. par.
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 253
livr. s. den.
[F 6#, col. I]. Januarii lune 25« die.
23. De finatione Judeorum ballivie Vitriaci computata
per Haquinum du Tour super regem 450 7 »
valent 360 l. 5 s. 7 d. par.
[F 6 b, col. I], Februarii mercurii 3« die in crastino
Candelose.
2 i. De Judeis dotalicii regine Margarite defuncte per
Danielem clericum 104 1. p. computata} super re-
gem valent 129 » »
, [F 7 b, col. %]. Februarii lune 8 a die.
25. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Ambia-
nensis 194 1. p. computata per Johannem Londe
pro ballivo Petro de Hangest ; valent super regem. 242 1 »
26. [F 1b col. 2]. De roellis Judeorum ejusdem ballivie
100 sol. parisis computata per eumdem Johan-
nem pro eodem ballivo ; valent super regem 6 '■> »
[F 8 a, col. 2]. Februarii jovis W a die.
27. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Viroman-
densis in prepositura Montis desiderii per Jaco-
bum de Hagest prepositum ibi pro Gileberto
Boyvin computata super regem 399 18 8
28. De roellis Judeorum ibi 8 2 6
computata per eumdem Jacobum pro eodem Gi-
leberto super regem.
[F 1b, col. 1]. Februarii veneris "12 a die.
29. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Viro-
mandensis in prepositura Perone 61 1. 8 s. 6 d.
par. computata per Henricum servientem Perone
pro ballivo Viromandensi valent super regem. . . 76 15 7
30. De roellis Judeorum ibi 8 1. 11 s. 6 d. par compu-
tata per eumdem Henricum pro eodem ballivo;
valent super regem 10 14 4
31. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Trecensis
computatuj per ballivum ibi Baldouinum Tyroul
super regem 1 000 >> »
De eadem finatione (Judeourm) ballivie Senonensis. 1214 » »
computataj per Johannem de Venoyse et Pur-
rotum de Suri pro ballivo super regem
Somma xvnr xli 1 iv s. par.
[F« 8 b, col. 2]. Februarii sabbato 13« die.
32 et 33. De finatione Judeorum ballivie Galeti 1218 » »
REVUE DBfi ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
compuLata pro ballivo per Guillelmum clcri-
cum suum super regem.
34. De roellis Judeorum ibi ' G 117 »
computati per cumdem H pro eodem ballivo
super regem.
35. De finatione Judeorum ejusdem ballivic Viroman-
densis in prepositura Roye 80 26 »
computata per Aubertin de Villare pro ballivo
super regem.
36. De roellis Judeorum ibi 52 » »
computata per eumdem pro eodem ballivo su-
per regem.
[F 9 a, col. 2]. Februarii lunœ 4 5« die.
37. De Judeis dotalicii regine Margarite defuncte 65 1.
p. computata per Danyelem clericum valent su-
per regem 80 25 »
[F 9 i, col. 4]. Februarii mercurii \1® die.
38. De finatione Judeorum ballivie Silvanectensis 798 9 »
computata pçr Philippum servientem Francie
régis.
39. De finatione Judeorum ballivie Bituricensis pro
ballivo 4 500 » »
computata per Arnulphum Guarreau de Bitu-
ris super regem.
[F° 9 #, col. 2]. Februarii veneris 49« die.
40. De finatione Judeorum ballivie Turonensis pro bal-
livo ibidem Jaquelino Troussel ..2077 9 »
computata per Johannem Aubertum super re-
gem.
[F 40 a, col. 4]. Februarii veneris 49» die.
41 . De Samuele Viole Judeo de Rothomago empto a
domino Karolo fratre régis 300 » »
computatee per Thomam clericum Baldouini Pou-
trel super regem.
Februarii lunœ 22 a die.
42. De finatione Judeorum ballivie Yiromandensis in
prepositura Sancti Quentini per Renaudum de
Cavech pro ballivo 86 43 »
computata super regem.
1 Prévôté de Chauny, bailliage de Vermandois.
LES REVENUS TIRES DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 256
livr. s. den.
[F 10 a, COl. 8].
43. De roellis Judeorum ibidem per eumdem Renau-
dum » 46 8
computata super regem.
44. De finatioiie Judeorum ballivie Vitriacipro ballivo. 500 » »
computatœ per Haquiuum de Tours super re-
gem.
[F 10 à, col. %]. Februarii mercurii 24« die.
45. De finatione seu tallia Judeorum ballivie Calvi-
montis 265 » »
computatœ per Fantinum de Barro judeum su-
per regem.
[F 11 à, col. 2]. Mardi martis 1» die
46. De tallia Judeorum ballivie Vitriaci per Haquiuum
de Tour Judeum 50 » »
computate super regem.
47 et 48. De judeis emplis a domino Karolo fratre régis 630 » >>
computatœ per Robertum Hobeservientem Cas-
telleti et Dayotum de Sagia judeum Francie
régis.
[F 43 a, col. 2]. Mardi jovis 10» die.
49. De Judeis dotalicii regine Margarite defuncte per
Danyelem clericum 63 15 »
computata super regem.
[F 13 #, col. 1]. Mardi mercurii 16« die.
50. De finatione seu tallia Jacobi de Flessicour Judei
ballivie Ambrianensis pro personna sua 25 » »
computatœ per se super regem.
EXPENSA.
1299.
[F 48 a, col. 1J. Junii mercurii 3« die.
51. Abraham deFalesia et socii sui Judei pro expensis
factis in negociis Judeorum 75 » »
computatœ per Danyelem clericum Judeorum
super computum Judeorum.
[F 86 a, col. 2], Junii jovis 18« die.
52. Jobannes de Ribemont pro pensione sua super Ju-
deos pro termino Omnium Sanctorum 98 40 » »
computatœ per se super regem in expensis Ju-
deorum.
286 REV1 I. DES ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
|F° 88 #, col. 1]. Julii jovis t a die.
53. Dominus Karolus frater régis pro emptione Judeo-
rurn suorum quos rex émit ab eo 5000 » »
computattc per Johannem Kesnel, clericura
suum super regem per litteram régis de
15,000 1. t.
[F 88 #, col. 2]. Julii dominica 5 a die.
53 bis. Dominus Karolus frater régis pro emptione Ju-
deorum suorum quos rex émit ab eo 5000 » »
computatee per Johannem Kesnel clericum suum
super regem valent 4,000 1. p.
[F 90 #, col. 2]. Julii sabbato 18» die.
54. Dominus Chambliaci Petrus miles pro Samuele de
Quintre judeo suo quem vendidit régi 350 » i
computatee per dominum Robertum capellanum
suum super regem.
[F 90 #, col. 1]. Julii marlis 14» die.
55. Kalotus judeus pro expensis suis in negociis Ju-
deorum ex mutuo 400 » x
computatee per se super regem.
Julii mercurii 4 5» die.
56. Dominus Karolus frater régis pro emptione Judeo-
rum suorum quos rex émit ab eo 1000 »
computatee per Johannem Kesnel clericum suum
super regem cum aliis.
[F 91 #, col. 2], Julii jovis 30» die.
57. Kalotus judeus pro negociis Judeorum expediendis. 600 »
computatee per se super regem in expensis Ju-
deorum.
[F 100 a, col. 4]. Octobris sabbato ultima die.
58. Daniel Brito clericus pro negociis Judeorum 25 » >.
computatee per se 12 a die octobris super re-
gem in expensis Judeorum.
[F 105 a, col. 2]. Novembris sabbato 21» die.
59. Daniel Brito clericus de anno finito ad Omnes
Sanctos 95,5 s. t. per diem 91 5 >
computata per se super expensa Judeorum.
[F 108#, col. 4]. Decembris marlis 15 a die.
60. Magister Johannes de Ribemont pro pensione sua
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 257
livr. s. den.
quam capit super Judeos de anno iiuito ad
Omnes Sanctos 99 40 <> »
computata^ per se super expensa Judeorum.
[F 3#, col. I]. Decembris jovis ultima die.
60 bis. Gepimus super regem in expensis Judeorum
pro denariis reddilis régi per Luparam iu com-
puto Asceuciouis 99 a tergo rotuli. De fmatioue
Judeorum ballivie Senonensis per Guillelmum
de Dici, qua^ debuerunt reddi ballivo Senonensi
quee reddidit in summa de \ c 1. p. in computo
suo 375 » »
valent 300 1. p.
1299-1300 (nouv. style).
[F 4 a, col. 1]. Januarii martis -6 a die.
60 ter Judocus de Vermone et Galeranus Brito clerici
pro scripturis in negotiis Judeorum 11 » »
computata 4 per Danyelem clericum in expensis
Judeorum.
[F 1 1 a, col. 2]. Februarii sabbaio 27« die
61. Petrus de Belloforti pro nimis reddito régi de tallia
Judeorum Burdigalensium per computum Ge-
rardi Balene pro dicto Petro per Luparam in
computo Ascencionis 98 in summa de 1000 1. t.. . 125 5 >>
computatarum per se super expensa Judeorum
per cedulam curie.
A AJOUTER AUX DÉPENSES:
[F°86#, col. 1] Junii mercurii M a die.
62. Dominus Karolus frater régis pro omnibus Judeis
suis quos rex émit ab eo
computatae pro prima paga per Johannem Kes-
nel clericum suum super regem per cedulam in
computo Omnium Sanctorum 99.
[F 104 b, col. 2]. Novembris jovis 19« die.
63. Dominus Karolus frater régis pro Judeis suis quos
vendidit régi pro suo residuo de 20,006 1 5000 » »
computata* per Johannem Kesnel clericum suum
super regem de quibus retinemus 900 1. t. quas
dominus Karolus debebat domino Caslellio-
nis et dominus Gastellionis debebat tbesau-
rariis.
T. XV, N° 30. 17
258 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
RECEPTA.
1301.
[F 111 a, col. 1]. Maii jovis 4« die.
1. De Tallia Joceli le Tort et Vivandi de Asneriis Ju-
deorum ballivie Silvanectensis collecta per Per-
rotum Viviaui pro personnis suis per Jocetum
de Pontisara Judeum super regem » 40 »
[F° 1 12 a, col. 2]. Maii martis 9» die.
2. De tallia seu finatione Judeorum ballivie Gadomi,
pro ballivo ibi, per Danyelem clericum €00 » »
computatae super regem.
3. [F 112 b col. 1j. De relicta Caloti Judei pro quadam
finatione de 4000 1. t. ut dicitur, 17 a die aprilis
per se 1 00 » »
Et 21* aprilis per Hermandum de Suessioni-
bus commorantem apud Rhotomagum 200 » »
[F 118 à, col. 1]. Maii sallaio 13« die.
4. De tallia Judeorum Senescallie Tholosane per eum-
dem Nicolaum 1 647 7 »
Et Senescallie Ruthenensis per eumdem Nico-
laum 140 12 8
Maii lune 1 5 a die.
5. De tallia Judeorum ballivie Aurelianensis per Pe-
trum le Grestienne 265 » »
computatee super regem, valent 212 1. p.
[F 114 #, col. 2]. Maii jovis 18* die.
6. De tallia Judeorum ballivie Senonensis per Petrum
de Suri 368 2 6
[F 115 a, col. 1]. Mail sallato 20» die.
7. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis de tempore
Roberti Mangers 300 46 »
De dicto Groyssant Cohen Judeo ejusdem bal-
livie pro personna sua » 115 »
De Samuele Judeo de Exolduno ejusdem balli-
vie pro personna sua 23 » »
computatae per eumdem Petrum Lombardum
super regem.
[F 1 1 5 a, col. 2] . Maii mercurîi 24* die.
8. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis 975 » »
per Symonem de Boufflers servientem Castel-
leti super regem.
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 259
livr. s. den.
[F 115 5, col. 2]. Maiijovis 25« die.
9. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis 26 10 »
per Symonem de Bouf tiers super regem.
[F 116 #, col. 1]. Junii veneris 2 fl die.
10. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis 515 4 8
pro Roberto Maugars quondam ballivo ibi per
Johannem Bidault clericum suum super regem.
\F° 117 à, col. 1]. Junii veneris 16 a die.
1 1 . De tallia Judeorum ballivie Matisconensis 460 » »
pro defuncto ballivo ibi domino Jobanne de
Sancto Dionysio per magistrum Micliael clericum
dicti defuncti super regem.
[F 118 5, col. 1]. Junii mcrcurii 28<* die.
12. De tallia Judeorum ballivie Viromandensis 96 » »
pro ballivo Petro Guillelmo de Crandelayn.
De roellis eorumdem 24 » »
per eumdem Gui super regem in locis suis.
[F 118 5, col. 2]. Junii veneris ultima die.
13. De tallia Judeorum ejusdem ballivie (Trecensis). .. 707 10 >•>
pro eodem ballivo per eumdem clericum super
regem.
[F 119 a, col. 1]. Julii dominica 2« die.
14. De tallia Judeorum ballivie Arvernic? 400 » »
per Girardum Cbaucliat pro ballivo ibi super
regem.
[F 119 5, col. 1]. Julii mercurii 5» die.
15. De tallia Judeorum ballivie Senonensis 80 37 »
per Richardum valletum Guillelmi de Atbiis
pro Petro de Suri super regem.
[F 119 5, col. 2J. Julii jovis 6<* die.
16. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis 245 » <>
computatœ per Symonem de Boufûers servien-
tem Gastelleti super regem valent 196 1. p.
[F 50 5, col. 1]. Augusti dominica G a die.
17. De tallia Judeorum ejusdem ballivie (Trecensis). .. 30 3 8
pro eodem ^ballivo per eumdem clericum super
regem.
[F 9 51 a> col. 2]. Augusti lune M a die in vigilia Assump-
tionis Béate Marie.
18. Ballivia Gisorcii : de tallia Judeorum ibi 280 » ï
260 HEVUE DES ÉTUDES JUIVES
livr. s. den.
De roellis Judeorum 75 17 6
computata pro ballivo Gisorcii per Johannem
l'Oncle valletum suum super regem.
[F 53 0, col. 1]. Augusli jovis ultima die.
19. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis per Symo-
nem de Boufflers servientem Castelleti 280 1. p.
valent super regem 360 » »
[F* 55 b, col. 2]. Novembris jovis 2 a die in crastino
Omnium Sanclorum.
20. De tallia Judeorum ballivie Senonensis qui fuerant
in discordia inter regem et dominum Blancham
de Britannia per Robinum de Monte desiderii et
Danielem clericum 219 17 6
computata super regem in quibus includuntur
85 regales auri quilibet pro 30 s. et 2 d. par.
quos habuit Jacob Lucet.
• [F 57 a, col. 1]. Novembris dominica 5« die.
21. De roellis Judeorum balliviarum Gonstancie et Ca-
domi 40 9 2
per Johannem de Pistres clericum 22 a octobris
super regem.
22. De tallia Judeorum ballivie Gadomi 1 37 9 6
pro ballivo ibi per Johannem clericum suum
23« octobris super regem.
23. De relicta Kaloti judei de Rothomago per Herman-
dum de Suessionibus commorantem apud Rotho-
magum 18» octobris , .... 300 » »
Et 25» octobris 400 » »
super regem.
[F° 58 b, col. 2]. Novembris dominica 12 a die.
24. De tallia Judeorum ballivie Aurelianensis 60 » »
per Petrum de Grestienne super regem.
[F° 60a, col. 2]. Novembris sabbato\^ die.
25. De roellis Judeorum ballivie Constancie 7 2 8
per Johannem de Pistres super ballivum Cons-
tancie.
26. De tallia Judeorum ejusdem ballivie 30 » »
per eumdem J. clericum ballivie super regem.
[F 60 a, col. 1]. Novembris lune 20» die.
27. De tallia Judeorum ballivie Turonensis 180 100 »
per Johannem Albertii ro ballivo super regem.
LES REVENUS TIRÉS DES JUIFS DANS LE DOMAINE ROYAL 261
livr. s. den.
[F 60 #, COl. I],
28. De tallia Judeorum ballivie Bituricensis 80 » »
per Symonem de Boufûers super regem.
29. De tallia Judeorum ballivie Caleti 757 40 »
per magistrum Guillelmum clericum ballivi.
[F 423 #, col. 1]. Decembris jotis 7« die.
30. De tallia Judeorum ballivie Ambriariensis 436 49 44
pro ballivo ibi per Johannem clericum suum
super regem.
31. De roellis Judeorum ibi per eumdem J. super
regem 6 9 4
[F 423#, col. 4]. Decembris sabbato 9 a die.
32. De tallia Judeorum prepositure Galvimontis bal-
livie Silvauectensis 4 4 4 4
de tempore Johannis de Maria, collecta per pre-
positum ibidem per Stephanum clericum dicti
prepositi super regem.
33. De roellis Judeorum ibi » 72 3
de eodem tempore per eumdem Stepnanum su-
per regem.
[F 4 26 b, col. 4]. Decembris sabbato 30» die.
34. De tallia Judeorum prepositure Parisiensis » 65 »
per Danyelem clericum super regem in com-
puto Judeorum.
EXPENSA.
1301.
[F° 57a, col. S]. Novembris dominica 5« die.
35. Daniel clericus pro expensis suis in negociis Ju-
deorum » 42 40
perse super expensa Judeorum computata.
[F 126 a, col. I]. Decembris sabbato 30» die.
36. Gepimus super computum Judeorum pro vadiis
Danyeli clerici 5 s. t. per diem 91 5 »
pro anno finito ad Omnes Sanctos 1301 et a
bine usque ad jamarium 15 10 »
Summa 106 45 <>
quos reddidimus régi de tallia Judeorum pre-
positure Parisiensis per eumdem Danyelem.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE
AVEC CEUX DE CONSTANTINOPLE
Il est quelquefois nécessaire d'enfoncer des portes ouvertes.
Parmi les personnes qui sont tant soit peu au courant de l'his-
toire des Juifs et de leur littérature, il n'en est aucune qui puisse
prendre un instant au sérieux la prétendue correspondance
échangée autrefois entre les Juifs d'Espagne et ceux de Constan-
tinople vers l'époque de l'établissement de l'inquisition en Es-
pagne. On voit immédiatement que c'est une. mauvaise plaisan-
terie, mais on en doit la preuve aux savants qui s'occupent de
l'histoire des Juifs au moyen âge sans avoir pu l'approfondir dans
ses détails; quelque singulière que soit cette correspondance, ils
ne sont pas suffisamment initiés pour en sentir tout de suite l'ab-
surdité, et c'est par égard pour des scrupules respectables que
nous allons traiter ici ce petit problème.
M. A. Darmesteter [Revue, I, p. 119) et M. Morel-Fatio {iMd. y
p. 301) l'ont déjà examiné autrefois. Nous commençons par donner
ici le texte de cette correspondance d'après la plus ancienne édi-
tion qui en a été faite et qui a été signalée par M. Morel-Fatio.
Elle se trouve dans la Silva curiosa de Julian Medrano, imprimée
à Paris en 1583, mais cette première édition de l'ouvrage est
devenue rare, M. Morel-Fatio lui-même, en reproduisant l'une des
deux pièces dont se compose la correspondance, n'a pu le faire
que d'après une édition récente et qui n'est pas toujours très
exacte, à ce qu'il nous sembte, de l'ouvrage de Medrano, les
autres versions qui ont été données de ces lettres diffèrent toutes,
plus ou moins, dans les détails, de celle de Medrano ; il ne sera
donc pas superflu que nous reproduisions celle-ci. Elle se trouve
p. 243-245 de l'édition princeps de la Silva curiosa et nous la
réimprimons ici presque en fac-similé '.
'(TLe texte donné par Amados de Los Rios, dans ses E 'studios sobre los Judios de
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE 263
Esta carta sigdiente fue hallada por el Ermittanno de Salamanca
en los Archibos de Toledo, buscando las antiguidades de los Reinos
d'Espanna : y pues ella es sentenda, y notable quiero escribirte la
aqui.
Carta de los Iudios d'Espanna a los de Gonstantinopla.
Ivdios honrrados, salnd y gracia. Sepades que el Rey d'Espanna
por pregon publico nos haze voluer Ghristianos, y nos quittan las
haziendas y quittan las vidas, y nos destruyen nuestras Sinagogas,
y nos hazen otras vexationes las quales nos tienen confusos, y in-
ciertos de lo que debemos de hazer. Por la Lei de Moisen os roga-
mos, y suplicamos tengais en bien de hazer ayuntamienlo, y im-
biarnos con toda breuedad la délibération que en elle huuieredes
fecho.
Chamorra Principe de los Iudios d'Espanna.
Respuesta de los Judios de Constanlinopla, à los Iudios d'Espanna.
Amados hermanos en Moisen. Vuestra carta recibimos, en la quai
nos significais los trabajos, y infortunios que padesceis, de los
quales el sentimiento nos a cabido tanta parte como a vos-otros. El
parescer de los grandes Satrapas y Rabi es lo siguiente.
A lo que dezis qu'el Rey d'Espanna os haze voluer Ghristianos,
que lo hagais, pues no podeis hazer otro. A lo que dezis que os
mandan quitar vuestras haziendas, hazed vuestros hijos mercadores,
para que poco à poco les quiten las suyas. A lo que dezis que os
quitan las vidas, hazed vuestros hijos medicos y apotecarios, para
que les quiten las suyas. A lo que dezis que os destruyen vuestras
Espaûa, p. 204, se rapproche beaucoup du nôtre. Voici la traduction partielle des
deux lettres. — Les Juifs d'Espagne à ceux de Constaniinople. . . Sachez que le
roi d'Espagne, par cri public, nous fait devenir chrétiens, et on nous prend nos
biens et nos vies, et on nous détruit nos synagogues, et on nous fait d'autres vexa-
tions. . . — Réponse des Juifs de Constantinople à ceux d'Espagne. . . Sur ce que vous
dites que le roi d'Espagne vous t'ait devenir chrétiens, faites-le, puisque vous ne
pouvez faire autrement. Sur ce que vous dites qu'on vous ordonne de laisser vos biens,
faites de vos fils des marchands, pour que peu à peu vous leur preniez les leurs
(les biens des Espagnols). Sur ce que vous dites qu'ils vous prennent la vie, faites
de vos fils des médecins et des apothicaires, et vous leur prendrez la leur. Sur ce que
vous dites qu'ils détruisent vos synagogues, faites de vos fils des prêtres et des théo-
logiens, et vous détruirez leurs temples. Et sur ce que vous dites qu'on vous fait
d'autres vexations, tâchez que vos fils soient avocats, procureurs, notaires et conseil-
lers, et qu'ils se mêlent toujours des affaires nubliques, pour que, en les assujétissant
(les Espagnols), vous vous empariez du pays et vous pourrez vous venger d'eux. Et
ne vous écartez pas de l'ordre que nous vous donnons, car, par l'expérience, vous
verrei que d'abattus vous en viendrez à être tenus pour quelque chose.
264 REVUE DES ETUDES JUIVES
Sinagogas, hazed vuestros hijos clcrigos y theologos, para que les
destruyan sus teraplos. I à lo que dezis que os hazen otras vexa-
tiones, procurad que vuestros hijos sean abogados, procuradores,
notarios, y cousejeros, y que siempre eotendian en negotios de
Republicas, para que sujetandolos ganeis tierra, y os podais vengar
d'ellos, y no salgais d'esta orden que os damos, porque por expe-
rientia vereis que de abatidos, verneis a ser tenidos en algo.
Vssusff. Principe de los ludios de Gonstantinopla.
Nous ne nous arrêterons guère aux objections tout extérieures
qu'on a faites depuis longtemps contre ces lettres ; elles circulaient
sous des formes qui différaient assez notablement l'une de l'autre,
mais le fond en était toujours à peu près le même. Ce qui est plus
curieux, c'est que l'auteur de cette singulière Centinela contra
los Judios, que nous avons autrefois analysée dans la Revue, les
place à l'époque des persécutions dont les Juifs d'Espagne eurent
à souffrir sous les Visigoths d'Espagne 1 , mais qui veut trop
prouver ne prouve rien. Des clercs, avocats, procureurs juifs
au vii e ou vm c siècle, c'est un peu trop de fantaisie.
Si la Centinela a une si haute opinion de ces lettres, il nous
parait d'abord certain que d'autres personnes ne leur ont pas
accordé la même importance. L'ouvrage de Medrano est un recueil
d'historiettes amusantes, pour la conversation galante des dames
et des chevaliers. On peut en conclure qu'en y insérant ces lettres,
Medrano ne les a pas prises bien au sérieux, mais plutôt pour un
agréable jeu d'esprit.
M, Morel-Fatio a d'ailleurs démontré, sans réplique, que les deux
lettres n'ont de sens que si on les applique aux Juifs d'Espagne ;
on ne peut, comme on l'a fait maladroitement, les adapter à l'his-
toire des Juifs de Provence. Il n'y avait pas, en Provence, assez
de Juifs pour que les mesures proposées par les Juifs de Constan-
tinople pussent y avoir quelque effet ; les plaintes adressées aux
Juifs de Constantinople par leur correspondant d'Espagne dénon-
cent des faits qui se sont passés en Espagne, et dont on ne peut
trouver l'équivalent en Provence. Mais ce n'est pas précisément
une bonne fortune pour ces lettres d'avoir obtenu tant de vogue
au dehors, cela prouve déjà qu'il peut bien y avoir, dans leur fait,
supercherie et mystification.
Nous ne connaissons pas et n'avons pas à notre disposition
l'histoire des Juifs d'Espagne par A. de Castro (Cadix, 184*7).
D'après M. Morel-Fatio, M. de Castro attribue ces deux lettres au
1 Revue, VI, p. 115.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE
cardinal Martinez Guijarro, archevêque de Tolède de 1546 à 155*7,
auteur d'un fameux Estatudo de limpieza [édit de pureté) qui
excluait des bénéfices et prébendes de l'église métropolitaine de
Tolède les prêtres d'origine juive. Si cette attribution ('-tait prou-
vée, notre petite dissertation serait inutile, mais la preuve n'est
pas laite.
Voyons, d'abord, quels sont les auteurs prétendus de la pre-
mière lettre. Sont-ce des Juifs ou des Juifs néo-chrétiens, c'est-à-
dire déjà convertis au christianisme? Évidemment, ce sont des
Juifs encore juifs, non des néo-chrétiens, puisqu'ils disent que le
roi a publié un édit pour les obliger à se faire chrétiens (donc ils
ne le sont pas), qu'on détruit leurs synagogues (les nouveaux
chrétiens n'en ont pas), et puisque la réponse de Constantinople
leur conseille de céder à la force et d'accepter le baptême.
Si les auteurs de la première lettre sont des Juifs, cette lettre
est forcément antérieure à l'année 14 l .)2, époque de l'expulsion
complète des Juifs d'Espagne. La lettre est même rédigée de telle
sorte qu'elle donne à penser qu'elle aurait été écrite lors de l'intro-
duction de l'inquisition en Espagne, en 1480, et au fort de l'émo-
tion que cette mesure produisit dans le pays. Mais alors plusieurs
objections se présentent.
L'inquisition a sévi contre les chrétiens ou néo-chrétiens judaï-
sants ; ce qu'elle poursuivait, c'était le crime d'hérésie, ses juges
étaient juges d'hérésie, hereticœ pravitalis, non d'autre chose.
Jamais elle n'a voulu obliger les Juifs à se faire chrétiens ou dé-
truire leurs synagogues, jamais non plus Ferdinand le Catho-
lique n'a publié un édit dans ce sens. C'est seulement au dernier
moment, en 149*2, lors de l'expulsion, que le roi et l'inquisition
ont pu souhaite)- et encore!) la conversion générale des Juifs i t
ter la destruction ou confiscation de leurs synagogues. Si
donc la lettre avait été écrite avant 14 ( .)2, et par des Juifs, elle
énoncerait une persécution imaginaire, ce qui est impossible.
A-t elle été écrite immédiatement après la publication de l'édit
d'expulsion de 14W, et les Juifs d'Espagne voulaient-ils savoir de
ceux de Gonstantinople s'ils devaient quitter le pays ou se con-
vertir pom- y rester? Nous ne demandons pas s'il leur restait
de temps pour envoyer à Constantinople et en recevoir une
réponse, le «Ici >i de quatre moi- qui leur fut accordé- pouvait suf-
fire pour cela, mais leur lettre laisse-t-elle vraiment supposer
eni so ; .; menace d'un si grave danger? Y parleraient-
ils de leur- sj uagogues et des n autres vexations » qu'ils suppor-
tent et qui se perdraient, évidemment, dans la grandeur de la
catastrophe qui se prépare ? Pourraient-ils, dans ce moment de
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
profonde émotion, écrire cette lettre sèche et laconique que l'on
a, et le rabbin de Constantinople aurait-il le cœur assez froid pour
leur répondre avec tant d'esprit? Et enfin, ont-ils suivi le conseil
qu'il leur donne de se baptiser tous ? On sait que non, et s'ils ne
l'ont pas suivi, pourquoi sont-ils allés le chercher?
De toutes façons, le ton sec de cette lettre est fait pour étonner.
Ce n'est pas ainsi qu'écrivaient les Juifs de la fin du moyen âge,
leur correspondance est généralement prolixe, mêlée et surchar-
gée de centons bibliques. Si la lettre d'Espagne avait été écrite par
des Juifs au milieu d'une persécution, elle se serait répandue en
plaintes et gémissements. Toutes les lamentations de Jérémie y
auraient passé.
Que l'on veuille bien aussi faire attention à l'énoncé des quatre
persécutions d'espèce différente contenu dans la lettre d'Espagne,
il est impossible de ne pas être frappé du décousu de cette énumé-
ration et des contradictions qu'elle renferme. On ne peut pas si-
multanêment baptiser les gens et les tuer ; si on les baptise, il
est clair qu'on prend leurs synagogues; si on les tue, il est clair
qu'ils perdent leurs biens ; de plus, une fois morts, ils sont à
l'abri, pour longtemps, de toute « vexation ».
Voici une autre objection et des plus graves. La lettre, nous
l'avons montré, si elle est authentique, ne peut pas être posté-
rieure à 1492, puisqu'il n'y avait plus de Juifs en Espagne après
cette date. Mais on sait que, jusqu'à l'arrivée des Juifs espagnols
et portugais, la communauté des Juifs de Constantinople man-
quait de prestige, ni elle ni ses rabbins ne jouissaient de la
moindre autorité ou réputation dans le monde juif. L'Espagne
juive, au contraire, était fière de ses rabbins, de ses écoles, elle
se considérait, avec raison, comme supérieure au judaïsme des
autres pays. Et l'on veut que les Juifs d'Espagne, dans un moment
critique, au lieu de consulter leurs propres rabbins, soient allés
s'adresser au dehors, et surtout à cette communauté juive de
Constantinople, qui ne méritait aucunement cet honneur ! .
Ce serait tout autre chose si on nous disait que les Juifs espa-
gnols demandèrent à ceux de Constantinople s'ils pourraient aller
s'établir en Turquie. Il n'est pas impossible qu'ils aient entendu
parler du régime bienfaisant sous lequel vivaient les Juifs en
Turquie depuis la conquête de Constantinople, en 1453, par les
Turcs 1 , quoiqu'il ne semble pas que les Juifs en aient été bien
informés au dehors 2 . Il est certain pour nous qu'EIie Cap-
1 Voir Graetz, VIII, 2 8 édit., p. 202, et, à la fin du volume, notes 6 et 7.
2 Les lettres cTJsaac Çarfati et de Salonique dont nous parlerons plus loin prou-
vent qu'on n'était guère informé de la situation des Juifs de Turquie.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE 267
sali *, dont on pourrait invoquer le témoignage, a grandement exa-
géré certains faits qui se rapportent à cette époque de l'histoire
des Juifs de Constantinople. Il était fort porté à l'emphase. Nous
ayons peine à croire qu'immédiatement après l'arrivée des Turcs,
il y ait eu, comme il le raconte, un si grand nombre de Juifs à
Constantinople. La communauté juive de cette ville, si elle avait
déjà été si populeuse avant 1492, serait devenue, après l'arrivée
des émigrants hispano-portugais , immense jusqu'à l'incroyable.
De plus, elle ne se serait pas laissé dominer et absorber, comme
elle l'a fait, par ces émigrants, au point de devenir entièrement
espagnole. Il est sûr, dans tous les cas, que ni avant 1492, ni
même après, elle n'a possédé un corps rabbinique célèbre ou un
rabbin dont le- renom ait été grand au dehors. Il est impossible
que les Juifs d'Espagne aient pensé un seul instant à prendre
l'avis de ceux de Constantinople sur ce qu'ils avaient à faire.
Notre correspondance est donc incompréhensible.
Tout s'explique, au contraire, si on admet que nos lettres ont
été écrites par un chrétien d'Espagne, au xvi e siècle, vingt à trente
ans au moins après l'expulsion des Juifs d'Espagne. A cette épo-
que, la communauté juive de Constantinople avait déjà, sans doute,
acquis une certaine réputation dont le bruit avait pu se répandre
jusque dans l'Espagne chrétienne. Dans tous les cas, il y avait alors
beaucoup de Juifs espagnols à Constantinople, et on le savait en
Espagne. C'est pour cela seulement, à notre avis, que l'auteur de
nos lettres a imaginé de faire écrire par les Juifs d'Espagne à
ceux de Constantinople, comme à des compatriotes. Il ne savait
pas qu'il n'y avait pas de Juifs espagnols à Constantinople avant
1492, il ne savait pas davantage qu'avant 1492, les Juifs de Cons-
tantinople ne parlaient pas l'espagnol et ne pouvaient ni lire la
lettre qu'il écrit à leur adresse ni rédiger la réponse en espagnol
qu'il leur attribue *. Cette erreur trahit un écrivain chrétien peu
au courant de l'histoire des Juifs, et qui, par ignorance, antidate
naïvement les faits et anticipe sur l'avenir.
Il est maintenant facile d'expliquer toutes les singularités de
nos lettres.
On voit tout d'abord pourquoi la première des deux lettres est
» Likkutm tckomm, d'Blie Capsali, Padoue, 1869, p. 6 à 8 et 12-13.
* I)ira-t-on que les lettres sont une traduction de L'hébreu '.' Nous demandons où
sont les originaux, qui les a vus, qui ;i fait la traduction, et qui garantit que cette
traduction est fidèle*.' Tout le monde jusqu'à ce jour a pris ces leLtres pour origi-
nales; en Provence, on lésa si bien considérées comme telles, que, pour les adapter
à l'histoire des Juils provençaux, on a traduit la première en provençal, et laissé la
seconde en espagnol. — Du reste, quand ce serait une traduction, cela ne changerait
rien aux autres objections.
268 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
si laconique et ce que signifient les quatre genres de persécutions
qu'elle énumère et qui s'accordent si mal ensemble. L'auteur n'est
pas grandement ému dos persécutions contre les Juifs, puisqu'il
est chrétien et qu'en somme tout cela est fiction. De plus, tout le
sel de son invention est dans la lettre de Constantinople, la pre-
mière lettre ne l'intéresse pas, elle n'a môme de sens qu'après
qu'on a lu la seconde, les questions sont uniquement laites et ar-
rangées pour préparer les plaisanteries de la réponse.
Les Juifs de Constantinople conseillent tout tranquillement aux
Juifs d'Espagne de se baptiser. L'affaire est bâclée d'un trait de
plume. Si l'on se rappelle les discussions passionnées que cette
question des conversions forcées a soulevées dans le judaïsme du
moyen âge et auxquelles est même mêlé le grand nom de Maïmo-
nide; si Ton se souvient de toutes les souffrances que les Juifs ont
endurées pour rester fidèles à leur religion, on ne pourra jamais
croire que le rabbinat de Constantinople ait envoyé si allègrement
au baptême 150,000 coreligionnaires. Cette conversion de tout un
peuple de Juifs aurait porté le deuil et la consternation dans tous
les cœurs juifs. Mais Fauteur chrétien qui a fait ces lettres ne
sent pas ce qu'il y aurait de monstrueux dans le conseil venu de
Constantinople; il n'en est pas autrement choqué.
Les autres conseils du rabbinat de Constantinople sont aussi fort
étonnants. « Faites de vos fils des négociants » ; est-ce qu'il n'y en
avait pas déjà et suffisamment ? — « Faites de vos fils des méde-
cins et pharmaciens, pour qu'ils prennent la vie aux chrétiens »,
comme s'il ny avait pas eu déjà, en Espagne, un grand nombre
de Juifs médecins et pharmaciens, et comme s'il était si facile,
même à des médecins, de tuer les gens. — « Faites-en des clercs
et des théologiens, pour détruire les églises; des avocats, procu-
reurs, notaires et conseillers, pour s'emparer du pays. » Cela est
vraiment commode à dire, et tout de suite ces Juifs baptisés vont
devenir les maîtres de l'Espagne. Ou l'auteur est hanté par le
spectre juif, comme les antisémites de nos jours, ou il s'amuse
tout simplement.
Et voyez comme ces Juifs de Constantinople, qui ne sont pas
encore des Juifs espagnols, sont bien informés des choses d'Es-
pagne 1 Leur conseil n'est pas un conseil quelconque, donné à des
coreligionnaires d'un pays quelconque, il est spécialement adapté
à l'Espagne et ne pouvait trouver son application nulle part ail-
leurs. Là seulement, à cette époque, il pouvait y avoir des prê-
tres, notaires, avocats, conseillers néo-chrétiens descendant de
Juifs. Il y a fort à parier qu'avant 1492, les Juifs de Constanti-
nople ne savaient même pas qu'il existait quelque part des fonc-
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS DESPAGNE ^ 269
tionnaires de ce genre. Même aujourd'hui, en ce temps de chemins
de ter, de journaux et de télégraphe, il est à peine une commu-
nauté, juive ou autre, qui pourrait donner à ses coreligionnaires
d'un pays étranger, surtout d'un pays éloigné, des conseils si bien
appropriés aux lieux et aux circonstances.
Nous ne nous arrêterons guère au sens du mot Chamorra, qui
est le prétendu nom du signataire de la première lettre. Chamorro,
chamorra, est une expression injurieuse qui paraît signifier « tête
chauve l ». Nous ne croyons pas que le mot ou le nom viennent de
l'hébreu liamor (âne), on n'aurait guère transcrit le hêt espagnol
par un ch, les exemples d'une pareille transcription, s'il y en a,
doivent être bien rares. Dans tous les cas, ce nom est lui-même
une plaisanterie qui témoigne contre l'authenticité de ces lettres,
mais ce n'est pas tout. Un Juif espagnol d'Espagne signait tou-
jours avec son prénom et son nom de famille ; un Juif de Constan-
tinople signait avec son prénom et le nom de son père. Qu'est-ce
que ces signatures uniquement composées d'un prénom ? Ce sont
les évêques chrétiens seuls qui signent ainsi. L'auteur de nos
lettres, par ignorance et pour mieux déguiser son jeu, a libérale-
ment accordé le même privilège aux chefs religieux des Juifs ;
c'est une preuve de plus qu'il est chrétien.
Chamorra se donne pour le chef (principe) des Juifs d'Espagne,
mais il est certain qu'il n'a jamais existé de chef des Juifs d'Es-
pagne. Il y a eu des chefs des Juifs de Castille, probablement
aussi de ceux de la Navarre, mais non d 1 Espagne. Il nous paraît
probable, quoique nous n'en soyons pas sûr du tout, que le titre
de roi d'Espagne, qui est employé au commencement de la pre-
mière lettre, est aussi postérieur à 1492.
Usussf (c'est-à-dire Joseph) se donne pour le chef des Juifs de
Constantinople ; or, on sait que ce fut le rabbin Moïse Capsali qui
fut le chef officiel des Juifs de Constantinople depuis l'arrivée des
Turcs jusqu'après 1492, il faisait même partie du divan. Si notre
seconde lettre était authentique, elle ne pourrait porter aucune
autre signature que celle de Moïse Capsali.
La réponse de- Constantinople parle des « grands satrapes » des
Juifs. Qu'est-ce que cela peut bien être? Rien qu'une bévue de
l'auteur, c'est de la couleur locale mise à contre-sens. Son prin-
cipe pourrait être la traduction du mot hébreu naci, mais à cette
époque, il n'y avait pas de naci à Constantinople.
On le voit, les faits de persécution racontés dans les lettres,
1 Voir Bévue, I, p. 304, note; Kayserling, S^phardim, p. 111.
2M Hi:\ IK DE6 ÉTUDES JUIVES
les conseils donnés, le choix absurde de la communauté de Cons-
tatinople, la forme des signatures, et jusqu'aux détails les plus
insignifiants prouvent que les lettres n'ont pas été écrites par
des Juifs, mais par un chrétien, et sont postérieures à l'expulsion
des Juifs .d'Espagne. On s'imaginait, à tort ou à raison, que les
néo-chrétiens envahissaient toutes les fonctions ecclésiastiques et
civiles et toutes les carrières libérales. Il y avait des gens pour
s'en irriter et des gens pour en rire. Les premiers auront consi-
déré les lettres comme authentiques, leur haine en était flattée et
ils y mettaient de la bonne volonté; les autres les auront prises
pour une bonne espièglerie. Il faut convenir que la seconde lettre
est d'un tour spirituel, c'est ce qui a fait la fortune de cette cor-
respondance.
L'article ci-dessus était déjà écrit, lorsque nous avons eu la
singulière bonne fortune de trouver (dans un ms. hébreux que,
dans une étude sur Josef Haccohen qui paraîtra dans ce numéro
ou dans le numéro suivant, nous désignerons par la lettre L) une
lettre hébraïque par laquelle se trouvent confirmés, d'une façon
inattendue et éclatante, tous les arguments qui précèdent. Nous
commençons par donner ici le texte de cette lettre et nous le
ferons suivre d'une traduction française. Nous reproduisons ce
texte exactement comme il se trouve dans le manuscrit, avec
toutes ses fautes et ses erreurs d'orthographe, nous en corrige-
rons quelques-unes dans les notes ; il sera facile de rectifier les
autres à l'aide de notre traduction.
Lettre des Juifs de Salonique l .
ma» ï-nttfrnn par? rrcmp rarm ^i»n ^jaau m^a ^aibra
rrpaaro» rïïrnN "nro nnn "nno "npn '^bVM '"n^s '"nras '"n^an
1 Pour qu'on puisse juger de l'abondance des versets bibliques enchâssés dans la
lettre, nous donnons ici la liste des principaux versets qui sont utilisés dans les pre-
mières lignes de cette lettre, ntttt }m' '!"», Ps. 68, 12; — MaiNn Étb, Ps. 91, 10;
— asTi nDnn É n* Mxvn ab, Ezéch., 36, 30 ; — tr-na* ûiiuaa ^at>, Exode,
2, 13; — Û^tt Ù^^ra, Ecclés. 4, 9; — ïimafc D^b Tinb, Nombres, 10, 33 ;
— ^rias ban Ps. ie, 9 ; — sao^ yfy? ywz ^, Job, u, 22 ; — lanniai
'ai, Lament. 1, 14 ; — "|b hw ÎM^fit, Estli. 1, 14 ; — Irplûa r?> TU, Is. 5, 25
et autres endroits; — Û^nN ©IIP 122ia, Ex. 11, 1 ; — *rh ÎTM Î1T ba*
SSûb. Lament. 5, 17 ; — 2">1N 111 "O, Lam. 1, 16. Et ainsi de suite. Souvent
l'auteur de la lettre, comme il est inévitable en pareil cas, altère un peu le sens
de ce qu'il veut dire, pour le plaisir de citer un verset biblique ou de le con-
tinuer.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE 271
. îixaivns i-i-nba baa mto» tarrai-p rnba îyinN r^rt N*brt aab
taiian a:n nann Ti3> ï&tDn «bi n:n ûafib» tt3"fctai Nb IttiN p^ 'n
t=ab -nnb 'tjàrtfûttrt 'imbto û^W! '^arj *na* tonusa* *3to . 1ok
^':a ^n îa^rna te*i 1:2b rroto Cams manai 13-ôn isa rtrrtia
by ibr îïhhtoh "iw\n t-hban fr-hstf ûiitft bn? rfat&a aaai i3">b:s>
rc-,^ to*ù hnab ftntaa av vin anb hitt ab nw baai 2 a->anNi£
lïwtona sfiri ^n .2*n« nas 13 taifcfcito uMh nsab mi !-p?riiï b*
* itttob rtKwn ib ■îian naœ 3 f i&m» (liiba = ) i*ba 'nb ïhnt
t-i^ac^a wsb niON trti narn yna ba aibn 1* iSKibîi 133 nba
r<b n:o t-mn& toi ï-tro trwifc 5 «a 'h 131* . anb ïia bat»
.13tîs îawi ynÉtti aa^a aaa^ab y-ian ba rtwn . iia ba non -1
fmrtoi lato "naai itoï* laïib pbn ntott b^n itosà aaa toi aaan
jfca -cioa^ ït£ br bfta p» ito» a^-naam bi^wn . rra iTH^m
r*ôi itotoii «bi wv SA rnSpa ma»™ tarpb:n rpb mifc ins^i
jrfr irôrm irbr -man 'n nan ib rnbiFti na*toîi tofribi anto aai
■ifinpi ar^a -i* lanpa n:n:a *itoN tz>iiarr ba wa 'romb-i Tonbi
aan a? . iYb* ixnsnnn Tna^toi mba aaab 'n uns unn aia 12b
baiseb litefi t^b ià aan^am bbnara -oija -îan ia a* i&n iiaai
nia ira ibbrr mpibaa 12b 'n aiian,ntoN aitah ba?: £]b« 131:0 iriN
6 naT i2a-> ypir3 pi» ni^:: ifnbto tnaitoriin ^mbtîî-i nujisa i-iaai
y^ ">a 8 i:>by i-îb^b^ niid 'n mbi'jsfc iTn 7 iNn t=^3^a ntoN ba
riTï-! aip^a bmiîii^ noi> rtbirm mn nao ^b^ mb3>b isis-naba nb»
aaa is^nariN 13 tD-nan i3^Nn Nbn n^on an^a bsn i3nn an^a h*
ï-roa aian naîiwa pn b^T^n nanwa ^ibn 3nn naîn^o [?Nb]
r-noaa rriuprt 131m* l-iam i:n3 inwS toi» 13a isbns arj t^itito
ynxn bx aaanx 9 iN^ai i:a 'n yan teNi l «T^!i ï-nbnp nNtîo
tz-îainp i:">rr ^a as y"aa inbrip r:b^7D îrftn'ia ftiWab 13^1 n^Tïi
n-aira ll i3a ai«i tsa au: &a ,0 b"o ts 131b» aa^a-np îtim aa->bN
ï-id inwDî a^ NbTai ûsimnsciN rnn anpoa 'n »«toi îaiam» b-«n3nb
I Nous lisons ifnbto non Ûitnbto.
» Plusieurs ibis le copiste a écrit a^a au lieu de la terminaison aa. Le yod repré-
sente ici la voyelle cf.
» Lire a^nin.
4 Mot exponctué.
s Lire nn ; Deutér., il, 12.
6 Ps., ( J4, 4; il faut écrire 1*1131.
7 Le texte porte deux fois le mot IN'n, mais l'un est exponctué, à tort proba-
blement. Nous traduisons comme si le mot se trouvait deux fois, la première fois
au passé, la deuxième fois à l'impératif.
8 Ps., 40, 9 et 66, 5.
• Lire {mi.
u bisb mw.
II Ici il y a un petit blanc qui indique peut-être une petite lacune ; nous tradui-
sons comme s'il n'y avait pas de lacune.
11 Le mot ©1 devrait probablement se trouver deux fois : Prov., 8, 22 et Ge-
nèie, 28, 15.
272 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
t-nb^ba bda -cn n^Ndcibi masb nowa mrta^a ba7a '-pï-i -13733»
nwûtti ■'a'rph mriBOT ^rarpipb ^DDdln nncoa ■'dodb rta»*inD
'■naaai a^an ^Twtti nw«b nsa ba> -irb? Nb -iuîn omn mnera
b« tntoy»i *jvr ^baidfc nrînbN pb . rma>nbi rmnb lana iiûn
iv ibrrn nd b*o ibaan ïiban mst-iKtt bd ma ^a ba> d^aa» a^nn
ptnm raa* ^in» iwNia T:ip -ifcNb dd^ba» Y'n ■pûabra ^bTa nai aa
iabd lia» rs \\:m y-iNfi 172 ddfibusb n-Tab aabr ' d^vatta î-ib^bn
s^at^ai 'fittrpanfib nbdnn Nbi «dS^SE br ddnbTaraa mniis nnst
Wtivb ifflflSïn "73!-; ton» mp niCNd nb^bn bbnnTa d^ata dia
■o -ibaarj -11573-1 îwbTOOp» '"Wwm ap** «m«» d^«aïi a^bbttian
main . lanui i^ntrs '-pbà "na Tttttb t-nniittïi an» îrnain '
taNi ï-i73N "n^N C3*iDp fcaab wiinb iar?a> bcaiTan ba na^ss* la/n^aa
imn» irba *-i« b^nr -ipiû 'n 4 '^n^73 toanaai 'rt "rr^a nanai npto
■oi nbN ■tt'vt'prn» ma-nii '"Wa» na/i spd . 5 bw)a da "pan bart
ïznp^a ba "iba bww> spb&r spaa ï*nb* 'm .nam î-rnn snTaNn
•jaNU) ma "j-par ïiaann la^an dd^an na'nmpTa dip7a ■piafintt dnn7a
matt 1 ' ^d bantû^ bnaab b3>73 'n b^a? riTa&r tnt apan maia 'n a-naa
«■vn "^aaan 'n itint :-!Nb7a!-ï aaaiaaaa toïmfttfh» ba?E isnart bn?
i-nwBaîi m^iNttîfi la^a bab d^aannTa dwn ba ddnanœn &a73ibu;
bibwN n""i ^a-ibttî ï-;d a^mritt natt'nnB iiï-na p"^ tad-naa aamK
n^JN ^nbnaa a^aïû&n nbaa -uaa 'jan biaa ma-ia 6 N"n7ab "»"ia nsia
♦ nn^anb ^b in* 15 T'^ N '^ ">^ N V^^^ ^ n3n
TRADUCTION.
A nos frères fidèles et pieux du camp sacré, pierre de chevet,
communauté de grands et de puissants, (vous qui êtes) le fond, le
secret, la clé et la couronne des lettres qui éclairent le cœur \ nos
frères exilés de Jérusalem qui demeurez dans tous les lieux d'exil de
Provence ! que Dieu donne son ordre, afin qu'il ne vous arrive point
de mal et que vous ne portiez plus la honte de la misère parmi les
nations ; amen !
Les deux hommes hébreux, tous deux bons, envoyés par votre
prudence pour vous chercher un refuge, sont venus auprès de nous,
et, en les voyant, notre cœur s'est réjoui et notre âme a tressailli,
mais notre chair a souffert quand nous avons entendu quel est le
1 Lire &"nia73, Exode, 12, 33. Le mot suivant dd^ba*.
2 Ex., 12, 34.
3 Ex., 12, 39.
4 Lire 'n ^m£>73 ?
3 Jérémie, 16, 19.
6 Ps., 76, 12.
7 Probablement allusion à la vertu cabbalistique des lettres de l'alphabet. Nous
traduisons un peu librement tout ce passage intraduisible.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE 273
joug que tout peser sur vous les natious ' et les souffrances de
l'exil * qui se sont réunies et appesanties sur vos épaules. Et cela
ne leur suffit pas (aux nations), leur main est encore étendue (pour
vous frapper de nouveau), et ils disent : Que les Juifs soient chassés !
C'est pour cela que notre cœur est malade et que nous nous déso-
lons, car l'ennemi est le plus fort. La seule chose qui nous console
en Dieu, le maître de la miséricorde, louange à lui et actions de
grâce, c'est qu'il nous a fait venir jusqu'ici, en ce pays vaste, où
nous mangeons un pain qui n'est pas donné sous gage, un pays qui
est sous le regard de Dieu depuis le commencement jusqu'à la fin
de l'année et où rien ne manque. 11 vous est ouvert tout entier, éta-
blissez-vous-y, nos frères, dans la meilleure région 3 . S'il y a parmi
vous des hommes puissants à qui Dieu a accordé la fortune et la
considération, qu'ils s'y établissent et le parcourent et acquièrent
des propriétés 4 ; les pauvres et les indigents, qui n'ont pas de res-
sources, trouveront (dans tous les cas) ici un lieu où repose la
plante de leurs pieds, une profession convenable, ils ne souffriront
ni de la faim ni de la soif, ils ne seront pas frappés du feu et du
soleil de l'oppression et de l'exil, car Dieu nous a accordé sa grâce,
et nous a fait trouver faveur, grâce et miséricorde aux yeux des
nations au milieu desquelles nous vivons, de sorte qu'on pourrait
presque nous donner un nom nouveau et nous appeler « les captifs
rachetés par Dieu », puisque le Turc ne nous fait sentir ni exil ni
oppression. Hommes sages et intelligents, regardez avec les yeux de
votre prudence et de votre sagesse, car nous ne vous avons fait con-
naître que la millième partie du bien que Dieu nous a accordé dans
ces régions en fortune et en considération, comme le diront les ho-
norables envoyés, missionnaires d'œuvre pie qui sont protégés contre
tout accident, quand ils vous raconteront tout ce qu'ils ont vu de
leurs yeux ; voyez et considérez les grandes actions du Dieu puissant
en notre faveur, car les paroles nous manquent pour les écrire ; les
Juifs ont trouvé ici la liberté et la délivrance. C'est sur le rapport de
ces envoyés que vous camperez (sur la route qui conduit ici) et que
vous marcherez 5 , ne vous en rapportez pas à nos paroles, car notre
amour pour vous n'est pas amour d'affamé ni amour du profit, mais
uniquement l'amour du bien en lui-môme, car nous sommes tous
les fils du même père. Notre communauté est moins nombreuse
que d'autres communautés saintes, et si Dieu nous aime, il vous
amènera en ce pays, nous deviendrons un vaste campement G , qui
1 Par nations il faut, dans toute la pièce, entendre le peuple au milieu duquel vi-
vent les Juifs.
* Dans toute la pièce, exil signifie oppression, persécution.
3 C'est une de oes citations bibliques qu'il ne faut pas prendre rigoureusement
à la lettre.
* Même observation; voir Genèse, 34, 10.
5 Images empruntées aux marches des Hébreux dans le désert.
6 C'est encore le camp des Hébreux dans le désert.
T. XV, n° 30. 18
274 REVUE DES ETUDES JUIVE?
répandra la communauté juive dans le pays, (Taillant plus que nous
étions vos proches, vous deviendrez les nôtres, car, grâce au ciel,
Dieu est venu et il viendra auprès de nous avec de la fortune, aiin
que nos amis acquièrent du bien. Dieu est véritablement en ce lieu,
il remplira vos trésors. Il est aussi resté parmi nous aujourd'hui des
membres de toutes les familles honorables de toutes les parties de la
Provence, des familles des Caspi et des Gadenet * et des autres familles
distinguées que nous ne nommons pas, pour éviter les longueurs,
ils sont nombreux et honorés et vivent avec nous en étroite union,
C'est pourquoi, nos frères honorés, qui unissez la réflexion à l'ac-
tion, n'hésitez pas à venir jouir du meilleur de toutes ces régions, et
n'attendez pas que le roi-comte 2 vous dise : Levez-vous et partez du
milieu de mon peuple ! et que, par malheur, l'Egypte se lève contre
vous pour vous renvoyer en toute hâte du pays, sans cela vous em-
porterez (expierez) nos fautes à tous et des souffrances enfermées
dans le pli de vos vêtements sur vos épaules, vous ne pourrez pas
attendre (le temps nécessaire à préparer le départ), et le nom de
Dieu pourrait, par malheur, être profané 3 , comme il est arrivé dans
la douloureuse expulsion des malheureux Juifs, descendants de
Jacob, cha'ssés de Castille et de Portugal, qui, pressés par le temps,
ont été obligés de changer de Dieu, pour nos péchés, qui sont grands.
Nos maîtres, nous avons accompli notre devoir en vous faisant con-
naître la véritable situation, et si nous avons menti envers Dieu ou
envers vous, oints du Seigneur, Dieu donnera en héritage à nos fils
le mensonge et le vent, qui ne profitent pas. Pour finir, vos yeux
verront cette lettre, la vérité vous enseignera sa route. Le Dieu su-
prême réunira tout Israël en un lieu qui fut élevé dès l'origine 4 , le
lieu de notre sanctuaire ; vos yeux et nos yeux verront Sion, la de-
meure paisible, lorsque Dieu ramènera les captifs de Jacob, et alors
on dira : Dieu sera grand au-delà des frontières d'Israël 8 , car il bri-
sera le joug des nations qui pèse sur vos épaules, selon le souhait
de votre cœur plein de crainte de Dieu et le souhait de ceux qui
font (c'est-à-dire de nous qui faisons) des vœux pour votre bonheur
et votre salut et invoquent Dieu tous les jours en faveur des restes
d'Israël. (Signé :) Vos frères et votre chair, la communauté des
1 Ce sont des familles juives de Provence originaires de l'Argentière (Caspi) et de
Cadenet, ou portant même le nom de Caspi et de Cadenet.
* Dans Le procès de Samuel ibn Tibbon (Revue, numéro précédent), le comte de
Provence est aussi' appelé "pttblD. Les mots « roi-comte » sont une preuve de
l'authenticité de notre pièce, le roi de France était comte de Provence.
3 Tout le passage est une imitation de divers passages de l'Exode, chap. xn, où est
racontée la sortie d'Egypte. L'auteur veut dire que si les Juifs provençaux attendent
jusqu'au dernier moment , ils n'auront pas le temps de préparer leur départ, ils se-
ront obligés de rester et de se baptiser, comme il est arrivé aux Juifs d'Espagne
en 1492. Ce malheur est si grand qu'il servira d'expiation à toutes les fautes des
Juifs de tous les pays.
4 Jérémie, 17, 12.
5 Malachie, 1, 5.
LA CORRESPONDANCE DES JUIFS D'ESPAGNE 275
exilés de Provence qui signe ici, à Salonique, le premier jour .d'élul
an (d3I0, section sabbatique de (où se trouve le verset) « la fron-
tière de ton voisin, etc. '. s
Cette lettre, on le voit, est écrite par les Juifs de Provence éta-
blis à Salonique, et adressée à leurs coreligionnaires de Provence,
menacés d'expulsion, en 1550. Elle fait toucher du doigt la diffé-
rence qu'il y a entre les inventions spirituelles, mais absurdes,
d'un ignorant, et un document authentique et d'une sincérité par-
faite. On a ici la réalité vivante à opposer aux imaginations vides
de la fiction.
Que Ton examine tout d'abord le style de cette lettre. Avions-
nous assez raison de dire que le style seul trahit l'artifice des
lettres espagnoles. Ce ne sont plus ici des formules d'une séche-
resse algébrique, arrangées symétriquement et qui se balancent
avec élégance. La parole est abondante, nourrie et presque sur-
chargée de citations bibliques, le tour est littéraire et même quel-
quefois un peu déclamatoire ; enfin, la lettre est animée, dans
toutes ses parties, d'une émotion affectueuse.
On voit aussi que, même en 1550, et soixante ans après l'exil
d'Espagne, ce n'est pas aux Juifs de Constantinople, mais à ceux
de Salonique que s'adressent les Juifs de Provence menacés
d'expulsion. C'est à Salonique aussi que s'étaient réfugiés anté-
rieurement des Juifs expulsés de Provence. La communauté juive
de Salonique était plus importante, probablement, que celle de
Constantinople, et sa réputation avait devancé celle des Juifs de
la capitale ottomane.
Les Juifs de Provence ne se contentent pas d'écrire une petite
lettre de quatre lignes, qui n'explique rien, et à laquelle on ne peut
pas sérieusement répondre; ils envoient des députés à Salonique
pour étudier la situation sur place. La lettre que nous avons est
une réponse écrite des Juifs de Salonique pour servir de confir-
mation au rapport verbal des deux envoyés de Provence.
On ne leur répond pas de se baptiser, de tuer les chrétiens ou
de les exploiter, ce sont là de pures plaisanteries. On leur dit :
Venez auprès de nous, sous le gouvernement des Turcs, vous y
vivrez en paix et libres. C'est ce que dit aussi Isaac Çarfati dans
la lettre si intéressante adressée par lui aux Juifs d'Allemagne 2 ;
1 Deutér., 19, 14, section sofetim. Le 1 er élul 1)310 correspond au 13 août 1550.
* Sur cette lettre, voir Graetz, t. VIII, 2 8 édit., p. 275, et note G à la fin du
volume; voir aussi, pour la date de la lettre, lhbr. Bibliographie , XIII, p. 108.
note 4.
REVUE DES ETUDES JUIVES
c'est sûrement ce qu'auraient répondu, s'ils avaient été consultés,
les Juifs de Constantinople à ceux d'Espagne.
Nous avons en vain recherché dans d'autres documents des
traces de cette expulsion ou menace d'expulsion des Juifs de
Provence en 1550. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'offi-
cielle'ment il n'y avait plus de Juifs en Provence depuis l'édit
d'expulsion de Louis XII (2G septembre 1501) ; mais cet édit ne
paraît pas avoir été strictement exécuté, ou bien, après avoir
été appliqué un certain nombre d'années, il sera tombé en dé-
suétude.
Isidore Loeb.
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL 1BN HOFNI
SUR LE PENTATEUQUE
I. A côté de Saadia, ce fut surtout, parmi les Gaonim, Samuel
ibn Hofni qui se consacra à l'explication de l'Ecriture-Sainte et
à l'exégèse biblique 1 . Ses œuvres paraissaient s'être totalement
perdues, lorsque, parmi les nombreux et précieux manuscrits de
la collection Firkowitsch, on trouva des fragments importants du
commentaire arabe de Samuel sur le Pentateuque. Ces textes
furent découverts par M. Harkavy, qui les utilisa pour son étude
sur ce gaon* 2 . C'était une entreprise méritoire que de publier ces
débris de l'exégèse biblique des gaonim et de permettre ainsi à
ceux qui s'intéressent à cette branche de la littérature juive d'é-
tudier sérieusement l'œuvre d'un exégète qu'Abulwalid invoquait
comme le représentant du Peschat et de l'explication gramma-
ticale 3 et qu'Abraham ibn Ezra cite — pour sa prolixité, il est
vrai — au premier rang des interprètes de la Bible du temps des
gaonim *. M. I. Israelsohn s'est acquitté de cette tâche avec un
grand soin et une rare compétence ; il a publié :i en caractères
1 Outre son commentaire sur le Pentateuque, Samuel ibn Hofni a interprété
quelques chapitres des Prophètes. Voir Harkavy, dans L'ouvrage mentionné dans
la note suivante, p. 3. Juda ben Barzilaï écrit dans son commentaire sur le Ycçîra
(p. 77, éd. Halberstamm) : *p bwNTZ'J 'l "pNSm b"T ÏTIJO '"I ^D WM
""ZUT Wl?! D^IDD yZV'C b"T "'lin. PasOUÇ, signifie « la Bible ■ (voir plus
haut, p. 114).
1 Leben und Werke des Samuel ibn Chofni (en hébreu), 3° livraison des Studieu
' tthcilunyen ans der Kois. Ofentl. Bibliotheh zu St-Petersburg, 1880.
r mon ouvrage Lebcn und Werhe des Abvlwâlid Mcrwân Ibn Qanâh 1 p. 8'.).
4 Voir mon ouvrage Abraham ibn Esra's JSinleitung zu seinem Peulateuck-Com-
me>itai\ p. 18.
5 Samuclis ben Chofni trium sectionum posteriorum libri Genesis versio Arabica
cum commentario. e ins. cod. biblioth. publ. imper. Petropolit. mine primum edi-
dit I. Israelsohn. Petropoli, MDCCGLXXXVÏ, p. ru + 184 (paginées en arabe);
n-8».
278 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
arabes ' le commentaire de Samuel ibn Hofni sur les trois der-
nières sections de la Genèse (c. 41-50), c'est-à-dire la majeure
partie des fragments existant à Saint-Pétersbourg. Encore ce com-
mentaire sur les trois sections est-il incomplet ; il y a de nom-
breuses lacunes dans le ms. unique qui a servi à la publication de
notre édition. Ainsi, il manque le commentaire sur Genèse, xli,
9-13; xlii, 1-4, 10-12, 23-31; xliii, 1-6,34; xlvi, 2-9, 16-23;
xlvii, 3-5, 27, 30 ; xlix, 26, et la traduction de Genèse, xli,
9-16, 25-32; xlii, 1-17, 29-32; xliii, 7-8, 19-28; xliv, 1 ; xlvi,
8-27 ; xlvii, 18-27. Deux de ces lacunes ont pu être complétées
par l'éditeur lui-même, qui les a données dans l'appendice, p. 175-
181 ; c'est la traduction de xlvi, 8-27, et le commentaire sur
xlvi, 8-29 et 16-23. Ces deux passages avaient été retrouvés par
M. Ilarkavy parmi les nombreux fragments mss. de la collection
mentionnée.
Malgré ces lacunes et maintes phrases qui ont dû être laissées
incomplètes dans le texte arabe, à cause du mauvais état du ma-
nuscrit, la partie publiée par M. Israelsohn est néanmoins un
spécimen important du commentaire de Samuel ibn Hofni sur le
Pentateuque, elle permet d'étudier plus sérieusement qu'on n'a pu
le faire jusqu'à présent la méthode exégétique du gaon.
IL Voici quelle est la forme extérieure de ce commentaire. Il
donne d'abord la traduction d'une série de versets, puis, à la suite,
le commentaire de ces versets. La longueur de ces séries de ver-
sets est déterminée par leur contenu, par.les points de répit natu-
rels de la narration biblique, quelquefois aussi par les divisions
massorétiques. Ainsi, la section ypjj offre les divisions suivantes :
xli, 1-8, 9-16, 17-24, 25-33, 33-46, 47-57; xlii, 1-17, 18-28,29-
xliii, 6 ; xliii, 7-18, 19-34 ; xliv, 1-17. La section Œim est divisée
1 Quoique les ouvrages arabes d'écrivains juifs qui nous sont parvenus aient été
écrits en caractères hébreux, plusieurs savants modernes, tels que MM. Neubauer,
Landauer, Hirschfeld, contrairement à l'exemple donné par M. S. Munk, qui a pu-
blié le More en caractères hébreux , ont édité les ouvrages arabes en caractères
arabes. M. Israelsohn justifie cette façon d'agir dans le passage suivant de son in-
troduction (p. vu) : « ut voces hebraicse explicatœ et loci laudati magis conspicui
fiant. » Quant à Aboulwalîd, on peut prouver encore par un endroit de son dictionnaire,
qu r il écrivit ses œuvres en caractères hébreux. Sur le mot £*"]!"!, Lévitique, xxi, 18,
il dit (hitâè al-uçoul, col. 249, 1. 4) : û-DNbN in ùnfi -jtf ïlpsbN bïlN p3>T1
Û^/ûbfrO, « selon les Talmudistes, le mot Û1"in signifie en arabe achram, écrit avec le
mîm ». Cette dernière remarque n'a de sens que dans la supposition qu'Aboulwalid a
écrit en caractères hébreux, parce que c'est seulement en ce cas qu'il lui a fallu
avertir les lecteurs qu'il ne faut pas lire achras avec samekh, ce qui signifierait
« le muet »,mais akhram avec mîm, ce qui signifie « l'homme dont le nez est
déchiré ». Dans l'écriture arabe, les signes pour le û et le D sont assez différents l'un
de l'autre.
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL 1BN HOFNI 279
de la façon suivante : xuv, 1S-34 ; xlv, 1-15; 17-xlvi, 7; xlvi,
8-27; ^8-xlvii, 11 ; 12-27. La section Tm est ainsi divisée : xlvii,
28-31 ; xLvin, 1-12, 13-22; xlix, 1-4, 5-7, 8-12, 13-21, 22-28, 29-l,
13 ; l, 14-26. Les sections hebdomadaires, suivant lesquelles était
oralement partagé le commentaire de Saadia sur le Pentateuque l ,
forment les grandes divisions du commentaire de Samuel et
portent la formule initiale Jaram aoa, « au nom du Miséricor-
dieux - ». La traduction du texte est précédée du mot y*:, « texte »,
et le commentaire qui s'y l'apporte du mot mil), « explication ».
Dans ce commentaire, le gaon explique isolément chaque mot et
chaque verset dans Tordre où ils se suivent dans le Pentateuque,
faisant précéder les mots hébreux du texte qu'il cite du terme
-':--. Souvent il répète dans le commentaire la traduction, don-
née précédemment, du mot ou du verset du texte ; souvent aussi
l'explication ne semble être que la confirmation et la justification
de la version arabe 3 . La traduction d'un chapitre est quelquefois
rattachée au commentaire du chapitre précédent par les mots :
bixp D'n, « il dit ensuite ».
III. Pour juger de la traduction que Samuel donne comme
partie intégrante de son commentaire, il faut avant tout la com-
parer avec la traduction arabe de Saadia, son prédécesseur au
gaonat de Sora. On peut admettre comme certain que Samuel a
connu et utilisé le travail de Saadia, mais il est intéressant d'exa-
miner en détail combien, malgré son originalité et son caractère
indépendant, il a subi l'influence de la traduction de Saadia, qui
a précédé la sienne de près de cent ans. Cette influence est par-
ticulièrement visible dans le passage contenant la bénédiction
donnée par Jacob à ses enfants. Il est traduit par les deux gao-
nim d'une façon presque complètement identique 4 ; on n'y re-
marque quelques légères différences que lorsque Samuel inter-
prète un terme autrement que Saadia. Ce dernier rend, par
exemple, le verset 6 du chapitre xlix de la Genèse par la phrase
arabe suivante : yfcnâri «a DïTpiin "»bi ">dd3 bb^n a*b Enm^r "d
Kïrne w\-'rp dïTKâpai tttta achrvp Knttaiwa yxh ■na'r. Samuel con-
serve cette traduction, seulement il rend le mot hébreu fnn par
1 Voir Lebên uml Werhe Abulwalids, p. 02, note 13.
- Cette formule a été sans doute omise par inadvertance au commencement de la
première section (V~£) de notre édition.
3 Samuel cite sa traduction par le mot n*lOS ; quelquefois aussi, dans le corps du
commentaire, il appelle sa traduction ÎTlRa^aK.
* Pour la traduction de Saadia. je me suis servi de l'édition de M. dé Lagarde,
Malerialicii tur Kritik nnd GtêthichU d< Pentatevcks, l rr livraison.
REVUE DES ETUDES JUIVES
non, parce qu'il le fait dériver de la môme racine que le mot irrn,
Exode, wiu, 9. L«> passage de Genèse, xlix, 10, est ainsi traduit
par Saadia : imwa nnn \n asanban ntiït b^ flo^bjabK a^âfcp bip ab
Wttb» y^nân mbai nb irr ^b« iji in ^b«. On voit qu'il identifie
le mot nb^iïî avec ibtfj, "ib n»«; Samuel le fait dériver de mb©,
Deutér., xxvm, 57, et le traduit par mbi, mais pour le reste sa
traduction est identique à celle de Saadia, sauf qu'il omet le mot
^bfcba.
Il est rare de trouver, comme dans ces passages de la bénédic-
tion, des versets entiers qui se ressemblent dans les deux traduc-
tions, mais souvent Samuel emprunte des expressions à son pré-
décesseur. En voici quelques exemples. Les mots de Genèse,
xliii, 14, irtoœ ^nbsia -jtïîns ^a&n sont traduits ainsi par les deux
gaonim : « Je crains que je ne sois privé de nouveau d'un fils,
comme je l'ai déjà été d'un autre fils. » 76., xlvii, 29, -p" 1 N3 no
W nnn, « jure, ta main sur mon alliance. » Ib., xlvii, 31,
îvynïi ©an by est traduit dans la version de Saadia par « sur son
lit pour remercier, » et dans Samuel, par « sur le bord du lit pour
remercier ». xlviii, 1 : y-iN'n mas TOa, « quand il resta encore
un mille en fait de distance ». xlviii, 20, le deuxième ntoab est
rendu ainsi : « en se disant l'un à l'autre ». Samuel traduit les
mots i-tid btf, xliii, 14 et xlviii, 3, comme Saadia, par l'expres-
sion ï£&obN p^ùûbtf. Les deux auteurs rendent l'expression imïij
xlvi, 2, par npnb.
IV. Il existe cependant une différence entre les deux ver-
sions : la traduction de Samuel serre le texte hébreu de plus
près que celle de Saadia. Il est inutile de démontrer cette as-
sertion longuement par des exemples, il suffît d'un examen su-
perficiel pour s'en convaincre. Saadia traduit ïawn, xlviii, 19,
par « il ne le fit pas », et Samuel par « il s'y refusa ». Le pre-
mier rend via n^ïi ">li^^ , xlviii, 15, par « celui qui m'a
nourri depuis ma jeunesse, » et Samuel, par « celui qui m'a fait
paître depuis que j'existe ». Il ne faut pas croire cependant
que, pour rester fidèle au texte, Samuel sacrifie la langue ; sa
version est, au contraire, comme celle de Saadia, claire et
nette. Ni pour la construction de la phrase , ni pour la façon
dont sont rendus les particules et les idiotismes de l'hébreu,
la traduction de Samuel n'est un simple calque du texte ; cette
assertion non plus n'a pas besoin d'être longuement prouvée.
Qu'il nous suffise de citer comme exemple le premier verset de
l'édition de M. Israelsohn : \n*i "pnbE&O "proo nifcp^N Nttb "jto*
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL IBN HOFNl 281
Shbbba iûéhû ^hy tF»p ^ïfcO ton ttanfii Le sens de chaque mot
hébreu est rendu exactement en arabe, et d'une manière plus
précise encore que dans Saadia, sans que cependant le traduc-
teur suive servilement le texte. Samuel se permet aussi quelque-
ibis de s'écarter de la lettre même du texte, quand des motifs
exégétiques l'y engagent, parce que, fidèle aux principes ratio-
nalistes de l'exégèse inaugurée par Saadia-, il ne veut laisser
dans sa version ni obscurité, ni contradiction, et qu'il ne tient
pas seulement compte de chaque mot pris isolément, mais aussi
et surtout du sens général du contexte. Ainsi, xlviii, 11, il tra-
duit trm, non comme Saadia, par « il vit », mais « il sut », dbr,
parce que Jacob, d'après le verset 10, « ne pouvait pas voir », et
xli, 35, il rend le mot bs non par bs, mais par pn, parce qu'on
a ramassé « une partie » et non « la totalité » du blé. Et lorsque
l'hébreu, en parlant de Dieu, se sert d'expressions qui ne peuvent
s'appliquer qu'aux hommes, Samuel, se conformant à la tradition
de l'interprétation juive, évite ces anthropomorphismes et traduit
comme Saadia 3 .
11 existe une autre différence entre les deux versions. Samuel
donne les noms propres de personnes et les noms géographiques
sous leur forme hébraïque, sans y rien changer; Saadia, comme
l'a déjà remarqué Ibn Ezra, rend les noms géographiques de la
Bible par des noms arabes modernes et transcrit les noms de per-
sonnes avec leur prononciation arabe.' C'est ainsi que dans Saadia
les trois noms propres de xlviii, 7, sont écrits Harrân, Râhêl,
Kanïin (*jn?::d), tandis que Samuel écrit, comme dans le texte,
1*33, bm, ?id 4 . Ce dernier ne fait une exception que pour tmkE,
qu'il rend par le mot arabe nstt. Le mot lia, xli, 45 et 50, traduit
dans la version de Saadia par « Alexandrie » s , signifie, d'après
Samuel, comme le mot 'pa de Amos, v, 5, « une idole ».
V. La plupart des différences qu'on observe dans les deux ver-
sions proviennent de ce que les traducteurs ont compris autre-
ment le texte. Nous n'insisterons pas sur ce point, parce qu'autre-
1 C'est ainsi qu'il faut lire, au lieu do ïi:ND, car, dans le verset suivant. Samuel
traduit également le mot n:m par ftafiO, et, de même, Saadia dit D^Np ï"î;tf^.
1 Voir Abraham ibn Esra's Einlcilung zu semem Pentateuch-Commeniar, p. 33.
3 xlvi, 2, yay TW "OMt, Saadia traduit : yjft v^N *pnN N3K1, et Sa-
muel : -;•■; r;r "nttKl : xlviii, 15, "P3Sb 'n'DK 'Dbîinïl TùJN, Saadia dit :
■«a» ïianna ^ba, et Samuel : nny«a ^d ■waa ino ^ba-
4 Samuel traduit cependant, xlvi, :il : l j-«:D y-iNH par ENCrN lb33.
- Saadia identifie peut-être 'jN avec la ville égyptienne de ^;, que le Targuie des
Prophètes traduit par K^VT30Dbfit
288 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ment il faudrait tenir compte du commentaire et non de la traduc-
tion. Ce qui sert encore à caractériser la traduction proprement
dite, c'est Le grand nombre de cas où Samuel, tout en comprenant
le texte comme Saadia, se sert, pour le rendre en arabe, d'expres-
sions ou de constructions différentes et qui dénotent une connais-
sance plus sûre de la langue arabe et une grande habileté de tra-
ducteur. Citons quelques exemples. Samuel construit toujours le
verbe "pas, « bénir », avec *d, et Saadia avec l'accusatif. Le pre-
mier traduit pînrrn, xlviii, 2, par vîpns, et le second par *iraMB;
chez Samuel, jpîp, xlviii, 10, est en arabe ftâïàiiDba fa, et chez
Saadia -nsba )k ; chez Samuel, rrâwn, xlviii, 14, toi, chez Saa-
dia, aDai ; chez Samuel, tm:»r» fcô», xlviii, 19, dttNba abtt, et chez
Saadia, aianzfca abfc \ ^œ 1 », xlviii, 20, est traduit chez Samuel
par "jb^En, chez Saadia par *fiyfr ; pour ddn« anpi ,xlix, 1, il y a
d^dar chez Samuel, et doaiafci chez Saadia. Samuel explique dans
son commentaire (p. 76) pourquoi il a traduit le mot ^dk, « ta co-
lère », xliv, 18, par -p'^ et non par ^pin ; il dit que Tin désigne
la colère contre des proches, comme celle de Saùl contre son fils
Jonathan, I Sam., xx, 30, et niw la colère contre des étrangers,
comme celle de Balak contre Bileam, Nombres, xxiv, 10. Dans
le commentaire sur xliv, 31 (p. 80), il donne les raisons pour les-
quelles il a rendu jiai non par Sa, mais par fm, « tristesse »
(Saadia emploie le mot rnon) ; plus loin (p. 118), il montre que
le terme hébreu trfri, employé xlvii, 29, a souvent le sens de
l'arabe bas, et il le traduit ainsi dans les versets 28 et 29, tandis
que Saadia ne le traduit par biN qu'au verset 29. A la page 107 de
son commentaire, il dit pourquoi il a rendu xlvii, 14, apb"n par
3>ȉ, comme Saadia, et non par Bpnb#, et page 93, il traduit,
xlv, 26, inb ap^n par £ pûi, « il douta » (comme Saadia), sans
rendre en arabe le mot lab. Dans son commentaire (p. 11) sur
xli, 18, il explique qu'il a rendu nan par n&op, et non par ^bn,
« parce qu'en arabe le mot naos: s'applique aux animaux et non
aux hommes et qu'il sert à désigner les différentes couleurs par
lesquelles les animaux se distinguent les u-ns des autres. » A la
page 136, il se défend contre le reproche d'avoir traduit, xlix, 7,
nnN par 'p^btt (Saadia l'a rendu par ùn^tt), en déclarant qu'il
n'est pas incorrect en hébreu, ni en arabe, d'appliquer le terme de
malédiction à un objet comme la colère ; page 91, il expose que
le mot rmx, xlv, 19, doit être traduit par m»N (oumirta), au
parfait passif, et non par an»NB, au participe passif, parce que
ce dernier terme répondrait à rijapa ; enfin, il traduit îipnra, xlix,
11, comme Saadia, par le mot analogue arabe p^no, et il fait re-
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL 1BN HOFNI 283
marquer dans son commentaire, p. 141, qu'en Syrie (ûno) le terme
p^iD désigne la meilleure espèce de vigne l .
VI. La partie explicative du commentaire de Samuel ibn Ilofni
se distingue, selon la remarque d'Ibn Ezra, par sa prolixité, le
commentateur se laisse aller à des digressions très abondantes.
Ibn Ezra cite comme exemple de cette prolixité la longue disser-
tation de Samuel à propos du voyage et du songe de Jacob,
xxvin, 10, sur les voyages et les rêves en général. Il est de fait
que dans les fragments qui ont été publiés, Samuel entre souvent
dans des développements plus ou moins longs, qui n'ont qu'un
rapport bien éloigné avec le texte auquel il les rattache. Il est
vrai que plusieurs de ces développements sont de nature pure-
ment exégétique et concourent au but, poursuivi par Samuel à
travers tout son commentaire, d'éclairer et d'expliquer les termes
difficiles du texte par des exemples tirés de la Bible même. Les
digressions de ce genre sont presque comme des articles de dic-
tionnaire. C'est ainsi qu'à propos du mot yp?j, xli, 1, il donne
les deux sens que ce terme a dans la Bible; à propos de û^pD,
xli, 34, il indique (p. 19) les deux espèces de ù^ps dont parle la
Bible. Pour préciser le sens des mots ibjn n*o yp nN të*K d^-p fcô,
xli, 43, il explique que l'expression t nanrt, « lever la main »,
a, dans la Bible, six significations différentes (p. 24). Au verset
xlii, 7, il montre que !Ttt5p a cinq sens différents (p. 41) ; au ver-
set xliii, 16, il énumère les cas dans lesquels on a employé l'ex-
pression prtti bsf 1©N (p. 57) ; xliv, 18, il donne les cinq signifi-
cations du verbe ©M (p. 75) ; xlv, 10, les cinq sens de mp (p. 87) ;
xlv, 11, les six sens de bnbs (p. 87), et xlvii, 23, les cinq sens
de fn (p. 112).
A côté de ces digressions exégétiques, il y en a d'autres qui
sont relatives à la Halaliha, c'est-à-dire qui énumèrent certaines
lois religieuses. Ainsi, à propos du mot tddïï 2 , l, 10, il traite lon-
Cette explication concorde avec les mots d'Abulwalid (dans son Dictionnaire, 751, 21)
:^w': k \2 "j-c-i p'niD'b» rh bap-n û*Db» Trô8 iif- Lc ten » c TrèB employé
par Abuhvalid montre que chez Samuel il faut lire Ta, excellent, et non SpJl, tendre,
On ne sait pas si le mot p"*)D, qu'on ne trouve pas dans les dictionnaires arabes,
doit être prononcé p""*iS OU p*"lt>. Saadia a pi-jO, Gen., xux, il, et isaïe, v, '1.
Voir, pour le dernier passage, Paulua, p. .''.2, et Gresenius, Thésaurus, 1342 //.
' Le commencement de la digression sur les oraisons funèbres (p. 159*161]
manque dans notre édition, par suite d'une lacune dans le ms. Cette digression con-
tient une classification systématique des élégies qui se trouvent dans la Bible, elle
parle ensuite des élégies postérieures qui peuvent toucher les cœurs. Samuel cite,
comme exemple, les élégies mentionnées dans Moed Katon, 25 3, et il ajoute : « Par
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
guement de l'oraison funèbre et du deuil b^N, ainsi que dos pres-
criptions traditionnelles qui s'y rapportent 1 . Au sujet du verset
XL vu, 29, il mentionne les obligations qui incombent aux mou-
rants ()). 119 -) et les lois relatives à l'enterrement (p. 120). Au ré-
cit de l'entrevue dans laquelle Joseph n'a pas été reconnu par ses
frères, xlii, 8, Samuel rattache l'explication d'une mischna de Baba
Baira, vm, 6 (p. 43). Au verset xliii, 9, il traite d'après le Tal-
mud des conditions du cautionnement (p. 54). A l'occasion des
préparatifs d'un festin dont il est question xliii, 16, il mentionne
le précepte d'Exode, xvi, 5, et y ajoute des explications relatives
aux trois sortes d'objets qu'on ne peut pas manger les jours de
fête, parce qu'ils ne sont pas préparés, nrp-itt (p. 58). A propos de
xlii, 19, il examine brièvement, sans citer de passages talmu-
diques, s'il est permis à un groupe de personnes de livrer l'une
d'elles à la mort pour sauver les autres (p. 46) 3 .
Voici encore un certain nombre de digressions intéressantes du
commentaire de Samuel ibn Hofni. A propos des songes de Pha-
raon, xli, 15, il explique que les interprétateurs de songes ont à
tenir compte de treize points, dont ils doivent sérieusement se
préoccuper 4 ; il compare les interprétateurs de songes aux juges
et aux médecins, qui ont à faire des investigations très précises
avant de pouvoir rendre un jugement ou se prononcer sur une
maladie (p. 8). Il parle ensuite (p. 14) des diverses images qu'on
ma vie, ces paroles sont d'une éloquence magistrale, je les ai citées ici pour servir
d'exemple aux poètes élépiaques (Û" , 21DD), il sera facile aux poètes de les mettre
en vers, NÏ"572l3!]1 *JN dNbjbfrî "p^SD, ou de les imiter. » A la lin, il donne quelques
vers de l'élégie qu'il avait composée sur la mort de son père Hofni et que M. Har-
kavy a rapportés dans son ouvrage mentionné ci-dessus, p. 7.
1 Dans ce développement (p. 161-167), Samuel indique d'abord les douze lois re-
latives au deuil, il donne ensuite le sens du mot mbDN, deuil, au point de vue de
la langue et au point de vue de la religion, et il indique la durée que la religion
assigne au deuil dans les divers cas, qui sont au nombre de cinq ; puis il ajoute :
« Après avoir fait connaître les durées du deuil, nous pensons qu'il est nécessaire de
mentionner les décisions des anciens relatives à ces durées. . . > Après ces mots, Sa-
muel cite une série de lois relatives aux durées du deuil et à l'interruption apportée
par les jours de fête à la célébration du deuil.
2 II termine ainsi : « Il serait trop long d'indiquer ici les causes de ces prescrip-
tions, nous en avons parlé dans notre ouvrage sur le divorce pN^cbiX "'D îWSNrO- »
M. Harkavy cite ce passage, p. 6, mais il écrit, par erreur, VpJ2 ÏTlDIDb Ttï3T*ID!3"\
au lieu de THI 'b 'D.
3 Cette partie casuistique repose sur Tos. Terwniot, vu, 20, et /. Terumot, 40 b.
Samuel ajoute seulement un nouveau cas, à savoir si dix femmes, pour sauver leur
honneur, ont le droit de sacrifier l'honneur d'une seule femme.
4 Samuel renvoie ici à des explications plus développées qu'il a données sur ce
sujet dans un endroit précédent de son commentaire, probablement dans le passage
mentionné par Ibn Ezra, à xxvni, 10 ; il y renvoie encore p. 13. Samuel renvoie
également, dans son commentaire sur xliv, 18 (p. 77), à un développement sur la
royauté qu'il a donné Genèse, xxxvi, 31.
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL IBN HOFNI 2S5
voit en sonjre et des différents rêves. Au verset xli, 33, il établit
la différence entre les synonymes rrosn et n:n::n (p. 18) ; xli, 48,
il montre comment on peut conserver les fruits de la terre et les
préserver de la destruction (p. 28) • ; xli, 49, il parle de l'acca-
parement du blé et des prescriptions qui' s'y l'apportent (p. 30) - ;
xliii, 3'2, il traite des croyances religieuses des Egyptiens (p. 63) ;
xliv, 34, de l'action de l'éloquence, qu'il compare à l'influence de
la musique et de la poésie (p. 81) ; l, 2, de l'embaumement des
morts, en se référant au récit talmudique de Baba Batra, 3 &, re-
latif à Hérode et Marianne. (p. 157) 3 .
Les éléments des développements suivants sont empruntés à la
Bible même. Sur la famine (p. 34-39, à propos de xli, 55) ; sur les
sacrifices 4 (p. 61, à propos de xliii, 26); sur la reconnaissance
et l'ingratitude (p. 67, xliv, 4) ; sur la colère et la longanimité
(p. 76, xliv, 18) ; sur les causes qui peuvent empêcher un homme
de répondre (p. 84, xlv, 3) ; sur les dix avantages de la maladie
(p. 123, xlviii, 1) ; sur la signification de la main droite et du
côté droit (p. 127, xlviii, 14); sur la supériorité de Juda sur ses
frères, mentionnée dans dix endroits de la Bible (p. 102, xlvi,
28 ) 5 ; sur les sept cas de supériorité d'Ephraïm sur Manassé
(p. 130, xlviii, 20) ; sur les muets comparés à des animaux (p. 145,
XLIX, 14).
1 Samuel dit, entre autres : « Il y a des pays, comme la province de Bassora,
L'Egypte et d'autres contrées situées près de la mer, dans lesquels les fruits de la
terre se gâtent rapidement, tandis que dans d'autres pays, comme les régions mon-
tagneuses, ces fruits, placés clans des fosses ou des citernes, se conservent intacts
pendant des années. • Cf. Kremer, Culturgeschichte des Orients unter den Chalifen,
II, 332.
s Ce passage commence ainsi : « Nous trouvons bon de parler ici en détail de
l'accaparement du blé, parce que ce développement se rapporte à notre récit (l'entas-
sement du blé par Joseph) et que la plupart des marchands de grains de notre temps
sont des accapareurs. »
3 Au lieu de ïlblp 1H2, il faut lire naturellement Ûilblp 1Ï13 , et ïiaiJQEîn
w2"I3 est la leçon qui se trouve également dans le ms. de Munich (Dihdukê Sofe-
.[, 5«) pour £2-13 rr:?:^.
4 « Il est nécessaire que je traite ici de la cherté et du bon marché des vivres, de
leurs causes et de leurs conditions, et que j'indique la part de responsabilité qui eu
revient au créateur et celle des créatures, j'y ajouterai le nombre de chertés dont
parle l'Écriture-Sainte. » Après ce préambule, Samuel définit les mots cherté' et
hon marchf, puis il montre les divers degrés de la cherté (famine) d'après Aboi,
. ensuite il énumère les onze fautes qui amènent la famine comme un châtiment
divin, et enfin il indique les trois causes de la famine : insufiisance de la récolte.
maladie du blé et siège. A la fin, il mentionne les dix époques de famine dont parle
ia Bible ; cette énumération est identique à celle du Midrasch, Bereschit rabba,
c. 2o, avec cette dillérence que, d'après le Midrasch, la dixième famine aura lieu
dans l'avenir. Amos, vin, 11, et que pour Samuel elle a eu lieu avant la destruction
du temple (Il Rois, xxv, 3 ; Jérémic, lu, fi).
s II promet de traiter complètement ce sujet dans le commentaire sur Nombres,
xvn, 17.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
\ il. Dans ces dernières digressions, dont le contenu est em-
prunt/' à la Bible, comme, par exemple, le développement sur la
famine, Samuel suit le système du midrasch, qui consiste à re-
cueillir sur une question donnée un grand nombre de versets bi-
bliques. Le gaon applique surtout cette méthode midraschique
quand, dans un but homilétique, il veut tirer du texte un ensei-
gnement pratique ; il se sert, dans ce cas, du mot *iKnn*K. De ce
que Joseph s'est lavé et a changé de vêtements avant de paraître
devant Pharaon, xli, 14, il conclut « qu'avant de comparaître
devant notre Créateur, nous devons purifier notre âme de la souil-
lure des péchés, comme l'enseigne Kohél., ix, 8 (p. 8). » « Si un
roi mortel, dit-il plus loin (p. 24), a pu élever Joseph par ces seuls
mots: Je suis Pharaon (xli, 44), combien doit être puissante la
parole de Dieu (Is., xlvi, 4; Deutér., xxviii, 13) pour élever Is-
raël. » A propos des mots : « le peuple implora Pharaon, » xli, 55,
il dit (p. 33) « qu'en temps de détresse, nous devons implorer
Dieu, qui fait pousser les plantes et crée tout ce qui existe. » (Cf.
Psaumes, cvn, 5, 6; I Rois, vin, 31.) La question que Joseph
adresse à ses frères pour leur demander d'où ils viennent (xlii, 7)
provoque chez Samuel cette réflexion (p. 42) : « Si les hommes
réfléchissaient, comme le leur conseille la mischna de Âbot, III,
1, sur leur origine, ils s'abstiendraient de pécher. » Des paroles de
Joseph (xlii, 18) : « agissez ainsi et vous vivrez, » il rapproche
fp. 46) le verset d'Amos, v, 4 : « Cherchez-moi et vous vivrez. »
Il dit (p. 56) que Jacob (xliii, 11) emploie l'expression unipeu,
parce que les justes considèrent toutes leurs actions comme étant
de peu d'importance ; c'est ainsi qu'Abraham a dit (xvin, 4) : « un
peu d'eau et un morceau de pain. » A propos de xliii, 26, il fait
cette réflexion (p. 61) : « C'est ainsi que l'homme doit d'abord bien
agir, et ensuite seulement peut demander à Dieu ce dont il a be-
soin. » Cf. Psaumes, xx, 4. Et plus loin (p. 69), à propos de ces
paroles, xliv, 5 : « Votre action a été mauvaise, » il fait la re-
marque que nous nous faisons du mal à nous-mêmes en péchant
contre Dieu. Cf. Jérémie, vu, 19, et Prov., vin, 36. Les paroles
de Juda à Joseph xliv, 32 : « Je serai pour mon père toute ma
vie un coupable », lui inspirent cette observation : « Si la crainte*
de faillir envers un de nos semblables est tellement grande, com-
bien ne devons-nous pas craindre de faillir envers Dieu, notre
créateur. » Cf. I Sam., n, 25 (p. 80). Il fait une réflexion analogue
à propos de xlv, 3 : « Les fils de Jacob n'ont pas su garder leur
courage devant les paroles de leur jeune frère, et ils ont rougi
devant lui, à plus forte raison ne pouvons-nous pas résister aux
objurgations du créateur de notre âme, parce que, dans ce cas, la
LE COMMENTAIRE DE SAMUEL WX HOFM 287
confusion est plus grande et nous ne trouvons nulle part de re-
fuge contre la honte. » Cf. Michée, vi, 2; Isaïe, xm, 8 et x, S
(p. 85)"*. Il dit que les paroles de Jacob : « les jours de ma vie ont
été peu nombreux et mauvais, » s'appliquent bien à l'existence
terrestre, tandis que la vie future est, au contraire, longue et
heureuse, comme la dépeint le Psalmiste, xxi, 20 (p. 105). A
propos des mots xlvii, 24 : « vous donnerez la cinquième partie
à Pharaon », il dit (p. 114) : « De ces paroles découle un ensei-
gnement sur lequel nos docteurs nous ont rendus attentifs-. In
roi mortel exige pour lui au moins le cinquième de la récolte, et
cependant elle appartient aux sujets et le roi n'a contribué en
rien à la faire mûrir, mais le roi des rois, le maître du ciel et de
la terre, le créateur de tous les êtres, qui fait pousser toutes les
plantes, se contente du dixième (Deutér., xiv, 22), et il nous pro-
met une belle récompense pour notre offrande (Mal., ni, 10).
Aussi devons-nous accomplir cette prescription avec le plus grand
empressement. » A la fin du commentaire sur la bénédiction de
Jacob, xlix, 28, il dit (p. 154) : « 11 y a un grand avantage à faire
connaître cette bénédiction, car, comme elle s'est réalisée, nous
reconnaissons ainsi la supériorité du patriarche (Isaïe, xliv, 26)
et nous attachons une grande importance aux prières de nos
justes. » Cf. Prov., xi, 11.
VIII. Le commentaire de Samuel ibn Hofni contient encore des
digressions d'un autre genre : ce sont les développements apolo-
li cliques, qu'il rattache à l'un ou à l'autre passage du texte hé-
breu. Ainsi, xlî, 49, il défend Joseph contre l'accusation d'avoir
accaparé le blé que certaines personnes — probablement des
polémistes musulmans — portaient contre lui (p. 29). Plus loin, il
justifie Joseph d'autres accusations qui étaient probablement di-
es contre lui par les mêmes polémistes. Gomment, disent-ils à
propos du verset xlii, 35, Joseph a-t-il pu causer une si vive in-
quiétude à son père et. à ses frères (p. 50)? comment a-t-il eu le
courage de faire arrêter injustement (xliv, 8) son frère comme
voleur (p. 69) ? A propos du verset xliv, 31, il explique comment
Jttda a su que la douleur que Jacob éprouverait aurait pour lui
des conséquences mortelles et pourquoi la raison de Jacob ne do-
minait pas son chagrin (p. 80). A la page 134, il défend Ruben
contre ceux qui tirent du verset xlix, 4, un argument contre lui .
1 Cf. les paroles (TEleazar ben Azaria, Genèse rabba, c. f J3 ; Die A<jada der Tan-
nait en, I, 229.
1 Je ne sais pas à quelle source Samuel l'ail allusion ici.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
A propos du vœu exprimé par Jacob, xlvii, 29, de n'être pas en-
terré en Egypte, il réfute l'objection de ceux qui s'étonneraient
«le ce vœu, sous prétexte qu'à la mort, l'âme' quittant le corps,
celui-ci ne perçoit plus aucune sensation, et qu'il doit, par consé-
quent, être indifférent de l'enterrer dans un endroit plutôt que
dans un autre (p. 121). On a objecté aussi : Pourquoi Dieu qui, dans
sa bonté, a fait connaître, par les songes de Pharaon, l'approche
de la famine, n'a-t-il pas, dans sa miséricorde, écarté totalement
la famine? Samuel y répond dans le commentaire sur le verset xli,
24 (p. 13). xliii, 32, il combat, au nom de la raison (bp3>b« ààn),
la croyance des anciens Egyptiens qui s'interdisaient la viande, et
il montre qu'il est permis de tuer les animaux destinés à la nour-
riture de l'homme (p. 63) *. Quelques personnes — ùip — ont cité
les paroles de Juda (xliv, 30) : « son âme est attachée à son âme »,
comme preuve à l'appui de la doctrine (platonicienne) qui admet
qu'à l'origine, l'âme est divisée en deux moitiés, qui s'unissent
entre elles quand elles se rencontrent. Samuel combat cette opi-
nion par des arguments exégétiques et philosophiques (p. 79).
Dans les paroles du verset xlviii, 19, Samuel voit une allusion
au miracle opéré par Josué, de la tribu d'Ephraïm, en arrêtant le
soleil. A cette occasion, il réfute les objections faites par quelques
personnes contre ce miracle — ^ ûnp -ûsn ipi — et, en même
temps, il repousse les tentatives faites par certains apologistes
de la Bible pour concilier ce miracle avec les lois de la nature
(p. 130) 2 . Il y en a qui objectent contre la signification messia-
nique donnée au mot rsb"»ti) (xlix, 10) le fait que la maison de David
ne continue pas à fleurir jusqu'à l'arrivée du Messie ; Samuel ré-
fute cette objection (p. 141).
W. Bâcher.
(A suivre.)
1 II dit qu'il traitera ce sujet dans le commentaire sur Deut., xn, 20.
2 Contre les uns, il fait valoir la toute-puissance du Créateur, aux autres il ob-
jecte que le miracle affaibli ne peut plus servir pour accréditer la mission de Josué;
car, si le signe du prophète — "OD^N Ù'b^ — était conforme aux lois de la nature et
ne dépassait pas les forces de l'homme, il ne pourrait pas inspirer la conviction qu'on
veut porter dans les esprits. Sur l'opinion de Samuel ibn Hofni relative aux mira-
cles, voir l'ouvrage de M. Harkavy, p. 2.
NOTES ET MÉLANGES
PETITS PROBLÈMES
(DEUXIÈME SÉRIE)
I
Le texte hébreu du livre d'Esther affirme, dans deux endroits
différents que le mot nw qui fournit le nom de la fête de Purim
(D'nnB, uns, ix, 26) est l'équivalent de bniâ, « sort » (anii lis
Vïfoï?, ibidem, m, 7, ix, 24). Cette affirmation, admise de con-
fiance pendant de longs siècles, a été révoquée en doute pour la
première fois, en 1837, par Jos. von Hammer, qui avait émis la
conjecture que Purim était le Furdian des Perses. Vers le même
temps, M. Paul de Lagarde avait eu la même idée, qu'il avait trou-
vée indépendamment de v. H. et qu'il avait appuyée sur un cer-
tain nombre de preuves. M. de L. est revenu tout récemment à la
question dans une intéressante monographie. Il rappelle d'abord
les formes grecques du mot de û"n*B, qui sont, d'une part, ?poupat,
«ppoupata, avec ?p au commencement; d'autre part, <poupu.oua, «oupSia et
probablement «poupfiaux. Gela le conduit à des transcriptions amins
et ktto, qui ont des formes araméennes. Il remarque ensuite qu'il
serait impossible de prouver, comme on le suppose d'après le texte
hébreu, que, soit en persan, soit dans une autre langue de ces ré-
gions, *rii signifie le sort. Gomme l'événement se passe sur le ter-
ritoire perse, M. de L. est d'avis que Purim doit être la fête perse
des Froharâa, ifcnrms, c'est-à-dire des Fervers ou âmes des
hommes pieux de l'antiquité, fête qui se célébrait dans le mois de
Farvardigan, le premier de l'année perse 1 . Cette interprétation se
1 Ce résumé est emprunté au compte rendu paru dans le dernier numéro de la
Revue, 137. Je n'ai pas sous les yeux le Mémoire de M. de Lagarde.
T. XV, n° 30. 19
290 HE VUE DES ÉTUDES JUIVES
heurte à deux difficultés des plus graves. En premier lieu, l'alté-
ration par les Juifs d'une fête païenne consacrée aux mânes en
une fôte commémorative de la révocation d'un édit d'extermina-
tion lancé contre eux, est au plus haut degré improbable. Puis, on
ne voit nullement la nécessité pour l'auteur d'inventer une étymo-
logie fantaisiste aussi particulière. Un médiocre connaisseur de
l'hébreu en aurait trouvé une explication plus vraisemblable, par
exemple, celle-ci : ^bwn non *iibn b$ &*tib nbxn dwb itnp p b*
laîi naionn na, etc. (ix, 26). De plus, il semble extraordinaire que
les traducteurs grecs d'Alexandrie, qui sont de l'époque romaine,
aient connu la forme plus exacte du nom depuis longtemps altéré
par les Juifs de la Palestine. Enfin, en admettant môme l'élision
de *i et ïi, le mot persan jfinïTns ne peut donner en hébreu que
fa», dont le pluriel doit être d^rtts, à l'instar de trinmunN,
d^sn-nûriK, de khsathrapân, hhsairân, pluriels pris pour des sin-
guliers. Enfin, témoin les formes perses que je viens de mention-
ner, la forme même de janirnB n'a pas pu être connue de l'auteur
du livre d'Esther. De son temps, on prononçait uniquement Fra-
vartian ou Fravardian, ce qui eût donné tout au plus orjrmB ou
trwiB. Ces diverses raisons nous conduisent à chercher dans une
autre voie. Les transcriptions grecques ne sauraient prétendre à
la moindre autorité en face de la forme hébraïque. En transcri-
vant d"mB par coupai ou cppoupaïa, les traducteurs qui faisaient
d'Haman un Macédonien ont simplement opéré un rapproche-
ment avec le mot grec <ppoupa, « sentinelle, garde ». Des copistes
postérieurs, ayant dans la bouche le nom populaire Purim, ont
corrigé «pdupjwiia, d'où la corruption «poupôoua et <poup8ia. Mais l'origine
persane écartée, il reste à savoir dans quelle langue le mot *n5 si-
gnifie sort. Comme l'auteur s'attache à expliquer le nom dune
fête juive, il n'existe pas une ombre de raison pour chercher ce
mot en dehors de la langue populaire des Juifs de Palestine, et
cette langue ne peut guère être autre chose que l'araméen. Si l'on
objecte que les lexiques araméens ne constatent pas une significa-
tion pareille pour le vocable rapporté par l'auteur hébreu, la
réponse n'est pas difficile à donner : l'absence d'un mot dans les
dialectes postérieurs ne prouve aucunement qu'il n'ait pas existé
dans la langue antérieure. On sait, du reste, combien notre con-
naissance de l'araméen ancien est imparfaite. Pourquoi donc ne
croirait-on pas sur parole un' auteur désintéressé dont l'araméen
a certainement été la langue maternelle ?
Il y a plus, la présomption favorable à l'affirmation du livre
d'Esther est corroborée par un fait linguistique des plus remar-
quables. Le mot qui désigne ordinairement le sort en araméen et
NOTES ET MELANGES 291
en hébreu postérieur, nos, nïb, o^s, ne saurait être séparé du tal-
mudique nd^, qui signifie, d'après les uns, « motte de terre », d'a-
près les autres, « fragment de pierre ». Pour le fond, on peut rap-
procher l'hébreu ancien b-ps, « sort », et l'arabe b"£, bna, « terrain
pierreux et dur »; pour la dérivation, on pense involontairement
à la racine dis = yiD, « broyer, séparer, disperser ». D'un autre
côté, l'idée de fraction et de part réside dans les nombreux sy-
nonymes de « sort ». Comparez l'hébreu pbn et i-j;?2 et l'éthiopien
nbçîjn (de bcs, « diviser »). Quelquefois c'est l'idée d'objet petit et
menu qui s'y fait jour. Ainsi l'hébreu aop, « sortilège », et l'a-
rabe Frçaoj?, « sort, lot, part » (de ûop, « partager, diviser »), est pa-
rallèle à laraméen-hébreu Nrop, bôp, « éclat, copeau, fétu ». Plus
frappant est encore l'araméen Krri?, « sort, lot», comparé à
l'arabe aan*, « sable fin », formant groupe avec tp*, « fétu, petite
quantité ». Ces comparaisons suffisent à établir que dans les lan-
gues sémitiques la conception du sort se rattache à celle de fraction
et de petits objets du règne végétal ou minéral. Or, l'araméen
talmudique fait souvent usage du terme «mis, « petite quantité,
peu», qui vient, sans aucun doute, de la racine *nt), « broyer,
rendre menu, réduire en miettes », qui a produit le nom \*vrm
ou nrmD, « petits débris, miettes ». La forme masculine ans est
employée au sens de « moins ». Qu'y aurait-il d'étonnant que le
substantif masculin sn*iD, « petite quantité ou fraction », eût éga-
lement existé dans la langue courante de l'auteur du livre d'Es-
ther avec la signification si proche de « sort »? Rien n'oblige à
supposer que la loi sématologique qui domine tant de racines
analogues sur toute l'étendue des langues sémitiques ait dû se
trouver en défaut au sujet du mot -ns ; et, puisque l'auteur qui
l'emploie lui attribue formellement le sens de « sort », le plus
simple est d'admettre son assertion.
Un mot pour finir. L'origine araméenne de 112=^5 se montre
déjà dans la vocalisation, qui a son analogie dans les mots tels que
Hjm, « fossé », an*, « élan », tn^ip, « froid » (Voyez Duval, Traité
de grammaire syriaque, p. 212), qui viennent des racines aaa, ït*,
nip. En hébreu classique, on aurait prononcé *id, de môme qu'on
dit ai, ù\ n'p. A l'époque où le livre d'Esther fut écrit, les savants
eux-mêmes maniaient très difficilement la langue ancienne et
étaient déjà pénétrés du génie araméen.
Concluons : le nom de la fête de Purim a une origine judéo-
araméenne. Il signifie « fête des sorts ». Ce sens est fondamental,
car il explique le trait le plus caractéristique de la fête, l'envoi de
292 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
dons réciproques ou nia», ainsi que des dons gracieux (man») aux
Indigents. C'est le fruit de l'association si naturelle de bnia et
T T •
II
UN MOT IMPORTANT DANS L'INSCRIPTION PHÉNICIENNE DE TABNIT
En entendant la lecture du texte phénicien que M. Renan a faite
à cette académie et à la Société asiatique, le 2 du mois courant, il
m'est venu une idée qui m'a paru être de nature, non seulement
à éclaircir le passage difficile signalé par le savant académicien,
mais aussi à trancher une question chronologique sur laquelle
l'opinion des historiens est restée très divisée jusqu'à ce jour. J'ai
fait part de ma conjecture à M. Renan, puis à M. Maspéro, qui a
bien voulu l'indiquer sommairement dans la dernière séance de
l'Académie. Je demande maintenant la permission de l'exposer
devant vous avec les quelques développements qui sont néces-
saires à l'intelligence du passage phénicien en question.
Le roi défunt adjure tout le monde de respecter le sarcophage
qui contient ses dépouilles mortelles et de ne pas troubler son repos
éternel dans le but d'y chercher des objets d'or et d'argent ou
d'autres objets de valeur. Il s'exprime ainsi qu'il suit, d'après la
division des mots généralement adoptée :
•pK nbn ^ffi» dutt bsi y-in }b™ •*« rps $1$ ■»« a ■jwnn ba
.T "pan 351D
Les deux premiers mots sont clairs ; ils signifient : « ne me dé-
range pas » ; les cinq derniers sont traduits par : « moi seul je suis
couché dans ce cercueil », ce qui est également assez satisfaisant.
Les dix mots intermédiaires forment une phrase incidente débu-
tant par la particule 3, « car » ; puis viennent trois groupes
de trois mots chacun, où se trouvent deux mots obscurs que
nous exprimons provisoirement par x et y ; on a ainsi : « il n'y a
pas de x argent, il n'y a pas de x or, ni aucuns trésors y. » Pour
déterminer le sens de x, on a eu recours à la phrase analogue de
l'inscription d'Eschmounazar : ûdïï *p ûU5 ^N D use "p îapni b*o,
traduite habituellement par : « Et qu'il ne cherche pas auprès de
1 Article lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
NOTES ET MÉLANGES 293
nous des trésors, car il n'y a pas auprès de nous des trésors »,
et on en a conclu que le ) final de "jbnN [était, ainsi que celui de
■p, le suffixe possessif de la l re personne du pluriel. Ceci admis,
on a pensé que le phénicien }hix pourrait bien être identique à
l'hébreu nabatK, « auprès de nous ». L'invraisemblance de cette
conjecture est facile à prouver. D'abord, la racine bira est
commune à la plupart des langues sémitiques, de sorte que le
changement de i en s en phénicien est absolument inadmis-
sible. Puis, l'emploi du suffixe pluriel « nous » entre deux termes
qui se rapportent à la première personne du singulier est peu
probable. Enfin, dans la particule comparée p, le noûn, loin de
marquer la l re personne pluriel, contient plutôt le suffixe de la
3 e personne singulier, 35, et le sens de la phrase précitée est :
« Et qu'il ne cherche pas en lui (dans le sarcophage) des trésors,
car il n'y a pas là, en lui, des trésors. » L'adverbe ûï), « là-», met
hors de doute la nature du suffixe. Comme l'emploi du suffixe
de la 3 e personne ne cadre nullement avec le contexte de notre
passage, les chances que le 1 de fb^N soit un suffixe restent bien
infimes et ne mènent à aucune explication tant soit peu satis-
faisante.
La difficulté est bien moindre quand on envisage notre phrase
en elle-même, sans vouloir lui imposer une conformité minutieuse
avec celle d'Eschmounazar. L'analogie générale suffit à faire voir
qu'il s'agit d'objets qu'on s'attendait à trouver dans le sarcophage.
Comme de raison, les objets d'argent et d'or mentionnés dans
notre texte, ainsi que les trésors mentionnés dans les deux textes
en même temps, doivent désigner, non des valeurs brutes, mais
des objets fabriqués et ayant une destination funéraire, comme des
figurines et des amulettes ayant pour but de protéger le mort contre
les attaques des démons infernaux, ou bien encore des pendants
d'oreilles et des bracelets qui servent à parer le corps. La seconde
espèce, celle des parures profanes, est visiblement résumée par
l'expression û273 bs, « toute espèce de trésors. » La première es-
pèce, celle qui a un caractère sacré, doit aussi avoir son expression
adéquate dans le terme "pHN, lequel, par sa forme seule, se fait
déjà connaître comme un mot non phénicien, et, étant donné que
ni l'égyptien ni les autres langues sémitiques ne possèdent rien de
pareil, il ne reste qu'à s'adresser à la langue grecque. Or, cette
langue nous fournit le mot pour figurine que nous avons été amené
à supposer dans "p-jN, savoir : eîfiw^ov. La transcription est aussi
exacte que possible, quand on tient compte de ce que l'alphabet phé-
nicien omet ordinairement d'exprimer les voyelles au milieu du
mot. L'identification de ces mots me parait donc à peu près certaine.
294 REVUE DES ETUDES JUIVES
Le parallélisme de bsja fait voir, en outre, que ibiN est au pluriel,
naturellement à l'état construit : iiVr». Le sens de l'ensemble ne
laisse rien à désirer, malgré l'obscurité du dernier mot : « Ne me
dérange pas, car il n'y a ni idoles d'argent ni idoles d'or, ni aucun
autre trésor. » Peut être fera-t-on bien de lire le mot suivant
nu>tt, « de roi », et on obtiendra ainsi un sens très convenable : il
s'agirait d'objets précieux dont on parait les rois. Mais, quoi qu'il
en soit de ce dernier terme, dès que l'on reconnaît la vraie nature
du mot •jVm, la signification de la phrase incidente est aussi claire
que possible.
Voilà le problème philologique presque entièrement résolu. Au
point de vue de l'histoire, ce résultat ne manque pas non plus
d'une certaine importance. On était tellement habitué à consi-
dérer la dynastie d'Eschmounazar I er comme contemporaine des
Achéménides, que l'opinion de M. Clermont- G anneau , d'après
laquelle la dynastie précitée appartenait à l'époque ptolémaïque,
m'avait paru, sinon impossible, du moins fort peu probable. L'exis-
tence du mot grec efôaAov = "jb-rN dans le texte de Tabnit montre
jusqu'à l'évidence que ce savant et sagace archéologue a deviné
juste. Les deux inscriptions funéraires de Sidon proviennent des
membres de la dynastie philhellène qui doit son origine soit à
Alexandre même, qui fut reçu à Sidon comme un sauveur, soit
à l'un de ses successeurs immédiats. Il y a lieu d'espérer que
M. Clermont-Ganneau consacrera bientôt une étude spéciale et
approfondie à cette intéressante dynastie qu'il a été le premier à
fixer chronologiquement et dont il a indiqué le classement som-
maire dans plusieurs de ses écrits. Depuis la mort de Tennès et la
destruction de Sidon par Artaxerxès Ochus jusqu'à l'extinction
de la dynastie nationale, l'histoire a enregistré plusieurs noms
dont nous ignorons l'ordre de succession et l'époque exacte;
M. Clermont-Ganneau, j'en suis sûr à l'avance, y apportera la
lumière qui nous manque encore. Chose curieuse, la découverte
du nouveau texte a donné lieu à un nouveau point d'interroga-
tion. Je me demande si le Tabnit du récent monument est réelle-
ment le fils d'Eschmounazar I er , ou bien s'il n'est pas plutôt le
fils et successeur d'Eschmounazar II, qui aurait porté le nom de
son grand-père. De cette sorte, la série documentée de la dernière
dynastie sidonienne serait : Eschmounazar I er , Tabnit I er , Eschmou-
nazar II, Tabnit IL Aucune difficulté sérieuse ne me paraît s'op-
poser à cette manière de voir. J'ai exposé ailleurs pourquoi, con-
trairement à l'idée émise par plusieurs interprètes, je crois que
Eschmounazar a exercé un gouvernement effectif pendant 14 ans,
et qu'il n'a * associé sa mère qu'à l'entreprise relative aux cons-
NOTES ET MÉLANGES 205
tructions dos temples, honneur qui lui était dû grâce à sa qualité
de prêtresse d'Astarté. Rien n'indique non plus, suivant moi,
qu'Eschmounazar II soit mort sans héritier, ainsi que quelques-
uns ont cru pouvoir l'affirmer. Il se peut donc que l'habitant
du nouveau sarcophage ait été, comme je viens de le dire, non
le père, mais le fils d'Eschmounazar II. Étant prêtre d'Astarté,
Tabnit II a pu se contenter d'administrer les temples construits
par son père, sans en fonder de nouveaux. A plus forte raison
a-t-il dû s'abstenir de tout rôle politique qui eût pu offusquer
son puissant suzerain d'Egypte. On comprend ainsi que notre
inscription n'attribue à Tabnit aucun acte remarquable. L'ins-
cription elle-même, par sa brièveté extraordinaire comme par sa
tenue négligée, semble annoncer l'agonie de la langue phénicienne
à la cour de Sidon. Enfin, la présence indubitable d'un mot grec
dans le texte de Tabnit pourrait aussi constituer un indice en
faveur de sa modernité relativement à l'inscription d'Eschmou-
nazar II. Mais n'insistons pas, quel que soit le résultat final de
l'enquête que je réclame, elle ne laisse pas de mériter l'attention
des historiens l .
J. Halévy.
TROIS INSCRIPTIONS HÉBRAÏQUES DE MANTES
En fouillant le sol pour les fondations d'une maison, à Mantes,
M. Grave, pharmacien 3 , a découvert trois très grandes dalles en
pierre, couvertes d'inscriptions hébraïques, ainsi conçues :
N°l
'nm nia» û
p riaxE rw
'b '3ttJ û^n
1 Je profite de l'occasion pour exprimer mes plus vifs remerciements à l'éminent
directeur du Musée Impérial ottomau de Tschinili Kicusk, O. Hamdy-Bcy, de l'a-
mabilité extraordinaire avec laquelle il m'a facilité l'étude des monuments confiés à
sa parde. Artiste exquis et patriote éclairé, llamdy-Bey a su créer, dans le court
espace de quatre ans, deux merveilles des plus admirables, l'Ecole des beaux-arts et
le Musée. Grâce à son zèle et à ea science, ces deux institutions n'auront bientôt rien
i envier d leurs aînées de l'Europe.
■ Communication faite à l'Institut (Académie des Inscriptions), le 14 octobre 1887.
8 Comme 6on confrère, M. Lacroix, à Màcon, Voir lievue, t. V, p. 104.
296 REVUE DKS ÉTUDES JUIVKS
a Ceci est la stèle du tombeau de Ioet(e), fille de Maître Hayim,
femme de maître Hayim, qui est allée au Paradis le mardi de la sec-
tion wayaqhel. »
La pierre, cassée au milieu, rupture figurée ici par le trait ver-
tical, a une largeur totale de 1 mètre 98 centimètres, et la hauteur
des trois lignes du texte est de 68 à 70 cm., sur une épaisseur
de 12 à 14 cm. ; les lettres ont une hauteur de près de 12 cm.
Malheureusement, quoique la pierre ne paraisse pas défectueuse,
il manque l'année à la suite du quantième, et l'on peut seulement,
par comparaison avec les documents similaires, l'attribuer au
xiii siècle.
N°2.
•p mai* 'n
pb nas:to
a haï» in
a
nsb
« Ceci est la stèle de maître Obadia, fils du maître Elie, qui est allé
au Paradis, le lundi de la section wayhi, l'an IX du comput (sous-
entendu petit, = 5009). »
La lecture hebdomadaire sabbatique wayhi correspond au
16 tébet, soit le mardi 11 tébet = 28 décembre 1248.
Cette pierre, également fendue au milieu, est un peu plus fine
que la première ; elle n'a que 1 m. 75 cm. en largeur totale ; la
hauteur de l'ensemble est de 75 cm., et les lettres n'ont que 8 cm.
de haut. La gravure en est très soignée.
N°3.
barrr '-dît
(])ab ntasato
M nitt ni
an
na2£?3 nNT
Db
« Ceci est la stèle de maître Iehiel Menahem Halévi, qui est allé au
Paradis, le mercredi de la section de schemot, l'an LUI du comput. »
Le sabbat de schemot 5053 correspondait au 23 tébet, soit, pour
la date indiquée ici, 20 tébet = 31 décembre 1292.
La dernière lettre de la 2" ligne a été cassée; c'est la finale *j, ai-
sée à reconstituer par le texte n° 2.
NOTES ET MÉLANGES . 297
La pierre, fendue au milieu, comme les deux précédentes, a une
largeur de 1 m. 50 cm., sur une hauteur de "75 cm.
Si la première stèle a le défaut d'être datée imparfaitement, elle
offre, par contre, un nom nouveau dans l'onomastique juive et
dans l'histoire littéraire de la France au moyen âge : celui de
la défunte, qui constitue le dernier mot de la ligne 1 : (n)E3NY*,
qu'il faut lire Ioete, nom qui ne se trouve ni dans le Dictionnaire
historique de l'ancien langage français, de Lacurne de Sainte-
Palaye, ni dans l'œuvre analogue de son successeur contempo-
rain, M. Fréd. Godefroy. La dernière lettre de ce mot, sans doute
un n, a disparu par la cassure de la pierre.
D'après le Livre de la taille de Paris pour l'an 1292, publié en
1837, d'après un ms. des Archives nationales ', on a pu reconsti-
tuer une longue série de noms propres pour cette époque ; or parmi
eux, à côté de noms de femme tels que Bele-Assez, Bone, Belete,
etc., on trouve deux fois le nom de Joie : 1° Joie la farinière,
veuve ; 2° Joie, femme Vivant Garo. Cette dernière porte précisé-
ment le nom de la défunte qui figure sur notre stèle n° 1, si l'on
observe que le mot Hayim a pour équivalent français le nom Vi-
vant, et que l'on suppose que le mot Joie a dû avoir pour dimi-
nutif Joete, comme Belete est le diminutif de Bêle 2 . Le nom de
Joie écrit naoNT, comme on le retrouve sur une inscription hé-
braïque du musée municipal Carnavalet à Paris 3 et sur une autre
à Mâcon 4 , paraît être en quelque sorte le féminin de Joiant ou
Ioant, donné par M. Godefroy comme un synonyme de Joconde.
D'autre part, comme la femme Vivant a payé encore l'impôt, à
Paris, en 1296, c'est vers la fin du xnr 3 siècle qu'elle a dû émigrer
de Paris à Mantes, où elle est décédée.
L'ensemble peut servir de complément au travail de M. de Long-
périer sur ce point, dont la grande stèle carrée de Limay forme le
sujet capital. 11 a restitué à ce texte sa véritable date 17 mars 1243
(non 1101, comme des historiens de l'arrondissement de Mantes
l'avaient supposé à tort jusque-là). Enjoignant à celle-ci les trois
stèles qui viennent d'être découvertes et la pierre similaire trou-
1 Voir l'art, de M. Isid. Loeb, Rôle des Juifs de Paris en 4296-7, Revue, 1880, t. I,
pp. 61-71.
8 Toutefois, M. Arsène Darmesteter, à qui nous avons soumis notre lecture, ne
partage pas notre avis en ce qui concerne le mot Ï3NT ; au li eu de la dernière lettre
de ce mot que nous lisons a, il propose les deux lettres îl» ce qui donnerait le mot
(N)"nNV, ayant un sens fort plausible, celui de Joyeuse.
* Elle forme le n° V dans la série publiée par feu de Longpérier dans Journal des
savants, 1874, p. 653 ; édition des œuvres de Longpérier, par M. Schluraberger.
X, VI, p. 112.
♦ Voir Jsid. Loeb, Revue, t. V, p, 106,
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
▼ée également à Limay il y a bientôt vingt ans, et conservée
maintenant au Musée des Antiquités de Saint-Germain », on a. des
textes formels relatifs à la présence des Juifs dans ce canton aux
xin" et xrv° siècles, corroborée par la mention d'une scola des
Juifs et d'une rue de la Juiverie sur un vieux plan de Mantes, pu-
blié par M. Grave, dans sa Chronique de Mantes (1883, in-8°,
pp. 221 et 262-3).
Parlant de la pierre de Limay (qui mesure 1 m. 75 c. de lon-
gueur), M. de Longpérier dit que « ses dimensions sont extraor-
dinaires ». Qu'aurait-il dit à la vue dos pierres de Mantes, dont le
n° 1 a près de deux mètres ! Il avait déploré la dégradation de la
même pierre de Limay, « en sorte, disait-il, que la surface ex-
foliée ne laisse plus, en divers en droits, apercevoir que des traces
de caractères ». Nous devons rassurer les amateurs de ces monu-
ments et dire que la pierre a été restaurée il y a un an et demi ; à
peine quelques lettres d'un mot de la deuxième ligne manquent-
elles dans le texte, heureusement publié en entier par cet archéo-
logue. Finalement, le vœu littéraire formulé à ce propos par M. de
Longpérier 2 , de publier un tableau des sections hebdomadaires de
la Bible en concordance avec les quantièmes mensuels, a été réa-
lisé par M. Isid. Loeb 3 , en 1886 4 : ce qui a permis de déterminer
la date des trois stèles en question ici.
Moïse Schwab.
EXPULSION DES JUIFS DE SALINS ET BRACON
EN 1374
Voici une pièce assez curieuse, elle se trouve aux archives du
département du Doubs, et est cotée B 404. C'est un acte daté de
Salins, 24 septembre 1374, par lequel les recteurs des églises de
Salins demandent à dame Marguerite, fille du feu roi de France,
comtesse de Flandres, d'Artois et de Bourgogne, seigneur de Sa-
* Revue, 1884, t. VIII, p. 138.
2 Edition de ses œuvres, iè. p. 129.
8 Voir son article Revue, t. VI, p. 250-267.
4 Tables du calendrier juif.
iNOTES ET MELANGES 299
lins, d'expulser de Salins et du bourg de Bracon les Juifs qui y
demeurent. Quel crime ont-ils commis ? Absolument aucun, que
l'on sache, seulement leur contact est « fétide et immonde », et il
faut bien purger la société chrétienne de la présence de ces Juifs
« vils et perfides » (perfide s'applique à leur religion), afin qu'elle
ne soit pas « souillée par leur séjour et leur fréquentation ». Ce»
bons curés et prieurs (ils sont de leur temps) ont. fait cela proba-
blement pour prouver à la postérité que les Juifs insultaient les
chrétiens, mais que les chrétiens les traitaient toujours avec une
exquise urbanité ; que les Juifs sont exclusifs et intolérants, tan-
dis que les Ariens ! . . . Ce qui est intéressant, c'est la récompense
offerte à la comtesse : cinq messes dans telle église, quatre messes
dans telle autre, du vivant de la comtesse ; messe perpétuelle, en-
suite, à l'anniversaire de sa mort. Le tout soigneusement compté
et stipulé et revêtu des sceaux des signataires. La comtesse ac-
cueillit le vœu qui lui était adressé. Voici le texte de la pièce :
Per has litteras cunctis tam presentibus quam futuris innotescat
quod nos rectores singularum ecclesiarum de Salino, videlicet pre-
positus et capitulum ecclesie beati Anatholii, capitulum sancti Mi-
chaelis, capitulum sancti Mauricii, curatus ecclesie sancti Anatholii
predicti, curatus béate Marie semper virginis, curatus beati Iohannis,
curatus sancti Mauricii, prior prioratus béate Marie Magdalene, prior
sancti Nicholay et conventus Fratrum minorum de Salino, ac ma-
gister hospitalis sub Bracone, omnes insimul et singuli nostrum,
acerbiori cémentes mesticia omnem cetum xpristianum ville seu
burgorum de Salino vilissimorum et perfidissimorum Iudeorum
more et conversationis contagione pollutum, qui, utinam tam lon-
gevis temporibus in societate et consortio antedicti cetus xpistiani
de Salino moram seu domicilia non fovissent, ut prodolor numera-
bilia peccata que per ipsorum Iudeorum cum xpristianis mansionem
et conversationem mutuas perpétra ta fuisse et cothidie perpetrari a
hdelibus xpristianis piis et lacrimosis audiuntur singultibus, non.
modo facta, sed nec eciam excogitata tam nephando putamine cons-
titissent, sanctissimo fidei nostre xpistiane zelo prout tenemur ac-
censi, post multe acerbitatis mentium nostrarum et singulorum
nostrorum pressuram,ad serenissimam et xpistianissimam dominam
nostram dominam Margueritam, Régis quondam Francorum filiam,
comitissam Flandrie, Arthesii et Burgundie, palatinamque ac do-
minam de Salinis, oculorum nostrorum et singulorum nostrorum
aciebus, lacessitis vocibus, tanquam ad nostrum in hoc verum et
solum solamen, fiducius adcurentes, ad ipsius domine gratiam, quam
a multis expertam temporibus piissimam novimus, pro parte omnium
et singulorum, preces nostras humilimas duximus porrigendas, qua-
tinus dignaretur de villa sua de Salino ac de burgo suo castri sui de
300 REVUE DES ETUDES JUIVES
Bracone et eorum fiaibus omnes et singulos Iudeos et Iudeas totaliter
et sine quacunque revocatione expellere. Eidem domine nos omnes
et singuli supradicti, pura et liberalissima voluntate nostra, pro
nobis et successoribus nostris, ipsos ad hoc inquantum possumus
obligando, promictentes quod hoc casu nos omnes et singuli nostrum
in ecclesia sua, pro ipsius domine nostre anime remedio et salute,
perpetuis infallibiliter temporibus, semel in anno celebrabimus
unum anniversarium sollenne, modo et tempore inferius declaratis,
videlicet quamdiu ipsà domina nostra vitam in humanis duxe-
rit, nos prepositus et capitulum sancti Anatholii, capitulum beati
Michaelis, capitulum beati Mauricii et curatus beati Anatholii pre-
dicti, quatuor missas sollennes de Spiritu sancto celebrabimus
prima die sabbati Adventus Domini. Item nos curatus béate Marie
semper virginis, curatus beati ïohannis, curatus sancti Mauricii,
prior prioratus béate Marie Magdalene, et prior prioratus sancti
Nicholay, eadem die sabbati, quinque missas sollennes de Domina
nostra beata semper virgine celebrabimus. Item et nos Fratres mi-
nores et magister hospitalis sub Bracone, eadem die sabbati, duas
missas solennes de Angelis celebrabimus, singuli scilicet et quilibet
nostrum omnium supradictorum missam suam, ut supra tangitur,
dévote in ecclesia sua solenniter celebrando. Post obitum vero dicte
domine nostre, quilibet et singuli nostrum omnium in ecclesia sua,
prout superius inserimur, die sui obitus, perpetuo missam de Re-
quiem dévote celebrabimus sollenniter pro eadem. Hinc est quod
antedicta serenissima et xpistianissima domina comitissa, multo
plus nobis in huiusmodi sancto proposito, de expurganda sancta
xpistiana concione ville de Salinis et burgi castri sui predicti de
Bracone a tam fetido et immundo Iudeorum consortio, ferventius
animata, bene ponderans et advertens ad dicta anniversaria que pro
salute anime sue ut supra dictum est promisimus celebranda ; sed
et magis eciam serenissime mentis sue conceptibus, cupiens a fide
et lege xpistiana, quas totalibus diligit et amplectitur visceribus,
omnem Iudaicam perfidiam et aliam immundiciam procul expellere,
in hiis exaudivit nutu gratissimo preces nostras, ipsos Iudeos
omnes et singulos et singulas Iudeas ab antedictis villa et burgo
suis pro nunc et imperpetuum pro se et heredibus suis irrevocabi-
liter expellendo, prout hoc fide constat plenaria per ipsius domine
litteras magni sui sigilli robore munitas nobisque manu sua propria
traditas et concessas. Et propterea, nos omnes et singuli rectores et
alii predicti, videntes et diligencius attendentes antedictum propo-
situm nostrum de pellendis ipsis Iudeis tam graciose et cum tam
grato et céleri effectu per dictam dominam nostram nobis eus dictis
litteris suis graciosis super hoc concessum, eidem domine nostre
comitisse nos omnes predicti et singuli, prout supra seriatim et
sigillatim nominamur, promittimus et juramus, videlicet quilibet
nostrum nomine ecclesie sue, nos et ecclësiam suam quilibet ad hoc,
Ut potest, strictius ofcligando, antedicta anniversaria seu missas gol-
NOTES ET MÉLANGES 301
lennes, prout supra tactum et declaratum est, pro salute et remedio
anime antedicte domine nostre affaturis amodo et perpetuis tempo-
ribus, quilibet in dicta ecclesia sua, ut poterimus, devocius cele-
brare, sine interruptione, dimissione seu infractione quacunque, Re-
verendissimum in Xpristo patrem et dominum nostrum dominum
arcbiepiscopum Bisuntinensem, ut carius possumus, deprecantes
quat[inus] nobis omnibus et singulis, in tam sancto et honesto pro
fide et lege xpistianis proposito, favorabiliter et cum effectu annuat,
has nostras patentes litteras ad firmiorem eorum efïectum decreto et
auctoritate suis confirmando. Quibus nostris patentibus et présen-
tions litteris, ut perpétue fîrmitatis robur obtineant, nos omnes et
singuli predicti nostra et singularum ecclesiarum nostrarum sigilla
duximum apponenda. Datum apud Salinum die vicesima sexta
septembris anno Domini millesimo trecentesimo septuagesimo
quarto.
Isidore Loeb.
BIBLIOGRAPHIE
Ernest Renan. Histoire du peuple d'Israël, tome I er , Paris, G. Lévy, 1887.
Le premier volume de V Histoire du peuple d'Israël de M. Renan n'a
pas déçu l'attente des amis de la belle littérature. Jamais l'admi-
rable écrivain, auquel nous devons tant de pages charmantes, ne
s'est montré plus pleinement maitre de toutes les ressources de
notre langue, jamais sujet, sauf la Vie de Jésus, ne lui a permis de
déployer plus librement les dons si divers d'artiste et de poète qui,
dans cette nature privilégiée, font presque oublier le savant et le
penseur. On retrouve ici M. Renan tout entier, — avec ses défauts,
sans doute, c'est-à-dire l'abus de l'ironie inutile dans la pensée et
de l'anachronisme inutile dans l'expression, çà et là des traits que
réprouverait un goût sévère, et des boutades qui ressemblent à des
gageures 1 — mais aussi avec ses qualités, toujours jeunes, de sou-
plesse, de verve, de lumière, avec sa profondeur sans pédantisme
et sa grâce sans afféterie, par-dessus tout, avec ce je ne sais quoi
« de léger et d'ailé », qui fait involontairement songer à Platon. On
peut ne pas ouvrir Y Histoire d'Israël, mais, une fois ouverte, je défie
quiconque de la fermer sans l'avoir lue jusqu'au bout. On est parfois
agacé ou choqué, plus souvent ému, — entraîné et séduit presque
toujours. Et que de pages laissent dans la mémoire une empreinte
ineffaçable, depuis ces premiers chapitres où l'existence des nomades
du désert syrien ressuscite dans la fraîcheur d'une idylle peinte
d'après nature, jusqu'aux portraits si vivants de Saùl, de David et
1 Je me contente de signaler les pages 4 (vices de l'humanité primitive), 354
(« l'histoire du monde, c'est l'histoire de Troppmann »), 379 (le « monôme des pro-
phètes »), etc.
BIBLIOGRAPHIE 303
de leurs rudes compagnons, — depuis cette vision presque trou-
blante du massif du Sinaï, jusqu'au parallèle, en somme, aussi juste
qu'éloquent, entre la langue grecque « luth à sept cordes, qui sait
vibrer à l'unisson de tout ce qui est humain », et l'hébreu « carquois
de flèches d'acier, câble aux torsions puissantes, trombone d'airain
brisant l'air avec deux ou trois notes aiguës! » Le secret du style
de M. Renan paraît être dans l'alliance d'un vocabulaire romantique
par la force, la richesse et le coloris, avec un tour de phrase clas-
sique, c'est-à-dire noble, simple et français. Quelle bonne for-
tune qu'un pareil livre dans un siècle où l'érudition met sa coquet-
terie à tourner le dos à la littérature, pendant que la littérature
met la sienne à s'affubler d'un jargon scientifique ou naturaliste!
Mais il est temps de nous dérober à la séduction de ce grand
charmeur et de nous demander de sang-froid ce que ce volume
nous apporte de nouveau sur la période la plus ancienne et la plus
obscure de l'histoire d'Israël, celle qui s'étend depuis les origines
jusqu'à l'avènernent de David.
II
L'histoire d'Israël avant la conquête de la terre de Canaan n'occupe
que vingt pages dans la Oeschichte des Volkes Israël de M. Stade. Elle
en occupe deux cents chez M. Renan ; mais ces longs développements
ne doivent pas faire illusion sur la quantité de renseignements vé-
ritablement historiques que nous possédons pour cette période. En
réalité, quiconque admet avec nos deux écrivains le caractère aga-
dique et la rédaction tardive du Pentateuque devrait résumer toute
cette partie de l'histoire d'Israël en quelques lignes.
Les peuples nomades n'ont pas d'histoire écrite, ils ne conservent
même guère de souvenirs historiques proprement dits ; ceux-ci ont
besoin pour se fixer, à défaut d'écriture, d'une attache matérielle
quelconque, d'un centre de cristallisation. Aussi, le peu qu'il est
possible de savoir des voyages et des mœurs des nomades, il faut le
demander à leur poésie populaire et aux mentions occasionnelles
que font d'eux les annales des peuples sédentaires et civilisés. Or
les Béni Israël, à l'état nomade, n'ont probablement pas eu de poésie
développée; en tout cas, il semble qu'aucun fragment considérable
de ces « petits divans » que suppose M. Renan (p. 23) ne se soit
conservé ; d'autre part on n'a pas encore trouvé de mention certaine
de ces tribus dans les annales des deux seuls empires qu'elles aient
pu frôler, l'Egypte et la Ghaldée. Gomment donc espérer reconstituer
leur histoire ?
M. Renan ne veut pas se résigner à cet aveu d'ignorance. Il traite
même assez durement les « critiques à l'esprit borné », « les esprits
étroits à la française qui n'admettent pas qu'on fasse l'histoire de
304 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
temps sur lesquels ou n'a pas à raconter une série de faits matériels
certains » (p. xm). Pour ne pas tomber dans ce travers, il nous
présente d'Israël à l'état nomade une description puisée à cinq
sources : 1° les peintures égyptiennes de Béni-Hassan ; 2° le livre de
la Genèse ; 3° le livre de Job ; 4° le Khitab el Aghani (recueil de
poésies arabes anté-islamiques) ; 5° les observations personnelles de
l'auteur chez les Bédouins du désert de Syrie. On verra plus loin ce
qu'il faut penser du tableau de mœurs composé à l'aide de ces do-
cuments; pour le moment, je m'en tiens à la trame matérielle, au
récit des pérégrinations d'Israël et de la formation du peuple
israélite.
Le point de départ de M. Renan est le nom des Hébreux ; il y voit
les « gens d'au-delà », c'est-à-dire « ceux qui ont passé l'Euphrate »
(p. 91). Les Sémites nomades du groupe hébraïque ont fait des
séjours répétés dans le Paddan-Aram, la province de la Haute-
Mésopotamie où se trouvent Harran, Sarug et Edesse. C'est là qu'ils
ont lié connaissance avec les mythes babyloniens et notamment
avec « la légende du fabuleux Orham, roi d'Ur, que les gens du
Paddan-Aram appelaient Ab-Orham, Abraham », et qui serait le
Pater Or charnus d'Ovide (p. 75). Parmi les tribus qui se ratta-
chaient à ce mythique personnage, celle d'Israël ou de Jacobel (ce
nom se lit sur les pylônes de Karnak) représente un c groupement
puritain » qui avait ses campements en Palestine ! : t Bethel était
leur sanctuaire de prédilection » (p. 108). « Sichem parait avoir
été un des points où ils revenaient le plus souvent » (p. 113). Ces
tribus, qui vivaient dans les meilleurs termes avec les Hittites
d'Hébron ', furent attirées un peu plus tard en Egypte e par les
Hittites égyptianisés de Memphis et de San » (p. 138). Ensuite
les Égyptiens reconquièrent leur pays et tyrannisent les Beni-
Israël; ceux-ci s'échappent dans la péninsule sinaïtique, où M. Re-
nan les suit pas à pas, d'après le « journal du désert » (p. 165).
Mais « le voyage d'Israël au désert fut une traversée, non un
séjour » (p. 171). Combien de temps dura-t-il? « Nous suppose-
rions volontiers un an ou dix-huit mois » (p. 207).
J'ai tenu à mettre les passages principaux sous les yeux du lec-
teur, pour faire voir à quels dangers on s'expose quand on veut en
savoir aussi long sur des époques absolument soustraites à l'inves-
tigation historique. M. Renan, dans ces deux cents pages, ne pré-
sente que des hypothèses ; il le reconnaît de bonne grâce, et, si son
éditeur l'avait écouté, on aurait imprimé tout cela avec des encres
de différentes nuances, « marquant les divers degrés de probabilité,
de plausibilité, de possibilité » (p. 15). Il y a donc hypothèse et
1 < Rome fut dans le Latium une sorte d'asile de sélection. La tribu des Beni-
Israël paraît avoir été quelque chose d'analogue au sein des tribus hébraïques »
(p. 109).
2 L'existence d'Hittites à Hébron est plus que douteuse.
BIBLIOGRAPHIE , 305
hypothèse ; parmi toutes celles de M. Renan, combien y en a-t-il,
pour parler le langage de l'auteur, qui puissent prétendre à la
« probabilité » ou à la « plausibilité » ? Bien peu, je le crains ; il en est
bon nombre, au contraire, qui répugnent, sinon à la « possibilité »,
du moins à la vraisemblance et qui retardent notablement sur l'état
actuel de la science. La faute n'en est certes pas aux études de l'au-
teur, elle ne l'est pas davantage à son manque de sagacité ; elle est
tout entière, osons le dire, dans un défaut de méthode, dans un
parti-pris insuffisant. M. Renan n'a voulu être ni un naïf qui croit
aveuglément aux récits bibliques, ni un critique impitoyable qui
prononce le Non liquet quand il le faut ; il est un constructeur sys-
tématique, qui prend aux vieilles légendes ce qui lui convient pour
les faire cadrer avec un idéal préconçu qu'il s'est tracé de l'histoire
israélite. Pour M. Renan, en effet, cette histoire est le développe-
ment du thème suivant: l'Hébreu nomade élait déjà en possession
du monothéisme pur, qui, obscurci pendant les premiers siècles de
l'existence sédentaire par le « iahvéisme matérialiste », sera restauré
par les grands prophètes. Voilà la conception qui domine et explique
tout l'échafaudage historique. On verra tout à l'heure qu'il n'en est
pas de plus insoutenable ; ici, nous voyons d'avance, en quelque
sorte, la réfutation de la thèse par les conséquences, car c'est cette
idée à priori qui a suggéré à M. Renan toutes ces suppositions de
détail où il paraît, par moments, perdre de vue les résultats les plus
certains de l'exégèse moderne. Par exemple, il est probable que le
nom d'Hébreux signifie gens d'au-delà le Jourdain, et non d'au-
delà l'Euphrate ; d'autre part, la critique ne peut attribuer de va-
leur sérieuse aux traditions contradictoires de la Bible sur l'origine
d'Abraham, et surtout aux analogies trompeuses entre Abraham, le
roi Orkhammou des cylindres assyriens (M. Renan avoué lui-même
que la lecture est incertaine ! ) et le Pater Orchamus d'Ovide. Si
néanmoins M. Renan s'est complu dans une étymologie invraisem-
blable et dans des rapprochements factices, c'est qu'il fallait que le
monothéisme ancien des Hébreux trouvât un point d'appui extérieur,
il fallait que « l'Elohiste ancien », que suppose M. Renan, ait pu con-
naître les mythes chaldéens sur l'origine des choses, avant la cap-
tivité de Babylone ! De là le « crochet » dans le Paddan Aram. De
même, les légendes qui rattachent le nom des patriarches à des loca-
lités déterminées de la Palestine ont sans doute pour origine le désir
de légitimer la conquête israélite de Canaan, absolument comme
les Doriens, arrivant dans le Péloponèse, prétendaient ou s'imagi-
naient retrouver partout des traces de leur héros national, Héraclès,
et, de la conquête des Héraclides, ont fait le « retour des Héraclides ».
Dans bien des cas, une légende locale, qui avait pour héros un demi-
dieu cananéen quelconque, aura été tout simplement transférée sur
le compte des ancêtres mythiques d'Israël ; peut-être même les noms
de ces ancêtres mythiques sont-ils ceux de héros éponymes cana-
néens confisqués, annexés par Israël, et non pas de personnages fai-
T. XV, N° 30. 20
REVUE DES ETUDES JUIVES
saut partie du bagage primitif des tribus nomades l . Quant à voir
dans les anciens Israélites un groupe de puritains, une « élite
comme les anciens Romains » (je croyais que les Romains eux-
inèines se donnaient pour un rebut et non pour une élite), c'est en-
core une conception qui devance les temps de dix siècles.
Si le séjour ancien des Hébreux dans le Paddan Aram et en Pales-
tine a peu de titres à figurer dans l'histoire, si leur séjour en Egypte
est lui-même assez problématique, en revanche, on ne peut sous-
crire à l'opinion qui réduit leur passage dans la presqu'île sinaïtique
à une durée aussi insignifiante que le croit M. Renan. Gomment
veut-on qu'en « un an ou dix-huit mois », — un instant dans la vie
d'un peuple nomade — le Sinaï ait pu prendre dans la conscience
nationale la place que nous lui voyons occuper plus tard '? Pour que
le Sinaï soit devenu l'Olympe israélite, il faut que pendaut de longues
années, pendant des siècles peut-être, les enfants d'Israël aient vu sa
masse se dresser au fond de leur horizon comme le noir piédestal
du dieu qui parle le tonnerre. Comment M. Renan a-t-il pu ainsi
fermer les yeux à l'évidence ? Et comment, d'autre part, a-t-il pu
s'imposer, après tant d'autres, la vaine tâche de reconstituer l'itiné-
raire des Hébreux dans le désert? Si le journal du désert, ou plu-
tôt les journaux du désert, ne reproduisent pas tout simplement les
routes ordinaires des caravanes à l'époque où nos textes furent
rédigés, ce sont des constructions arbitraires, qui ont leur place
dans l'histoire littéraire, mais non dans l'histoire politique.
Avec l'apparition des Israélites sur la rive gauche du Jourdain,
nous touchons enfin terre et l'histoire sérieuse commence. La cri-
tique moderne n'a presque rien laissé subsister du livre de Josué,
elle a reconnu l'arrangement artificiel et les sutures nombreuses du
livre des Juges ; après ces sacrifices, il reste un petit noyau de faits,
îlots émergeant du déluge d'oubli qui a englouti les traditions
épiques des tribus israélites, et les exploits, plus nombreux encore,
morts-nés faute d'avoir trouvé d'aède populaire : carent quia vate
sacro. Ce qui subsiste de cette atlantide suffit néanmoins pour en
déterminer les contours généraux. Aussi l'accord est- il peu près
unanime sur la manière dont se fit L'occupation de Canaan par les
Hébreux, occupatiou lente, fragmentaire, tantôt pacifique, tantôt
violente, mais à laquelle ne présida aucun plan d'ensemble et qui
eut plutôt le caractère d'une absorption graduelle et incomplète que
d'une conquête véritable, à plus forte raison d'une extermination de
1 Quand je vois les noms de Jacob el et de Joseph el figurer sur les listes des
peuples vaincus en Palestine par Touthmosis III, c'est-à-dire à une époque où les
Hébreux erraient probablement dans le désert, je me demande si ces noms n'ont pas
désigné des confédérations cananéennes pré-hébraïques avant d'être usurpés par leurs
conquérants hébreux. L'assimilation factice d'Israël et de Jacob pourrait venir à
l'appui de cette conjecture ; le patriarche légendaire des Israélites a fusionne' avec
le patriarche légendaire des Cananéens, comme l'Héraclès dorien avec l'Alcée,
« l'homme fort » achéen.
BIBLIOGRAPHIE 307
la population indigène. Dans cette migration de plusieurs siècles,
chaque clan, chaque tribu dut agir en général pour son compte ; les
rapprochements partiels entre les divers groupes furent d'abord stric-
tement limités à la durée d'une campagne offensive ou défensive.
Une fois la conquête accomplie, le tassement s'opéra. Peu à peu cer-
tains clans plus puissants et plus vivaces absorbèrent leurs voisins,
des tribus entières disparurent, au moins comme unités politiques
constituées (Siméon, Lévi) ; la nécessité de résister à des ennemis
communs, nomades du désert ou Cananéens sédentaires, provoqua
la formation, d'abord de coalitions étendues mais temporaires (Dé-
bora), puis de royautés locales (Gédéon) ; enfin le combat de vie et
de mort contre les Philistins, qui furent à un certain moment les
maîtres de tout le pays jusqu'au Jourdain, eut pour conséquence
directe l'union de toutes les tribus sous un roi benjaminite, Saûl.
Cependant cette première dynastie, malgré de grands services,
échoua dans sa tâche ; il était réservé à la royauté judaïte de David
d'achever la délivrance du peuple Israélite, de lui donner un centre
politique et par là de constituer définitivement son unité.
Telles sont les grandes lignes du tableau que M. Renan a retracé
dans les deux cent cinquante dernières pages de son volume. Le
récit est vivant ; les traductions de la Bible souvent admirables ;
pourtant je ne puis m'empêcher d'exprimer deux regrets. D'abord
M. Renan, sans descendre dans le minutieux épluchage de textes qui
eût effrayé le lecteur français, aurait dû insister un peu plus sur la
genèse politique d'Israël. A le lire, on croirait parfois qu'Israël s'est
a divisé » en tribus comme un tronc se divise en rameaux : il est
bien plus vraisemblable qu'Israël a été, au contraire, formé par la
confédération tardive de divers clans dont les plus importants sont
devenus les futures tribus ; le nom même d'Israël ne fut peut-être
adopté comme une étiquette générale qu'après la conquête *.
Le second point où l'on aurait désiré quelques éclaircissements
de plus, ce sont les circonstances qui ont amené l'établissement de
la royauté et son caractère d'institution de salut public. La sujétion
d'Israël aux Philistins n'apparaît pas assez complète et le person-
nage de Saûl reste dès lors un peu énigmatique. En outre, M. Renan,
qui a les rancunes tenaces, est beaucoup trop sévère pour David,
qu'il sacrifie sans raison à son prédécesseur. Il en fait un condot-
tiere, ce qui n'a guère de sens à l'époque dont il s'agit ; un bandit, ce
qui, de l'aveu même de M. Renan, était la condition nécessaire d'un
banni politique ; un vassal des Philistins, ce qui, dans les idées
1 Si Jacob-Israël est désigné comme le père des différentes tribus, cela ne prouve
pas du tout que son nom et son existence même soient antérieurs. Dans le langage
figuré de TEcriture, Père opposé à Fils désigne le concept plus compréhensif, mais
non le plus ancien. Par exemple, au chap. x de la Genèse, Gomer (les Cimmériens)
est Je père de plusieurs nations qui sont beaucoup plus anciennes que lui, mais qu'il
a absorbées en conquérant l'Asie-Mineure au vm e siècle.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
judaïtes d'alors n'avait rien d'humiliant *. Môme en admettant le
caractère apologétique de beaucoup de nos textes relatifs à David,
môme en dépouillant le roi judaïte de l'auréole poétique ou sentimen-
tale dont l'a couronné la dévotion des âges postérieurs, il n'en r,este
pas moins vrai que ce « bandit » a accompli, per fus et nef as si Ton
veut, l'œuvre patriotique par excellence, l'affranchissement national,
et mérite par là sa place d'honneur dans la reconnaissance de son
peuple. L'instinct populaire a-t-il eu si tort de préférer le politique
de génie au vaillant soudard, et n'est-ce pas plutôt M. Renan qui
intervertit les rôles ?
III
Si curieuse que soit, à beaucoup d'égards, l'histoire politique
d'Israël jusqu'à David, son intérêt disparaît, à nos yeux, devant
celui de l'histoire morale et religieuse. C'est comme porteur de l'idée
divine, comme « peuple de Dieu », qu'Israël a sa place marquée dans
l'histoire universelle, et c'est bien ainsi d'ailleurs que l'entend
M. Renan ; c'est presque malgré lui qu'il se résigne à raconter les
batailles, des massacres, des querelles de clocher ; ce qui l'attire
avant tout, c'est l'histoire des idées et des croyances, c'est l'évolution
religieuse des Israélites. Suivons-le maintenant sur ce terrain.
J'ai parlé plus haut, pour en louer le mérite littéraire, du long
tableau de l'existence des Sémites à l'état nomade qui ouvre le
volume; ce tableau, développement de l'esquisse plus concise que
M. Renan avait présentée jadis dans son Histoire des langues sémi-
tiques, est en effet une délicieuse pastorale ; je dirai plus, si l'on con-
sent à n'y chercher que « la psychologie du Sémite nomade », sans
acception de temps, de races ni de lieux, c'est de la belle et bonne
philosophie de l'histoire. Le jugement serait un peu différent si l'on
prétendait voir dans ce tableau idéal une description fidèle des
mœurs et des idées des anciens Israélites avant l'adoption par eux de
la vie sédentaire. Les documents manquent absolument pour écrire
un pareil chapitre. Les sources les plus anciennes auxquelles ait
puisé M. Renan — le livre de Job 2 et la Genèse — sont postérieurs
de plusieurs siècles à la transformation des Israélites en agricul-
teurs; ils présentent donc ou des tableaux de fantaisie ou tout
1 M. Renan fait dater la distinction d'Israël et de Juda de la mort de Saùl (p. 437).
C'est probablement le contraire qui est vrai. Tout porte à croire que Juda se sépara
•des autres tribus avant même le passage du Jourdain et conquit son domaine par le
sud-ouest, en passant par Édom. Le rapprochement ne se fit que lorsque la continuité
géographique eut été rétablie, et elle ne le fut pas de longtemps. C'est vraiment
David qui a fait entrer Juda dans le consortium d'Israël.
* * Le livre de Job ne sera écrit que dans mille ans, mais dès l'âge antique où
nous sommes, il a dû être pensé » (p. 131).
BIBLIOGRAPHIE 309
au plus l'état des familles israélites restées nomades à cette date, et
qui, certainement, avaient subi dans une large mesure l'influence de
leurs voisins sédentaires ; je ne parle même pas des poésies arabes
antéislamiques et des récits de voyage contemporains, qui nous font
connaître une branche très différente de la race sémitique, deux ou
trois mille ans plus tard.
L' « immobilité des nomades », qu'on allègue pour jeter tous ces
documents dans le même creuset, n'est qu'un cliché, comme 1' « im-
mobilité de l'Orient » ; il ne fait que masquer notre ignorance. Cette
immobilité est toute relative ; elle ne s'applique qu'aux très grands
faits, aux habitudes générales imposées par le climat et les conditions
mêmes de la vie pastorale nomade. Mais, dans le détail, quel champ
reste ouvert à la contingence, quel rôle énorme doit jouer le génie
propre de chaque race, la phase de son développement matériel
et moral, les influences des civilisations voisines ! L'habitation du
nomade peut être une tente ou un chariot, sa nourriture exclusive-
ment animale ou mixte, le mariage et la religion peuvent revêtir
toutes les formes imaginables, les mœurs peuvent être douces
ou cruelles, hospitalières ou exclusives. Pour savoir auquel de ces
types il convient de rapporter l'Israélite nomade, il faudrait des
textes précis et nous n'en avons pas. Passer outre, c'est s'exposer à
faire du roman, non de l'histoire. Les Kirghiz et les Cosaques
habitent le pays des Scythes et Massagètes d'autrefois et sont restés
en partie nomades comme eux ; ira-t-on compléter les descriptions
d'Hérodote avec celles de Wambéry ou de Tolstoï ?
Je crains que M. Renan n'ait parfois oublié ces règles de prudente
critique; dans son désir de répandre la- lumière sur ces âges recu-
lés, il fait par moments un emploi bien risqué de textes tardifs, qu'il
sait ailleurs interpréter plus sainement. Un seul exemple caractéris-
tique. La tradition qui donne à Jacob pour femme deux sœurs, dont
la cadette est mère du fils préféré, signifie probablement que les
Joséphites , d'une race un peu différente des autres Israélites (on
sait comment ils prononçaient le shin), sont entrés assez tardivement
dans l'association générale et y ont conquis rapidement une place
prépondérante. C'est du moins ainsi que M. Renan interprète quel-
que part notre légende ; pourquoi donc, dans un autre passage, l'al-
lègue-t-il comme preuve que « dans certains cas. le patriarche avait
pour épouses en même temps deux femmes égales, de sang noble,
parfois deux sœurs? » (p. 18). Il faudrait cependant choisir entre
l'explication allégorique et l'explication littérale! Les cumuler, c'est
trop. M. Renan répondra que notre agada n'aurait pas pu revêtir
cette forme populaire si de pareilles unions n'avaient pas existé dans
la pratique. Oui, dans la pratique du temps du rédacteur, qui écri-
vait à une époque où les Israélites étaient sédentaires depuis quatre
ou cinq siècles. Et qui prouve que cet usage n'ait pas été emprunté
aux Cananéens? Nescio, nec vos.scitis.
Ne touchons-nous pas ici du doigt une nouvelle faute de méthode?
310 REVUE DE8 ÉTUDES JUIVES
M. Renan a raison de croire que les traditions, les poésies populaires
ne sont pas des sources historiques à dédaigner en ce qui concerne,
sinon les faits, du moins les mœurs, le « costume » ; c'est très vrai,
mais ces traditions, ces poésies, nous renseignent exclusivement sur
l'état d'un peuple à l'époque où elles ont pris naissance, et non pas
à l'époque où l'imagination du poète place les événements qu'il
raconte. Les exemples mêmes que cite M. Renan dans sa préface
auraient dû l'avertir de cette distinction capitale. Homère nous fait
connaître le Grec du ix° siècle, mais non pas l'Achéen qui prit Ilion
quatre cents ans auparavant ; la chanson de Roland, le cycle d'Arthur,
sont une admirable illustration des premiers âges de la chevalerie ;
mais qui oserait y chercher des renseignements sur les mœurs
des Bretons du vi e siècle ou sur les compagnons de Charlemagne?
De même, la Genèse et le livre de Job sont des documents inappré-
ciables pour qui veut reconstituer l'état social et moral des Israé-
lites du ix« ou du vin siècle;, quelle valeur peut-on leur attribuer
en ce qui concerne l'Israélite nomade avant la conquête de Canaan?
Il n'y aurait que demi-mal si M. Renan, avec la prédilection bien
connue des gens ultra-civilisés pour les sauvages, s'était contenté de
tracer de l'hébreu nomade un portrait très flatté, composé de traits
de la provenance la plus disparate et qui fait songer involontaire-
ment au Juif arabe des dessins de Bida. On pardonne un peu de
fantaisie en faveur de pages exquises. Malheureusement M. Renan
ne s'en est pas tenu là. A ce berger « galant homme, brave, géné-
reux, polygame », qui connaît la rêverie de l'amour et la mélancolie
des nuits étoilées, il fallait une religion en rapport avec ces aspi-
rations idéales : aussi M. Renan fait-il des anciens Hébreux des
monothéistes, précurseurs des prophètes 1 , adorant un dieu « pa-
triarcal, juste et universel » (172). On cherche vainement les ar-
guments même spécieux qu'on puisse invoquer en faveur d'un
semblable paradoxe. L'ancienne formule, chère à M. Renan, que « le
désert est monothéiste », n'est qu'un leurre : la steppe est aussi un
désert, et les Scythes, ces nomades du Nord, ont eu un polythéisme
richement développé. Tout porte à croire que le monothéisme n'était
pas moins étranger à la religion primitive des nomades du midi, les
Sémites. Leur frayeur naïve peuplait la nature de démons présidant
aux phénomènes physiques, sans qu'ils eussent l'imagination assez
vive pour donner à chacun d'eux, comme les Aryas, une personnalité
bien définie : c'était l'armée des Elohim, la société anonyme des puis-
sances célestes. Au-dessus de ces démons, le Sémite primitif recon-
naissait-il une divinité suprême ? Peut-être, mais ce dieu indistinct
était l'antipode du dieu très personnel, rémunérateur et vengeur du
mosaïsme prophétique, et ne tenait qu'une bien faible place dans les
1 « Chez les Sémites ce n'est pas seulement l'expression, c'est la pensée même
qui est profondément monothéiste » (p. 49). « Dès Pépoque reculée où nous sommes,
le pasteur sémite porte au front le sceau du Dieu absolu (p. 51). »
BIBLIOGRAPHIE 311
préoccupations de ces anciens pasteurs. Je croirais même volontiers
que les Élohim eux-mêmes n'y étaient qu'au second plan : les vrais
dieux du Sémite, comme de l'Arya primitif, ce sont les teraphim,
les dieux de son foyer vagabond, les idoles familières qu'il charge
sur son âne ou sur son chameau quand il change de campement. Il
est impossible de lire le chapitre xxxi de la Genèse, celui où Jacob
vole les dieux de Laban, l'un des morceaux les plus curieux et les
plus archaïques de la Bible ', sans reconnaître la trace profonde que
ce culte domestique avait laissée même à l'époque tardive où se
fixa la légende de Jacob; par cela même on devine l'importance pré-
pondérante que dut avoir, aux âges primitifs, le culte de ces Pénates
nomades, peut être identifiés aux Mânes des ancêtres, et qui fini-
rent par se confondre avec les symboles domestiques du culte
d'Iahvé. Le point de départ social d'Israël, c'est le groupe familial ;
de même, son point de départ religieux est le culte familial, le plus
simple et le plus étroit de tous. Nous voilà bien loin de l'Infini de
M. Renan, bien loin même de cet « Elohim d'individualité douteuse »
dont « on sent qu'il arrivera à être le Dieu juste et moral des pro-
phètes » (p. 32).
Il serait hors de propos de poursuivre ici l'histoire du dévelop-
pement religieux d'Israël ; une fois admise, d'ailleurs, son humble
origine, ce développement, tout en restant admirable, devient facile
à comprendre, car il est parallèle au développement social et poli-
tique. Le culte domestique, qui seul avait de l'importance à l'époque
patriarcale, est bientôt obligé de compter avec le culte déjà plus
large des héros éponymes qui président aux associations de plu-
sieurs familles (clans) et de plusieurs clans (tribus). Puis ces cultes
intermédiaires eux-mêmes s'absorbent dans la religion du dieu
national, Iahvé, le jour où la nation se constitue définitivement par
le groupement des tribus. Que le nom de ce dieu national soit d'ori-
gine étrangère (Kénite ou autre), qu'il ait été d'abord particulier à la
tribu de Lévi et propagé parmi les autres à la suite de la dispersion
de cette tribu, que certains détails superstitieux de son culte puis-
sent être un emprunt indirect à l'Egypte, — ceci dans une mesure
beaucoup moins large que ne l'imagine M. Renan, — tout cela est
possible, mais peu importe, en somme ; pour le fond des choses, la
religion nationale naît, se développe et atteint son apogée avec la
nation elle-même, le culte d'Iahvé n'est que la forme théologique
du patriotisme israélite, comme le culte de Kamos du patriotisme
moabite. La dernière étape — la transformation du dieu national en
un dieu unique, universel, dont Israël n'est que l'enfant préféré —
a été l'œuvre réfléchie du jeune prophétisme, favorisée par la dis-
solution même de l'état israélite ; mais ce dernier travail, qui
constitue la grande originalité d'Israël dans l'histoire, n'appar-
1 Voir le commentaire juridique de ce chapitre qu'a donné récemment M. Esmein,
Mélanges d'histoire du droit et de critique (Larose, 1886), p. 233 et suiv.
312 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tient pas à la période traitée dans le premier volume de M. Renan.
Un dieu national est évidemment une notion étroite en compa-
raison d'un dieu universel, mais il représente au contraire un élar-
gissement de la conscience par rapport au culte domestique et
tribulique. Faute d'avoir reconnu le point de départ exact de l'évo-
lution religieuse d'Israël, M. Renan renverse Tordre des termes ; il
arrive a déclarer que le culte d'Iahvé est un progrès au point de
vue national et politique, un « grand recul » au point de vue reli-
gieux fp. 175, 265, 294). C'est qu'il s'obstine à comparer Iahvé non
pas aux divinités qui l'ont précédé réellement — les Pénates ambu-
lants des patriarches, les vagues Élohim, les fétiches des tribus —,
mais à un prétendu dieu transcendant du Nomade, qui n'a jamais
existé que dans l'imagination de l'historien ; de là cette conception
étrange, anti-scientifique, qui recule dans un passé mythique l'âge
d'or de la religion et n'accorde aux prophètes que le rôle mesquin de
démolisseurs et de restaurateurs, quand ils ont été, en réalité, des
créateurs de génie. « L'histoire d'Israël, écrit M. Renan, se résume
en un mot : effort séculaire pour renoncer au faux dieu Iahvé et
revenir au priniitif Élohim » (p. 265). La formule est claire et sans
ambages ; elle est répétée à satiété : je n'en connais cependant pas
de plus inexacte, de plus nettement contredite par l'histoire et par
la philosophie. Là où M. Renan lit rétrécissement, recul, décadence,
je lis élargissement, progrès relatif, ascension graduelle vers une
notion de plus en plus haute, de plus en plus vraie de la divinité.
Iahvé n'est pas un « faux dieu »., mais un dieu incomplet, et quant
au « primitif Élohim », il a toutes les belles qualités du monde,
« Mais je crois, entre nous, que vous n'existez pas. »
Bien entendu, il en est du point de vue moral comme du point
de vue métaphysique. Si Iahvé n'est pas un « faux Dieu, » l'adop-
tion du culte d'Iahvé n'a pas non plus amené une « décadence mo-
rale », et c'est une véritable fantasmagorie que le passage où
M. Renan nous montre « ces douces familles de pasteurs, dont les
populations sédentaires accueillaient le passage avec bénédiction,
devenant un peuple dur, obstiné, à la nuque résistante » (p. 1 53) .
Les nomades ont leurs vices et leurs vertus ; les agriculteurs ont les
leurs, mais bien certainement le changement de vie a été seul en
cause dans cette métamorphose morale, si métamorphose il y eut;
la religion n'y est pour rien. Tout au contraire, il est bien probable
que les pratiques les plus sauvages que nous rencontrons à l'ori-
gine du culte iahvéique sont ou un emprunt aux peuplades environ-
nantes, ou un legs de la barbarie primitive. A qui fera-t-on croire,
par exemple, que le Sémite nomade eût en horreur le sacrifice du
premier né, « comme le prouvent les cylindres d'Orkhammou où
le chevreau est substitué à la victime humaine », et que cette cou-
tume ait été réintroduite par le Iahvéisme? (p. 341). Non, l'usage de
cette offrande sanglante, qui se rencontre chez toutes les races dans
BIBLIOGRAPHIE 313
l'enfance (Jephté, Iphigénie), doit avoir précédé de longtemps chez
les Israélites l'adoption générale du culte d'Iahvé, et il a disparu
naturellement devant le progrès des lumières et de la moralité. Le
mythe d'Abraham n'est que l'expression symbolique de cette
réforme tardive, un précédent historique ingénieusement inventé
pour lui fournir un titre de noblesse : une fois de plus, M. Renan
s'est laissé induire en erreur par la chronologie factice de la Bible et
par cette critique timide qui s'arrête à mi-chemin, plus dangereuse
peut-être que l'absence complète de critique.
C'est un fait bien connu dans l'histoire, que les grands réforma-
teurs ne se sont presque jamais présentés comme des novateurs
absolus, mais comme les restaurateurs d'un ordre de choses ancien,
oblitéré par une pratique vicieuse, par des usurpations ou des cor-
ruptions séculaires. Ainsi ont procédé en matière religieuse Jésus
et Luther, en matière politique les parlementaires anglais du
xvn e siècle, qui appuyaient des revendications en réalité nouvelles
sur une interprétation fantaisiste de vieilles chartes, de documents
plus ou moins contestés ; ainsi les révolutionnaires français de 1789,
qui ont fondé la Déclaration des droits sur un prétendu contrat pri-
mitif, à la place duquel l'histoire impartiale montre le règne de la
force et de la ruse. En plaçant ainsi des changements, parfois très
hardis, sous le patronage d'ancêtres éloignés, qui n'en auraient pas
même compris le sens, ces réformateurs ont fait preuve d'une exacte
connaissance du cœur humain, et, en particulier, de l'instinct pro-
fondément routinier des masses populaires, auprès desquelles le
meilleur argument philosophique ne vaut pas un précédent, fût-il
faussé pour les besoins de la cause. Ne nous hâtons pas, d'ailleurs,
de crier au mensonge, à la fraude. La croyance à l'âge d'or, à la
supériorité morale et physique des aïeux est si naturelle à l'homme,
— elle a la même source que le respect de l'enfant pour ses parents,
— qu'involontairement les plus grands esprits croient à l'existence
dans le passé de l'idéal auquel ils aspirent dans l'avenir, et con-
fondent de la meilleure foi du monde leurs souvenirs avec leurs
espérances. Heureuse illusion ! féconde duperie ! mais s'il est bon
pour le progrès humanitaire que cette hallucination se reproduise
sans cesse dans la pratique, la théorie a d'autres devoirs, l'histoire,
la science doit voir et présenter les choses telles qu'elles sont, —
c'est-à-dire, en politique, le règne de la force cédant peu à peu au
règne du droit; en religion, les superstitions grossières au départ et
le monothéisme plus ou moins épuré à l'arrivée.
Certes, les prophètes étaient dans leur rôle en identifiant le dieu
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob avec le dieu élargi qu'ils propo-
saient à l'adoration d'Israël ; certes ils se croyaient véridiques et
c'est un bonheur pour le monde que les Hébreux l'aient cru avec
eux. Mais aujourd'hui que l'œuvre est accomplie, la critique reprend
ses droits et son verdict n'est pas, ne peut pas être celui de la tradi-
tioD.Il faut, il est vrai, beaucoup d'indépendance pour l'entendre et
I '» REVUE DES ÉTUDES JUIVES
passablement de courage pour le formuler. Et rien ne prouve mieux
la force «le conviction qui se dégage de l'éloquence des Jérémie, ctei
[sàïe, dos Ezôchiel, connue aussi dos charmants récits de la Genèse,
que ce beau rêve d'un monothéisme préhistorique où M. Renan s'est
laissé entraîner à leur suite. Après vingt-cinq siècles écoulés, la
lave est toujours ardente, le mirage opère toujours, et l'historien le
plus dégagé des croyances orthodoxes redevient un dévot de la
Révélation originelle. Qu'on s'étonne après cela qu'il y ait encore
des penseurs et des politiques pour croire au Contrat social!
IV
J'en ai dit assez pour montrer que je ne suis d'accord avec l'auteur
de Y Histoire d'Israël ni sur les prémisses, ni sur la conclusion, ni sur
la méthode de son ouvrage. Son analyse des sources bibliques, qu'il
a déjà exposée dans de récents articles de la Revue des Deux-Mondes
et que nous retrouverons dans le deuxième volume de son Histoire,
me parait dominée par les mêmes préoccupations à priori qui ont
faussé son aperçu de l'évolution religieuse d'Israël. Quant à discuter
des questions de détail, les limites de ce compte rendu me l'interdi-
raient, alors même que les nombreuses fluctuations d'expression
et de pensée permettraient de saisir toujours corps à corps l'opinion
de l'auteur. J'aime mieux, avant de prendre congé de ce volume, si
attachant malgré ses faiblesses, signaler le service incontestable qu'il
est appelé à rendre à nos études.
Quand M. Renan écrit dans sa préface (p. 20) qu'il « suppose les
lecteurs familiers avec les travaux de ces hommes éminents qui
s'appellent Reuss, Graf, Kuenen, Nceldecke, Wellhausen, Stade », il
ne faut voir évidemment dans cette formule qu'une manière délicate
de recommander la lecture de ces savants commentateurs qui ont
consommé, en quelque sorte, le suicide de la théologie protestante,
et d'avouer la reconnaissance personnelle que leur émule français
leur doit. En réalité, il n'est pas exact que la majorité ni même
la vingtième partie des lecteurs de YHistoire d'Israël soit familière
avec ces travaux d'exégèse, qui exigent tous, pour être lus et com-
pris, beaucoup de temps, d'attention, de patience, et un certain ap-
prentissage intellectuel qui est très rare dans notre pays. A l'heure
actuelle, en dehors du cercle si restreint d'érudits et de théologiens
réformés qui s'intéressent par profession à ces études, presque per-
sonne en France n'est au courant de la transformation radicale
qui s'est opérée depuis vingt-cinq ans en Allemagne, en Hollande et
en Alsace, dans la critique biblique, c'est-à-dire dans l'histoire
israélite. Le gros du public en est resté soit aux naïvetés des His-
toires saintes orthodoxes, soit aux négations brutales de l'école de
Voltaire, — quand il ne pratique pas à l'égard de ce chapitre considé-
BIBLIOGRAPHIE 315
rable de l'histoire de l'humanité une indifférence dédaigneuse, qui
est de bon ton dans certains milieux. A la vérité, quelques ouvrages
de vulgarisation ont tâché déjà de répandre chez nous les résultats
de la nouvelle exégèse, mais ces ouvrages, d'une touche ou timide
ou brutale, tantôt signés de noms trop obscurs pour forcer l'attention,
tantôt manquant de cet attrait littéraire qui, dans un pays artiste
comme le nôtre, est le passe-port obligé des idées nouvelles, n'ont
pas réussi, ce me semble, à rompre la glace. Il était réservé à
M. Renan d'être, pour cette dernière création de la critique reli-
gieuse, si hardie et au premier abord si inquiétante, à la fois l'inter-
prète autorisé qui inspire confiance à la foule profane, et l'habilleur
prestigieux qui sait, sans l'affadir, rendre la science aimable et
lui ouvrir toutes les portes, — que dis-je? le magicien qui d'un coup
de baguette sait donner la vie et le sang aux pâles ombres pénible-
ment évoquées du scheol par les laborieuses pythonisses de Giessen
ou de Tubingue. Ce que la Vie de Jésus a été, il y a un quart de
siècle, pour les idées de Strauss et la critique du Nouveau-Testa-
ment, YHistoire d'Israël le sera demain pour les magnifiques travaux
de « l'école grafienne ». Elle leur donnera définitivement droit de cité
dans le public lettré français, et, par lui, dans l'enseignement et
dans la conscience nationale. Une fois de plus, le pavillon fera passer
la marchandise; peut-être même l'ouvrage paradoxal de M. Renan,
en provoquant l'étonnement d'abord, la contradiction ensuite, réus-
sira-t-il à ramener l'attention de nos historiens sur des sujets si
déplorablement négligés dans notre pays et frappés, en quelque
sorte, d'un ostracisme officiel. A cet égard, ses défauts mêmes devien-
nent des qualités; trop parfait, il eût risqué d'être stérile.
Un pareil résultat n'est pas à dédaigner; il mérite à lui seul la
reconnaissance du public savant en général, et de la Revue des Études
juives en particulier. Peut-être aurions-nous préféré pouvoir saluer
dans l' Histoire d'Israèïle couronnement, la synthèse définitive de cet
immense travail d'exégèse, qui, ne l'oublions pas, a eu pour premier
promoteur un Français, Astruc ; mais, à défaut d'une pareille syn-
thèse, pour laquelle peut-être l'heure n'a pas encore sonné, le rôle
d'initiateur, d'excitateur intellectuel, est déjà assez beau par lui-
même, et ce sera la rare bonne fortune de M. Renan d'avoir été deux
fois, au début et au terme de sa brillante carrière, le plus séduisant,
le plus écouté et le plus aimé des hiérophantes.
Théodore Reinagh.
116 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Û"HED K"3 VZ^'û, A Treattae on tho accentuation of tlic twenty-eae
so-called prose books of the 01<l Testament, with a fac simile of
a page «f <»*' eodex asslgned to ISc ii-Ashcr in Alcnpo, hy William
WlCKBS ; Oxford, Glarendoa Press, 1887, in-8°.
Les règles qui président à l'emploi des accents toniques (mî^M)
dans la Bible sont d'une difficulté presque insurmontable. En pre-
mier lieu, la position des accents dans les vingt et un livres, qu'on
appelle ordinairement « Les livres en prose », diffère de celle qu'ils
ont dans les trois livres poétiques, qui sont : les Psaumes, les Pro-
verbes et Job, qu'on a l'habitude d'appeler, d'après leurs initiales,
n'fc'N ^nDD. M. Wickes a publié, en 4 881, sous le titre de n'fc'K 'WB,
un traité sur l'accentuation de ces trois livres.
Outre la difficulté que crée la différence des deux systèmes de
ponctuation des vingt et un et des trois livres, il y a les difficultés
qui proviennent de ce que les manuscrits diffèrent souvent de notre
texte imprimé, et que les premières éditions du texte diffèrent quel-
quefois de celles qui ont suivi. Il faut une grande pratique pour se
débrouiller dans ce chaos. Il est surtout important de savoir distin-
guer les mss. qui ont été écrits par des copistes érudits et conscien-
cieux de ceux qui ont été faits avec négligence. Il en est de même
des imprimés des diverses époques. On peut trouver tous les im-
primés réunis dans une seule bibliothèque, comme, par exemple, à
Oxford et à Londres, mais les mss., au contraire, se trouvent dis-
persés un peu partout, en Angleterre, à Paris, en Allemagne, en
Italie et en Russie, et dans les cas douteux, il est important de ne
pas négliger de consulter aucun manuscrit important. Le savant
auteur de notre traité n'a épargné ni peine ni frais pour remplir son
devoir d'exactitude. Il a visité toutes les bibliothèques de l'Europe,
et il a travaillé des années à Oxford, où se trouve le recueil le plus
abondant de livres et de mss. hébreux. Avec cela, M. W. n'était pas
entièrement satisfait ; le ms. d'Alep, qui passe pour avoir été ponc-
tué et pourvu d'accents par le fameux massorète Ben Aschér, le
préoccupait. Gomment conclure sur telle ou telle règle des accents,
sans connaître la leçon du plus ancieu manuscrit? A force de
patience, M. W. est arrivé à se procurer la photographie d'une page
de ce fameux ms. et le collationnement de plusieurs passages con-
cernant les accents. Hélas, M. W. n'a obtenu qu'un résultat négatif,
carie ms. d'Alep n'est pas ancien, et celui de Cambridge ne l'est pas
non plus, quoi qu'en dise, sans aucune preuve, M. le D r Schiller-
Szinessy. Les deux mss. sont de la fin du xn e siècle, à moins qu'ils
ne soient encore plus jeunes. Notre excellent ami M. Harkavy est
BIBLIOGRAPHIE 317
arrivé à la même opinion sur le ms. d'Alep, lors de son dernier
voyage dans cette ville, il y a deux ans. Par conséquent, ce ms. ne
peut changer en rien les règles des accents exposées par M. W. dans
ses deux ouvrages, publiés à six ans de distance l'un de l'autre.
Nous n'avons pas encore énuméré toutes les recherches que
M. W. a dû faire pour être complet. 11 fallait avant tout examiner
ce que les grammairiens juifs, anciens et récents, ont écrit sur le
sujet. C'est ce que M. W. a fait. Dans son premier ouvrage, il donne,
comme appendice, Yepitome du traité arabe du fameux Juda ben
Balam, d'après le ms. unique de Saint-Pétersbourg. Il a examiné les
traités ms. des deux ponctuateurs Samson et Samuel, ainsi que les
ouvrages publiés à partir de Ben-Ascher, jusqu'à Heidenheim, et
indiqué quels secours il y a trouvés pour son travail. M. W. est
arrivé à un jugement peu favorable à ses prédécesseurs, c'est le sort
de tous les anciens grammairiens, ils n'ont plus, à présent, qu'une
valeur historique. Outre ces grandes recherches, M. W. . devait
prendre en considération le système spécial d'accentuation orien-
tale {madinhaï), et enfin les variantes qu'on trouve dans les mss.
rapportés du Yémen dans les dernières vingt années. Si ces recher-
ches ne sont pas précisément très difficiles, elles prennent du temps,
et on ne peut être étonné que M. W. y ait passé sa vie entière.
Arrivons à l'analyse du second des deux ouvrages de M. W. Après
avoir indiqué, dans la préface, quelles sont ses sources, M. W. donne
une bonne introduction, où il explique, avec beaucoup de raison,
que les neginot, comme leur nom l'indique d'ailleurs, furent inventées
pour noter les sons musicaux employés pour la lecture de la Bible
dans la synagogue et dans les écoles. M. Graetz est d'un autre avis,
il considère les accents comme des signes grammaticaux, au moins
dans leur premier état, c'est-à-dire quand on n'avait que lepaseg et
le etnah ; nous ne pouvons pas discuter ici cette question, tout ce que
nous pouvons dire en faveur de la thèse de M. W., c'est que les plus
anciens grammairiens juifs, autant qu'ils nous sont parvenus, ne con-
naissent les accents que comme signes de musique. Le second cha-
pitre de M. W. est consacré aux noms des accents, disjonctifs et con-
jonctifs, et à la forme des signes qui les représentent, des différents
noms qu'un même accent porte dans les différentes écoles de gram-
mairiens et qui sont comme la définition des notes musicales dési-
gnées par l'accent. Le troisième chapitre porte sur la dichotomie,
c'est-à-dire la division des versets, pour le chant, en deux parties ;
cette division, indiquée le plus souvent par un etnah, a une impor-
tance également pour la syntaxe. Les chapitres suivants donnent les
règles détaillées sur le placement des accents d'après les meilleures
éditions de la Bible et surtout d'après les mss. qu'on trouve dans
des différentes bibliothèques : M. "W. est souvent obligé de corriger
les textes de nos imprimés. Il est impossible d'entrer ici dans des
détails qui ne serviraient de rien, puisqu'il faudrait connaître tous
les mss. pour pouvoir se rendre compte de leur valeur concernant
318 1ŒVUE DES ÉTUDES JUIVES
les accents et pour discuter les corrections de M. W. Le quatorzième
et dernier chapitre est consacré au p^OD, qui sûrement n'est pas un
accent tonique; ce chapitre est tout à fait original. Dans les deux
appendices qui suivent, M. AV. donne d'abord une liste des passages
bibliques difficiles qui, en partie, s'expliquent par une meilleure
accentuation ; puis il discute le système super linéaire, qu'on a l'ha-
bitude d'appeler, à tort, système babylonien. M. W. montre que ce
système, tant pour les points-voyelles que pour les accents, est sim-
plement local et est fondé complètement sur le système palestinien.
Ainsi, dans le Yémen, on se sert encore aujourd'hui, pour les textes
non bibliques tels que le targimi et les prières, du système super-
linéaire, qu'on a inventé, d'après M. W., pour simplifier la matière.
Il est toutefois possible que le remarquable article de M. Graetz sur
le dagesch (Monatsschr>, oct.-nov. 4887) modifiera un peu la conclusion
de M. W. En tout cas, c'est un grand mérite d'avoir remué un peu
la question du système superlinéaire, dont on fait trop de cas, et
qui en effet n'est pas mentionné par les anciens grammairiens tels
que Saadia et ses contemporains caraïtes, autant qu'on connaît
leurs ouvrages. L'index biblique que M. W. donne à la fin facilitera
beaucoup l'usage de ses deux excellents traités. Nous croyons que
ces deux ouvrages sont indispensables à ceux qui s'occupent de
la grammaire hébraïque et de l'exégèse biblique, car les accents
nous renseignent sur la manière dont les massorètes ont compris
la Bible.
A. N.
Le gérant,
Israël Lévl
TABLE DES MATIERES
ARTICLES DE FOND.
Bâcher (W.). Le commentaire de Samuel ibn Hofni sur le
Pentateuque 277
Halévy (J.). Recherches bibliques (suite) 161
Kracauer (J.). Histoire d'un prêt forcé demandé à la commu-
' nauté des Juifs de Francfort 99
Lazard (L.). Les revenus tirés des Juifs de France dans le do-
maine royal (xm e siècle) 233
Lévi (Israël). La mort de Titus 62
Loeb (Isidore). I. La controverse de 4 263 à Barcelone I
II. Le procès de Samuel ibn Tibbon 70
III. Le saint enfant de La Guardia 203
IV. La correspondance des Juifs d'Espagne avec ceux de
Gonstantinople 262
Reinach (Théodore,). Une monnaie hybride des insurrections
j uives 56
Vidal (Pierre). Les Juifs de Roussillon et de Cerdagne 49
NOTES ET MÉLANGES.
Bâcher (W.). Le sens du mot micra 413
Derenbourg (J.). Le sarcophage de Tabnit 4 09
Gerson (M.). Deux miniatures avec la roue des Juifs 4 44
Halévy (J.). Petits problèmes (2 e série) 289
Kaufmann et Loeb. Le sceau d'Abraham bar Saadia et le sceau
ttï-BÏ-D^ 4 22
Lévi (Israël). I. Ormuz et Ahriman 4 42
IL Miniatures représentant des Juifs 4 4 6
Loeb (Isidore). I. La juiverie de Jerez de la Frontera 125
IL Expulsion des Juifs de Salins et Bracon en 1374 298
Modona (Leonello). Les exilés d'Espagne à Ferrare en 4 493 447
Schwab (Moïse). Trois inscriptions hébraïques de Mantes 295
320 HKVUK DES ÉTUDES JUIVES
BIBLIOGRAPHIE.
A. N. Û^BD k'5 "WB A Treatise on the accentuation of the
twenty-one so-called prose books of the Old Testament,
with a fac simile of a page of the codex assigned to
Ben-Asher in Aleppo, by William Wickes 316
Duval (Kubens). Des Gregorius Abulfarag Anmerkungen zu
den Salomonischen Schriften, publié par Alfred Rahlfs 455
Loeb (Isidore). I. Revue bibliographique 129
II. Mélanges db critique biblique, par Gustave d'EiCH-
thal, et Une nouvelle hypothèse sur la composition et
l'origine du Deutéronome, par Maurice Vernes 1 53
Reinach (Théodore). Histoire du peuple d'Israël, par Ernest
Renan 302
Additions et rectifications 1 59
FIN,
VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, RUE DUPLESSIS, 59.
LES MONNAIES JUIVES
CONFERENCE FAITE A LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
LE 3 AVRIL 1887»
Par M. THÉODORE REINAGII
Présidence de M. Zadoc KAHN, président.
M. le président ouvre la séance en ces termes :
Mesdames et Messieurs,
Si le Conseil de direction de la Société des Etudes juives éprouve
quelque fierté lorsqu'il peut obtenir pour les conférences qu'il orga-
nise à votre intention le concours des illustrations de la science ou
des lettres, nous ne sommes pas fâchés non plus de voir prendre la
parole dans ces réunions par un des nôtres, par un de ceux qui se
dévouent constamment à notre œuvre et qui sont comme l'âme et
la cheville ouvrière de notre société.
1 Les projections à la lumière oxyhydrique étaient faites par M. Molteni, auquel
nous adressons tous nos remerciements pour son précieux concours. — L'auteur
croit devoir prévenir qu'à la suite de recherches et de réflexions nouvelles, il a
modifié sur plusieurs points les opinions exprimées dans sa conférence; il l'im-
prime donc non pas telle qu'il l'a prononcée, mais telle qu'il la prononcerait au-
jourd'hui.
ACT. ET GONF., T. I. 4 4
CLXXXII ACTES ET CONFERENCES
A ce titre , nous no pouvions être mieux représentés que par
notre cher et excellent secrétaire, M. Théodore Reinach, à qui nous
aurions conféré depuis longtemps le titre de secrétaire perpétuel, si
ce titre était compatible avec nos statuts. Mais c'est tout comme.
Vous savez que depuis la fondation de notre société ou à peu de
chose près, M. Reinach vous présente chaque année, dans nos as-
semblées générales, le compte rendu de nos travaux, et vous savez
aussi ce qu'il apporte à l'accomplissement de cette tache délicate
d'esprit, de talent et d'élévation.
Ce soir M. Reinach fera de la science pour son propre compte.
Cela pourra lui causer quelque embarras quand le moment viendra
de rendre compte de la conférence que vous allez avoir le plaisir
d'entendre. Mais qu'il se rassure ! Nous lui promettons notre
concours pour la rédaction de cette partie de son futur rapport.
M. Reinach a choisi comme thème de son entretien les monnaies
juives. C'est un sujet qui sera certainement nouveau pour beaucoup
d'entre vous, et qui sera intéressant pour tous. Les monnaies, d'un
âge aussi respectable que les monnaies juives, sont des monuments
fidèles du passé et possèdent une véritable éloquence, surtout quand
on sait les faire parler comme notre cher conférencier saura le faire.
Grâce à l'exposé qu'il vous présentera et qui sera illustré par les
habiles projections de M. Molteni, vous verrez passer sous vos jeux
un fragment important de notre histoire, histoire à laquelle n'ont
manqué ni les gloires ni les tragédies sanglantes.
Messieurs, ce serait faire preuve de mauvais goût de prolonger
vptre attente et d'abuser de votre patience. Je me borne donc à
remercier M. Th. Reinach de clore d'une façon si brillante la série
de nos conférences de cette saison ; ou plutôt, pour n'avoir pas l'air
de nous adresser des compliments à nous-mêmes, car je le répète,
M. Reinach est des nôtres, je laisse à cette assemblée le soin de le
remercier en suivant sa démonstration avec une attention soutenue
et en accueillant par des applaudissements la conférence qu'il veut
bien nous faire.
M t Th. Reinach répond :
LES MONNAIES JUIVES
CLXXXIII
Mesdames, Messieurs,
C'est d'un sujet de numismatique que je viens vous entretenir,
et j'avoue que ce n'est pas sans quelque appréhension. La numis-
matique, en effet, quoiqu'elle soit une des parties les plus ancien-
nement cultivées de l'archéologie, n'a pas encore réussi à con-
quérir la faveur du grand public. Il a si rarement l'occasion de
voir des médailles intéressantes, et, quand il en entend parler,
c'est généralement par les prix exorbitants qu'elles atteignent dans
les enchères ! Aussi n'est-il que trop porté à voir dans les numis-
matistes des collectionneurs maniaques, dans leur prétendue science
une pure curiosité qui se classe entre celles des collectionneurs
d'autographes et de boutons d'uniformes.
Je n'ai pas à prendre ici la défense des numismatistes : ils sont
d'ailleurs bien trop absorbés dans la contemplation jalouse de leurs
trésors pour se soucier du bien ou du mal qu'on peut dire d'eux.
Mais je voudrais réagir contre l'injuste dédain dont la numismatique
est l'objet et vous faire voir, d'abord, en peu de mots, qu'elle est
une science véritable et l'un des auxiliaires les plus précieux des
recherches historiques.
Supposons, pour fixer les idées, qu'en deux mille ans d'ici, lors-
que la civilisation dont nous sommes si fiers sera éteinte et presque
oubliée, un savant vienne à retrouver un exemplaire de la médaille
suivante :
Fig. 4.
Ne pensez- vous pas que, avec un peu de perspicacité, il pourra
CLXXXIY ACTES ET CONFERENCES
en tirer Les conclusions les plus intéressantes sur l'état de notre
société française à cette fin du XIX e siècle? Et en effet :
En pesant la pièce — 25 grammes — , il déterminera immédiate-
ment notre système de poids et mesures. Il saura que notre unité
monétaire était une pièce d'argent du poids de 5 grammes appelée
franc.
En analysant une parcelle de métal, en constatant le faible
alliage de cuivre qu'elle renferme, il reconnaîtra la scrupuleuse
loyauté de notre administration des monnaies.
En examinant l'aspect extérieur de la pièce, — ses faces bien
planes, son contour parfaitement régulier, sa tranche d'une épais-
seur uniforme et marquée de caractères en relief — il admirera la
perfection de notre outillage scientifique, de nos procédés matériels ;
il devinera que nos monnaies circulaient beaucoup et qu'elles
devaient pouvoir s'empiler.
Passant à l'examen des types, notre numismatiste sera peut-être
moins frappé du génie de nos dessinateurs que de l'habileté de nos
ouvriers. Il s'étonnera que cette pièce, datée de l'an 1875, repro-
duise servilement des types de l'an VII de la première Eépublique.
Il se demandera s'il valait bien la peine d'immortaliser le nom de
l'inventeur de cette froide allégorie, en faisant figurer sa signature
au bas de son œuvre, privilège qui, dans l'antiquité, n'était accordé
qu'aux plus grands artistes.
Enfin les légendes de la médaille lui apprendront, l'une — Répu-
blique française — la forme de notre gouvernement en l'an 1875 ;
la seconde — Liberté, Egalité, Fraternité — notre idéal politique et
social ; la troisième — Dieu protège la France — le principe mono-
théiste de notre religion.
Je passe sous silence les innombrables controverses auxquelles
donneront lieu les trois « différents » du revers. Parvienclra-t-on à
y reconnaître la marque de l'atelier (Paris), l'emblème du graveur
et celui de l'entrepreneur des monnaies ? J'en doute.
En résumé, Messieurs, état économique, industriel, scientifique,
prospérité des arts, idéal politique, gouvernement, religion — il
n'est pas un côté de notre civilisation que cette modeste pièce
de 5 francs, qui n'est pour nous qu'un banal instrument d'échange,
LES MONNAIES JUIVES CLXXXV
ne puisse servir à éclairer un jour. Eh bien, ce que nos monnaies
d'aujourd'hui seront pour les savants de l'an 4000, les monnaies
d'il y a deux mille ans le sont pour nos savants d'aujourd'hui :
je veux dire une source inépuisable de renseignements authen-
tiques de tout genre pour la vaste enquête que nous avons ouverte
sur la vie de l'antiquité.
Ce simple aperçu suffit pour justifier l'étude approfondie de la
numismatique classique ; mais les monnaies dont je me propose
de vous parler n'ont pas tout à fait le même genre d'intérêt que
les monnaies grecques ou romaines. Les médailles grecques,
comme toutes les productions de ce peuple si doué, valent surtout
par leur beauté : elles présentent en raccourci une histoire complète
de l'art grec. Quant aux médailles romaines, il faut y voir, avant
tout, une incomparable galerie de portraits historiques. Vous ne
devez chercher dans la numismatique juive ni chefs-d'œuvre, ni
portraits. Les graveurs en médailles juifs étaient des artistes fort
ordinaires, et la ressource principale de leur art, la reproduction
de la figure humaine ou animale, leur était enlevée par la stricte
observation du précepte du Dècalogm : « Tu ne feras pas d'image
taillée, ni aucune ressemblance des choses qui sont sur la terre,
dans les cieux, ni sous les eaux 1 . » En -revanche, les médailles juives
sont, par la sévérité même de leurs types, l'image fidèle du peuple
profondément religieux et médiocrement esthétique qui les a créées.
Le caractère dans lequel sont tracées les légendes offre le plus
grand intérêt pour l'histoire de l'alphabet. Les variations mêmes
des inscriptions et des types, si restreint que soit le cercle où elles
se meuvent, reflètent les diverses influences que le judaïsme a
subies, ses alternatives d'indépendance et de servitude, d'enthou-
siasme et de relâchement. Enfin, plusieurs médailles, tant parmi
les monnaies juives proprement dites que parmi les monnaies
grecques ou romaines qui se rapportent à des faits de l'histoire
juive, viennent éclairer, complécrées, en revanche, ils auraient cru contrevenir à la défense du
Décalogue s'ils avaient fabriqué eux-mêmes des monnaies de ce
genre. Les types de ces bronzes sont d'ailleurs insignifiants et
empruntés, pour la plupart, aux monnaies contemporaines des Pto-
lémées ou des Séleucides : couronne, corne d'abondance, fleur,
ancre, astre, palme 1 . Quant aux légendes, elles sont de deux
Fig. G.
sortes. Sur les plus anciennes pièces, comme celles de Jean Hyr-
can I er (fig. 6) et de Juda Aristobule, ainsi que sur quelques-unes
des pièces de leurs successeurs 2 , la légende est purement hébraïque
1 On attribue au dernier Hasmonéen, Antigone, de petites monnaies au type du
candélabre à sept branches (Madden, op. cit., p. 102, n 03 8-9), mais l'attribution
n'est rien moins que certaine.
Alexandre Jannée, Jean Hyrcan II, Antigone.
CXCIV ACTES ET CONFERENCES
et ainsi conçue : X... (Yohohanan ou Yclitnht) Hahkohm hag-
gadol ve Helcr ha Ychudim, c'est-à-dire : « X... grand prêtre et
la communauté des Juifs. » On trouve aussi quelquefois Rosh
llebcr', ce chef de la communauté »; dans ce cas, la formule repro-
duit absolument le titre officiel que le livre des Macchabées donne
à Simon ! .
Sur les pièces plus récentes, au contraire, à partir d'Alexandre
Jannée (105-78), la légende est souvent bilingue : hébraïque sur
une face, grecque sur l'autre. Sur l'une, le prince figure avec son
nom juif, sur l'autre avec un nom hellénique, arbitrairement
choisi. Ainsi, Alexandre Jannée s'intitule d'une part Yehonatan
hammclclch (le roi Jonathan) de l'autre BaciXéwç "A^âvôpou (le roi
Alexandre) (fig. 7) 2 .
Fig. 7.
Plus bizarement encore, le dernier prince de la dynastie, Anti-
gone (40-37), prend le titre de grand prêtre sur la face hébraïque
[MattaMa haJcJcohen liaggadol, Héber ha Yéhudim) et celui de roi
sur la face grecque (Baai^éwç 'Avciycivou). C'est un véritable maître
Jacques que ce roi-prêtre. Ses monnaies (fig. 8), qui nous révèlent
son nom hébreu^ inconnu des historiens, sont les seules de la série
qui portent des dates régnales : elles sont indiquées par la lettre
shin (initiale de shenat, année) suivie d'un aleph (an 1) ou d'un
bet (an 2).
On voit que les légendes des monnaies hasmonéennes confirment
pleinement les renseignements de Josèphe sur l'histoire de cette
1 EtcI Ettxiovoî àp^iepéwç [XteyocXou xort aTpaxriyoû xal rjyoufAévou louSaîtov.
I Maccab., xm, 41-42.
2 Les rares monnaies de la reine Alexandra, veuve et héritière d'Alexandre
Jannée, étaient probablement aussi bilingues, mais la légende hébraïque est de-
venue illisible. On, sait que cette reine s'appelait de son nom hébreu Salomé.
(Derenbourg, Histoire de la Palestine, p. 102.)
LES MONNAIES JUIVES CXCV
dynastie : d'abord scrupuleux serviteurs de la théocratie, purement
juifs et prêtres, les descendants des Macchabées s'émancipent peu
à peu de la tutelle des Pharisiens, s'intitulent rois et manifestent
ces mêmes tendances helléniques contre lesquelles leurs ancêtres
avaient été les premiers à s'insurger. L'écriture de ces légendes
n'est pas moins intéressante que leur contenu. On a longtemps ap-
pelé ce caractère alphabet samaritain parce qu'on croyait que les
juifs l'avaient emprunté à leurs voisins de Samarie ; on sait aujour-
d'hui qu'il représente, au contraire, la forme primitive, palestinienne
de l'alphabet hébreu ; il se rapproche, en effet, singulièrement de
l'écriture des plus anciennes inscriptions hébraïques, la stèle de
Mésa et l'inscription de Siloé. Cet alphabet, consacré par la tra-
dition, est resté le seul en usage sur les monnaies purement juives,
même après que l'alphabet carré, venu de Babylone, se fut introduit
dans l'usage courant : entre les monnaies de Jean Hyrcan (135
avant J.-C.) et celles de Barcochébas (135 après J.-C.), il n'y a
aucune différence . paléographique appréciable 1 . On peut affirmer
que toute monnaie juive écrite en hébreu carré est une falsificatmi
moderne.
1 II faut renoncer à chercher une indication chronologique dans la forme poin-
tue ou arrondie du shin. On a beaucoup de médailles des révoltes où le shin
affecte la première forme sur une des faces et la seconde sur l'autre. D'autre
part le shin arrondi figure déjà sur les bronzes de Jean Hyrcan I, et ceux d'An-
tigone ont un shin semblable à un digamma renversé, qui ne se trouve nulle
part ailleurs.
CXCVI ACTES ET CONFERENCES
III
La dynastie hasmonéenne finit, comme la plupart des dynasties
orientales, dans le sang et l'imbécillité : les derniers princes de cette
race furent ou des tyrans féroces, comme Alexandre Jannée, ou des
grands prêtres à moitié stupides, comme Jean Hyrcan IL A deux
reprises différentes, les guerres civiles des Juifs nécessitèrent l'in-
tervention armée des Romains, qui, en G4 av. J.-C, avaient conquis
la Syrie et succédé aux Séleucides en qualité de suzerains des Juifs.
En 63, Pompée, pris comme arbitre entre les deux frères Hyrcan et
Aristobule, se prononça en faveur d'Hyrcan et prit d'assaut Jérusa-
lem, défendue par les partisans de l'autre prétendant. En 3*7, un
lieutenant de Marc-Antoine, C. Sosius, conquit de nouveau Jérusa-
lem, où le fils d' Aristobule, Antigone Mattathias, s'était installé
avec l'appui des Parthes ; le dernier descendant des Macchabées fut
fait prisonnier, mené à Antioclie et décapité, après avoir subi le
supplice des verges.
Deux curieuses monnaies romaines nous ont conservé un souve-
nir de ces événements. La première (fig. 9) est un denier d'argent
portant le nom d'Aulus Plautius, qui fut édile curule a^vec Plancius
en 54 av. J.-C; ce Plautius, chaleureux partisan de Pompée, avait
été probablement l'un de ses lieutenants pendant son expédition de
Syrie. Sur le revers de son denier on voit un personnage à genoux,
tendant un rameau de suppliant et tenant un chameau par la
bride ; autour, la légende Bacchius Judaeus. Ce type est exacte-
ment copié sur les monnaies de Scaurus, frappées quelques an-
nées auparavant, et qui commémoraient la victoire de ce général
(autre lieutenant de Pompée) sur Arétas, roi des Nabatéens : la lé-
gende était ici Rex Aretas. Nul doute que Bacchius judaeus ne soit
quelque principicule plus ou moins juif de Syrie, dont la soumis-
sion avait été l'œuvre de Plautius ; les textes ne nous parlent pas
de ce personnage, mais on sait qu'au moment du passage de Pom-
pée il existait, dans la région du Liban, plusieurs dynastes de
ce genre, tenant le milieu entre le chef de brigands et le roi.
LES MONNAIES JUIVES
CXCV1I
L'un d'eux, mentionné par Josèphe *, s'appelait Dionysios : Bac-
chius ne serait-il pas tout simplement la traduction latine de ce
nom grec
Fig. 9.
Le bronze de Sosius (fig. 10) est encore plus intéressant, car il a
servi de prototype aux fameuses monnaies de Vespasien avec la
légende Judaea capta. Le revers représente un trophée dressé entre
un prisonnier juif enchaîné (Antigone) et une captive juive, per-
sonnification de la Judée. Autour, le nom du vainqueur : G. Sosius
imp (erator). Sur la face de la médaille, le portrait d'Antoine et
les lettres Za, initiales du mot Zacynthus, l'île ionienne où fut
frappé notre bronze.
Fig. 40.
A la place des Hasmonéens, dont la descendance masculine était
éteinte, les Romains mirent sur le trône de Judée l'Iduméen Hérode,
dont le père Antipater avait été déjà le « maire du Palais »
d'Hyrcan IL Hérode régna trente-trois ans et fut un despote actif,
cruel et fastueux. Au point de vue politique, il se montra le très
docile vassal des Romains; comme la plupart des autres princes
vassaux, il ne fut autorisé qu'à frapper des monnaies de bronze.
Quoique peu enclin au pharisaïsme et probablement peu croyant
1 Josèphe, Ant., XIV, 3, 2. Il était tyrau de Tripolis. Son voisin Silas est
formellement qualifié de juif.
ACT. ET CONF., T. I. \'6
i:\cviii
ACTES ET CONFÉRENCES
lui-môme, Hôrode respecta le sentiment national dans le choix do
ses types monétaires; il n'y fit figurer que des objets inanimés, les
uns empruntés aux bronzes hasmonéens (palme, couronne, corne
d'abondance), les autres nouveaux (trépied, casque, acrostolion), ac-
cusant parfois des prétentions à une origine macédonienne (bouclier
macédonien). Les pièces les plus remarquables (fig. 11) sont celles
qui portent une date régnale (an 3) et un monogramme, qui est une
Fig. U.
marque de valeur (initiales du mot Tpfya^xov). Sur toutes ces mon-
naies, comme sur celles des autres princes de la dynastie iduméenne,
la légende est purement grecque : Bacu^Éwç 'HptoSou, « le roi Hérode »
(on sait qu'à partir d'Hérode les fonctions de roi et de grand prêtre
furent rigoureusement séparées). L'emploi exclusif de la langue
hellénique prouve combien la connaissance de cette langue était
répandue parmi les Juifs.
Vers la fin de sa vie, Hérode paraît s'être départi de ses ména-
gements habituels envers les sentiments ou les préjugés religieux
de ses sujets. III planta un aigle d'or sur le fronton du temple de
Jéhovah et, peu de jours avant sa mort, il étouffa dans le sang une
révolte que provoqua cet emblème païen ' . On attribue à cette
période agitée quelques petits bronzes au revers desquels figure un
aigle (fig. 12).
1 Josèphe, Ant. jud., XVII, 2, et B. jud., I, 33, 2.
LES MONNAIES JUIVES . CXCIX
Hérode mort, ses états furent partagés entre ses fils, qui durent
se contenter des titres plus modestes de iètrarque et à'ethnarque.
Hérode Philippe régna sur les territoires de l'est et du nord-est
(Eatanée, Trachonitide, Haouran), à la lisière du désert ; Hérode
Ani ipas eut la Galilée et la Pérée ; la Judée proprement dite fut
attribuée au fils aîné, Hérode Archélaùs. Les deux premiers princes
eurent un régne prolongé; leurs monnaies, peu intéressantes, n'ap-
partiennent pas, à proprement parler, à la numismatique juive.
Toutes ont des dates régnales et des légendes grecques : « Hérode
(ou Philippe) tétrarque » d'un côté, le nom de l'empereur régnant
de l'autre *. Quant aux types, les bronzes d'Antipas ont la palme et
la couronne, ceux de Philippe (fig. 13], frappés dans un pays où la
population juive était en minorité, se sont affranchis de l'observation
du précepte du Décalogue sur la figuration d'êtres vivants : ils
représentent d'un côté la tête de l'empereur, de l'autre un temple
tétrastyle, sans doute le temple d'Auguste bâti par Hérode le Grand
dans la ville de Césarée-Panias, où résidait Philippe.
Revenons à Jérusalem. Hérode Archélaùs, le fils d'Hérode le
Grand, y frappa des monnaies en bronze semblables à celles de son
père, avec la légende grecque « Hérode ethnarque » et des types
aussi nombreux qu'insignifiants 2 . Au bout de dix ans, ce tyran bru-
tal se rendit si impopulaire que les notables juifs demandèrent et
obtinrent sa déposition : Archélaùs fut exilé à Vienne en Gaule, et
la Judée réduite en province (6 apr. J.-C). Cependant la dynastie
iduméenne devait encore fournir un souverain à la Judée. Trente
ans après la déposition d'Archélaùs, un petit-fils d'Hérode, Agrippa,
1 Sur quelques monnaies d'Antipas, le nom de l'empereur est remplacé par
celui de la capitale (Tibériade). C'est un billon municipal.
2 Grappe, casque, caducée, ancre, proue, corne d'abondance, couronne, galère.
CC ACTES ET CONFERENCES
qui, élevé à Rome, avait su se rendre agréable à Caligula, obtint de
celui-ci les tétrarchies d'Antipas et de Philippe, devenues vacantes
par la mort ou l'exil de leurs titulaires (37-40). Après la mort de
Caligula et l'élévation de Claude, à laquelle il avait contribué, il y
ajouta la Judée elle-même. Agrippa réunit ainsi sous son sceptre
toutes les possessions de son aïeul, et fut autorisé à prendre le titre
royal. Cet ancien libertin fut un roi selon le cœur des pharisiens.
Ses monnaies proprement juives (fig. 14) présentent au droit le type
singulier d'un parasol, qu'on a pris aussi pour un tabernacle ; au
revers, trois épis, symbole de prospérité. Il s'y intitule en grec
« le roi Agrippa » et y marque une date régnale.
Fig. u.
Outre ces monnaies, destinées à circuler en pays juif, Agrippa
frappa des pièces beaucoup moins orthodoxes où figurèrent des
types absolument païens (Victoire, Fortune, etc.), le portrait de
l'empereur régnant, quelquefois même celui d'Agrippa et de son
fils à cheval. Sur quelques-unes, comme sur ses inscriptions lapi-
daires, il s'intitule pompeusement « le grand roi Agrippa, ami de
César » (Baai^eù; jxéyaç 'AypfTtiraç tpi>vo'xataap). Ces monnaies n'étaient
sans doute destinées qu'à circuler dans les anciennes tétrarchies
d'Agrippa ou dans les villes du littoral, où la population était très
mêlée; la plupart portent, en effet, le nom d'une ville nouvelle,
Césarée ou Tibériade.
Enfin, un troisième type est représenté par une pièce fort sin-
gulière, qui paraît moins une monnaie proprement dite qu'une
médaille commémorative de l'avènement d'Agrippa et de son
alliance avec les Romains. Elle nous montre, d'un côté, le roi
couronné par deux figures féminines, avec la légende « le roi
Agrippa, ami de César », de l'autre, deux mains jointes dans une
guirlande — symbole d'un traité d'alliance — et une longue ins-
LES MONNAIES JUIVES CCI
cription : « Amitié et alliance du roi Agrippa avec le Sénat et le
peuple romain. »
Agrippa I er ne régna en Judée que quatre ans. A sa mort (44)
son royaume fut pour la seconde fois réduit en province romaine.
La Judée proprement dite ne changea plus jamais de condition
politique ; quant aux autres territoires — tétrarchies d'Antipas et
de Philippe — elles furent, une fois de plus, constituées en prin-
cipauté en faveur du fils d' Agrippa, Agrippa II (le frère de la
fameuse Bérénice), dont la vie se prolongea plus d'un demi-siècle
(jusqu'en 100). Mais quoique Agrippa II fût israélite et conservât
quelques droits sur Jérusalem, notamment celui d'habiter le palais
des Hérode et de nommer le grand prêtre, sa numismatique,
comme sa politique, n'eut rien de national, et ce n'est que par
un abus de langage que l'on a pu compter ses monnaies parmi
les monnaies juives 4 . Il en est de même des monnaies contempo-
raines du « royaume » de Chalcis dans le Liban, où régna une
branche latérale de la famille des Hérode 2 .
IV
On a vu qu'à -deux reprises différentes — après la déposition
d'Archélaùs et à la mort d' Agrippa I er — , la Judée fut réduite en
province par les Romains. Cette province, avec Césarée pour chef-
lieu, était gouvernée par un fonctionnaire d'ordre assez inférieur, le
Les monnaies d'Agrippa II sont autonomes ou impériales, mais ni les unes
ni les autres ne sont conformes à la loi juive. Les premières ont au droit la tête
dAgrippa, une main tenant des épis, ou une tête tourelée ; les secondes, la tête
de l'empereur régnant, avec ses titres en grec ou en latin. Au revers, les types
sont variés, mais sans intérêt. (Fortune, victoire, galère, couronne, palmier, au-
tel, cornes d'abondances et caducée, ancre, cercle.) Il existe, en outre, des
monnaies municipales de Césarée de Philippe (appelée maintenant «Néronias)
et de Tibériade portant le nom d'Agrippa. Les monnaies de ce prince sont toutes
datées, mais ses domaines ayant varié plusieurs fois, il a adopté ides ères dif-
férentes qui offrent de grandes complications.
2 Hérode I er , frère d'Agrippa I er (41-48); son fds Aristobule et la reine Sa-
lomé (Babelon, Revue numismatique, 1883, p. 145 ; Imhoof, Portrâtkôpfe, VI,
21, 22).
CCI! ACTES ET CONFÉRENCES
procurateur, qui dépendait, au point de vue militaire, du légat de
Syrie. La monnaie d'or et d'argent romaine supplanta peu à peu,
à. cette époque, la monnaie grecque des périodes précédentes. Il
est bien encore question de drachmes attiques, de statures tyriens
— spécialement affectés au paiement des taxes religieuses — , mais
la monnaie courante du commerce est le denier romain, légalement
assimilé d'ailleurs à la drachme attique. C'est une pièce de ce
genre (fig. 15) que les pharisiens et les « hérodiens >), — c'est-à-dire
les partisans de la république théocratique et ceux de la dynastie
iduméenne — montrèrent à Jésus en lui demandant s'il était permis
de payer le tribut. « De qui est cette image et cette inscription ?
leur dit-il. — Ils répondirent : de César. — Rendez donc à César
ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu l . »
Fig. 15.
Outre ces deniers d'argent, il y avait encore à Jérusalem une
monnaie divisionnaire de bronze, émise par les procurateurs à l'i-
mitation des princes Hasmonéens et Icluméens. Elle portait en
grec le nom de l'empereur régnant — auquel était parfois associé
ou substitué le nom de la mère de l'empereur, de sa femme ou de
ses fils — et une date régnale. Cette monnaie circulait seulement
en Judée et était probablement fabriquée par des ouvriers juifs ;
c'est pourquoi, sans doute, les procurateurs n'y firent figurer que
des emblèmes inanimés, conformes à la loi mosaïque (épi, palme,
palmier, corne d'abondance, diota, vase couvert, couronne, etc.).
Je reproduis ici (fig. 16) une pièce du procurateur Ponce Pilate,
frappée l'année de la Passion (an 18 de Tibère, 32 ans après J.-C).
Les types sont la couronne de laurier et le Utuus ou bâton
d'augure.
1 Mathieu, xxvi, 14.
LES MONNAIES JUIVES CC1II
Si les procurateurs avaient montré autant de tolérance dans
le reste de leur administration que dans leur monnayage, la Judée
se serait facilement résignée à la perte de son indépendance. Mais
des maladresses nombreuses, parfois même des actes de persécution
Fig. 16.
véritables, froissèrent le sentiment religieux ; l'avarice ou l'injus-
tice de certains gouverneurs achevèrent d'exaspérer les Juifs, déjà
surexcités par ]a rivalité des partis et l'effervescence messianique.
La tyrannie des uns croissait dans la même mesure que le fana-
tisme des autres; un jour vint enfin où la mesure fut comble et où
la révolte du désespoir éclata. Elle fut accompagnée d'excès déplo-
rables, mais Tacite lui-même reconnaît que les premiers toits
étaient du côté des Romains « duravit patienUa Judasis usque ad
Gcssium Florum. . . 1 »
La révolution juive commença le 17 Iyar (mai) 66, jour où
le gouverneur romain fut chassé de Jérusalem 2 ; elle se termina le
8 Eloi'l (septembre) 70, jour où les derniers quartiers de la ville
furent repris par les soldats de Titus 3 . Elle dura donc quatre ans
et quelques mois. Dans cet intervalle, les Juifs furent maîtres de la
Palestine entière (Judée, Samarie et Galilée) jusqu'à la fin de 67,
d'une partie de la Judée jusqu'au milieu de 69, de Jérusalem seule-
ment et de quelques moindres forteresses pendant la dernière
année. Ces dates, on le verra, ont leur importance pour notre
sujet.
La première révolte juive nous a laissé des pièces d'argent et de
bronze. Les pièces d'argent se sont retrouvées en assez grand
1 Tacite. Hist., V, 10.
■ Josèphe, B. Jud., II, 11), 3-0.
3 Ihid., VI, 8. "). Ou sait que le temple avait été brûlé dès le 10 Ab (août) et
nou le 9. (là., VI, k, 5.)
CC1V
ACTES ET CONFÉRENCES
nombre, notamment dans deux: cachettes, l'une à Jérusalem,
l'autre à Jéricho. Ce sont là les sicïes et les demi-sicles qu'on a attri-
bués successivement à un grand prêtre du temps d'Alexandre, à
Esdras et à Simon Macchabée l . Le sicle (fig. 17) pèse en moyenne
14 grammes ; il a pour types : au droit une coupe — et non pas le
Fig. il.
« pot de manne » du désert ; — au revers, un lis à trois fleurs — et
non pas « la verge fleurie d'Aaron. » Les légendes, en anciens
caractères hébraïques (dits samaritains), sont d'une part Shekel Is-
raël « sicle d'Israël » , de l'autre Yerushalem Kedoshah « Jérusalem
la sainte. » Au-dessus du type du revers, une date, marquée par
une lettre numérale, qui, sauf pour l'an I, est précédée d'un slrin
(initiale de shenat, année), comme sur les bronzes d'Antigone.
Les demi-sicles, qui pèsent en moyenne 7 grammes, ont exac-
tement l'aspect et' les types des sicles (fig. 18), seulement au droit
la légende se lit : Hatzi ha Shekel « demi-sicle. » On a des sicles
Fig. 18.
des cinq années ; ceux de la quatrième sont rares, ceux de la cin-
quième rarissimes et d'un travail hâtif. Quant aux demi-sicles,
on n'en connaît que pour les quatre premières années.
1 L'attribution des sicles à la première révolte des Juifs a déjà été proposée
par Ewald (Gotting. Nachrichten, 1855, p. 109 122), et acceptée par Schùrer,
Lehrhtch, l re éd., p. 3G5.
LES MONNAIES JUIVES
CGV
Outre les sicles en argent, il existe encore quelques sicles en
bronze des ans 3 et 4, exactement pareils aux pièces d'argent ; mais
ce ne sont pas les seules pièces de bronze frappées pendant la pre-
mière révolte. Nous en avons d'abord qui portent pour type
(fig. 19) : une feuille de vigne (ou de figuier) et un vase à anse, avec
ou sans' couvercle ; pour légende : Rend Zion « Liberté de Sion »
et une date, en toutes lettres : Shenat Shetaim « an 2 », ou Shenat
Shalosh « an 3 ».
Fig. 19.
Nous en avons d'autres (fig. 20) de trois modules différents, ayant
pour type ordinaire Yetrog et les deux loulab, c'est-à-dire le cédrat
et le bouquet de rameaux que les Juifs portaient dans la fête des
tabernacles; à ces symboles s'ajoutent tantôt un palmier entre deux
corbeilles de fruits, tantôt une coupe. Les pièces ont pour légende
uniforme Ligullat Zion « Délivrance de Sion » et la date — en
toutes lettres — Shenat Aria « an 4 » . La date est suivie de la
marque de valeur : Hatzi « un demi-sicle » ; Relia, « un quart » (de
sicle), ou d'aucune mention, suivant les modules.
Fig. 20.
Nous connaissons maintenant tous les types monétaires de la
première révolte, et ce tableau se passe presque de commentaires.
On voit qu'un des premiers soucis des chefs de la révolution vic-
torieuse fut de frapper des monnaies d'argent — les premières
GCV1 ACTES ET CONFÉRENCES
que nous ayons rencontrées dans la numismatique juive — pour
mieux afflrnier l'indépendance reconquise. Ces pièces étaient parti-
culièrement destinées au paiement de la taxe du temple ; aussi
furent-elles exactement calquées — comme poids, aspect et dimen-
sions — sur les pièces ty tiennes qui avaient servi jusqu'alors à cet
usage ; ce'les-ci commençaient d'ailleurs à devenir rares, le mon-
nayage d'argent ayant cessé à Tyr en 56 ap. J.-C. l . Le demi-sicle
était le montant de la contribution individuelle, le sicle servait
pour deux contribuables, parents ou amis, à la fois : on voit par
les textes que ce genre de paiement collectif était fréquent 2 . On
emprunta aux pièces tyriennes, outre leur poids, leur légende :
Yerusacdem Kcdosliah n'est que la traduction de l'inscription des
statures de Tyr : Tupou tepâç xai àauXou. L'indication de la date est
aussi, peut-être, une imitation de ces pièces ; mais elle trouvait déjà
des précédents dans la numismatique juive.
La nouvelle ère eut pour point de départ l'année 66, sans doute
le 1 er nisan (avril) de cette année — commencement de l'année reli-
gieuse — ; quoique la révolte n'eût éclaté qu'en mai. Cette remarque
explique bien des faits qui ont embarrassé les savants. Si les sicles
de la 4 e année sont rares, c'est que cette année-là commença
le siège de Jérusalem et que l'argent dut bientôt se raréfier. Si les
sicles de la 5 e année sont rarissimes, c'est que cette année ne dura
en fait que quelques mois, la ville ayant été prise dès le mois d'août.
Une raison analogue explique les sicles de bronze qu'on rencontre à
partir de la 3 e année ; c'était sans doute une monnaie oosidionale,
émise par le gouvernement anarchique de la cité. Il en est de même
des bronzes « à Yetrog » de la 4 e année. Ces bronzes, comme l'in-
diquent leurs légendes, ont une valeur légale de un demi, un quart
(et probablement un sixième ou huitième) de sicle, quoique leur
valeur intrinsèque soit à peu près nulle ; c'est une sorte de papier
monnaie à cours forcé. Au contraire, les bronzes des ans 2 et 3 sont
une monnaie divisionnaire ordinaire, analogue à celle que nous
1 Madden (p. 294, note 4) cite un statère tyrien de Tan 65 ; il y a là, peut-être,
une erreur de lecture.
2 Mathieu, xvn, 24-27, où Jésus et Pierre paient un statère pour s'acquitter
ensemble.
LES MONNAIES JUIVES CCVJl
avons vue aux époques précédentes. Ces différences de destination
expliquent les différences de types et de modules entre les deux
classes de bronzes.
Les types de toutes ces monnaies révolutionnaires sont naturel-
lement conformes aux lois mosaïques et, de plus, assez heureuse-
ment choisis. La feuille de vigne, la fleur de lis rappellent deux
des principaux produits végétaux du pays. La coupe et le vase re-
présentent grossièrement les ustensiles sacrés du temple. L'etrog
et les louldb font allusion à l'une des cérémonies les plus impor-
tantes du culte juif, qui pendant ces années exaltées, où une grande
partie du peuple des campagnes s'était réfugiée à Jérusalem, de-
vait se célébrer avec un éclat extraordinaire.
Après quatre ans et demi de durée, la révolution juive fut étouffée
dans le sang. Non-seulement il ne fut plus question de l'indépen-
dance d'Israël, mais la Palestine devint une province spéciale
occupée par une légion romaine (la X a Fretensis , dont il reste
des monnaies); la ville sainte et le temple incendié restèrent en
ruines. Les Romains célébrèrent leur victoire, chèrement achetée,
par l'érection de l'arc de Titus et par de nombreuses monnaies de
tout métal et de tout module, dont les types font allusion à la ré-
pression de l'insurrection juive. Ces monnaies, frappées au nom et
à l'effigie des empereurs Vespasien, Titus et Domitien, semblent
s'être inspirées de la monnaie de Sosius citée plus haut, qui commé-
morait la défaite du dernier des Hacchabée*s. Le type le plus ordi-
naire représente une captive — la Judée — assise ou debout, au
pied d'un palmier ou d'un trophée. De l'autre côté de ce motif cen-
tral, on voit tantôt, comme sur la monnaie de Sosius, un prisonnier
juif, tantôt (fig. 21) l'empereur victorieux, en costume militaire.
Dans une autre classe de monnaies, le type est la Victoire écrivant
le nom de l'empereur sur un bouclier qu'elle appuie contre un pal-
mier. La légende — Judaea dévida sur les pièces d'or et d'argent
CGVIIJ
ACTES ET CONFKHKNCES
(parfois en grec : IOTAAIAS EAAQKriAE), Judœa capta sur les bronzes
— no laisse aucun doute sur la signification de ces symboles
transparents l .
Dans l'intervalle de soixante ans qui sépare les deux insurrections,
nous trouvons encore deux monnaies romaines qui se rattachent
étroitement à l'histoire juive. L'une est le grand bronze de Nerva
(96-98) (fig. 22), dont le revers présente l'image d'un palmier, avec
la légende : Fisci judaici calumnia sullata (suppression des déla-
tions du fisc judaïque). Le fisc judaïque n'était autre chose que
l'impôt du demi-sicle (ou du didrachme) par tête, payé naguère par
Fig. %%
tout fidèle au temple de Jérusalem, et que les Romains, maintenant
que le temple n'existait plus, réclamaient à leur profit : les Juifs
1 Une pièce unique avec la légende Judea navalis (Cohen, Monnaies impé-
riales, i, 365) fait allusion aux victoires navales que les Romains remportèrent
sur les pirates juifs de Joppé et sur les malheureux qui tâchaient de s'enfuir sur
le lac de Génésareth (Josèphe, III, 9).
LES MONNAIES JUIVES
CCIX
abhorraient, avec raison, cette taxe impie, dont le produit était
versé au trésor de Jupiter Capitolin à Rome ; aussi s'efforçaient- ils
de dissimuler leur qualité d'israélites pour se soustraire au paie-
ment. Ces dissimulations entraînèrent des délations, des poursuites
vexatoires et des visites... plus que domiciliaires. Le bronze de
Nerva, qui appartient à une époque d'apaisement relatif, com-
mémore la suppression de ces abus (Caïumnia), sinon de la taxe
elle-même.
Le bronze d'Adrien (fig. 23), frappé sous son 3 e consulat (130),
n'est pas moins curieux. C'est un souvenir du voyage que cet em-
pereur nomade fit en Judée et de l'empressement — officiel — avec
lequel il y fut accueilli. On y voit la Judée, suivie de ses enfants,
s'avançant vers Adrien, une patère à la main, pour offrir une
libation sur l'autel où monte déjà la flamme ; derrière elle marche
un bœuf, victime désignée pour le sacrifice. Légende : « La Judée
à la rencontre de l'empereur. »
Fig. %5.
Ces visites impériales, cet enthousiasme de commande, c'était le
calme qui précédait l'orage. Déjà à la fin du règne de Trajan,
une sanglante insurrection avait éclaté parmi les colonies juives
de la Mésopotamie, de Chypre, de l'Egypte et de la Cyrénaïque.
A la suite du voyage d'Adrien et d'actes de provocation, dont le
détail est mal connu, les Juifs de Palestine prirent les armes à leur
tour (133). La révolte fut longue et acharnée ; elle eut pour chef
un aventurier que les textes appellent Barcochébas (Bar Cochla)
« le fils de l'étoile », soit par une altération de son nom véritable
(Bar Coziba?), soit par allusion à la prophétie de Balaam : « Une
CCX ACTKS BT CONFERENCES
étoile est procédée de Jacob et un sceptre s'est élevé d'Israël ; il
transpercera les chefs de Moab et il détruira les enfants de Seth 1 . »
Barcochébas se faisait, en effet, passer pour le Messie, et il fut re-
connu pour tel par l'illustre docteur Akiba. Celui-ci et un autre
rabbin, Eléazar de Modéin, oncle de Barcochébas, que son neveu
finit par soupçonner de trahison et tua d'un coup de pied, furent
d'ailleurs les seuls docteurs notables qui prirent parti pour l'insur-
rection ; le reste du sanhédrin se tint à l'écart. Les rebelles, qui
étaient au nombre de 200,000, après "avoir occupé de nombreuses
places et probablement même Jérusalem, furent traqués de repaire
en repaire et finalement exterminés dans la forteresse de Béthar,
leur dernier refuge (135).
Comme ses prédécesseurs, les insurgés de 66, Barcochébas affirma
l'indépendance de la Judée en frappant monnaie ; mais son in-
surrection eut un caractère bien différent de la première et cette
différence se traduit dans les types et les légendes monétaires.
En premier lieu, les insurgés de 66 étaient des pharisiens exaltés
(zélateurs), démocrates jaloux, indisciplinés et niveleurs ; aussi leur
monnaie ne porte-t-elle aucun nom propre. Très duces, tôt exercitus,
dit Tacite; les partisans d'Eléazar> fils de Simon, auraient refusé
de se servir de la monnaie de Simon Bargioras, ceux de Bargioras
n'auraient pas voulu de la monnaie de Jean de Giscala. Le nom
sacré de Jérusalem mettait tout le monde d'accord, Au contraire,
Barcochébas paraît avoir été dictateur absolu; il visait clairement
à la royauté, et comme son oncle, Eléazar, était originaire de
Modéïn, patrie des Macchabées, il n'est nullement impossible que
Barcochébas rattachât son origine à la famille royale des Hasmo-
néens 2 . Aussi fit-il figurer son propre nom sur l'immense majorité de
ses monnaies, mais ce nom n'est pas celui que lui donnent les textes
païens, chrétiens ou talmudiques, — celui-ci n'est qu'un sobriquet ou
un patronymique, — mais le nom de Simon, que les médailles seules
nous font connaître. Le nom de Simon établissait un lien de plus
1 Nombres, xxiv, 17.
* Dans le texte inintelligible de Syncelle (p. 660, 18 : Xo^eêaç tiç ô (j.ovoy£v?iç
TriyetTo) il est possible que se cache le mot Affa[xcovoYev7)ç, « descendant des
Asmonéens. »
LES MONNAIES JUIVES CCXI
entra notre insurgé et son prototype, Simon Macchabée ; on ne doit
pas trop s'étonner qu'il n'ait pas été transmis par les textes", car
nous savons par d'autres exemples que les personnes qui portaient
des noms très communs étaient habituellement désignées par leurs
patronymiques, pour éviter la confusion. C'est ainsi que, dans la
première insurrection, Simon Bar-Gioras est-appelé par Dion Cassius
Bargioras, tout court, et Tacite lui donne même par erreur le
« prénom » de Jean l .
Une seconde différence entre Barcochébas et les premiers insur-
gés, c'est que ceux-ci étaient en possession des trésors du temple
de Jérusalem et purent y puiser abondamment — au moins pendant
les premières années — le métal nécessaire à la fabrication des
flans de leurs pièces. A l'époque de Barcochébas, temple et trésor
n'existaient plus, les insurgés étaient de pauvres gens qui n'avaient
guère d'autre argent que celui qu'ils enlevaient. Cet argent leur
arrivait sous la forme de deniers romains et c'est sous cette forme
qu'ils le conservèrent : ils se contentèrent de le surfrapper avec des
coins orthodoxes de leur façon, pour faire disparaître les types et
inscriptions qui rappelaient un régime odieux. Tous les deniers de
Barcochébas sont des deniers romains surfrappés, et la surfrappe
a même été quelquefois si hâtive que l'ancienne légende est en-
core visible au bord du flan : ce sont même ces pièces, où l'on a pu
déchiffrer les noms d'empereurs romains postérieurs à la première
révolte (Galba, Vespasien, Trajan, etc.), qui ont permis d'attribuer
d'une façon certaine à Barcochébas les deniers de Simon. Bien en-
tendu, les pièces où la surfrappe n'est pas apparente, ayant exacte-
ment le poids, les types, les légendes des autres, appartiennent à
la même époque et ne sont elles-mêmes que des deniers surfrappés,
mais avec plus de soin : les numismatistes n'auraient jamais dû s'y
tromper.
Ces observations générales me permettent d'être très bvd dans
l'énumération des types monétaires de Barcochébas. Son monnayage
comprend des pièces d'argent et de bronze. Les premières sont, tout
d'abord, les deniers romains surfrappés dont il vient d'être question
1 Tacit., Eist., V, 12; Dion, XVI, 7.
CCXII
ACTES ET CONFERENCES
(fig. 24). Los types sont, au droit, la couronne ou la grappe, au re-
vers, un vase et une palme, une palme seule, une lyre, ou deux
trompettes (instruments sacrés qui sont aussi représentés sur l'arc
Fig. 2i.
de Titus). La légende du droit est invariablement Simon (nom
quelquefois orthographié d'une façon bizarre) ; au revers Sh (enat)
oet lehcr(u.t) Israël oc an 2 de la liberté d'Israël », ou Leherut Ye-
rushalem « liberté de Jérusalem » . Les pièces avec cette dernière
légende, qui ne se distinguent en rien des autres, paraissent avoir
été frappées à Jérusalem et confirment ainsi l'indication fournie
par plusieurs textes, que les insurgés furent pendant quelque temps
maîtres des ruines de cette ville.
C'est aussi par une occupation temporaire de Jérusalem et par un
projet de relèvement du temple qu'il faut expliquer l'existence d'un
certain nombre de skies frappés pendant la première révolte (fig. 25).
C'est une monnaie archaïsante, destinée à permettre aux juifs pieux
Fig. 25.
de payer le montant exact de la taxe du temple de Jérusalem,
conformément aux anciennes prescriptions *. Cette destination
1 Ces sicles eux-mêmes sont, en partie du moins, refrappés sur des tétra-
drachmes gréco-romains (d'Antioche). Les tétradrachmes d'Antioche sont frappés
d'après le système attique, mais on a déjà vu que, par suite de la dépréciation
LES MONNAIES JUIVES CCX11I
est bien indiquée par le type de ces sicles : un portique à quatre
colonnes, représentation idéale du temple de Jérusalem, qu'on
se proposait de rebâtir. Au-dessus du temple figure parfois une
étoile, qui peut être une allusion au surnom messianique de Simon
« fils de l'étoile ». Le type du revers, etrog et loulab, est un sou-
venir des types analogues de la première révolte. Quant à la
légende, le droit présente tantôt le nom de Jérusalem, tantôt celui
de Simon ; le revers, soit Shenat ahat ligullat Israël « an 1 de
la délivrance d'Israël », soit Sh(enat) Bet leher[ut) Israël « an 2
de la liberté d'Israël », soit tout simplement Leherut Yerushalem
« liberté de Jérusalem » .
Il est essentiel de remarquer que le nom de Simon ne figure ja-
mais sur les sicles de la première année. La même observation
s'applique d'ailleurs aux deniers : tous les deniers datés de Simon
portent la date an 2 . Qui donc était le monétaire principal de
Van 1 ? La réponse a été fournie par la découverte assez récente
des deniers suivants (fig. 26), en très petit nombre d'ailleurs, ayant
pour types le vase et la palme d'une part, la grappe de l'autre ;
pour légendes Eleazar haMohen (Éléazar le prêtre) et Shenat ahat
Fig. 26.
ligullat Israël (An 1 de la délivrance d'Israël). Ces deniers sont
contemporains de ceux de Simon — comme le prouvent certaines
pièces hybrides où l'on voit associés les droits ou les revers de
pièces des deux chefs ; — ils nous apprennent que pendant la pre-
mière année, Simon Barcochébas, chef militaire de l'insurrection,
s'effaça devant le chef religieux, Éléazar, que les rebelles avaient
progressive, le tétradrachme attique élait descendu au poids du statère tyrien,
lequel ne se frappait plus. Barcochébas pouvait donc, sans erreur notable, accep-
ter ces tétradrachmes pour des sicles.
ACT. KT CONF., T. 1. 1b"
CCX1V
ACTES ET CONFERENCES
sans doute nomme' grand prêtre : le prêtre Éléazar est proba-
blement identique au rabbin Éléazar de Modéïn, oncle de Bar-
cochébas, dont il vient d'être question.
11 existe aussi des bronzes d'Eléazar, également de la première
année ; l'inscription (fig. 27) est la même que sur les deniers, les
types (palmier et grappe) presque identiques.
Fig. 37.
Reste à mentionner les nombreux bronzes de Barcochébas, dont
quelques-uns aussi présentent des traces de surfrappe. Ces bronzes,
destinés sans doute à la solde des troupes, sont datés de la pre-
mière année (Shenat àhat ligullat Israël), de la seconde (Sh.
let leherut Israël) ou tout simplement de la liberté de Jérusalem
(leherut Yerushalem). Les bronzes de la première année (fig. 28)
portent au droit la légende Simon Nasi Israël (Simon prince
d'Israël). Le mot Nasi, qui a signifié à une époque ultérieure le
Fig. 28.
président du sanhédrin, est peut-être ici pris dans le sens de
« chef militaire » ; il fait pendant au mot Cohen (chef religieux)
qui figure sur les bronzes d'Eléazar de la même année . Sur les
bronzes des deux autres classes, Barcochébas s'intitule seulement
LES MONNAIES JUIVES CCXV
Simon (fig. 29) ; c'est qu'après la mort d'Éléazar il avait réuni tous
les pouvoirs l . Quant aux types des bronzes de Simon, ils n'offrent
rien de particulier ; ce sont les mêmes emblèmes orthodoxes que
sur les pièces d'argent : couronne, lyre, diota, palme ou palmier,
grappe de raisins ou feuille de vigne. Ces types varient suivant
les modules et servent à distinguer, à première vue, la valeur
de la pièce.
Fig. 20.
Je ne veux pas quitter les monnaies de la seconde révolte juive
sans rappeler que le Talmud y fait allusion dans un passage bien
connu : « Le Mcûaser Sheni (la seconde dîme), dit-il textuellement,
ne peut être racheté avec une monnaie qui n'a pas cours, comme
la monnaie de Koziba ou de Jérusalem, ou celle des rois anté-
rieurs 2 . » La monnaie de Koziba, ce sont les sicles et deniers
de Simon Bar Cochba, que les rabbins, ses ennemis, appellent
souvent Ben Koziba « le fils du mensonge ». La monnaie de Jé-
rusalem, ce sont les sicles et demi-sicles de la première révolte
avec l'inscription « Jérusalem la sainte ». La « monnaie des rois
antérieurs », ce sont les bronzes des Hasmonéens et des Hérodes,
peut-être aussi les tétradrachmes des Séleucides et des Ptolémées
qni n'avaient plus cours à l'époque où notre halacha fut rédigée.
1 Sur certaines pièces le nom Simon est remplacé par celui de Jérusalem ; ces
pièces et en général celles qui sont datées de la « liberté de Jérusalem » paraissent
avoir été frappées dans la capitale.
2 Tosefta Ma'aser Sheni, I, 5. Le même passage est reproduit avec des alté-
rations dans le Talmud de Jérusalem (Ma'aser Sheni, I, 2) et dans celui de Ba-
bylone (Baba Kamma, 97 b.). Les monnaies des révoltes sont réunies ici sous
l'appellation commune de « monnaie du danger » et le rabbin Imé décide qu'elle
doit être jetée à la mer.
CCXVJ
ACTES ET OONKKKKNCKS
Ainsi, bien interprété, ce passage du Talmud est la confirmation
complète du système de classification qui vient d'être exposé :
il achève de montrer que les monnaies d'argent juives n'ont
jamais eu qu'un caractère exceptionnel et révolutionnaire.
VI
Avec les monnaies de Barcochébas, nous avons terminé notre
voyage à travers la numismatique juive. Si la première révolte
avait eu pour conséquence la destruction du temple, la seconde
amena l'extermination presque complète de la population juive
de la Palestine. De nombreux colons païens prirent la place des
anciens habitants, et sur l'emplacement de Jérusalem s'éleva une
ville romaine appelée iElia Capitolina, du nom de l'empereur iElius
Adrien et de Jupiter Capitolin, dont le temple remplaça celui de
Jéhovah. Cette ville, dont l'accès était défendu aux Juifs, eut le rang
de colonie et a laissé une longue suite de monnaies de bronze qui
s'étend d'Adrien à Valérien (136-260). Je reproduis ici les deux
types les plus intéressants. L'un représente la fondation de la ville
Fig. 50.
— un colon traçant le sillon qui marquera les limites de la future
enceinte (fig. 30). L'autre nous montre les trois divinités — Ju-
piter, Junon et Minerve — qui étaient adorées dans le temple de
Jupiter Capitolin à Rome et à JSlia. (Fig. 31.)
Jérusalem n'est pas la seule ville de Palestine où le culte païen
se soit ainsi emparé de lieux naguère affectés au culte du vrai
Dieu. Le fameux temple des Samaritains sur le mont Garizim, qui,
LES MONNAIES JUIVES
CCXVII
déjà une fois, sous les Séleucides, avait été transformé en un temple
de Jupiter Hospitalier, puis était retourné au culte monothéiste,
Fig. 51.
fut désaffecté une seconde fois en faveur de Jupiler. Ce temple est
figuré sur une très pittoresque médaille de Néapolis (nouvelle capi-
tale de la Samarie, aujourd'hui Naplouse) frappée sous l'empereur
Antonin le Pieux. (Fig. 32.)
Fit]. 52.
Cependant, au moment où le judaïsme était ainsi humilié, traqué,
exterminé dans sa patrie d'origine, puisant des forces dans sa dé-
faite même, il se répandait de plus en plus dans les pays de la dis-
persion et faisait la conquête de bien des âmes. Non seulement le
monothéisme juif, la morale juive gagnaient des prosélytes jusque
sur les marches du trône, mais les légendes païennes elles-mêmes
commençaient à s'accommoder aux traditions juives, à se fondre
avec elles. Nous avons un exemple bien remarquable de cette fusion
graduelle dans une monnaie de la ville d'Apamée en Phrygie, qui
CCXVIH
ACTES KT CONFÉRENCES
date de l'empereur Septime Sévère et qui a été répétée plusieurs fois
sous les règnes suivants. (Fig. 33.) Au revers de cette médaille on
voit deux personnages, homme et femme, assis dans une caisse qui
flotte sur les eaux ; sur le couvercle entr'ouvert perche un oiseau.
Fig. 33.
A gauche, une autre scène qui continue la première dans l'ordre des
temps : les deux personnages sont sortis de la caisse et l'oiseau leur
apporte un rameau d'olivier. A cette description vous avez reconnu
sans peine un épisode bien connu de l'histoire du déluge. Des tra-
ditions analogues à celle de la Bible existaient chez les païens ;
les Phrygiens notamment avaient leur mythe du déluge, qui avait
fini par se localiser à Apamée-Cibotus, Apamée « la Boîte ». Comme
cette ville renfermait dès l'époque de Oicéron une nombreuse popu-
lation juive *, il dut s'opérer de bonne heure une fusion des deux
légendes ; nous en avons d'ailleurs la preuve dans un passage des
Livres sibyllins où. l'auteur raconte que l'arche de Moé s'arrêta aux
sources du fleuve Marsyas, c'est-à-dire près d'Apamée-Cibotus 2 .
Maintenant imaginez un magistrat, juif ou judaïsant, d' Apamée, à
la fin du 11 e siècle — 1' a agonothète » ou édile Artémas — chargé
d'inventer un nouveau type pour les monnaies de cette ville. Vous
comprendrez qu'il se soit empressé d'en choisir un qui avait le mé-
1 Voir Cicéron, pro Flacco, 28. La quantité d'or (destinée au temple de Jéru-
salem) confisquée par Flaccus sur les juifs d' Apamée est évaluée à 100 livres, ce
qui, étant donné le rapport des valeurs de l'or et de l'argent, correspond à en-
viron 350 kilos d'argent ou 50,000 demi-sicles, quantité si considérable qu'elle
doit représenter la contribution de plusieurs années ou des dons extraordinaires.
2 Poèmes sibyllins, I, 273.
LES MONNAIES JUIVES CCXIX
rite singulier de concilier de la façon la plus heureuse ses propres
traditions religieuses avec celles de la localité ; d'ailleurs, pour en-
lever toute espèce de doute, c'est le nom deNoé (nûe) qu'il fait gra-
ver en toutes lettres sur l'arche : le déluge d'Apamée et le déluge
de Noé sont bien, pour lui, le même déluge.
Je ne crois pas pouvoir mieux finir ma causerie que par cette
illustration, à la fois piquante et consolante, d'un syncrétisme re-
ligieux qui se dessinait alors un peu partout dans le monde païen,
au profit du judaïsme et de son fils aîné, le christianisme. C'est l'é-
poque où l'auteur inconnu du Traité du sublime ne craint pas d'em-
prunter à la Genèse un exemple du « sublime » littéraire ; c'est l'é-
poque où l'empereur Alexandre Sévère place dans son oratoire un
buste d'Orphée entre un buste d'Abraham et un buste de Jésus-
Christ. Encore deux siècles et un poète, païen fanatique, s'écriera
avec une indignation qui témoigne de sa sincérité ' :
Plût au ciel que jamais, sous Titus et Pompée,
Rome n'eût asservi les juifs à son épée !
Le mal déraciné refleurit dans nos cœurs
Et le peuple vaincu subjugue ses vainqueurs !
1 Rutilius Namatianus, Itinéraire, v. 385 :
Atque utinam nunquam Judaea subacta fuisset
Pompeii bellis imperioque Titi !
Latius excisée pestis contagia serpunt
Victoresque suos natio victa prenait.
LISTE DES MEMBRES
DR LA
SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
PENDANT L'ANNÉE 1886
Membres fondateurs*.
1 Camondo (le comte A. de), rue de Monceau, 61 2 .
2 Camondo (le comte N. de), rue de Monceau, 63.
3 Gunzburg (le baron David de), boulevard des Gardes-à-Cheval,
17, Saint-Pétersbourg.
4 Gunzburg (le baron Horace de), 17, boulevard des Gardes-à-
Cheval, à Saint-Pétersbourg.
5 Lévy-Crémieux (feu).
6 Poliacoff (Samuel de), à Moscou.
7 Rothschild (feu la baronne douairière de).
8 Rothschild (feu le baron James de).
Membres perpétuels 3 .
9 Albert (feu E.-J.).
10 Bardac (Noël), rue de Provence, 43.
1 Les Membres fondateurs ont versé un minimum de 1,000 francs.
2 Les Sociétaires dont l'adresse n'est pas suivie d'un nom de ville demeuren 1 ;
à Paris.
3 Les Membres perpétuels ont versé 400 francs.
LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIETE CCXXI
11 Bischoffsheim (Raphaël), rue Taitbout, 3.
12 Cahen d'Anvers (feu le comte).
13 Dreyfus (feu Nestor).
14 Goldschmidt (S. -H.), rond-point des Champs-Elysées, 6.
15 Hecht (Etienne), rue Lepelletier, 19.
16 Hirsch (feu le baron Lucien de).
17 Kann (Jacques-Edmond), avenue du Bois-de-Boulogne, 58.
18 Kohn (Edouard), rue Blanche, 49.
19 Lazare (A.), boulevard Poissonnière, 17.
20 Lévy (Calmann), éditeur, rue Auber, 3.
21 Montefiore (Claude), Portman Square, 18, Londres.
22 Oppenheim (feu Joseph).
23 Penha Emmanuel de la), rue de la Victoire, 28.
24 Penha (M. de la), rue Tronchet, 15.
25 Ratisbonne (Fernand), rue Rabelais, 2.
26 Reinach (Hermann-Joseph), rue de Berlin, 31.
27 Rothschild (le baron Adolphe de), rue de Monceau, 47.
28 Troteux (Léon), rue de Mexico, 1, le Havre.
Membres souscripteurs'.
29 Adelson-Monteaux. rue Notre-Dame-de-Lorette, 10.
30 Adler (Rev. D r Hermann), Queensborough-Terrace, 5, Hyde
Park, Londres.
31 Aghion (Victor), Alexandrie, Egypte.
32 Albert-Lévy, professeur à l'École municipale de chimie et de
physique, rue des Écoles, 25.
33 Aldrophe (Alfred), architecte, faubourg Poissonnière, 37.
34 Alexandre Dumas, de l'Académie française, avenue de Vil-
liers, 98.
35 Alfen-Salvador, avenue de Messine, 10.
36 Allatini, Salonique.
37 Alliance Israélite universelle, 35, r. deTrévise (175 fr.).
38 Allianz (Israelitische), Kaerntnerstrasse, 14, Vienne.
1 La cotisation des Membres souscripteurs est de 25 francs par an, sauf pour
ceux dont le nom est suivi d'une indication spéciale.
OCXXH ACTES ET CONFÉRENCES
39 Andrieux, député, avenue Friedland, 32.
40 Anspach (Gabriel), rue Pigalle, 15.
41 Aron (Arnaud), grand rabbin, Strasbourg.
42 Astruc (E.-A.), grand rabbin, Bayonne.
43 Basch, rue de la Pépinière, 19, Nancy.
44 Bechmann (Ernest-Georges), ingénieur en chef des eaux de la
ville de Paris, place de l'Aima, 1 .
45 Bechmann (J.-L.), rue de la Chaussée- d'Antin, 45.
46 Benedetti (S. de), professeur à l'Université, Pise.
47 Bickart-Sée, boulevard Malesherbes, 101.
48 Bing, président de la Communauté israélite de Dijon.
49 Blin (Albert), Elbeuf.
50 Bloch (Camille), rue de la Banque, 1.
51 Bloch (Félix), Haskeuy, Constantinople.
52 Bloch (Isaac), grand rabbin, Alger.
53 Bloch (Maurice), agrégé des lettres, boulevard Bourdon, 13.
54 Bloch (Moïse), rabbin, rue Condorcet, 11,
55 Bloche (Louis-Lazare), rue des Mathurins, 13 Us.
56 Blocq (Mathieu), Toul.
5*7 Blum (Victor), le Havre.
58 Bruhl (David), rue de Châteaudun, 57.
59 Bruhl (Paul), rue de Châteaudun, 57.
60 Brunswig (Benoît), rue Blanche, 62.
61 Brunswig (Léonce), place des Victoires, 10.
62 Cahen (Abraham), grand rabbin, rue Vauquelin, 9.
63 Cahen (Albert) , professeur agrégé au collège Rollin , rue
Condorcet, 53.
64 Cahen (Gustave), rue des Petits-Champs, 61.
65 Cahen d'Anvers (Albert), rue de Grenelle, 118.
66 Carrière, professeur à l'Ecole des Hautes-Etudes, rue de
Lille, 35.
67 Cattaui (Elie), rue Lafayette, 14.
68 Cattaui (Joseph-Aslan), ingénieur civil, au Caire, Egypte.
69 Cerf (Hippolyte), rue Française, 8.
70 Cerf (Léopold), ancien élève de l'Ecole normale supérieure,
éditeur, Versailles.
LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIETE CCXX1II
71 Cerf (Louis), rue Française, 8.
72 Chwolson (Daniel), conseiller d'Etat, professeur de langues
orientales, rue Wassili Ostrov, 7, ligne n° 42, Saint-
Pétersbourg.
73 Cohen (Hermann), rue Ballu, 36.
74 Cohen (Isaac- Joseph), rue Lafajette, 75.
75 Cohn (Léon), préfet de la Haute-Garonne, Toulouse.
76 Consistoire Israélite de Belgique , rue du Manège , 12 ,
Bruxelles.
77 Consistoire Israélite de Bordeaux, rue Honoré-Tessier, 7,
Bordeaux.
78 Consistoire Israélite de Lorraine, Metz.
79 Consistoire Israélite de Marseille.
80 Consistoire Israélite d'Oran.
81 Consistoire Israélite de Paris (200 fr.).
82 Créhange (A.), faubourg Poissonnière, 8.
83 CRÉMraux(Paul), avenue de Messine, 10.
84 Dalsace (Gobert), rue Rougemont, 6.
85 Darmesteter (Arsène), professeur à la Faculté des lettres,
place Vaugirard, 7.
86 Darmesteter (James), professeur au Collège de France, place
Vaugirard, 7.
87 David (feu Ernest).
88 Debré (Simon), rabbin, Sedan.
89 Delvaille (D r Camille), Bayonne.
90 Dennery (Gustave-Lucien), rue des Pyramides, 10.
91 Derenbourg (Hartwig), directeur- adjoint à l'Ecole des Hautes-
Etudes, professeur à l'Ecole des Langues orientales, bou-
levard Saint-Michel, 39.
92 Derenbourg (Joseph), membre de l'Institut, rue de Dun-
kerque, 27.
93 Dreyfus (Abraham), rue du Faubourg-Saint-Honoré, 102.
94 Dreyfus (Anatole), rue de Trévise, 28.
95 Dreyfus (H.-L.), rabbin, Saverne.
96 Dreyfus (Henri), faubourg Saint-Martin, 162.
97 Dreyfus (Jules), faubourg Saint-Martin, 162.
CCXXIV ACTES ET CONFERENCES
98 Dreyfus (L.), avenue de l'Opéra, 13.
'.»!) Dreyfus (Lucien), place de la Madeleine, 17.
100 Dreyfus-Brisac (Edmond), directeur de la Revue de V Ensei-
gnement supérieur, rue de Turin, 6.
101 Dutau, rue de Sèvres, 35.
102 Durlacher (Armand), libraire-éditeur, rue Lafayette, 83 bis.
103 Duval (Rubens), boulevard Magenta, 18.
104 Eichthal (Eugène d'), rue Jouffroy, 57.
105 Emerique (Ernest), rue Larochefoucauld, 21.
106 Ephraïm (Armand), rue Boccador, 24.
107 Epstein, Grilparzerstr. , 11, Vienne.
108 Erlanger (Charles), place des Vosges, 9.
109 Erlanger (Michel), place des Vosges, 9.
110 Errera (Léo), professeur à l'Université, rue Stéphanie, 1,
Bruxelles.
111 Ettinghausen (Hermann), rue Richer, 15.
112 Feldmann (Armand), avocat, rue d'Isly, 8.
113 Fernandez (Salomon), à la Société générale de l'empire otto-
man, Constantinople. »
114 Fita (le Rév. P. Fidel), membre de l'Académie royale d'his-
toire, Calle del Lobo, Madrid.
115 Fould (Léon), faubourg Poissonnière, 30.
116 Foy (Edmond), rue Chégaray, Bayonne.
117 Franck (Adolphe), membre de l'Institut, rue Ballu, 32.
118 Fuerth (Martin), rue du Général-Foy, 14.
119 Gautier (Lucien), professeur de théologie, Lausanne.
120 Georges (Paul), rue Béranger, 17.
121 Gerson (M.-A.), rabbin, Dijon.
122 Giavi, avenue de la Gare, 13, Nanterre.
123 Goeje (J. de), professeur d'arabe à l'Université, Leyde.
124 Gommes (Armand), rue Chégaray, 33, Bayonne.
125 Griolet (Gaston), rue de Berne, 2.
125 Gross (D r Heinrich), rabbin, Augsbourg.
127 Gubbay, boulevard Malesherbes, 165.
128 Gudemann (D r ), rabbin, Vienne.
129 Gugenheimer(S-), faubourg Saint-Denis, 48.
LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIETE CGXXV
130 Guizot (Guillaume), professeur au Collège de France, rue de
Monceau, 42.
131 Hadamard (D.), rue de Châteaudun, 53.
132 Haguenau (David), rabbin, boulevard Voltaire, 13.
133 Halberstam (S.-J.), Bielitz, Autriche.
134 Halévy (Joseph), professeur à l'Ecole des Hautes-Etudes, rue
Aumaire. 26.
135 Halévy (Ludovic), de l'Académie française, rue de Douai, 22.
136 Halfen (Edmond), rue de Tilsitt, 11.
137 Halfon (Michel), rue de Monceau, 60.
138 Hammerschlag, II, Ferdinandstrasse, 23, Vienne.
139 Harkavy (Albert), bibliothécaire, Saint-Pétersbourg.
140 Hayem (Armand), avenue des Champs-Elysées, 33.
141 Hayem (D r Georges), membre de l'Académie de médecine, rue
de Vigny, 7.
142 Hayem (Julien), avenue de Villiers, 63 (40 fr.).
143 Haymann (Joseph), rue du Temple, 71.
144 Heine-Furtado (M me C), 28, rue de Monceau (100 fr.).
145 Herzog (Henri), élève ingénieur à l'Ecole des Ponts et chaus-
sées, rue Jacob, 15.
146 Heymann (Alfred), avenue de l'Opéra, 20.
147 Hirsch (Henri), rue de Médicis, 19.
148 Hirsch (Joseph), ingénieur en chef des ponts et chaussées, rue
de Castiglione, 1.
149 Isidor, grand rabbin de France, place des Vosges, 14.
150 Jastrow (D r M.), rabbin, Philadelphie.
151 Jellineck (D r ), rabbin-prédicateur, Vienne.
152 Jourda, directeur de l'Orphelinat de Rothschild, rue de Lam-
blardie, 7.
153 Kahn (Jacques), rue Labruyère, 22.
154 Kahn (Salomon), boulevard Baile, 172, Marseille.
155 Kahn /Zadoc), grand rabbin de Paris, rue Saint-Georges, 17.
156 Kaufmann (David), professeur au Séminaire israélite, 20,
Andrassystrasse, Budapest.
157 Kinsbourg (Paul), rue de Cléry, 5.
158 Klotz (Eugène), place des Victoires, 2..
CCXXVI ACTES ET CONFÉRENCES
159 Klotz (Victor), avenue de Montaigne, 51.
1G0 Kohn (Georges), rue Blanche, 49.
161 Komitet Synagogi na Tlomackiem, Varsovie.
102 Kunst, rue des Petites-Ecuries, 48.
163 Lagarde (Paul de), professeur à l'Université de Gœttingue.
164 Lagneau, professeur, rue Claude-Bernard, 86.
165 Lambert (Abraham), avoué, rue Saint-Dizier, 17, Nancy.
166 Lambbrï (Eliézer), avocat à la Cour d'appel, rue Baudin, 26.
167 Lange (feu Emmanuel) .
168 Lassudrie, rue Laffitte, 21.
169 Lazare (Maurice), rueFénelon, 13.
170 Lehmann (Joseph), rabbin, boulevard Voltaire, 44.
171 Lehmann (Léonce), avocat à la Cour de cassation, rue de Ma-
rignan, 16.
172 Lehmann (Mathias), rue Taitbout, 29.
173 Lehmann (Samuel), rue d'Hauteville, 38.
174 Léon (Gustave), Bayonne.
175 Léon (Xavier), boulevard Haussmann, 127
176 Léopold (Lyon 1 , directeur de l'Ecole communale, rue des Hos-
pitalières- Saint-Ger vais (30 fr.).
177 Levaillant , directeur de la sûreté générale , avenue de
Kléber, 39.
178 Leven (Emile), rue de Maubeuge,81.
179 Leven (Léon), rue de Trévise, 37.
180 Leven (Louis), rue de Trévise, 37.
181 Leven (D r Manuel), rue Richer, 12.
182 Leven (Narcisse), avocat à la Cour d'appel, rue de Tré-
vise, 45.
183 Leven (Stanislas), conseiller général de la Seine, rue Con-
dorcet, 12.
184 Lévi (Israël), rabbin, rue Rodier, 62.
185 Lévy (Alfred), grand rabbin, Lyon.
186 Lévy (Paul-Calmann), rue Àuber. 3.
187 Lévy (Charles), Colmar.
188 Lévy (Emile), rabbin, Verdun.
189 Lévy (Aron-Emmanuel), rue Marrier, 19, Fontainebleau.
LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ CCXXVII
190 LÉVY(Isaac), grand rabbin, Vesoul.
191 Lévy (Jacques), grand rabbin, Constantine.
192 Lévy (Léon), rue Logelbach, 9.
193 Lévy (Raphaël), rabbin, rue d'Angoulême, 6.
194 Lévy (Sichel), boulevard Malesherbes, 156.
195 Lévy (Sylvain), rue d'Austerlitz, Metz.
196 Lévy-Bruhl (Lucien), professeur de philosophie, rue Mon-
talivet, 8.
197 Lévy-Frankel (D r Edouard), rue Ordener, 103.
198 Lévylier, ancien sous-préfet, rue Vignon, 9.
199 Loeb (Isidore), professeur au Séminaire Israélite, rue de Tré-
vise, 35.
200 Lœwenstein (MM.), rue Lepeletier, 24.
201 Lœvy (A.), 100, Sutherland Gardqns, Londres.
202 Luzzati (Luigi), député, Padoue.
203 Lyon-Cahen (Charles), professeur à la Faculté de droit, rue
Soufnot, 13.
204 Mannheim (Amédée), colonel, professeur à l'Ecole polytech-
nique, rue de la Pompe, 11.
205 Mannheim (Charles-Léon), rue Saint-Georges, 7.
206 Mannheimer (Aimé), rue Rossini, 3.
207 Manuel (Eugène), inspecteur général de l'enseignement se-
condaire, rue Raynouard, 6.
208 Mapou, avenue Mac-Mahon, 13.
209 Marcus (Saniel), maison Whitthall, Smyrne.
210 Matthews (Henri-J.), esquire,GoldsmidRoad, 2, Brighton.
211 May, chaussée de Bockenheim, 31, Francfort-sur-le-Mein.
212 May (Louis-Henry), rue Thévenot, 14.
213 Mayer (Ernest), rue Moncey, 9.
214 Mayer (Gaston), avocat à la Cour de Cassation, avenue
Montaigne, 3.
215 Mayer (Michel), rabbin, boulevard du Temple, 25.
216 Mayrargues (Alfred), boulevard Malesherbes, 103.
217 Merzbach (Bernard), rue Richer, 17.
218 Meyer (D r Edouard), boulevard Haussmann, 73.
219 Meyer (Emile), boulevard de Strasbourg, 37.
CCXXYlll ACTES ET CONFERENCES
220 Meyer (Paul), membre de l'Institut, directeur de l'Ecole des
Chartes, rue de Boulainvilliers, 26.
221 Michel-Lévy (Paul), rue Drouot, 27.
"Z'1'1 Mocatta (Frédéric-D.), Connaught Place, 9, Londres (50 fr.).
223 Moch (Camille), faubourg Saint-Honoré, 25.
224 Montefiore (Edward-Lévi), avenue Marceau, 58.
225 Montefiore (Mosé), ministre officiant, rue de Maubeuge, 52.
226 Mortara (Marco), grand rabbin, Mantoue.
227 Nadaillac (feu la comtesse de).
228 Netter (D r Arnold), rue du Château-d'Eau, 15.
229 Netter (Moïse), rabbin, Médéa.
230 Neubauer (Adolphe), bibliothécaire à la Bodléienne, Oxford.
231 Neumann (D r ), rabbin, Gross-Kanisza, Autriche-Hongrie.
232 Neymarck (Alfred], rue Vignon, 18.
233 O'Neill (John), villa de la Combe, Cognac.
234 Ochs (Alphonse), rue Chauchat, 22-
235 Ochs (Louis), rue Chauchat, 22.
236 Oppenheim (P.-M.), 11, rue Taitbout (50 fr.).
237 Oppenheimer (Joseph-Maurice), rue Lepeletier, 7.
238 Oppert (Jules), membre de l'Institut, professeur au Collège
de France, rue de Sfax, 2.
239 Osiris (Ifla), rue Labruyère, 9.
240 Oulman (Camille), rue de Grammont, 30.
241 Oulry (Godchaux), avenue de Neuilly, 104, Neuilly-sur-Seine.
242 Ouverleaux (Emile), conservateur de la Bibliothèque royale,
Bruxelles.
243 Paris (Gaston), membre de l'Institut, rue du Bac, 110.
244 Péreire (Gustave), rue de la Victoire, 69.
245 Perles (J.), rabbin, Munich.
246 Perreau (le chevalier), bibliothécaire royal, Parme.
247 Picart (Henri), rue d'Hauteville, 42.
248 Picciotto (Moïse de), Aie p.
249 Ptcot (Emile), avenue de Wagram, 135.
250 Pintus (J.), place du Rivage, 1, Sedan.
251 Pontremoli (Albert), avenue des Champs-Elysées, 129.
252 Popelin (Claudius), rue de Téhéran, 7.
LISTE DES MEMLMES DE LA SOCIETE GGXX1X
253 Porgès (Charles), 81, rue de Monceau (40 fr.).
254 Prager (feu Myrtil).
255 Preux, maître de conférences à l'Ecole des langues orientales,
rue du 29 Juillet, 3.
256 Propper (S.), rue Volney, 4.
257 Reinach (Joseph), avenue Van Dyck, 6.
258 Reinach (Salomon), ancien élève de l'Ecole d'Athènes, con-
servateur-adjoint du musée de Saint-Germain , rue de
Berlin, 31.
259 Reinach (Théodore), docteur en droit, rue de Murillo, 26.
260 Reiss (Albert), rue de Londres, 60.
261 Reitlinger (Frédéric), avocat à la Cour d'appel, rue Scribe, 7,
262 Reitlinger (Sigismond), boulevard Haussmann, 63.
263 Renan (Ernest) , membre de l'Institut , administrateur du
Collège de France.
264 Rheims (Isidore), rue Boissy-d'Anglas, 35.
265 Robert (Charles), rue des Dames, 12, Rennes.
266 Robert (Ulysse), Grande-Rue, 31, Saint- Mandé.
267 Rodrigues (Hippolyte), rue de la Victoire, 14.
268 Rosenthal (D r ), rabbin, Beuthen, Oberschlesien.
269 Rothschild (feu la baronne de).
270 Rothschild (le baron Alphonse de), membre de l'Institut,
2, rue Saint-Florentin (400 fr.).
271 Rothschild (le baron Arthur de), 33, rue du Faubourg-Saint-
Honoré (400 fr.).
272 Rothschild (le baron Edmond de), 41, rue du Faubourg -
Saint-Honoré (400 fr.).
273 Rothschild (le baron Gustave de), 23, avenue Marigny
(400 fr).
274 Rothschild (Mademoiselle Hélène de), rue Berryer (400 fr.).
275 Rothschild (la baronne James de), 38, avenus Friedland
(50 fr.).
276 RozELAAR(Lévie-Abraham), Sarfatistraat, 30, Amsterdam.
277 Sack (Israël), Saint-Pétersbourg.
278 Saint-Paul (Georges), place Malesherbes, 5.
279 Saint-Paul (Victor), rue d'Aumale, 22.
ACT. ET GONF., T. I. 17
Ci IX XX ACTES ET CONFERENCKS
280 SàLOMON (Alexis), rue Croix-des-Pctits-Champs, 38.
£81 SALVADOR (le colonel), avenue de Messine, 10.
282 Salvador-Lévy, rue de la Tète-d'Or, 34, Metz.
'283 Satcb (Rev. A. -IL), professeur de philologie comparée,
Queen's Collège, Oxford.
284 Schafier (D), rue de Trévise, 41.
285 Scheid (Elie), rue Elzévir, 4.
286 Sciiloss (Ernest), rue du Paradis -Poissonnière, 21 Us.
287 Schuhl (Moïse), rabbin, Saint-Etienne.
288 Sciiuiil (Moïse), rue Bergère, 29.
289 Schwab (Moïse) , sous-conservateur de la Bibliothèque na-
tionale, cité Trévise, 14.
290 Schweisch, rue Jean-Jacques-Rousseau, 49.
^91 Sèches (Rev. Edgard), 3, Judith Collège, Ramsgate.
292 Sée (Camille), conseiller d'Etat, avenue des Champs-Ely-
sées, 65.
293 Sée (Eugène), préfet de la Haute Saône, Vesoul.
294 Simon (Joseph), instituteur, Nîmes.
295 Simonsen, rabbin, Copenhague.
296 Singer, rue de Galilée, 62.
297 Société Pirché Sosanim, Bucharest.
298 Société des Progressistes, Andrinople.
299 Spire, ancien notaire, rue d'Alliance, 12, Nancy.
300 Stern (Hermann), rue Royale, 22, Bruxelles.
301 Stern (René), rue du 4 Septembre, 14.
302 Straus (Emile), avocat à la Cour d'appel, boulevard Hauss-
mann, 134.
303 Szold, rabbin de la Congrégation Oheb Schalom, Baltimore.
304 Taub, rue Lafayette, 10.
305 Tédesco (Joseph), rue Lafayette, 43.
306 Trénel (Isaac), directeur du Séminaire israélite, rue Vau-
quelin, 9.
307 Trénel (Jacob), agrégé, Valenciennes.
308 Trêves (Albert), rue Prony, 76.
309 Trêves (Georges), rue Prony, 78.
310 Ulmann (Emile), rue de Trévise, 33.
LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ CGXXXI
311 Vèneziani (le chevalier), place Wagram, 1*
312 Verne s (Maurice), directeur-adjoint à l'école des Hautes-
, Etudes,' rue Fortunj, 31.
313 Vidal-Naquet, président du Consistoire israélite, Marseille.
314 Vidal-Naquet (Jules), rue du Quatre-Septembre, 16.
315 Weill (D r Anselme), rue Saint-Lazare, 101.
316 Weill (Emmanuel), rue Taitbout, 8.
317 Weill (Emmanuel), rabbin, rue de Condorcet, 53.
318 Weill (Gabriel), rue Marbeuf, 66. '
319 Weill (Georges), placé des Vosges, 19.
320 Weill (Isaac) * r.ue de-Biépus, 76l. . :..' is '" ">
321 Weill (Isaac), grand rabbin, Metz. J
322 Weill (Isidore), grand rabbin, Colmar.
323 Weill (Benjamin-Léopold), rue Richer,.41.
324 Weill (Moïse), grand rabbin, Oran.
325 Weill (Vite), rue de Lancry, 17.
326 Weisweiller (le baron de) , 17 , avenue de Friedland
(30 fr.).
327 Werner (Isaac), rue Taitbout, 58.
328 Weyl (Jonas), grand rabbin, Marseille.
329 Wiener (Jacques), président du Consistoire israélite de Bel-
gique, rue de la Loi, 63, Bruxelles.
330 Wilmersdœrfer (Max), consul général de Saxe, Munich.
331 Wlnter (David), rue Jean-Jacques- Rousseau, 42.
332 Witlich (J.), rue Mandar, 6.
333 Witlich (Salomon), rue Mandar, 6.
334 Wogue (Lazare), grand rabbin, professeur au Séminaire israé-
lite, rue de Rivoli, 12.
335 Worms (Fernand), avocat à la Cour d'appel, rue Royale, 14.
336 Worms (D r Jules), rue Pierre-Charon, 32.
337 Ziegel et Engelmann, directeurs de l'institution Springer,
rue de la Tour-d' Auvergne, 34.
r i
Membres nouveaux depuis le 1 C1 janvier 1887.
338 Beck (D r ), rabbin, Bucharest.
CCXXXIJ ACTES ET CONFÉRENCES
339 Carcassonne (Darius), président do la Communauté israé-
lito, Salon (Bouches-du-Rhône).
340 Kahn (Coschel), président do la Communauté israélito, Bahia,
Brésil.
341 Lévi (Charles), boulevard Magenta, 49 (30 fr.).
342 Lévi (Sylvain), maître de conférences à l'Ecole des Hautes-
Etudes, rue Simon-le-Franc, 17.
343 Modona (Leonello) , sous-bibliothécaire de la Bibliothèque
royale, Parme.
344 Morhange (Eugène), cours Gaffé, 103, Marseille.
345 Stetn (Henri) , ancien élève de l'École des Chartes, rue Saint-
Placide, 54.
Le gérant,
Israël Lévi.
VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, RUE DUPLESSIS, 59.
/
DS Revue des etude3 juives;
101 historia judaica
R45
1. 15
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